Essai sur le mrite et la vertu 
Denis Diderot
VERSIONE ELETTRONICA - PER I NON VEDENTI - ADATTATA DA AMEDEO MARCHINI

A MON FRERE
... oui, mon frre, la religion bien entendue
et pratique avec un zle clair, ne peut manquer
d'lever les vertus morales. Elle s'allie mme
avec les connaissances naturelles; et quand elle
est solide, les progrs de celles-ci ne
l'alarment point pour ses droits. Quelque difficile
qu'il soit de discerner les limites qui sparent
l'empire de la foi de celui de la raison, le
philosophe n'en confond pas les objets: sans
aspirer au chimrique honneur de les concilier,
en bon citoyen il a pour eux de l'attachement et
du respect. Il y a, de la philosophie  l'impit,
aussi loin que de la religion au fanatisme; mais du
fanatisme  la barbarie, il n'y a qu'un pas. Par
barbarie, j'entends, comme vous, cette sombre
disposition qui rend un homme insensible aux
charmes de la nature et de l'art, et aux douceurs
de la socit. En effet, comment appeler ceux qui
mutilrent les statues qui s'taient sauves des
ruines de l'ancienne Rome, sinon des barbares?
Et quel autre nom donner  des gens qui, ns avec
cet enjoment qui rpand un coloris de finesse
sur la raison, et d'amnit sur les vertus, l'ont
mouss, l'ont perdu, et sont parvenus, rare et sublime
effort! Jusqu' fuir comme des monstres ceux qu'il
leur est ordonn d'aimer? Je dirais volontiers
que les uns et les autres n'ont connu de la
religion que le spectre. Ce qu'il y a de vrai,
c'est qu'ils ont eu des terreurs paniques, indignes
d'elle; terreurs qui furent jadis fatales aux
lettres, et qui pouvaient le devenir  la religion
mme. " il est certain qu'en ces premiers temps,
dit Montaigne, que nostre religion commencea de
gaigner auctorit avecques les loix, 
le zele en arma plusieurs contre toutes
sortes de livres payens; de quoy les gens de lettres
souffrent une merveilleuse perte; i'estime que ce
desordre ayt plus port de nuisance aux lettres,
que tous les feux des barbares: Cornelius Tacitus
en est un bon tesmoing; car quoique l'empereur
Tacitus, son parent, en eust peupl, par
ordonnances expresses, toutes les librairies du
monde, toutesfois un seul exemplaire entier n'a pu
eschapper la curieuse recherche de ceux qui
dsiroient l'abolir pour cinq ou six vaines clauses
contraires  nostre creance. "
il ne faut pas tre grand raisonneur pour s'apercevoir
que tous les efforts de l'incrdulit taient moins
 craindre que cette inquisition. L'incrdulit
combat les preuves de la religion; cette inquisition
tendait  les anantir. Encore si le zle indiscret
et bouillant ne s'tait manifest que par la
dlicatesse gothique des esprits faibles, les fausses
alarmes des ignorants, ou les vapeurs de quelques
atrabilaires! Mais rappelez-vous l'histoire de
nos troubles civils, et vous verrez la moiti de la
nation se baigner, par pit, dans le sang de
l'autre moiti, et violer, pour soutenir la cause
de Dieu, les premiers sentiments de l'humanit;
comme s'il fallait cesser d'tre homme pour se
montrer religieux! La religion et la morale
ont des liaisons trop troites pour qu'on puisse
faire contraster leurs principes fondamentaux.
Point de vertu sans religion; point de bonheur
sans vertu: ce sont deux vrits que vous
trouverez approfondies dans ces rflexions que
notre utilit commune m'a fait crire.
Que cette expression ne vous blesse point; je
connais la solidit de votre esprit et la bont
de votre coeur. Ennemi de l'enthousiasme et de
la bigoterie, vous n'avez point souffert que l'un se
rtrct par des opinions singulires, ni que
l'autre s'puist par des affections puriles.
Cet ouvrage sera donc, si vous voulez, un
antidote destin  rparer en moi un temprament
affaibli, et  entretenir en vous des forces
encore entires. Agrez-le, je vous prie, comme
le prsent d'un philosophe et le gage de l'amiti d'un frre.
D.D.

DISCOURS PRELIMINAIRE
Nous ne manquons pas de longs traits de morale;
mais on n'a point encore pens  nous en donner
des lments; car je ne peux appeler de ce nom
ni ces conclusions futiles qu'on nous dicte  la
hte dans les coles, et qu'heureusement on n'a
pas le temps d'expliquer, ni ces recueils de
maximes sans liaison et sans ordre, o l'on a pris
 tche de dprimer l'homme, sans s'occuper
beaucoup de le corriger. Ce n'est pas qu'il n'y ait
quelque diffrence  faire entre ces deux sortes
d'ouvrages: j'avoue qu'il y a plus  profiter
dans une page de La Bruyre que dans le volume
entier de Pourchot; mais il faut convenir
aussi qu'ils sont les uns et les autres incapables
de rendre un lecteur vertueux par principes.
La science des moeurs faisait la partie principale
de la philosophie des anciens, en cela, ce me
semble, beaucoup plus sages que nous. On croirait,
 la faon dont nous la traitons, ou qu'il
est moins essentiel maintenant de connatre ses
devoirs, ou qu'il est plus ais de s'en acquitter.
Un jeune homme, au sortir de son cours de
philosophie, est jet dans un monde d'athes, de
distes, de sociniens, de spinosistes et d'autres
impies; fort instruit des proprits de la
matire subtile et de la formation des tourbillons,
connaissances merveilleuses qui lui deviennent
parfaitement inutiles; mais  peine sait-il des
avantages de la vertu ce que lui en a dit un
prcepteur, ou des fondements de sa religion ce
qu'il en a lu dans son catchisme. Il faut esprer
que ces professeurs clairs, qui ont purg la
logique des universeaux et des catgories,
la mtaphysique des entits et des quiddits,
et qui ont substitu dans la physique l'exprience
et la gomtrie aux hypothses frivoles, seront
frapps de ce dfaut, et ne refuseront pas  la
morale quelques-unes de ces veilles qu'ils
consacrent au bien public. Heureux, si cet essai
trouve place dans la multitude des matriaux qu'ils
rassembleront!
Le but de cet ouvrage est de montrer que la vertu
est presque indivisiblement attache  la connaissance
de Dieu, et que le bonheur temporel de l'homme
est insparable de la vertu. Point de vertu,
sans croire en Dieu; point de bonheur sans
vertu: ce sont les deux propositions de l'illustre
philosophe dont je vais exposer les ides. Des
athes qui se piquent de probit, et des gens sans
probit qui vantent leur bonheur: voil mes
adversaires. Si la corruption des moeurs est plus
funeste  la religion que tous les sophismes de
l'incrdulit, et s'il est essentiel au bon ordre
de la socit que tous ses membres soient
vertueux, apprendre aux hommes que la vertu seule
est capable de faire leur flicit prsente, c'est
rendre  l'une et  l'autre un service important.
Mais, de crainte que des prventions fondes sur
la hardiesse de quelques propositions mal examines
n'touffent les fruits de cet crit, j'ai cru
devoir en prparer la lecture par un petit nombre
de rflexions, qui suffiront, avec les notes
que j'ai rpandues partout o je les ai juges
ncessaires, pour lever les scrupules de tout
lecteur attentif et judicieux.

I.
Il n'est question dans cet essai que de la vertu
morale; de cette vertu que les saints pres mmes
ont accorde  quelques philosophes paens; vertu,
que le culte qu'ils professaient, soit de coeur, soit
en apparence, tendait  dtruire de fond en comble,
bien loin d'en tre insparable; vertu, que la
providence
n'a pas laisse sans rcompense, s'il est vrai,
comme on le prouvera dans la suite, que l'intgrit
morale fait notre bonheur en ce monde. Mais
qu'est-ce que l'intgrit?

II.
l'homme est intgre ou vertueux, lorsque, sans
aucun motif bas et servile, tel que l'espoir d'une
rcompense ou la crainte d'un chtiment, il
contraint toutes ses passions  conspirer
au bien gnral de son espce: effort hroque,
et qui toutefois n'est jamais contraire  ses
intrts particuliers... etc. Mais ne pourrait-on
pas infrer de cette dfinition, que l'espoir des
biens futurs et l'effroi des peines ternelles
anantissent le mrite et la vertu? C'est une
objection  laquelle on trouvera des rponses
dans la section troisime du premier livre. C'est l
que, sans donner dans les visions du quitisme,
ou faire de la dvotion un trafic, on relve tous
les avantages d'un culte qui prconise cette
croyance.

III.
aprs avoir dtermin en quoi consistait la
vertu (entendez partout vertu morale), nous
prouverons, avec une prcision vraiment gomtrique,
que, de tous les systmes concernant la divinit,
le thisme est le seul qui lui soit favorable.
" le thisme! Dira-t-on; quel blasphme! Quoi!
Ces ennemis de toute rvlation seraient les seuls
qui pussent tre bons et vertueux? "  dieu ne plaise
que je me rende jamais l'cho d'une pareille
doctrine; aussi n'est-ce point celle de M S, qui
a soigneusement prvenu la confusion qu'on pourrait
faire des termes de diste et de thiste.
Le diste, dit-il, est celui qui croit en Dieu,
mais qui nie toute rvlation: le thiste, au
contraire, est celui qui est prs d'admettre la
rvlation, et qui admet dj l'existence d'un dieu.
Mais en anglais, le mot de theist dsigne
indistinctement diste et thiste.
Confusion odieuse contre laquelle se rcrie M S,
qui n'a pu supporter qu'on prostitut  une troupe
d'impies le nom de thistes, le plus auguste
de tous les noms. Il s'est efforc d'effacer les
ides injurieuses qui y sont attaches
dans sa langue, en marquant, avec toute l'exactitude
possible, l'opposition du thisme 
l'athisme, et ses liaisons troites avec
le christianisme. En effet, quoiqu'il soit
vrai de dire que tout thiste n'est pas encore
chrtien, il n'est pas moins vrai d'assurer
que, pour devenir chrtien, il faut commencer
par tre thiste. Le fondement de toute
religion, c'est le thisme. Mais pour
dtromper le public de l'opinion peu favorable
qu'il peut avoir conue de cet illustre auteur,
sur le tmoignage de quelques crivains,
intresss apparemment  l'entraner dans un parti
qui sera toujours trop faible, la probit m'oblige
de citer  son honneur et  leur honte ses propres
paroles:
" quelque horreur que j'aie,... etc. "
je ne conois pas comment, aprs des protestations
aussi solennelles d'une entire soumission de coeur
et d'esprit aux mystres sacrs de sa religion,
il s'est trouv quelqu'un assez injuste pour
compter M S au nombre des Asgil, des
Tindal et des Toland, gens aussi dcris
dans leur glise en qualit de chrtiens, que
dans la rpublique des lettres en qualit d'auteurs:
mauvais protestants et misrables crivains. Swift,
qui s'y connat sans doute, en porte ce jugement dans
son chef-d'oeuvre de plaisanterie: " aurait-on
jamais souponn, dit-il, qu'Asgil ft un beau
gnie et Toland un philosophe, si la religion,
ce sujet inpuisable, ne les avait pourvus
abondamment d'esprit et de syllogismes? Quel autre
sujet, renferm dans les bornes de la nature et de
l'art, aurait t capable de procurer  Tindal
le nom d'auteur profond, et de le faire lire? Si
cent plumes de cette force avaient t employes
pour la dfense du christianisme, elles auraient t d'abord livres
 un oubli ternel. "

IV.
enfin, tout ce que nous dirons  l'avantage de la
connaissance du dieu des nations, s'appliquera avec un
nouveau degr de force  la connaissance du dieu des
chrtiens. C'est une rflexion que chaque page de
cet ouvrage offrira  l'esprit. Voil
donc le lecteur conduit  la porte de nos temples.
Le missionnaire n'a qu' l'attirer maintenant au
pied de nos autels: c'est sa tche. Le philosophe
a rempli la sienne.
Il ne me reste qu'un mot  dire sur la manire dont j'ai
trait M S. Je l'ai lu et relu: je me suis
rempli de son esprit; et j'ai, pour ainsi dire,
ferm son livre, lorsque j'ai pris la plume. On
n'a jamais us du bien d'autrui avec tant de
libert. J'ai resserr ce qui m'a paru trop diffus,
tendu ce qui m'a paru trop serr, rectifi ce qui
n'tait pens qu'avec hardiesse; et les rflexions
qui accompagnent cette espce de texte sont si
frquentes, que l'essai de M S qui n'tait
proprement qu'une dmonstration mtaphysique, s'est
converti en lments de morale assez considrables.
La seule chose que j'aie scrupuleusement respecte,
c'est l'ordre, qu'il tait impossible de simplifier:
aussi cet ouvrage demande-t-il encore de la
contention d'esprit. Quiconque n'a pas la force ou
le courage de suivre un raisonnement tendu, peut se
dispenser d'en commencer la lecture; c'est pour
d'autres que j'ai travaill.

LIVRE 1 PARTIE 1 SECTION 1
La religion et la vertu sont unies par tant de
rapports, qu'on les regarde communment comme
deux insparables compagnes. C'est une liaison
dont on pense si favorablement, qu'on permet
 peine d'en faire abstraction dans le
discours et mme dans l'esprit. Je doute cependant
que cette ide scrupuleuse soit confirme par la
connaissance du monde; et nous ne manquons pas
d'exemples qui paraissent contredire cette union
prtendue. N'a-t-on pas vu des peuples qui,
avec tout le zle imaginable pour leur religion,
vivaient dans la dernire dpravation et n'avaient
pas ombre d'humanit; tandis que d'autres,
qui se piquaient si peu d'tre religieux,
qu'on les regarde comme de vrais athes, observaient
les grands principes de la morale, et nous ont
arrach l'pithte de vertueux, par la tendresse
et l'affection gnreuse qu'ils ont eues pour le
genre humain. En gnral, on a beau nous assurer
qu'un homme est plein de zle pour sa religion,
si nous avons  traiter avec lui, nous nous
informons encore de son caractre. " M a de la
religion, dites-vous; mais
a-t-il de la probit? " si vous m'eussiez fait
entendre d'abord qu'il tait honnte homme, je ne me
serais jamais avis de demander s'il tait dvot:
tant est grande sur nos esprits l'autorit des
principes moraux.
Qu'est-ce donc que la vertu morale? Quelle
influence la religion en gnral a-t-elle sur la
probit? Jusqu' quel point suppose-t-elle de
la vertu? Serait-il vrai de dire que l'athisme
exclut toute probit, et qu'il est impossible
d'avoir quelque vertu morale sans reconnatre un
dieu? Ces questions sont une suite de la rflexion
prcdente, et feront la matire de ce premier livre.
Ce sujet est presque tout neuf; d'ailleurs
l'examen en est pineux et dlicat: qu'on ne
s'tonne donc pas si je suis une mthode
un peu singulire. La licence de quelques plumes
modernes a rpandu l'alarme dans le camp des
dvots: telle est en eux l'aigreur et
l'animosit, que, quoi qu'un auteur puisse dire
en faveur de la religion, on se rcriera contre
son ouvrage, s'il accorde quelque poids  d'autres
principes. D'une autre part, les beaux esprits
et les gens du bel air, accoutums  n'envisager
dans la religion que quelques abus qui font la
matire ternelle de leurs plaisanteries, craindront
de s'embarquer dans un examen srieux (car les
raisonneurs les effraient), et traiteront
d'imbcile un homme qui professe le dsintressement
et qui mnage les principes de religion. Il ne
faut pas s'attendre  recevoir d'eux plus de
quartier qu'on ne leur en fait; et je les
vois rsolus  penser aussi mal de la morale de leurs
antagonistes, que leurs antagonistes pensent mal
de la leur. Les uns et les autres croiraient avoir
trahi leur cause, s'ils avaient abandonn un pouce
de terrain. Ce serait un miracle que de persuader
 ceux-ci qu'il y a quelque mrite dans la religion,
et  ceux-l que la vertu n'est pas concentre tout
entire dans leur parti. Dans ces extrmits, quiconque
s'lve en faveur de la religion et de la vertu, et
s'engage, en marquant  chacune sa puissance et ses
droits, de les conserver en bonne intelligence;
celui-l, dis-je, s'expose  faire un mauvais
personnage.
Quoi qu'il en soit, si nous prtendons atteindre 
l'vidence et rpandre quelques lumires dans cet
essai, nous ne pouvons nous dispenser de
prendre les choses de loin, et de remonter 
la source tant de la croyance naturelle, que des
opinions fantasques, concernant la divinit. Si nous
nous tirons heureusement de ces commencements
pineux, il faut esprer que le reste de notre
route sera doux et facile.

LIVRE 1 PARTIE 1 SECTION 2
Ou tout est conforme au bon ordre dans l'univers,
ou il y a des choses qu'on aurait pu former plus
adroitement, ordonner avec plus de sagesse et disposer
plus avantageusement pour l'intrt gnral des tres
et du tout.
Si tout est conforme au bon ordre, si tout
concourt au bien gnral, si tout est fait
pour le mieux, il n'y a point de mal
absolu dans l'univers, point de mal
relatif au tout.
Tout ce qui est tel qu'il ne peut tre mieux,
est parfaitement bon.
S'il y a dans la nature quelque mal absolu, il
est possible qu'il y et quelque chose de mieux;
sinon, tout est parfait et comme il doit tre.
S'il y a quelque chose d'absolument mal, il a
t produit  dessein, ou s'est fait par
hasard.
S'il a t produit  dessein, ou l'ouvrier
ternel n'est pas seul, ou n'est pas excellent.
Car s'il tait excellent, il n'y aurait
point de mal absolu: ou s'il y a quelque mal
absolu, c'est un autre qui l'aura caus.
Si le hasard a produit dans l'univers quelque mal
absolu,
l'auteur de la nature n'est pas la cause de tout.
Consquemment, si l'on suppose un tre intelligent
qui ne soit que la cause du bien, mais qui n'ait
pas voulu ou qui n'ait pu prvenir le mal
absolu que le hasard ou quelque intelligence
rivale a produit, cet tre est impuissant ou
dfectueux; car ne pouvoir prvenir un mal
absolu, c'est impuissance: ne vouloir pas
le prvenir quand on le peut, c'est mauvaise
volont.
L'tre tout-puissant dans la nature, et qu'on
suppose la gouverner avec intelligence et bont,
c'est ce que les hommes, d'un consentement unanime,
ont appel Dieu.
S'il y a dans la nature plusieurs tres, et
semblables et suprieurs, ce sont autant de
dieux.
Si cet tre suprieur, suppos qu'il n'y en ait
qu'un; si ces tres suprieurs, suppos qu'il y
en ait plusieurs, ne sont pas essentiellement
bons, on les appelle dmons.
Croire que tout a t fait et ordonn, que tout est
gouvern pour le mieux par une seule
intelligence essentiellement bonne, c'est tre
un parfait thiste.
Ne reconnatre dans la nature d'autre cause, d'autre
principe des tres que le hasard; nier qu'une
intelligence suprme ait fait, ordonn, dispos tout
 quelque bien gnral ou particulier, c'est tre
un parfait athe.
Admettre plusieurs intelligences suprieures,
toutes essentiellement bonnes, c'est tre
polythiste.
Soutenir que tout est gouvern par une ou plusieurs
intelligences capricieuses qui, sans gard pour
l'ordre, n'ont d'autres lois que leurs volonts qui
ne sont pas essentiellement bonnes, c'est tre
dmoniste.
Il y a peu d'esprits qui aient t en tout temps
invariablement attachs  la mme hypothse sur un
sujet aussi profond que la cause universelle des
tres et l'conomie gnrale du monde: de l'aveu
mme des personnes les plus religieuses, toute
leur foi leur suffit  peine, en certains moments,
pour les soutenir dans la conviction d'une
intelligence suprme; il est des conjonctures o,
frappes des dfauts apparents de l'administration
de l'univers, elles sont violemment tentes de juger
dsavantageusement de la providence.
Qu'est-ce que l'opinion d'un homme? Celle qui
lui est habituelle. C'est l'hypothse  laquelle il
revient toujours, et non celle dont il n'est
jamais sorti, que nous appellerons son
sentiment. Qui pourra donc assurer qu'un
homme, qui n'est pas un stupide, est un parfait
athe? Car, si toutes ses penses ne luttent pas
en tout temps, en toute occasion, contre toute
ide, toute imagination, tout soupon d'une
intelligence suprieure, il n'est pas un parfait
athe. De mme, si l'on n'est pas constamment
loign de toute ide de hasard ou de mauvais
gnie, on n'est pas parfait thiste. C'est
le sentiment dominant qui dtermine l'tat.
Quiconque voit moins d'ordre dans l'univers que de
hasard et de confusion, est plus athe que thiste.
Quiconque aperoit dans le monde des traces plus
distinctes d'un mauvais gnie que d'un bon, est
moins thiste que dmoniste. Mais tous ces
systmatiques prendront leur dnomination, selon
le ct o l'esprit se sera fix le plus souvent
dans ces oscillations.
Du mlange de ces opinions il en rsulte un grand
nombre d'autres, toutes diffrentes entre elles.
L'athisme seul exclut toute religion. Le parfait
dmoniste peut avoir un culte. Nous connaissons mme
des nations entires qui adorent un diable  qui la
frayeur seule porte leurs prires, leurs offrandes
et leurs sacrifices; et nous n'ignorons pas que,
dans quelques religions, on ne regarde Dieu que
comme un tre
violent, despotique, arbitraire et destinant les
cratures  un malheur invitable, sans aucun
mrite ou dmrite prvu; c'est--dire qu'on
lve un diable sur ces autels o l'on croit
adorer un dieu.
Outre les sectateurs des diffrentes opinions
dont nous venons de faire mention, nous remarquerons,
de plus, qu'il y a beaucoup de personnes qui, par
esprit de scepticisme, par indolence, ou par
dfaut de lumires, ne sont dcides pour
aucune.
Tous ces systmes supposs, il nous reste 
examiner comment chaque systme en particulier,
et l'indcision mme, s'accordent avec la vertu, et
jusqu'o ils sont compatibles avec un caractre
honnte et moral.

LIVRE 1 PARTIE 2 SECTION 1
Lorsque je tourne les yeux sur les ouvrages d'un
artiste, ou sur quelque production ordinaire de la
nature, et que je sens en moi-mme combien il est
difficile de parler avec exactitude des parties,
sans une connaissance profonde du tout, je ne
suis point tonn de notre insuffisance dans les
recherches qui concernent le monde, le chef-d'oeuvre
de la nature. Cependant,  force d'observations et
d'tude,  force de combiner les proportions et
les formes dont la plupart des cratures qui nous
environnent sont revtues, nous sommes parvenus 
dterminer quelques-uns de leurs usages. Mais quelle
est la fin de ces cratures en particulier? En
gnral mme,  quoi sert l'espce entire de
quelques-unes d'entre elles? C'est ce que nous ne
connatrons peut-tre jamais.
Cependant nous savons que chaque crature a un
intrt priv, un bien-tre qui lui est
propre, et auquel elle tend de toute sa puissance;
penchant raisonnable qui a son origine dans les
avantages de sa conformation naturelle. Nous savons
que sa condition relative aux autres tres est
bonne ou mauvaise; qu'elle affectionne
la bonne, et que le crateur lui en a facilit la
possession. Mais si toute crature a un bien
particulier, un intrt priv, un but auquel tous
les avantages de sa constitution sont naturellement
dirigs, et si je remarque dans les passions, les
sentiments, les affections d'une crature, quelque
chose qui l'loigne de sa fin, j'assurerai qu'elle
est mauvaise et mal conditionne. Par rapport 
elle-mme cela est vident. De plus, si ces
sentiments, ces apptits qui l'cartent de son but
naturel croisent encore celui de quelque individu
de son espce, j'ajouterai qu'elle est mauvaise
et mal conditionne relativement aux autres. Enfin,
si le mme dsordre dans sa constitution naturelle,
qui la rend mauvaise par rapport aux autres, la
rendait aussi mauvaise par rapport  elle-mme:
si la mme conomie dans ses affections
qui la qualifie bonne par rapport  elle-mme
produisait le mme effet relativement  ses
semblables, elle trouverait en ce cas son
avantage particulier en cette bont par laquelle elle
ferait le bien d'autrui; et c'est en ce sens que
l'intrt priv peut s'accorder avec la vertu
morale.
Nous approfondirons ce point dans la dernire partie
de cet essai. Notre objet, quant  prsent,
c'est de chercher en quoi consiste cette qualit
que nous dsignons par le nom de bont.
Qu'est-ce que la bont?
Si un historien ou quelque voyageur nous faisait la
description d'une crature parfaitement isole, sans
suprieure, sans gale, sans infrieure,  l'abri
de tout ce qui pourrait mouvoir ses passions,
seule en un mot de son espce; nous dirions
sans hsiter, que cette crature singulire doit
tre plonge dans une affreuse mlancolie; car
quelle consolation pourrait-elle avoir en un
monde qui n'est pour elle qu'une vaste solitude?
mais si l'on ajoutait qu'en dpit des apparences
cette crature jouit de la vie, sent le bonheur
d'exister et trouve en elle-mme de la flicit;
alors nous pourrions convenir que ce n'est
pas tout  fait un monstre, et que, relativement
 elle-mme, sa constitution naturelle n'est pas
entirement absurde; mais nous n'irions jamais
jusqu' dire que cet tre est bon. Cependant,
si l'on insistait, et qu'on nous objectt qu'il
est parfait dans sa manire, et consquemment que
nous lui refusons  tort l'pithte de bon; car
qu'importe qu'il ait quelque chose  dmler avec
d'autres ou non? Il faudrait bien franchir le
mot, et reconnatre que cet tre est bon; s'il est
possible toutefois qu'il soit parfait en
soi-mme, sans avoir aucun rapport avec
l'univers dans lequel il est plac. Mais si l'on
venait  dcouvrir  la longue quelque systme dans
la nature, dont on pt considrer ce vivant
automate comme faisant partie, il perdrait
incontinent le titre de bon, dont nous l'avions
dcor. Car comment conviendrait-il  un individu
qui, par sa solitude et son inaction, tendrait
aussi directement  la ruine de son espce?
Mais si, dans la structure de cet animal ou de tout
autre, j'entrevois des liens qui l'attachent  des tres
connus et diffrents de lui; si sa conformation
m'indique des rapports, mme  d'autres espces que
la sienne, j'assurerai qu'il fait partie de
quelque systme. Par exemple, s'il est mle, il a
rapport, en cette qualit, avec la femelle; et la
conformation relative du mle et de la femelle
annonce une nouvelle chane d'tres et un
nouvel ordre de choses. C'est celui d'une espce
ou d'une race particulire de cratures qui ont
une tige commune; race qui s'accrot et s'ternise
aux dpens de plusieurs systmes qui lui sont
destins.
Donc, si toute une espce d'animaux contribue 
l'existence ou au bien-tre d'une autre espce,
l'espce sacrifie n'est que partie d'un autre
systme.
L'existence de la mouche est ncessaire  la subsistance
de l'araigne: aussi le vol tourdi, la structure
dlicate, et les membres dlis de l'un de ces
insectes ne le destinent pas moins videmment 
tre la proie, que la force, la vigilance et
l'adresse de l'autre  tre le prdateur.
Les toiles de l'araigne sont faites pour des ailes
de mouche.
Enfin le rapport mutuel des membres du corps
humain; dans un arbre, celui des feuilles aux
branches et des branches au tronc, n'est pas
mieux caractris que l'est, dans la conformation
et le gnie de ces animaux, leur destination
rciproque.
Les mouches servent encore  la subsistance des
poissons et des oiseaux; les poissons et les
oiseaux,  la subsistance d'une autre espce.
C'est ainsi qu'une multitude de systmes diffrents
se runissent et se fondent, pour ainsi dire, les
uns dans les autres, pour ne former qu'un seul
ordre de choses.
Tous les animaux composent un systme, et ce
systme est soumis  des lois mcaniques, selon
lesquelles tout ce qui y entre est calcul.
Or, si le systme des animaux se runit au
systme des vgtaux, et celui-ci au systme des
autres tres qui couvrent la surface de notre
globe, pour constituer ensemble le systme
terrestre; si la terre elle-mme a des relations
connues avec le soleil et les plantes, il faudra
dire que tous ces systmes ne sont que des parties
d'un systme plus tendu. Enfin, si la nature
entire n'est qu'un seul et vaste systme
que tous les autres tres composent, il n'y aura
aucun de ces tres qui ne soit mauvais ou bon par
rapport  ce grand tout, dont il est une partie;
car, si cet tre est superflu ou dplac, c'est
une imperfection,
et consquemment un mal absolu dans le systme
gnral.
Si un tre est absolument mauvais, il est tel
relativement au systme gnral; et ce systme
est imparfait. Mais si le mal d'un systme
particulier fait le bien d'un autre systme, si ce
mal apparent contribue au bien gnral, comme il
arrive lorsqu'une espce subsiste par la destruction
d'une autre; lorsque la corruption d'un tre en
fait clore un nouveau; lorsqu'un tourbillon
se fond dans un tourbillon voisin; ce mal
particulier n'est pas un mal absolu, non plus
qu'une dent qui pousse avec douleur n'est un
mal rel dans un systme que cet inconvnient
prtendu conduit  sa perfection.
Nous nous garderons donc de prononcer qu'un tre
est absolument mauvais,  moins que nous ne
soyons en tat de dmontrer qu'il n'est bon
dans aucun systme.
Si l'on remarquait dans la nature une espce qui
ft incommode  toute autre, cette espce, mauvaise
relativement au systme gnral, serait mauvaise
en elle-mme. De mme, dans chaque espce
d'animaux; par exemple, dans l'espce humaine,
si quelque individu est d'un caractre pernicieux
 tous ses semblables, il mritera le nom de
mauvais dans son espce.
Je dis d'un caractre pernicieux; car un
mchant homme, ce n'est ni celui dont le corps
est couvert de peste, ni celui qui, dans une
fivre violente, s'lance, frappe et blesse
quiconque ose l'approcher. Par la mme raison,
je n'appellerai point honnte homme celui qui ne
blesse personne, parce qu'il est troitement
garrott, ou, ce qui revient  cet tat, celui
qui n'abandonne ses mauvais desseins que par la
crainte d'un chtiment ou par l'espoir d'une
rcompense.
Dans une crature raisonnable, tout ce qui n'est
point fait par affection n'est ni mal ni bien:
l'homme n'est bon ou mchant que lorsque l'intrt
ou le dsavantage de son systme est l'objet
immdiat de la passion qui le meut.
Puisque l'inclination seule rend la crature
mchante ou bonne, conforme  sa nature, ou
dnature, nous allons maintenant examiner quelles
sont les inclinations naturelles et bonnes,
et quelles sont les affections contraires  sa
nature, et mauvaises.

LIVRE 1 PARTIE 2 SECTION 2
Remarquez d'abord que toute affection, qui a pour
objet un bien imaginaire, devenant superflue et
diminuant l'nergie de celles qui nous portent aux
biens rels, est vicieuse en elle-mme, et
mauvaise relativement  l'intrt particulier et au
bonheur de la crature.
Si l'on pouvait supposer que quelqu'un de ces
penchants qui entranent la crature  ses
intrts particuliers, ft, dans son nergie
lgitime, incompatible avec le bien gnral, un tel
penchant serait vicieux. Consquemment  cette
hypothse, une crature ne pourrait agir
conformment  sa nature, sans tre mauvaise dans
la socit; ou contribuer aux intrts de la
socit, sans tre dnature par rapport 
elle-mme. Mais si le penchant  ses intrts
privs n'est injurieux  la socit que
quand il est excessif, et jamais lorsqu'il est
tempr, nous dirons
alors que l'excs a rendu vicieux un penchant qui
dans sa nature tait bon. Ainsi toute inclination
qui portera la crature  son bien particulier,
pour tre vicieuse, doit tre nuisible 
l'intrt public. C'est ce dfaut qui caractrise
l'homme intress, dfaut contre lequel on se
rcrie si haut, quand il est trop marqu.
Mais si, dans la crature, l'amour de son intrt
propre n'est point incompatible avec le bien gnral,
quelque concentr que cet amour puisse tre; s'il
est mme important  la socit que chacun de ses
membres s'applique srieusement  ce qui le
concerne en son particulier, ce sentiment est si peu
vicieux, que la crature ne peut tre bonne sans
en tre pntre: car si c'est faire tort  la
socit que de ngliger sa conservation, cet excs
de dsintressement rendrait la crature mchante
et dnature, autant que l'absence de toute autre
affection naturelle. Jugement qu'on ne balancerait
pas  porter, si l'on voyait un homme fermer
les yeux sur les prcipices qui s'ouvriraient
devant lui, ou, sans gard pour son temprament et
pour sa sant, braver la distinction des saisons
et des vtements. On peut envelopper dans la mme
condamnation quiconque serait frapp d'aversion
pour le commerce des femmes, et qu'un temprament
dprav, mais non pas un vice de conformation,
rendrait inhabile  la propagation de l'espce.
L'amour des intrts privs peut donc tre bon ou
mauvais: si cette passion est trop vive, et telle,
par exemple, qu'un attachement  la vie qui nous
rendrait incapables d'un acte gnreux, elle est
vicieuse, et consquemment la crature qu'elle
dirige est mal dirige, et plus ou moins mauvaise.
Celui donc  qui, par un dsir excessif de vivre,
il arriverait de faire quelque bien, ne mrite non
plus par le bien qu'il fait, qu'un avocat qui
n'a que son salaire en vue, lors mme qu'il dfend
la cause de l'innocence, ou qu'un soldat qui, dans
la guerre la plus juste, ne combat que parce qu'il
reoit la paye.
Quelque avantage que l'on ait procur  la socit,
le motif seul fait le mrite. Illustrez-vous par de
grandes actions tant qu'il vous plaira, vous serez
vicieux tant que vous n'agirez que par des principes
intresss: vous poursuivez votre bien particulier
avec toute la modration possible,  la bonne
heure; mais vous n'aviez point d'autre motif en
rendant  votre espce ce que vous lui deviez par
inclination naturelle; vous n'tes pas
vertueux.
En effet, quels que soient les secours trangers qui
vous ont inclin vers le bien, quoi que ce soit qui
vous ait prt main-forte contre vos inclinations
perverses, tant que vous conserverez le mme
caractre, je ne verrai point en vous de bont: vous
ne serez bon que quand vous ferez le bien d'affection
et de coeur.
Si, par hasard, quelqu'une de ces cratures douces,
prives et amies de l'homme, dveloppant un
caractre contraire  sa constitution naturelle,
devenait sauvage et cruelle, on ne manquerait pas
d'tre frapp de ce phnomne, et de se rcrier sur
sa dpravation. Supposons maintenant que le temps
et des soins la dpouillassent de cette frocit
accidentelle, et la ramenassent  la douceur de
celles de son espce; on dirait que cette crature
s'est rtablie dans son tat naturel; mais si la
gurison n'est que simule, si l'animal hypocrite
revient  sa mchancet sitt que la crainte de son
gelier l'abandonne, direz-vous que la
douceur est son vrai caractre, son caractre
actuel? Non, sans doute. Le temprament est tel
qu'il tait, et l'animal est toujours mchant.
Donc la bont ou la mchancet animale de la
crature a sa
source dans son temprament actuel; donc la
crature sera bonne en ce sens, lorsqu'en suivant
la pente de ses affections elle aimera le bien et
le fera sans contrainte, et qu'elle hara et
fuira le mal sans effroi pour le chtiment. La
crature sera mchante, au contraire, si elle ne
reoit pas de ses inclinations naturelles la force
de remplir ses fonctions, ou si des inclinations
dpraves l'entranent au mal et l'loignent du
bien qui lui sont propres.
En gnral, lorsque toutes les affections sont
d'accord avec l'intrt de l'espce, le temprament
naturel est parfaitement bon. Au contraire, si l'on
manque de quelque affection avantageuse, ou qu'on
en ait de superflues, de faibles, de nuisibles et
d'opposes  cette fin principale, le temprament
est dprav, et consquemment l'animal est
mchant; il n'y a que du plus ou du moins.
Il est inutile d'entrer ici dans le dtail des
affections, et de dmontrer que la colre, l'envie,
la paresse, l'orgueil, et le reste de ces passions
gnralement dtestes, sont mauvaises en
elles-mmes, et rendent mchante la crature qui en
est affecte. Mais il est  propos d'observer que
la tendresse la plus naturelle, celle des mres
pour leurs petits, et des parents pour leurs
enfants, a des bornes prescrites, au del
desquelles elle dgnre en vice. L'excs de
l'affection maternelle peut anantir les effets
de l'amour, et le trop de commisration mettre
hors d'tat de procurer du secours. Dans d'autres conjonctures,
le mme amour peut se changer en une espce de
frnsie; la piti, devenir faiblesse; l'horreur
de la mort, se convertir en lchet; le mpris des
dangers, en tmrit; la haine de la vie ou toute
autre passion qui conduit  la destruction, en
dsespoir ou folie.

LIVRE 1 PARTIE 2 SECTION 3
Mais pour passer de cette bont pure et simple,
dont toute crature sensible est capable,  cette
qualit qu'on appelle vertu, et qui convient
ici-bas  l'homme seul?
Dans toute crature capable de se former des
notions exactes des choses, cette corce des
tres dont les sens sont frapps, n'est pas
l'unique objet de ses affections. Les actions
elles-mmes, les passions qui les ont produites,
la commisration, l'affabilit, la reconnaissance
et leurs antagonistes s'offrent bientt  son
esprit; et ces familles ennemies, qui ne lui sont
point trangres, sont pour elle de nouveaux objets
d'une tendresse ou d'une haine rflchie.
Les sujets intellectuels et moraux agissent sur
l'esprit  peu prs de la mme manire que les
tres organiss sur les sens. Les figures, les
proportions, les mouvements et les couleurs de
ceux-ci ne sont pas plutt exposs  nos yeux,
qu'il rsulte, de l'arrangement et de l'conomie
de leurs parties, une beaut qui nous rcre, ou
une difformit qui nous choque. Tel est aussi
sur les esprits l'effet de la conduite et des
actions humaines. La rgularit et le dsordre
dans ces objets les affectent diversement; et
le jugement qu'ils en portent n'est pas moins
ncessit que celui des sens.
L'entendement a ses yeux: les esprits entre eux se
prtent l'oreille; ils aperoivent des proportions;
ils sont sensibles  des accords; ils mesurent,
pour ainsi dire, les sentiments et les penses.
En un mot, ils ont leur critique  qui rien
n'chappe. Les sens ne sont ni plus rellement ni
plus vivement frapps, soit par les nombres de la
musique, soit par les formes et les proportions
des tres corporels, que les esprits par la
connaissance et le dtail des affections. Ils
distinguent, dans les caractres, douceur et
duret; ils y dmlent l'agrable et le dgotant,
le dissonant et l'harmonieux; en un mot, ils y
discernent et laideur et beaut; laideur, qui va jusqu'
exciter leur mpris et leur aversion; beaut,
qui les transporte quelquefois d'admiration et
les tient en extase. Devant tout homme qui pse
mrement les choses, ce serait une affectation
purile, que de nier qu'il y ait dans les tres
moraux, ainsi que dans les objets corporels,
un vrai beau, un beau essentiel, un sublime rel.
Or, de mme que les objets sensibles, les images
des corps, les couleurs et les sons agissent
perptuellement sur nos yeux, affectent nos sens,
lors mme que nous sommeillons; les tres
intellectuels et moraux, non moins puissants sur
l'esprit, l'appliquent et l'exercent en tout temps.
Ces formes le captivent dans l'absence mme des
ralits.
Mais le coeur regarde-t-il avec indiffrence les
esquisses des moeurs que l'esprit est forc de
tracer, et qui lui sont presque toujours prsentes?
Je m'en rapporte au sentiment intrieur. Il
me dit qu'aussi ncessit dans ses jugements que
l'esprit dans ses oprations, sa corruption ne va
jamais jusqu' lui drober totalement la diffrence
du beau et du laid, et qu'il ne manquera pas
d'approuver le naturel et l'honnte, et de rejeter
le dshonnte et le dprav, surtout dans les
moments dsintresss: c'est alors un connaisseur
quitable qui se promne dans une
galerie de peintures, qui s'merveille de la
hardiesse de ce trait, qui sourit  la
douceur de ce sentiment, qui se prte au tour
de cette affection, et qui passe ddaigneusement
sur tout ce qui blesse la belle nature.
Les sentiments, les inclinations, les affections,
les penchants, les dispositions, et consquemment
toute la conduite des cratures dans les diffrents
tats de la vie, sont les sujets d'une infinit de
tableaux excuts par l'esprit qui saisit avec
promptitude et rend avec vivacit et le bien et le
mal. Nouvelle preuve, nouvel exercice pour le
coeur qui dans son tat naturel et sain est affect
du raisonnable et du beau; mais qui, dans la
dpravation, renonce  ses lumires pour embrasser
le monstrueux et le laid.
Par consquent, point de vertu morale, point de
mrite, sans quelques notions claires et distinctes
du bien gnral, et sans
une connaissance rflchie de ce qui est moralement
bien ou mal, digne d'admiration ou de haine, droit
ou injuste. Car quoique nous disions communment
d'un cheval mauvais, qu'il est vicieux, on n'a
jamais dit d'un bon cheval ou de tout autre animal
imbcile et stupide, pour docile qu'il ft, qu'il
tait mritant et vertueux.
Qu'une crature soit gnreuse, douce, affable,
ferme et compatissante; si jamais elle n'a
rflchi sur ce qu'elle pratique et voit pratiquer
aux autres; si elle ne s'est fait aucune ide nette
et prcise du bien et du mal; si les charmes de la
vertu et de l'honntet ne sont point les objets de
son affection: son caractre n'est point vertueux
par principes; elle en est encore  acqurir cette
connaissance active de la droiture qui devait la
dterminer, cet amour dsintress de la vertu qui
seul pouvait donner tout le prix  ses actions.
Tout ce qui part d'une mauvaise affection est mauvais,
inique et blmable: mais si les affections sont
saines; si leur objet est avantageux  la socit
et digne en tout temps de la poursuite d'un tre
raisonnable; ces deux conditions runies formeront
ce qu'on appelle droiture, quit dans les actions.
Faire tort, ce n'est pas faire injustice: car un
fils gnreux peut, sans cesser de l'tre, tuer,
par malheur ou par maladresse, son pre au lieu de
l'ennemi dont il s'efforait de le garantir. Mais
si, par une affection dplace, il et port ses
secours  quelque autre, ou nglig les moyens
de le conserver par dfaut de tendresse, il et
t coupable d'injustice.
Si l'objet de notre affection est raisonnable; s'il
est digne de notre ardeur et de nos soins,
l'imperfection ou la faiblesse des sens ne nous
rendent point coupables d'injustice. Supposons
qu'un homme dont le jugement est entier et les
affections saines, mais la constitution si bizarre
et les organes si dpravs, qu' travers ces
miroirs trompeurs il n'aperoive les objets que
dfigurs, estropis et tout autres qu'ils sont,
il est vident que, le dfaut ne rsidant point
dans la partie suprieure et libre, cette
infortune crature ne peut passer pour vicieuse.
Il n'en est pas ainsi des opinions qu'on adopte,
des ides qu'on se fait, ou des religions qu'on
professe. Si, dans une de ces contres jadis
soumises aux plus extravagantes superstitions;
o les chats, les crocodiles, les singes, et
d'autres animaux vils et malfaisants, 
taient adors; un de ces idoltres
se ft saintement persuad qu'il tait juste de
prfrer le salut d'un chat au salut de son pre,
et qu'il ne pouvait se dispenser en conscience
de traiter en ennemi quiconque ne professait pas
ce culte, ce fidle croyant n'et t qu'un homme
dtestable: et toute action fonde sur des
dogmes pareils ne peut tre qu'injuste, abominable
et maudite.
Toute mprise sur la valeur des choses qui tend 
dtruire quelque affection raisonnable, ou  en
produire d'injustes, rend vicieux, et nul motif
ne peut excuser cette dpravation. Celui,
par exemple, qui, sduit par des vices brillants,
a mal plac son estime, est vicieux lui-mme. Il
est quelquefois ais de remonter  l'origine de
cette corruption nationale. Ici, c'est un ambitieux
qui vous tonne par le bruit de ses exploits; l,
c'est un pirate, ou quelque injuste conqurant qui,
par des crimes illustres, a surpris l'admiration
des peuples, et mis en honneur des caractres qu'on
devrait dtester. Quiconque applaudit  ces
renommes, se dgrade lui-mme. Quant  celui
qui, croyant estimer et chrir un homme vertueux,
n'est que la dupe d'un sclrat hypocrite, il peut
tre un sot; mais il n'est pas un mchant pour cela.
L'erreur de fait, ne touchant point aux affections,
ne produit point le vice; mais l'erreur de droit
influe, dans toute crature raisonnable et
consquente, sur ses affections naturelles, et ne
peut manquer de la rendre vicieuse.
Mais il y a beaucoup d'occasions o les matires
de droit sont d'une discussion trop pineuse, mme
pour les personnes les plus claires. Dans ces
circonstances, une faute lgre ne suffit
pas pour dpouiller un homme du caractre et du
titre de vertueux. Mais lorsque la superstition
ou des coutumes barbares le prcipitent dans de
grossires erreurs sur l'emploi de ses affections;
lorsque ces bvues sont si frquentes, si lourdes et
si compliques, qu'elles tirent la crature de son
tat naturel; c'est--dire lorsqu'elles exigent
d'elle des sentiments contraires  l'humaine
socit, et pernicieux dans la vie civile; cder,
c'est renoncer  la vertu.
Concluons donc que le mrite ou la vertu dpendent
d'une connaissance de la justice et d'une fermet
de raison, capables de nous diriger dans l'emploi
de nos affections. Notions de la justice, courage
de la raison, ressources uniques dans le danger o
l'on se trouve de consacrer ses efforts, et de
prostituer son estime  des abominations,  des
horreurs,  des ides destructives de toute
affection naturelle. Affections naturelles,
fondements de la socit, que les lois sanguinaires
d'un point d'honneur et les principes errons d'une
fausse religion tendent quelquefois  saper. Lois
et principes qui sont vicieux, et ne conduiront
ceux qui les suivent qu'au crime et  la dpravation,
puisque la justice et la raison les combattent. Quoi
que ce soit donc qui, sous prtexte d'un bien
prsent ou futur, prescrive aux hommes, de la part de
Dieu, la trahison, l'ingratitude et les cruauts;
quoi que ce soit qui leur apprenne  perscuter
leurs semblables par bonne amiti,  tourmenter par
passe-temps leurs prisonniers de guerre,  souiller
les autels de sang humain,  se tourmenter
eux-mmes,  se macrer cruellement,  se dchirer
dans des accs de zle
en prsence de leurs divinits; et  commettre,
pour les honorer ou pour leur complaire, quelque
action inhumaine et brutale; qu'ils refusent
d'obir, s'ils sont vertueux, et qu'ils ne
permettent point aux vains applaudissements de la
coutume, ou aux oracles imposteurs de la superstition,
d'touffer les cris de la nature et les conseils
de la vertu. Toutes ces actions, que l'humanit
proscrit, seront toujours des horreurs, en dpit
des coutumes barbares, des lois capricieuses, et des
faux cultes qui les auront ordonnes. Mais rien ne
peut altrer les lois ternelles de la justice.
LIVRE 1 PARTIE 2 SECTION 4
Les cratures qui ne sont affectes que par les
objets sensibles, sont bonnes ou mauvaises, selon
que leurs affections sensibles sont bien ou mal
ordonnes. Mais c'est tout autre chose dans les
cratures capables de trouver dans le bien ou le
mal moral des motifs raisonns de tendresse ou
d'aversion; car, dans un individu de cette
espce, quelque drgles que soient les
affections sensibles, le caractre sera bon et
l'individu vertueux, tant que ces penchants
libertins demeureront subordonns aux affections
rflchies dont nous avons parl.
Il y a plus. Si le temprament est bouillant,
colre, amoureux; et si la crature, domptant
ces passions, s'attache  la vertu, en dpit de
leurs efforts, nous disons alors que son mrite
en est d'autant plus grand; et nous avons raison.
Si toutefois l'intrt
priv tait la seule digue qui la retnt; si, sans
gard pour les charmes de la vertu, son unique bien
tait le flau de ses vices, nous avons dmontr
qu'elle n'en serait pas plus vertueuse: mais
il est certain que, si de plein gr et sans aucun
motif bas et servile, l'homme colre touffe sa
passion, et le luxurieux rprime ses mouvements;
si, tous deux suprieurs  la violence de leurs
penchants, ils sont devenus, l'un modeste et
l'autre tranquille et doux, nous applaudirons 
leur vertu beaucoup plus hautement que s'ils
n'avaient point eu d'obstacles  surmonter. Quoi
donc! Le penchant au vice serait-il un relief
pour la vertu? Des inclinations perverses
seraient-elles ncessaires pour parfaire
l'homme vertueux?
Voici  quoi se rduit cette espce de difficult.
Si les affections libertines se rvoltent par
quelque endroit, pourvu que leur effort soit
souverainement rprim, c'est une preuve
incontestable que la vertu, matresse du caractre,
y prdomine: mais si la crature, vertueuse 
meilleur compte, n'prouve aucune sdition de la
part de ses passions, on peut dire qu'elle suit les
principes de la vertu, sans donner d'exercice 
ses forces. La vertu qui n'a point d'ennemis 
combattre dans ce dernier cas, n'en est peut-tre
pas moins puissante; et celui qui, dans le
premier cas, a vaincu ses ennemis, n'en est pas
moins vertueux. Au contraire, dbarrass des
obstacles qui s'opposaient  ses progrs, il peut
se livrer entirement  la vertu, et la possder
dans un degr plus minent.
C'est ainsi que la vertu se partage en degrs
ingaux chez l'espce raisonnable, c'est--dire
chez les hommes, quoiqu'il n'y en ait pas un
entre eux, peut-tre, qui jouisse de cette
raison saine et solide qui seule peut constituer un
caractre uniforme et parfait. C'est ainsi qu'avec
la vertu, le vice dispose de leur conduite,
alternativement vainqueur et vaincu: car il est
vident, par ce que nous avons dit jusqu' prsent,
que, quel que soit dans une crature le dsordre des
affections tant par rapport aux objets sensibles
que par rapport aux tres intellectuels et moraux;
quelque effrns que soient ses principes; quelque
furieuse, impudique ou cruelle qu'elle soit
devenue, si toutefois il lui reste la moindre
sensibilit pour les charmes de la vertu; si elle
donne encore quelque signe de bont, de commisration,
de douceur ou de reconnaissance; il est, dis-je,
vident que la vertu n'est
pas morte en elle, et qu'elle n'est pas entirement
vicieuse et dnature.
Un criminel qui, par un sentiment d'honneur et de
fidlit pour ses complices, refuse de les dclarer,
et qui, plutt que de les trahir, endure les
derniers tourments et la mort mme, a certainement
quelques principes de vertu, mais qu'il dplace.
C'est aussi le jugement qu'il faut porter de ce
malfaiteur qui, plutt que d'excuter ses
compagnons, aima mieux mourir avec eux.
Nous avons vu combien il tait difficile de dire
de quelqu'un qu'il tait un parfait athe; il
parat maintenant qu'il ne l'est gure moins
d'assurer qu'un homme est parfaitement vicieux. Il
reste aux plus grands sclrats toujours quelque
tincelle de vertu; et un mot, des plus justes
que je connaisse, c'est celui-ci:
" rien n'est aussi rare qu'un parfaitement honnte
homme, si ce n'est peut-tre un parfait sclrat:
car partout o il y a la moindre affection
intgre, il y a,  parler exactement, quelque
germe de vertu. "
aprs avoir examin ce que c'est que la vertu en
elle-mme, nous allons considrer comment elle
s'accorde avec les diffrents systmes concernant
la divinit.

LIVRE 1 PARTIE 3 SECTION 1
Puisque l'essence de la vertu consiste, comme nous
l'avons dmontr, dans une juste disposition, dans
une affection tempre de la crature raisonnable
pour les objets intellectuels et moraux de la justice,
afin d'anantir ou d'nerver en elle les principes
de la vertu, il faut:
1 ou lui ter le sentiment et les ides naturelles
d'injustice et d'quit;
2 ou lui en donner de fausses ides;
3 ou soulever contre ce sentiment intrieur d'autres
affections.
De l'autre ct, pour accrotre et fortifier les
principes de la vertu, il faut:
1 ou nourrir et aiguiser, pour ainsi dire, le
sentiment de droiture et de justice;
2 ou l'entretenir dans toute sa puret;
3 ou lui soumettre toute autre affection.
Considrons maintenant quel est celui de ces effets,
que chaque hypothse concernant la divinit doit
naturellement produire, ou tout au moins favoriser.
Premier effet.
Priver la crature du sentiment naturel d'injustice
et d'quit.
On ne nous souponnera pas sans doute d'entendre par
" priver la crature du sentiment naturel d'injustice
et d'quit, " effacer en elle toute notion du bien
et du mal relatifs  la socit. Car, qu'il y ait
bien et mal, par rapport  l'espce, c'est un point
qu'on ne peut totalement obscurcir. L'intrt
public est un chose gnralement avoue: et rien de
mieux connu de chaque particulier, que ce qui les
concerne tous en gnral. Ainsi, quand nous
dirons qu'une crature a perdu tout sentiment de
droiture et d'injustice, nous supposerons au
contraire qu'elle est toujours capable de discerner
le bien et le mal relatifs  son espce, mais
qu'elle y est devenue parfaitement insensible,
et que l'excellence et la bassesse des actions
morales n'excitent plus en elle ni estime, ni
aversion: de sorte que, sans un intrt particulier
et des plus troitement concentrs, qui vit
toujours en elle et qui lui arrache quelquefois des
jugements favorables  la vertu, on pourrait dire
qu'elle n'affectionne dans les moeurs ni laideur
ni beaut, et que tout y est, par rapport  elle,
d'une monstrueuse uniformit.
Une crature raisonnable, qui en offense une autre
mal  propos, sent que l'apprhension d'un
traitement gal doit soulever contre elle le
ressentiment et l'animosit de celles qui
l'observent. Celui qui fait tort  un seul, se
reconnat intrieurement pour aussi odieux 
chacun, que s'il les avait tous offenss.
Le crime trouve donc pour ennemi tous ceux qu'il
alarme; et par la raison des contraires, la vertu
d'un particulier a droit  la bienveillance et
aux rcompenses de tout le monde. Ce sentiment
n'est pas tranger aux hommes les plus mchants. Lors
donc qu'on parle du sentiment naturel d'injustice et
d'quit, si, par cette expression, on prtend
dsigner quelque chose de plus que nous venons de
dire; c'est sans doute cette vive antipathie pour
l'injustice, et cette affection tendre pour la
droiture, particulires aux profondment honntes gens.
Qu'une crature sensible puisse natre si dprave,
si mal constitue, que la connaissance des objets
qui sont  sa porte n'excite en elle aucune
affection; qu'elle soit originellement incapable
d'amour, de piti, de reconnaissance et de toute
autre passion sociale: c'est une hypothse
chimrique. Qu'une crature raisonnable, quelque
temprament qu'elle ait reu de la nature, ait
senti l'impression des objets proportionns  ses
facults; que les images de la justice, de la
gnrosit, de la temprance et des autres vertus
se soient graves dans son esprit, et qu'elle n'ait
prouv aucun penchant pour ces qualits, aucune
aversion pour leurs contraires; qu'elle soit
demeure vis--vis de ces reprsentations dans une
parfaite neutralit: c'est une autre chimre.
L'esprit ne se conoit non plus sans affection
pour les choses qu'il connat, que sans la puissance
de connatre; mais s'il est une fois en tat de se
former des ides d'action, de passion, de
temprament et de moeurs, il discernera
dans ces objets, laideur et beaut, aussi
ncessairement que l'oeil aperoit rapports et
disproportions dans les figures, et que
l'oreille sent harmonie et dissonance dans les sons.
On pourrait soutenir, contre nous, qu'il n'y a ni
charmes, ni difformit relle dans les objets
intellectuels et moraux; mais on ne disconviendra
jamais qu'il n'y en ait d'imagins et dont le
pouvoir est grand. Si l'on nie que la chose soit
dans la nature, on avouera du moins que c'est de la
nature que nous tenons l'ide qu'elle y existe: car
la prvention naturelle en faveur de cette
distinction de laideur et de beaut morales est si
puissante; cette diffrence dans les objets
intellectuels et moraux proccupe tellement notre
esprit, qu'il faut de l'art, de violents efforts,
un exercice continu et de pnibles mditations
pour l'obscurcir.
Le sentiment d'injustice et d'quit nous tant aussi
naturel que nos affections, cette qualit tant un des
premiers lments de notre constitution, il n'y a
point de spculation, de croyance, de persuasion, de
culte capable de l'anantir immdiatement et
directement. Dplacer ce qui nous est naturel,
c'est l'ouvrage d'une longue habitude; autre
nature. Or, la distinction d'injustice et d'quit
nous est originelle: apercevoir dans les tres
intellectuels et moraux laideur et beaut, c'est
une opration aussi naturelle, et peut-tre
antrieure dans notre esprit  l'opration
semblable sur les tres organiss. Il n'y a donc
qu'un exercice contraire qui puisse la troubler
pour toujours ou la suspendre pour un temps.
Nous savons tous que si, par dfaut de conformation,
par accident ou par habitude, on prend une
contenance dsagrable, on contracte un tic
ridicule, on affecte quelque geste choquant,
toute l'attention, tous les soins, toutes les
prcautions qu'un dsir sincre de s'en dfaire
peut suggrer, suffisent  peine pour en venir
 bout. La nature est bien autrement opinitre.
Elle s'afflige et s'irrite sous le joug, toujours
prte  le secouer: c'est un travail sans fin que
de la matriser. L'indocilit de l'esprit est
prodigieuse, surtout quand il est question des
sentiments naturels et de ces ides anticipes,
telles que la distinction de la droiture et de
l'injustice. On a beau les combattre et se
tourmenter, ce sont des htes intraitables contre
lesquels il faut recourir aux grands expdients,
aux dernires violences. La plus extravagante
superstition, l'opinion nationale la plus absurde,
ne les excluront jamais parfaitement.
Comme le disme, le thisme, l'athisme, et mme
le dmonisme, n'ont aucune action immdiate et
directe relativement  la distinction morale de
la droiture et de l'injustice; comme tout
culte, soit impie, soit religieux, n'opre sur
cette ide naturelle et premire que par l'intervention
et la rvolte des autres affections, nous ne
parlerons de l'effet de ces hypothses que dans
la troisime section, o nous examinerons l'accord ou
l'opposition des affections avec le sentiment
naturel par lequel nous distinguons la droiture de
l'injustice.

LIVRE 1 PARTIE 3 SECTION 2
Second effet.
Dpraver le sentiment naturel de la droiture et
de l'injustice.
Cet effet ne peut tre que le fruit de la coutume
et de l'ducation, dont les forces se runissent
quelquefois contre celles
de la nature, comme on peut le remarquer dans ces
contres o l'usage et la politique encouragent
par des applaudissements, et consacrent par des
marques d'honneur, des actions naturellement
odieuses et dshonntes. C'est  l'aide de ces
prestiges qu'un homme, se surmontant lui-mme,
s'imagine servir sa patrie, tendre la terreur
de sa nation, travailler  sa propre gloire,
et faire un acte hroque, en mangeant, en dpit
de la nature et de son estomac, la chair de son
ennemi.
Mais pour en venir aux diffrents systmes concernant
la divinit, et  l'effet qu'ils produisent dans
ce cas:
d'abord, il ne parat pas que l'athisme ait
aucune influence diamtralement contraire  la
puret du sentiment naturel de la droiture et de
l'injustice. Un malheureux, que cette hypothse
aura jet et entretenu dans une longue habitude
de crimes, peut avoir les ides de justice et
d'honntet fort obscurcies; mais elle ne le
conduit point par elle-mme  regarder comme
grande et belle une action vile et dshonnte.
Ce systme, moins dangereux en ceci seulement
que la superstition, ne prche point qu'il est
beau de s'accoupler avec des animaux, ou de
s'assouvir de la chair de son ennemi. Mais il n'y
a point d'horreurs, point d'abominations qui ne
puissent tre embrasses comme des choses excellentes,
louables et saintes, si quelque culte dprav les
ordonne.
Et je ne vois point en cela de prodige; car
toutes les fois que, sous l'autorit prtendue
ou le bon plaisir des dieux, la superstition
exige quelque action dtestable; si, malgr le
voile sacr dont on l'enveloppe, le fidle en
pntre l'normit, de quel oeil verra-t-il les
objets de son culte? En portant au pied de leurs
autels des offrandes que la crainte lui arrache,
il les traitera dans le fond de son coeur comme
des tyrans odieux et mchants; mais c'est ce
que sa religion lui dfend expressment de penser.
" les dieux ne se contentent pas d'encens, lui
crie-t-elle; il faut que l'estime accompagne
l'hommage. " le voil donc forc d'aimer et
d'admirer des tres qui lui paraissent injustes;
de respecter leurs commandements, d'accomplir en
aveugle les crimes qu'ils ordonnent, et par
consquent de prendre pour saint et pour bon ce
qui est en soi horrible et dtestable.
Si Jupiter est le dieu qu'on adore, et si son
histoire le reprsente d'un temprament amoureux,
et se livrant sans pudeur  toute l'tendue de
ses dsirs, il est constant qu'en prenant ce
rcit  la lettre, son adorateur doit regarder
l'impudicit comme une vertu. Si la superstition
lve sur des autels un tre vindicatif,
colre, rancunier, sophiste, lanant ses foudres au
hasard, et punissant, quand il est offens, d'autres
que ceux qui lui ont fait injure; si, pour finir
son caractre, il aime la supercherie; s'il
encourage les hommes au parjure et  la trahison;
et si, par une injuste prdilection, il comble de
ses biens un petit nombre de favoris, je ne doute
point qu' l'aide des ministres et des potes le
peuple ne respecte incessamment toutes ces
imperfections, et ne prenne d'heureuses dispositions
 la vengeance,  la haine,  la fourberie, au
caprice et  la partialit; car il est ais de
mtamorphoser des vices grossiers en qualits
clatantes, quand on vient  les rencontrer dans un
tre sur lequel on ne lve les yeux qu'avec
admiration.
Cependant il faut avouer que si le culte est vide
d'amour, d'estime et de cordialit; si c'est un
pur crmonial auquel on est entran par la
coutume et par l'exemple, par la crainte ou
par la violence, l'adorateur n'est pas en grand
danger d'altrer ses ides naturelles; car si,
tandis qu'il satisfait aux prceptes de sa
religion, qu'il s'occupe  se concilier les
faveurs de sa divinit, en obissant  ses ordres
prtendus, c'est l'effroi qui le dtermine; s'il
consomme  regret un sacrifice qu'il dteste au
fond de son me, comme une action barbare et
dnature, ce n'est pas  son dieu dont il
entrevoit la mchancet qu'il rend hommage,
c'est proprement  l'quit naturelle dont il
respecte le sentiment dans l'instant mme de
l'infraction. Tel est, dans le vrai, son tat,
quelque rserv qu'il puisse tre  prononcer
entre son coeur et sa religion, et  former un
systme raisonn sur la contradiction de ses
ides avec les prceptes de sa loi.
Mais persvrant dans sa crdulit, et rptant ses
pieux exercices, se familiarise-t-il  la longue
avec la mchancet, la tyrannie, la rancune, la
partialit, la bizarrerie de son dieu? Il
se rconciliera proportionnellement avec les
qualits qu'il abhorrait en lui; et telle sera la
force de cet exemple, qu'il en viendra jusqu'
regarder les actions les plus cruelles et les plus
barbares, je ne dis pas comme bonnes et justes,
mais comme grandes, nobles, divines, et dignes
d'tre imites.
Celui qui admet un dieu vrai, juste et bon, suppose
une droiture et une injustice, un vrai et un faux,
une bont et une malice, indpendants de cet tre
suprme, et par lesquels il juge qu'un dieu doit
tre vrai, juste et bon; car si ses dcrets,
ses actions ou ses lois constituaient la bont, la
justice et la vrit, assurer de Dieu qu'il est
vrai, juste et bon, ce serait ne rien dire, puisque
si cet tre affirmait les deux parties d'une
proposition contradictoire, elles seraient vraies
l'une et l'autre; si, sans raison, il condamnait
une crature  souffrir pour le crime d'autrui;
ou s'il destinait, sans sujet et sans distinction,
les uns  la peine et les autres aux plaisirs, tous
ces jugements seraient quitables. En consquence
d'une telle supposition, assurer qu'une chose est
vraie ou fausse, juste ou inique, bonne ou mauvaise,
c'est dire des mots, et parler sans s'entendre.
D'o je conclus que rendre un culte sincre et rel
 quelque tre suprme qu'on connat pour injuste
et mchant, c'est s'exposer  perdre tout
sentiment d'quit, toute ide de justice, et
toute notion de vrit. Le zle doit,  la longue,
supplanter la probit dans celui qui professe de
bonne foi une religion dont les prceptes sont
opposs aux principes fondamentaux de la morale.
Si la mchancet reconnue d'un tre suprme influe
sur ses adorateurs, si elle dprave les affections,
confond les ides de vrit, de justice, de bont,
et sape la distinction naturelle de la droiture
et de l'injustice: rien au contraire n'est plus
propre  modrer les passions,  rectifier les ides,
et  fortifier l'amour de la justice et de la
vrit, que la croyance d'un dieu que son histoire
reprsente en toute occasion comme un modle de
vracit, de justice et de bont. La persuasion d'une
providence divine qui s'tend  tout et dont
l'univers entier ressent constamment les effets,
est un puissant aiguillon pour nous engager
 suivre les mmes principes dans les bornes troites
de notre sphre. Mais si, dans notre conduite, nous
ne perdons jamais de vue les intrts gnraux de
notre espce; si le bien public est notre boussole,
il est impossible que nous errions jamais
dans les jugements que nous porterons de la
droiture et de l'injustice.
Ainsi, quant au second effet, la religion produira
beaucoup de mal ou beaucoup de bien, selon qu'elle
sera bonne ou mauvaise. Il n'en est pas de mme de
l'athisme: il peut,  la vrit, occasionner la
confusion des ides d'injustice et d'quit;
mais ce n'est pas en qualit pure et simple
d'athisme; c'est un mal rserv aux cultes
dpravs, et  toutes ces opinions fantasques
concernant la divinit; monstrueuse famille, qui
tire son origine de la superstition, et que la
crdulit perptue.

LIVRE 1 PARTIE 3 SECTION 3
Troisime effet.
Rvolter les affections contre le sentiment
naturel de droiture et d'injustice.
Il est vident que les principes d'intgrit seront
des rgles de conduite pour la crature qui les
possde, s'ils ne trouvent aucune opposition
de la part de quelque penchant entirement
tourn  son intrt particulier, ou de ces passions
brusques et violentes, qui, subjuguant tout
sentiment d'quit, clipsent mme en elle les
ides de son bien priv, et la jettent hors de
ces voies familires qui la conduisent au
bonheur.
Notre dessein n'est pas d'examiner ici par quel
moyen ce dsordre s'introduit et s'accrot, mais
de considrer seulement quelles influences favorables
ou contraires il reoit des sentiments divers
concernant la divinit.
Qu'il soit possible qu'une crature ait t frappe
de la laideur et de la beaut des objets intellectuels
et moraux, et consquemment que la distinction de
la droiture et de l'injustice lui soit familire
longtemps avant que d'avoir eu des notions claires
et distinctes de la divinit, c'est une chose
presque indubitable. En effet, conoit-on qu'un
tre tel que l'homme,
en qui la facult de penser et de rflchir
s'tend par des degrs insensibles et lents,
soit, moralement parlant, assez exerc, au
sortir du berceau, pour sentir la justesse
et la liaison de ces spculations dlies, et
de ces raisonnements subtils et mtaphysiques
sur l'existence d'un dieu?
Mais supposons qu'une crature incapable de penser
et de rflchir ait toutefois de bonnes qualits et
quelques affections droites, qu'elle aime son
espce, qu'elle soit courageuse, reconnaissante et
misricordieuse; il est certain que dans le mme
instant que vous accorderez  cet automate la
facult de raisonner, il approuvera ces penchants
honntes, qu'il se complaira dans ces affections
sociales, qu'il y trouvera de la douceur et des
charmes, et que les passions contraires lui
paratront odieuses. Or, le voil ds lors frapp
de la diffrence de la droiture et de l'injustice,
et capable de vertu.
On peut donc supposer qu'une crature avait des
ides de droiture et d'injustice, et que la
connaissance du vice et de la vertu la proccupait
avant que de possder des notions claires et distinctes
de la divinit. L'exprience vient encore  l'appui
de cette supposition; car chez les peuples qui
n'ont pas ombre de religion, ne remarque-t-on pas
entre les hommes la mme
diversit de caractres que dans les contres
claires? Le vice et la vertu morale ne les
diffrencient-ils pas entre eux? Tandis
que les uns sont orgueilleux, durs et cruels, et
consquemment enclins  approuver les actes violents
et tyranniques, d'autres sont naturellement affables,
doux, modestes, gnreux, et ds lors amis des
affections paisibles et sociales.
Pour dterminer maintenant ce que la connaissance
d'un dieu opre sur les hommes, il faut savoir par
quels motifs et sur quel fondement ils lui portent
leurs hommages et se conforment  ses ordres. C'est
ou relativement  sa toute-puissance, et dans la
supposition qu'ils en ont des biens  esprer et des
maux  craindre; ou relativement  son excellence,
et dans la pense qu'imiter sa conduite, c'est le
dernier degr de la perfection.
En premier lieu. Si le dieu qu'on adore n'est qu'un
tre puissant sur la crature, qui ne lui porte son
hommage que par le seul motif d'une crainte servile
ou d'une esprance mercenaire; si les rcompenses
qu'elle attend ou les chtiments qu'elle redoute
la contraignent  faire le bien qu'elle hait ou 
s'loigner du mal qu'elle affectionne, nous avons
dmontr qu'il n'y avait en elle ni vertu ni bont.
Cet adorateur servile, avec une conduite
irrprochable devant les hommes, ne mrite non plus
devant Dieu, que s'il avait suivi sans frayeur la
perversit de ses affections. Il n'y a non plus de
pit, de droiture, de saintet dans une crature
ainsi rforme, que d'innocence et de sobrit
dans un singe sous le fouet, que de douceur et de
docilit dans un tigre enchan. Car, quelles que
soient les actions de ces animaux ou de l'homme
 leur place, tant que l'affection sera la
mme, que le coeur sera rebelle, que la crainte
dominera et inclinera la volont; l'obissance
et tout ce que la frayeur produira, sera bas et
servile. Plus prompte sera l'obissance, plus
profonde la soumission; plus il y aura de bassesse
et de lchet, quel que soit leur objet: que le
matre soit mauvais ou bon, qu'importe, si l'esclave
est toujours le mme? Je dis plus: si l'esclave
n'obit que par une crainte hypocrite  un matre
plein de bont, sa nature n'en est que plus mchante,
et son service que plus vil. Cette disposition
habituelle dcle un attachement souverain  ses
propres intrts, et une entire dpravation dans
le caractre.
En second lieu. Si le dieu d'un peuple est un tre
excellent, et qui soit ador comme tel; si,
faisant abstraction de sa puissance, c'est
particulirement  sa bont que l'on rend
hommage; si l'on remarque dans le caractre que
ses ministres lui donnent, et dans les histoires
qu'ils en racontent, une prdilection pour la
vertu et une affection gnrale pour tous les
tres; certes, un si beau modle ne peut manquer
d'encourager au bien, et de fortifier l'amour de
la justice contre les affections ennemies.
Mais un autre motif se joint encore  la force de
l'exemple pour produire ce grand effet. Un thiste
parfait est fortement persuad de la prminence
d'un tre tout-puissant, spectateur de la conduite
humaine et tmoin oculaire de tout ce qui se
passe dans l'univers. Dans la retraite la plus
obscure, dans la solitude la plus profonde, son
dieu le voit; il agit donc en la prsence d'un
tre plus respectable pour lui mille fois que
l'assemble du monde la plus auguste. Quelle honte
n'aurait-il pas de commettre une action odieuse
en cette compagnie! Quelle satisfaction, au
contraire, d'avoir pratiqu la vertu en prsence
de son dieu! Quand mme, dchir par des langues
calomnieuses, il serait devenu l'opprobre et le
rebut de la socit. Le thisme favorise donc la
vertu; et l'athisme, priv d'un si grand secours,
est en cela dfectueux.
Considrons  prsent ce que la crainte des peines
 venir et l'espoir des biens futurs
occasionneraient dans la mme croyance, relativement
 la vertu. D'abord, il est ais d'infrer de ce que
nous avons dit ci-devant, que cet espoir et cet
effroi ne sont pas du genre des affections librales
et gnreuses, ni de la nature de ces mouvements
qui compltent le mrite moral des actions.
Si ces motifs ont une influence prdominante dans
la conduite d'une crature, que l'amour dsintress
devrait principalement diriger, la conduite est
servile, et la crature n'est pas encore
vertueuse.
Ajoutez  ceci une rflexion particulire: c'est
que dans toute hypothse de religion, o l'espoir
et la crainte sont admis comme motifs principaux
et premiers de nos actions, l'intrt particulier,
qui naturellement n'est en nous que trop vif, n'a
rien qui le tempre et qui le restreigne, et doit
par consquent se fortifier chaque jour par
l'exercice des passions, dans des matires de
cette importance. Il y a donc  craindre que cette
affection servile ne triomphe  la longue, et
n'exerce son empire dans toutes les conjonctures
de la vie; qu'une attention habituelle 
un intrt particulier ne diminue d'autant plus
l'amour du bien gnral, que cet intrt particulier
sera grand; enfin, que le coeur et l'esprit ne
viennent  se rtrcir; dfaut,  ce qu'on dit
en morale, remarquable dans les zls de toute
religion.
Quoi qu'il en soit, il faut convenir que si la vraie
pit consiste  aimer Dieu par rapport  lui-mme,
une attention inquite  des intrts privs doit
en quelque sorte la dgrader. Aimer Dieu seulement
comme la cause de son bonheur particulier, c'est
avoir pour lui l'affection du mchant pour le vil
instrument de ses plaisirs: d'ailleurs, plus le
dvoment  l'intrt priv occupe de place, moins
il en laisse  l'amour du bien gnral ou de tout
autre objet digne par lui-mme de notre admiration
et de notre estime; tel, en un mot, que le dieu des
personnes claires.
C'est ainsi qu'un amour excessif de la vie peut
nuire  la vertu, affaiblir l'amour du bien public,
et ruiner la vraie pit; car plus cette affection
sera grande, moins la crature sera capable de se
rsigner sincrement aux ordres de la divinit: et
si, par hasard, l'espoir des rcompenses  venir
tait,  l'exclusion de tout amour, le seul motif
de sa rsignation, si cette pense excluait
absolument en elle tout sentiment libral et
dsintress; ce serait un vrai march qui
n'indiquerait ni vertu, ni mrite, et dont
voici,  proprement parler, la cdule: " je
rsigne  Dieu ma vie et mes plaisirs prsents,
 condition d'en recevoir en change une vie et
des plaisirs futurs qui valent infiniment mieux. "
quoique la violence des affections prives puisse
prjudicier  la vertu, j'avouerai toutefois qu'il
y a des conjonctures dans lesquelles la crainte
des chtiments et l'espoir des rcompenses
lui servent d'appui, toutes mercenaires qu'elles
soient.
Les passions violentes, telles que la colre, la
haine, la luxure et d'autres, peuvent, comme nous
l'avons dj remarqu, branler l'amour le plus
vif du bien public, et draciner les
ides les plus profondes de vertu: mais si l'esprit
n'avait aucune digue  leur opposer, elles
produiraient infailliblement ce ravage, et le
meilleur caractre se dpraverait  la longue. La
religion y pourvoit: elle crie incessamment que
ces affections et toutes les actions qu'elles
produisent, sont maudites et dtestables aux
yeux de Dieu: sa voix consterne le vice et
rassure la vertu; le calme renat dans l'esprit;
il aperoit le danger qu'il a couru, et s'attache
plus fortement que jamais aux principes qu'il tait
sur le point d'abandonner.
La crainte des peines et l'espoir des rcompenses
sont encore propres  raffermir celui que le
partage des affections fait chanceler dans la
vertu. Je dis plus: quand une fois l'esprit est
imbu d'ides fausses, et lorsque la crature,
entte d'opinions absurdes, se raidit contre le
vrai, mconnat le bon, porte son estime, et
donne la prfrence au vice, sans la crainte des
peines et l'espoir des rcompenses, il n'y a plus
de retour.
Imaginez un homme qui ait quelque bont naturelle
et de la droiture dans le caractre, mais n avec
un temprament lche et mou, qui le rende incapable
de faire face  l'adversit et de braver la
misre; vient-il par malheur  subir ces preuves,
le chagrin s'empare de son esprit; tout l'afflige,
il s'irrite, il s'emporte contre ce qu'il imagine
tre la cause de son infortune. Dans cet tat,
s'il s'offre  sa pense, ou si des amis corrompus
lui suggrent que sa probit est la source de ses
peines, et que, pour se rconcilier avec la
fortune, il n'a qu' rompre avec la vertu,
il est certain que l'estime qu'il porte  cette
qualit s'affaiblira  mesure que le trouble
et les aigreurs augmenteront dans son esprit, et
qu'elle s'clipsera bientt, si la considration
des biens futurs, dont la vertu lui promet la
jouissance en ddommagement de ceux qu'il regrette,
ne le soutient contre les penses funestes qui lui
viennent, ou les mauvais avis qu'il reoit,
ne suspend la dpravation imminente de son
caractre, et ne le fixe dans ses premiers
principes.
Si, par de faux jugements, on a pris quelques vices en
affection, et les vertus contraires en ddain;
si, par exemple, on regarde le pardon des injures
comme une bassesse, et la vengeance comme un acte
hroque, on prviendrait peut-tre les
suites de cette erreur, en considrant que la
douceur porte avec elle sa rcompense, dans la
tranquillit et les autres avantages
qu'elle procure et que la rancune dtruit. C'est
par cet utile artifice que la modestie, la candeur,
la sobrit et d'autres vertus, quelquefois
mprises, pourraient rentrer dans l'estime,
et les passions opposes dans le mpris, qui leur
sont dus, et qu'on parviendrait avec le temps
 pratiquer les unes et  dtester les autres, sans
le moindre gard pour les plaisirs ou pour les
peines qui les accompagnent.
C'est par ces raisons que rien n'est plus
avantageux, dans un tat, qu'une administration
vertueuse et qu'une quitable distribution des
punitions et des rcompenses. C'est un mur
d'airain contre lequel se brisent presque
toujours les complots des mchants; c'est une
digue qui tourne leurs efforts au bien de la
socit; c'est plus que tout cela, c'est un
moyen sr d'attacher les hommes  la vertu,
en attachant  la vertu leur intrt particulier;
d'carter tous les prjugs qui les en loignent;
de lui prparer dans leurs coeurs un accueil
favorable, et de les mettre, par une pratique
constante du bien, dans un sentier dont on ne les
dtournerait pas sans peine. S'il arrivait qu'un
peuple, arrach au despotisme et  la barbarie,
polic par des lois, et devenu vertueux dans le
cours d'une administration quitable, retombt
brusquement sous un gouvernement arbitraire, tel
que celui des peuples orientaux, sa vertu s'irritant
dans les fers, il n'en sera que plus prompt  les
secouer et que plus propre  les rompre. Si
toutefois la tyrannie et ses artifices viennent
 prvaloir, et si ce peuple perd toute libert,
avant qu'une injuste distribution des rcompenses
et des chtiments lui aient t le sentiment de
cette injure, avant que l'habitude l'ait fait 
sa chane, les semences disperses de sa vertu
premire pousseront des racines qu'on distinguera
jusque dans les gnrations suivantes.
Mais quoique la distribution quitable des
rcompenses et des punitions soit dans un
gouvernement une cause essentielle de la vertu
d'un peuple, nous remarquerons que l'exemple plus
efficace encore dcide ses inclinations, et forme
son caractre.
Si le magistrat n'est pas vertueux, la meilleure
administration produira peu de chose: au contraire,
les sujets aimeront et respecteront les lois, s'ils
sont une fois persuads de la vertu de celui qui
les juge.
Mais, pour en revenir aux rcompenses et aux
chtiments, c'est moins l'attrait ou l'effroi
qui fait leur avantage dans la socit, que
l'estime de la vertu et la haine du vice que
ces expressions publiques de l'approbation ou
de la censure du genre humain rveillent dans
l'honnte homme et dans le sclrat. En effet,
dans les excutions, on voit assez communment
que la honte du crime et l'infamie du supplice
font presque toute la peine des criminels. Ce
n'est pas tant la mort qui cause l'horreur du
patient et des spectateurs, que la potence ou la
roue qui le dclare infracteur des lois de la
justice et de l'humanit.
Dans les familles, l'effet des rcompenses et
des chtiments est le mme que dans la socit.
Un matre svre, le fouet  la main, rendra
sans doute son esclave ou son mercenaire attentif
 ses devoirs; mais il n'en sera pas meilleur.
Cependant le mme homme, revtu d'un caractre
plus doux, avec de faibles rcompenses et des
corrections lgres, formera des enfants vertueux.
 l'aide, tantt de ses menaces, tantt de ses
caresses, il leur inculquera des principes qu'ils
suivront bientt sans gard pour la rcompense
qui les encourageait, ou pour la verge qui
les effrayait: et c'est l ce que nous appelons
une ducation honnte et librale. Tout autre culte
rendu  Dieu, tout autre service rendu  l'homme,
est vil, et ne mrite aucun loge.
Dans la religion, si les rcompenses qu'elle promet
sont librales; si le bonheur futur consiste dans
la jouissance d'un plaisir vertueux, tel, par
exemple, que la pratique ou la contemplation de la
vertu mme dans une autre vie (c'est le cas du
christianisme); il est vident que le dsir de cet
tat ne peut
natre que d'un grand amour de la vertu, et
conserve par consquent toute la dignit de son
origine. Car ce dsir n'est point un sentiment
intress: l'amour de la vertu n'est jamais un
penchant vil et sordide; le dsir de la vie par
amour de la vertu ne peut donc passer pour tel.
Mais si ce dsir d'une autre vie naissait de
l'horreur ou de la mort ou de l'anantissement;
s'il tait occasionn par quelque affection
vicieuse, ou par un attachement  des choses
trangres  la vertu, il ne serait plus
vertueux.
Si donc une crature raisonnable, sans gard pour
la vertu, aime la vie par rapport  la vie mme,
peut-tre fera-t-elle, pour la conserver, ou
par horreur de la mort, quelque action de virilit;
peut-tre en s'efforant de mpriser les objets
de sa crainte, tendra-t-elle  la perfection: mais
cet effort n'est pas encore une vertu. Cette
crature est tout au plus dans les avenues, sur
la route; aprs s'tre embarque par pur intrt,
la bassesse avoue du motif ne la met point au port:
en un mot, elle ne sera vertueuse que quand ses
efforts feront germer en elle quelque affection
pour la bont morale considre comme telle, et sans
gard  ses intrts.
Tels sont les avantages et les dsavantages qui
reviennent  la vertu, de ses liaisons avec les
intrts privs de la crature; car quoique la
multiplicit des vues intresses soit peu propre
 donner du relief aux actions, l'homme n'en sera
que plus ferme dans la vertu, s'il est une fois
convaincu qu'elle ne croise jamais ses vrais
intrts.
Celui donc qui, par un mr examen et de solides
rflexions, s'est assur qu'on n'est heureux dans
ce monde qu'autant qu'on est vertueux, et que le
vice ne peut tre que misrable, a mis sa
vertu dans un abri louable et ncessaire. Sans
chercher dans l'intgrit morale des commodits
relatives  son tat prsent,  sa constitution
ou  d'autres circonstances pareilles, s'il est
persuad qu'une puissance suprieure et toujours
attentive au train du monde, prte un secours
immdiat  l'honnte homme
contre les attentats du mchant, il ne perdra
jamais rien de l'estime qu'il doit  la vertu;
estime qui s'affaiblirait peut-tre en
lui sans cette croyance. Mais si, peu convaincu d'une
assistance actuelle de la providence, il est dans
une attente ferme et constante des rcompenses 
venir, sa vertu trouvera le mme appui dans cette
hypothse.
Remarquez cependant que, dans un systme o l'on
ferait sonner si haut ces rcompenses infinies,
les coeurs en pourraient tellement tre affects,
qu'ils ngligeraient et peut-tre oublieraient,
 la longue, les motifs dsintresss de pratiquer
la vertu. D'ailleurs cette merveilleuse attente
des biens ineffables d'une autre vie doit
consquemment dprimer la valeur et ralentir la
poursuite des choses passagres de celle-ci. Une
crature possde d'un intrt si particulier et
si grand, pourrait compter le reste pour rien; et,
tout occupe de son salut ternel, traiter quelquefois
comme des distractions mprisables et des affections
viles, terrestres et momentanes, les douceurs
de l'amiti, les lois du sang et les devoirs de
l'humanit. Une imagination frappe de la sorte
dcriera peut-tre les avantages temporels de la
bont, et les rcompenses naturelles de la vertu;
lvera jusqu'aux nues la flicit des mchants,
et dclarera, dans les accs d'un zle inconsidr,
que, " sans l'attente des biens futurs et sans la
crainte des peines ternelles, elle renoncerait 
la probit pour se livrer entirement  la dbauche,
au crime et  la dpravation. " ce qui dmontre que
rien, en quelque faon, ne serait plus fatal  la
vertu qu'une croyance incertaine et vague
des rcompenses et des chtiments  venir. Car, si
ce fondement sur lequel on aurait appuy tout
l'difice moral, vient une fois  manquer, je
vois la vertu chanceler, rester sans appui, et
prte  s'crouler.
Quant  l'athisme, le dcri des avantages de la
vertu n'est pas une consquence directe de cette
hypothse. Pour tre convaincu
qu'il y a du profit  tre vertueux, il n'est pas
ncessaire de croire en Dieu. Mais le prjug
contraire une fois contract, le mal est sans
remde; et il faut convenir qu'indirectement
l'athisme y conduit.
Il est presque impossible de faire grand cas des
avantages prsents de la vertu, sans concevoir une
haute ide de la satisfaction qui nat de l'estime
et de la bienveillance du genre humain. Mais pour
connatre tout le prix de cette satisfaction,
il faut l'avoir prouve. C'est donc sur la
possession ravissante de l'affection gnreuse
des hommes, et sur la connaissance de l'nergie
de ce plaisir, que sont fonds ceux qui placent le
bonheur actuel dans la pratique des vertus. Mais
supposer qu'il n'y a ni bont ni charmes dans la
nature; que cet tre suprme qui nous prescrit
la bienveillance pour nos semblables, par les
tmoignages journaliers que nous recevons de la
sienne, est un tre chimrique; ce n'est pas le
moyen d'aiguiser les affections sociales et
d'acqurir l'amour dsintress de la vertu. Au
contraire, un tel systme tend  confondre les
ides de laideur et de beaut, et  supprimer ce
tribut habituel d'admiration que nous rendons au
dessein, aux proportions et  l'harmonie qui
rgnent dans l'ordre des choses. Car, que peut
offrir l'univers de grand et d'admirable  celui
qui regarde l'univers mme comme un modle de
dsordre? Celui pour qui le tout, dnu de
perfections, n'est qu'une vaste difformit,
remarquera-t-il quelque beaut dans les parties
subordonnes?
Cependant, quoi de plus affligeant que de penser
que l'on existe dans un ternel chaos? Qu'on
fait partie d'une machine dtraque, dont on a mille
dsastres  craindre, et o l'on n'aperoit rien
de bon, rien de satisfaisant, rien qui n'excite le
mpris, la haine et le dgot? Ces ides sombres
et mlancoliques doivent influer sur le caractre,
affecter les inclinations sociales, mettre de
l'aigreur dans le temprament, affaiblir
l'amour de la justice, et saper  la longue les
principes de la vertu.
Il n'en est pas de mme de celui qui adore un
dieu, mais un dieu qui ne soit pas vainement
honor du titre de bon, qui le soit en effet;
un dieu, dont l'histoire offre  chaque page des
marques de douceur et de bont. Un tel homme admet
consquemment des rcompenses et des chtiments 
venir: il est persuad, de plus, que les rcompenses
sont destines au mrite et  la vertu, et les
chtiments au vice et  la mchancet; sans
que des qualits trangres  celles-l, ou des
circonstances imprvues puissent tromper son
attente: autrement, perdant de vue les notions de
chtiment et de rcompense, il n'admettrait
qu'une distribution capricieuse de biens et de
maux; et tout son systme sur l'autre monde ne
serait, dans celui-ci, d'aucun avantage pour sa
vertu.  l'aide de ces hypothses, il pourrait
conserver son intgrit dans les plus critiques
circonstances de la vie, et-il t jet, par des
vnements singuliers ou des raisonnements
sophistiques, dans l'opinion malheureuse qu'il
faut renoncer  son bonheur, pour travailler  son
salut.
Toutefois ce prjug contraire  la vertu me parat
incompatible avec un thisme pur. Quoi qu'il en
soit de l'autre vie, ou des rcompenses et des
chtiments  venir; celui qui, comme un bon
thiste, admet un tre souverain dans la nature, une
intelligence qui gouverne tout avec sagesse et
bont, peut-il imaginer qu'elle ait attach son
malheur en ce monde  des pratiques qui lui sont
ordonnes? Supposer que la vertu soit un
des maux naturels de la crature, et que le vice
fasse constamment son bien-tre, n'est-ce pas
accuser l'ordonnance de l'univers et la constitution
gnrale des choses, d'un dfaut essentiel
et d'une grossire imperfection?
Il me reste  considrer un nouvel avantage que le
thisme fournit  la crature, pour tre vertueuse,
 l'exclusion de l'athisme. Le premier coup d'oeil
ne sera peut-tre pas favorable  la rflexion qui
suit: je crains qu'on ne la prenne pour une
vaine subtilit, et qu'on ne la rejette comme un
raffinement de philosophie. Si toutefois elle peut
avoir quelque poids, c'est  la suite de ce que
nous venons de dire.
Toute crature, comme nous l'avons prouv, a
naturellement quelques degrs de malice, qui lui
viennent d'une aversion ou d'un penchant qui ne
sera pas au ton de son intrt priv ou du
bien gnral de son espce. Qu'un tre pensant ait
la mesure d'aversion ncessaire pour l'alarmer 
l'approche d'une calamit, ou pour l'armer dans un
pril imminent, jusque-l il n'y a rien  dire,
tout est dans l'ordre. Mais si l'aversion continue
aprs que le malheur est arriv; si la passion
augmente lorsque le mal est fait; si la crature,
furieuse du coup qu'elle a reu, se rcrie contre
le sort, s'emporte et dteste sa condition, il faut
avouer que cet emportement est vicieux dans sa
nature et dans ses suites; car il dprave le
temprament en le tournant  la colre, et trouble,
dans l'accs, cette conomie tranquille des
affections, si convenable  la vertu. Mais avouer
que cet emportement est vicieux, c'est reconnatre
que, dans les mmes conjonctures, une patience
muette et une modeste fermet seraient des vertus.
Or, dans l'hypothse de ceux qui nient l'existence
d'un tre suprme, il est certain que la ncessit
prtendue des causes ne doit amener aucun
phnomne qui mrite leur haine ou leur amour,
leur horreur ou leur admiration. Mais comme les plus
belles rflexions du monde sur le caprice du
hasard ou sur le mouvement fortuit des atomes
n'ont rien de consolant, il est difficile que,
dans des circonstances fcheuses, que dans des
temps durs et malheureux, l'athe n'entre en
mauvaise humeur et ne se dchane contre un
arrangement si dtestable et si malfaisant.
Mais le thiste est persuad que, " quelque effet
que l'ordre qui rgne dans l'univers ait produit,
il ne peut tre que bon. " cela suffit. Le voil
prt  regarder sans horreur les plus affreuses
calamits, et  supporter sans murmure ces
vnements qui ne semblent tre faits que pour
rendre  toute crature sensible et raisonnable sa
condition incommode et son existence odieuse.
Ce n'est pas tout. Son systme peut le conduire 
une rconciliation plus entire: il chrira son
tat actuel; car, qui l'empche, en tendant ses
ides, de sortir de son espce, et de regarder
le flau qui l'afflige comme le bonheur d'une patrie
moins troite dont il est membre, et dont il doit
aimer les avantages en citoyen gnreux et fidle?
Ce tour d'affection doit produire la plus hroque
constance qu'un homme puisse montrer dans un tat de
souffrance, et le rsoudre de la faon la plus
gnreuse, aux entreprises que l'honneur et la
vertu peuvent exiger.  travers ce tlescope, on
aperoit les accidents particuliers, les injustices
et les mchancets, dans un jour qui dispose  les
tolrer, et  conserver dans le cours de la vie
toute l'galit possible. Ce tour d'affection et
ce tlescope moral sont donc vraiment excellents;
et la crature qui les possde est bonne et
vertueuse par excellence; car tout ce qui tend 
attacher la crature  son rle dans la socit, et
 l'animer d'un zle plus qu'ordinaire pour le
bien gnral de son espce, est sans contredit en
elle le germe d'une vertu peu commune.
Un fait constant, c'est que, par une espce de
sympathie, le sentiment et l'amour de l'harmonie,
des proportions et de l'ordre, en quelque genre que
ce puisse tre, redresse le temprament, fortifie
les affections sociales, et soutient la vertu, qui
n'est elle-mme qu'un amour de l'ordre, des
proportions et de l'harmonie dans les moeurs
et dans la conduite. Dans les sujets les plus
frivoles, l'ordre frappe et se fait approuver;
mais si c'est une fois l'ordre et la beaut de
l'univers qui soient les objets de notre admiration
et de notre amour, nos affections partageront la
grandeur et la magnificence du sujet; et
l'lgante sensibilit pour le beau, disposition
si favorable  la vertu, nous conduira jusqu'
l'extase. En effet, tandis qu'un peu d'harmonie
et quelques proportions remarques dans les
productions des sciences ou des arts, transportent
d'admiration les matres et les connaisseurs,
serait-il possible de contempler un chef-d'oeuvre
divin, sans prouver le ravissement? Donc le
thisme ft-il trait comme une fausse hypothse;
l'ordre de l'univers ft-il une chimre, la belle
passion pour la nature n'en serait pas moins
favorable  la vertu. Mais s'il est raisonnable de
croire en Dieu, si la beaut de l'univers est
relle, l'admiration devient juste, naturelle
et ncessaire dans toute crature reconnaissante
et sensible.
Prsentement, il est facile de dterminer l'analogie
de la vertu  la pit. Celle-ci est proprement le
complment de l'autre: o la pit manque, la
fermet, la douceur, l'galit d'esprit, l'conomie
des affections et la vertu sont imparfaites.
On ne peut donc atteindre  la perfection morale,
arriver au suprme degr de la vertu, sans la
connaissance du vrai dieu.

LIVRE 2 PARTIE 1 SECTION 1
Nous avons dtermin ce que c'est que la vertu
morale, et quelle est la crature qu'on peut
appeler moralement vertueuse. Il nous reste 
chercher quels motifs et quel intrt nous avons
 mriter ce titre.
Nous avons dcouvert que celui-l seul mrite le
nom de vertueux, dont toutes les affections, tous
les penchants, en un mot toutes les dispositions
d'esprit et de coeur, sont conformes au bien
gnral de son espce, c'est--dire du systme
de cratures dans lequel la nature l'a plac,
et dont il fait partie.
Que cette conomie des affections, ce juste
temprament entre les passions, cette conformit
des penchants au bien gnral et particulier,
constituaient la droiture, l'intgrit, la justice
et la bont naturelle.
Et que la corruption, le vice et la dpravation
naissaient du dsordre des affections, et
consistaient dans un tat prcisment
contraire au prcdent.
Nous avons dmontr que les affections d'une
crature quelconque avaient un rapport constant
et dtermin avec l'intrt gnral de son espce.
C'est une vrit que nous avons fait toucher
au doigt, quant aux inclinations sociales, telles
que la tendresse paternelle, le penchant  la
propagation, l'ducation des enfants, l'amour de
la compagnie, la reconnaissance, la compassion,
la conspiration mutuelle dans les dangers, et leurs
semblables. De sorte qu'il faut convenir qu'il
est aussi naturel  la crature de travailler
au bien gnral de son espce, qu' une plante
de porter son fruit, et  un organe ou  quelque
autre partie de notre corps, de prendre l'tendue et la
conformation qui conviennent  la machine entire;
et qu'il n'est pas plus naturel  l'estomac de
digrer, aux poumons de respirer, aux glandes de
filtrer, et aux autres viscres de remplir leurs
fonctions, quoique toutes ces parties puissent
tre troubles dans leurs oprations par des
obstructions et d'autres accidents.
Mais en distribuant les affections de la crature
en inclinations favorables au bien gnral de
son espce et en penchants dirigs  ses intrts
particuliers, on en conclura que souvent elle se
trouvera dans le cas de croiser et de contredire
les unes, pour favoriser et suivre les autres;
et l'on conclura juste: car comment, sans cela,
l'espce pourrait-elle se perptuer? Que
signifierait cette affection naturelle qui la
prcipite  travers les dangers, pour la dfense
et la conservation de ces tres qui lui doivent
dj la naissance, et dont l'ducation lui
cotera tant de soins?
On serait donc tent de croire qu'il y a une
opposition absolue entre ces deux espces
d'affections; et l'on prsumerait que,
s'attacher au bien gnral de son espce en
coutant les unes, c'est fermer l'oreille aux
autres, et renoncer  son intrt particulier.
Car, en supposant que les soins, les dangers et
les travaux, de quelque nature qu'ils soient, sont
des maux dans le systme individuel, puisqu'il est
de l'essence des affections sociales d'y porter
la crature, on en infrera sur-le-champ qu'il
est de son intrt de se dfaire de ces penchants.
Nous convenons que toute affection sociale, telle
que la commisration, l'amiti, la reconnaissance
et les autres inclinations librales et gnreuses
ne subsiste et ne s'tend qu'aux dpens des
passions intresses; que les premires nous
divisent d'avec nous-mmes, et nous ferment les
yeux sur nos aises et sur notre salut particulier.
Il semble donc que, pour tre parfaitement
 soi, et tendre  son intrt avec toute la
vigueur possible, on n'aurait rien de mieux
 faire, pour son propre bonheur, que de draciner
sans mnagement toute cette suite d'affections
sociales, et de traiter la bont, la douceur, la
commisration, l'affabilit et leurs semblables,
comme des extravagances d'imagination ou des
faiblesses de la nature.
En consquence de ces ides singulires, il faudrait
avouer que, dans chaque systme de cratures,
l'intrt de l'individu est contradictoire 
l'intrt gnral, et que le bien de la nature
dans le particulier est incompatible avec celui
de la commune nature. trange constitution, dans
laquelle il y aurait certainement un dsordre et
des bizarreries que nous n'apercevons point
dans le reste de l'univers. J'aimerais autant dire
de quelque corps organis, animal ou vgtatif, que,
pour assurer que chaque partie jouit d'une bonne
sant, il faut absolument supposer que le tout
est malade.
Mais, pour exposer toute l'absurdit de cette
hypothse, nous allons dmontrer que, tandis que
les hommes, s'imaginant que leur avantage prsent est
dans le vice, et leur mal rel dans la vertu,
s'tonnent d'un dsordre qu'ils supposent
gratuitement dans la conduite de l'univers, la
nature fait prcisment le contraire de ce qu'ils
imaginent; que l'intrt particulier de la
crature est insparable de l'intrt gnral de son
espce; enfin que son vrai bonheur consiste dans
la vertu, et que le vice ne peut manquer de faire
son malheur.

LIVRE 2 PARTIE 1 SECTION 2
Peu de gens oseraient supposer qu'une crature en
qui ils n'aperoivent aucune affection naturelle,
qui leur parat destitue de tout sentiment social
et de toute inclination communicative, jouit en
elle-mme de quelque satisfaction, et retire de
grands avantages de sa ressemblance avec d'autres
tres. L'opinion gnrale, c'est qu'une pareille
crature, en rompant avec le genre humain, en
renonant  la socit, n'en a que moins de
contentement dans la vie, et n'en peut trouver que
moins de douceur dans les plaisirs des sens. Le
chagrin, l'impatience et la mauvaise humeur ne
seront plus en elle des moments fcheux; c'est un
tat habituel, auquel tout caractre insociable
ne manque pas de se fixer. C'est alors qu'une foule
d'ides tristes s'emparent de l'esprit, et que le
coeur est en proie  mille inclinations perverses,
qui l'agitent et le dchirent sans relche: c'est
alors que, des noirceurs de la mlancolie et des
aigreurs de l'inquitude, naissent ces antipathies
cruelles par qui la crature, mcontente d'elle-mme,
se rvolte contre tout le monde. Le sentiment
intrieur, qui lui crie qu'un tre si dprav,
incommode  quiconque l'approche, ne peut qu'tre
odieux  ses semblables, la remplit de soupons
et de jalousies, la tient dans les craintes et les
horreurs, et la jette dans des perplexits
que la fortune la mieux tablie et la plus constante
prosprit sont incapables de calmer.
Tels sont les symptmes de la perversit complte;
et l'on est d'accord sur leur vidence. Lorsque
la dpravation est totale; lorsque l'amiti, la
candeur, l'quit, la confiance, la sociabilit
sont ananties; lors enfin que l'apostasie morale
est consomme, tout le monde s'aperoit et convient
de la misre qui la suit. Quand le mal est  son
dernier degr, il n'y a qu'un avis. Pourquoi faut-il
qu'on perde de vue les funestes influences de la
dpravation dans ses degrs infrieurs? On
s'imagine que la misre n'est pas toujours
proportionne  l'iniquit; comme si la mchancet
complte pouvait entraner la plus grande misre
possible, sans que ses moindres degrs partageassent
ce chtiment. Parler ainsi, c'est dire qu' la
vrit le plus grand dommage qu'un corps puisse
souffrir, c'est d'tre disloqu, dmembr, et mis
en mille pices; mais que la perte d'un bras ou
d'une jambe, d'un oeil, d'une oreille ou d'un doigt,
c'est une bagatelle qui ne mrite pas qu'on y
fasse attention.
L'esprit a pour ainsi dire ses parties, et ses
parties ont leurs proportions. Les dpendances
rciproques et le rapport mutuel de ces parties,
l'ordre et la connexion des penchants, le mlange
et la balance des affections qui forment le
caractre, sont des objets faciles  saisir
par celui qui ne juge pas cette anatomie intrieure,
indigne de quelque attention. L'conomie animale
n'est ni plus exacte, ni plus relle. Peu de gens
toutefois se sont occups  anatomiser l'me; et
c'est un art que personne ne rougit d'ignorer
parfaitement. Tout le monde convient que le
temprament varie, et que ses vicissitudes peuvent tre
funestes; et qui que ce soit ne se met en peine
d'en chercher la cause. On sait que notre constitution
intellectuelle est sujette  des paralysies qui
l'accablent, et l'on n'est point curieux de connatre
l'origine de ces accidents. Personne ne prend le
scalpel et ne travaille  s'clairer dans les
entrailles du cadavre: on en est
 peine, dans cette matire, aux ides de parties
et de tout. On ignore entirement l'effet que
doivent produire une affection rprime, un mauvais
penchant nglig, ou quelque bonne inclination
relche. Comment une seule action a-t-elle
occasionn dans l'esprit une rvolution capable
de le priver de tout plaisir? C'est ce qu'on
voit arriver; c'est ce qu'on ne comprend pas;
et, dans l'indiffrence de s'en instruire, on est
tout prt  supposer qu'un homme peut violer sa foi,
s'abandonner  des crimes qui ne lui sont point
familiers, et se plonger dans les vices sans
porter le trouble dans son me, et sans s'exposer 
des suites fatales  son bonheur.
On dit tous les jours: " un tel a fait une
bassesse; mais en est-il moins heureux? "
cependant, en parlant de ces hommes sombres
et farouches, on dit encore: " cet homme est
son propre bourreau. " une autre fois on conviendra
" qu'il y a des passions, des humeurs, tel
temprament, capables d'empoisonner la condition
la plus douce, et de rendre la crature malheureuse
dans le sein de la prosprit. " tous ces raisonnements
contradictoires ne prouvent-ils pas suffisamment que
nous n'avons pas l'habitude de traiter des sujets
moraux, et que nos ides sont encore bien confuses
sur cette matire?
Si la constitution de l'esprit nous paraissait telle
qu'elle est en effet; si nous tions bien
convaincus qu'il est impossible d'touffer une
affection raisonnable ou de nourrir un penchant
vicieux, sans attirer sur nous une portion de cette
misre extrme dont nous convenons que la dpravation
complte est toujours accompagne, ne
reconnatrions-nous pas en mme temps que, toute
action injuste portant le dsordre dans le
temprament ou augmentant celui qui y rgne dj,
quiconque fait mal ou prjudicie  sa bont, est
plus fou, est plus cruel  lui-mme que celui qui,
sans gard pour sa sant, se nourrirait de
mets empoisonns; ou qui, se dchirant le
corps de ses propres mains, se plairait 
se couvrir de blessures?

LIVRE 2 PARTIE 1 SECTION 3
Nous avons fait voir que, dans l'animal, toute
action qui ne part point de ses affections
naturelles ou de ses passions, n'est
point une action de l'animal. Ainsi, dans
ces accs convulsifs o
la crature se frappe elle-mme et s'lance sur ceux
qui la secourent, c'est une horloge dtraque qui
sonne mal  propos; c'est la machine qui agit, et
non l'animal.
Toute action de l'animal considr comme animal,
part d'une affection, d'un penchant, ou d'une
passion qui le meut; telles que seraient, par
exemple, l'amour, la crainte, ou la haine.
Des affections faibles ne peuvent l'emporter sur
des affections plus puissantes qu'elles, et
l'animal suit ncessairement dans l'action le
parti le plus fort. Si les affections ingalement
partages forment en nombre ou en essence un ct
suprieur  l'autre, c'est de celui-l que l'animal
inclinera. Voil le balancier qui le met en
mouvement et qui le gouverne.
Les affections qui dterminent l'animal dans ses
actions, sont de l'une ou de l'autre de ces trois
espces:
ou des affections naturelles et diriges au bien
gnral de son espce.
Ou des affections naturelles et diriges  son
intrt particulier.
Ou des affections qui ne tendent ni au bien
gnral de son espce, ni  ses intrts particuliers,
qui mme sont opposes  son bien priv, et que par
cette raison nous appellerons affections dnatures:
selon l'espce et le degr de ces affections, la
crature qu'elles dirigent est bien ou mal
constitue, bonne ou mauvaise.
Il est vident que la dernire espce d'affections
est toute vicieuse. Quant aux deux autres, elles
peuvent tre bonnes ou mauvaises, selon leur degr.
Elles matrisent toujours la crature purement
sensible; mais la crature sensible et raisonnable
peut toujours les matriser, quelque puissantes
qu'elles soient.
Peut-tre trouvera-t-on trange que des affections
sociales puissent tre trop fortes, et des
affections intresses trop faibles. Mais pour
dissiper ce scrupule, on n'a qu' se rappeler
(ce que nous avons dit plus haut) que, dans des
circonstances particulires, les affections sociales
deviennent quelquefois excessives, et se portent 
un point qui les rend vicieuses. Lors, par
exemple, que la commisration est si vive qu'elle
manque son but, en supprimant par son excs les
secours qu'on a droit d'en
attendre; lorsque la tendresse maternelle est si
violente qu'elle perd la mre, et, par consquent,
l'enfant avec elle. " mais, dira-t-on, traiter de
vicieux et de dnatur ce qui n'est que l'excs de
quelque affection naturelle et gnreuse, n'y
aurait-il pas en cela un rigorisme mal entendu? "
pour toute rponse  cette objection, je
remarquerai que la meilleure affection dans sa
nature suffit, par son intensit, pour
endommager toutes ses compagnes, pour restreindre
leur nergie et ralentir ou suspendre leurs oprations.
En accordant trop  l'une, la crature est
contrainte de donner trop peu  d'autres de la
mme classe, et qui ne sont ni moins naturelles
ni moins utiles. Voil donc l'injustice et la
partialit introduites dans le caractre:
consquemment, quelques devoirs seront remplis
avec ngligence, et d'autres, moins essentiels
peut-tre, suivis avec trop de chaleur.
On peut avouer sans crainte ces principes dans
toute leur tendue, puisque la religion mme,
considre comme une passion, mais de l'espce
hroque, peut tre pousse trop loin et
troubler, par son excs, toute l'conomie des
inclinations sociales. Oui, la religion, j'ose le
dire, serait trop nergique en celui qu'une
contemplation immodre des choses clestes, qu'une
intemprance d'extase refroidirait sur les offices
de la vie civile et les devoirs de la socit.
Cependant, " si l'objet de la dvotion est
raisonnable, et si la croyance est orthodoxe, quelle
que soit la dvotion, pourra-t-on dire encore:
il est dur de la traiter de superstition? Car
enfin, si la crature laisse aller ses affaires
domestiques  l'abandon, et nglige les intrts
temporels de son prochain et les siens, c'est
l'excs d'un zle saint dans son origine, qui
produit ces effets. " je rponds  cela que
la vraie religion ne commande pas une abngation
totale des soins d'ici-bas: ce qu'elle exige,
c'est la prfrence du coeur; elle veut qu'on rende
 Dieu, aux autres et  soi-mme tout ce
qu'on leur doit, sans remplir une de ces obligations,
au prjudice d'une autre. Elle sait les concilier
entre elles par une subordination sage et mesure.
Mais si d'un ct les affections sociales peuvent
tre trop nergiques, de l'autre, les passions
intresses peuvent tre trop
faibles. Si, par exemple, une crature ferme les
yeux sur les dangers et mprise la vie; si les
inclinations utiles  sa dfense,  son bien-tre
et  sa conservation, manquent de force, c'est
assurment un vice en elle, relativement aux
desseins et au but de la nature. Les lois et la
mthode qu'elle observe dans ses oprations en sont
des preuves authentiques. Dira-t-on que le salut
de l'animal entier l'intresse moins que celui d'un
membre, d'un organe ou d'une seule de ses parties?
Non, sans doute. Or, elle a donn, nous le voyons,
 chaque membre,  chaque organe,  chaque partie,
les proprits ncessaires  sa sret; de sorte
qu' notre insu mme, ils veillent  leur bien-tre,
et agissent pour leur dfense. L'oeil naturellement
circonspect et timide se ferme de lui-mme, et
quelquefois malgr nous: tez-lui sa
promptitude et son indocilit; et toute la prudence
imaginable ne suffira pas  l'animal pour se
conserver la vue. La faiblesse dans les affections
qui concernent le bien de l'automate est donc un
vice: pourquoi le mme dfaut dans les affections
qui concernent les intrts d'un tout plus important
que le corps, je veux dire l'me, l'esprit et le
caractre, ne serait-il pas une imperfection?
C'est en ce sens que les penchants intresss
deviennent essentiels  la vertu. Quoique la
crature ne soit ni bonne ni vertueuse, prcisment
parce qu'elle a ces affections: comme elles
concourent au bien gnral de l'espce, quand elle en
est dnue, elle ne possde pas toute la bont dont
elle est capable, et peut tre regarde
comme dfectueuse et mauvaise dans l'ordre
naturel.
C'est encore en ce sens que nous disons de
quelqu'un, " qu'il est trop bon, " lorsque des affections
trop ardentes pour l'intrt d'autrui l'entranent
au del, ou lorsque trop d'indolence pour ses vrais
intrts l'arrte en de des bornes que la nature
et la raison lui prescrivent.
Si l'on nous objecte qu'une faon de possder dans
les moeurs et d'observer dans la conduite les
proportions morales, ce serait d'avoir les passions
sociales trop nergiques, lorsque les penchants
intresss sont excessifs, et, lorsque les
inclinations intresses sont trop faibles, d'avoir
les inclinations sociales dfectueuses. Car, en
ce cas, celui qui compterait sa vie pour peu de
chose ferait, avec une dose lgre d'affection
sociale, tout ce que l'amiti la plus gnreuse
peut exiger, et il n'y
aurait rien de tout ce que le courage le plus
hroque inspire, qu' l'aide d'un excs d'affection
sociale, ne pt excuter la crature la plus
timide.
Nous rpondrons que c'est relativement  la
constitution naturelle et  la destination
particulire de la crature, que nous accusons
quelques passions d'excs, et que nous reprochons 
d'autres la faiblesse. Car lorsqu'un penchant, dont
l'objet est raisonnable, n'est utile que dans sa
violence; si ce degr, d'ailleurs, n'altre
point l'conomie intrieure et ne met aucune
disproportion entre les autres affections, on ne
pourra le condamner comme vicieux. Mais si la
constitution naturelle de la crature ne permet
pas au reste des affections de monter  son
unisson, si le ton des unes est aussi haut, et
celui des autres plus bas, quelle que soit la
nature des unes et des autres, elles pcheront
par excs ou par dfaut: car, puisqu'il n'y a plus
entre elles de proportion, puisque la balance qui
doit les temprer est rompue, ce dsordre jettera
de l'ingalit dans la pratique, et rendra la
conduite vicieuse.
Mais pour donner des ides claires et distinctes
de ce que j'entends par conomie des affections,
je descends aux espces de cratures qui nous sont
subordonnes. Celles que la nature n'a point armes
contre la violence, et qui ne sont formidables
d'aucun ct, doivent tre susceptibles d'une
grande frayeur, et ne ressentir que peu d'animosit;
car cette dernire qualit serait infailliblement la
cause de leur perte, soit en les dterminant  la
rsistance, soit en retardant leur fuite: c'est
 la crainte seule qu'elles peuvent avoir obligation
de leur salut. Aussi la crainte tient-elle les sens
en sentinelle, et les esprits en tat de porter
l'alarme.
En pareil cas, la frayeur habituelle et l'extrme
timidit sont, consquemment  la constitution
animale de la crature, des affections aussi
conformes  son intrt particulier et au
bien gnral de son espce, que le ressentiment
et le courage seraient prjudiciables  l'un et
 l'autre. Aussi remarque-t-on que, dans un seul
et mme systme, la nature a pris soin de
diversifier ces passions proportionnellement au sexe,
 l'ge et  la force des cratures. Dans le
systme animal, les animaux innocents se rassemblent
et paissent en troupe; mais les btes farouches
vont communment deux  deux, vivent sans socit,
et comme il convient  leur voracit naturelle.
Entre les premiers, le courage est toutefois en
raison de la taille et des forces. Dans les
occasions prilleuses, tandis que le reste du
troupeau s'enfuit, le boeuf prsente les cornes 
l'ennemi, montre bien qu'il sent sa vigueur. La
nature, qui semble prescrire  la femelle de
partager le danger, n'a pas laiss son front
sans dfense. Pour le daim, la biche et leurs
semblables, ils ne sont ni vicieux, ni dnaturs,
lorsqu' l'approche du lion ils abandonnent leurs
petits et cherchent leur salut dans leur vitesse.
Quant aux cratures capables de rsistance, et  qui
la nature a donn des armes offensives, depuis le
cheval et le taureau jusqu' l'abeille et au
moucheron, ils entrent promptement en furie, ils
fondent avec intrpidit sur tout agresseur,
et dfendent leurs petits au pril de leur propre
vie. C'est l'animosit de ces cratures qui fait
la sret de leur espce. On est moins ardent 
offenser, quand on sait par exprience que le ls,
quoique incapable de repousser l'injure, ne la
supportera pas tranquillement; mais que, pour
punir l'offenseur, il s'exposera sans regret 
perdre la vie. De tous les tres vivants, l'homme
est le plus formidable en ce sens. Lorsqu'il
s'agira de sa propre cause ou de celle de son pays,
il n'y a personne dont il ne puisse tirer une
vengeance, qu'il regardera comme quitable et
exemplaire; et s'il est assez intrpide pour
sacrifier sa vie, il est matre de celle d'un
autre, quelque bien gard qu'il puisse tre. Dans
ces rpubliques de l'antiquit, o les peuples ns
libres ont t quelquefois subjugus par l'ambition
d'un citoyen, on a vu des exemples de ce courage,
et des usurpateurs punis, malgr leur vigilance, des
cruauts qu'ils avaient exerces; on a vu des
hommes gnreux tromper toutes les prcautions
possibles, et assurer par la mort des tyrans le
salut et la libert de leur patrie.
Enfin, on peut dire que les affections sont, dans la
constitution animale, ce que sont les cordes sur un
instrument de musique. Les cordes ont beau garder
entre elles les proportions requises, si la
tension est trop grande, l'instrument est
mal mont, et son harmonie est teinte: mais si,
tandis que les unes sont au ton qui convient, les
autres ne sont pas montes en proportion, la lyre
ou le luth est mal accord, et l'on n'excutera rien
qui vaille. Les diffrents systmes de cratures
rpondent aux diffrentes espces d'instruments;
et dans le mme genre d'instruments, ainsi que dans
le mme systme de cratures, tous ne sont pas gaux,
et ne portent pas les mmes cordes. La tension qui
convient  l'un briserait les cordes de l'autre,
et peut-tre l'instrument mme. Le ton qui fait
sortir toute l'harmonie de celui-ci, rend sourd
ou fait crier celui-l. Entre les hommes, ceux qui
ont le sentiment vif et dlicat, ou que les plaisirs
et les peines affectent aisment, doivent, pour
le maintien de cette balance intrieure, sans
laquelle la crature mal dispose  remplir ses
fonctions troublerait le concert de la socit,
possder les autres affections, telles que la
douceur, la commisration, la tendresse et
l'affabilit dans un degr fort lev. Ceux, au
contraire, qui sont froids, et dont le temprament
est plac sur un ton plus bas, n'ont pas besoin d'un
accompagnement si marqu: aussi la nature ne les
a-t-elle pas destins ou  ressentir ou  exprimer
les mouvements tendres et passionns au mme point
que les prcdents.
Il serait curieux de parcourir les diffrents tons
des passions, les modes divers des affections, et
toutes ces mesures de sentiments qui diffrencient
les caractres entre eux. Point de sujet
susceptible de tant de charmes et de tant de
difformits. Toutes les cratures qui nous
environnent conservent sans altration
l'ordre et la rgularit requise dans leurs
affections. Jamais d'indolence dans les
services qu'elles doivent  leurs petits
et  leurs semblables. Lorsque notre voisinage
ne les a point dpraves, la prostitution,
l'intemprance et les autres excs leur sont
gnralement inconnus. Ces petites cratures qui
vivent comme en rpublique, les abeilles et les
fourmis, suivent, dans toute la dure de leur vie,
les mmes lois, s'assujettissent au mme gouvernement,
et montrent dans leur conduite toujours la mme
harmonie. Ces affections, qui les encouragent au
bien de leur espce, ne se dpravent, ne
s'affaiblissent, ne s'anantissent jamais en elles.
Avec le secours de la religion et sous l'autorit
des lois, l'homme vit d'une faon moins conforme 
sa nature que ne font ces insectes. Ces lois,
dont le but est de l'affermir dans la pratique de
la justice, sont souvent pour lui des sujets
de rvolte; et cette religion, qui tend  le
sanctifier, le rend quelquefois la plus barbare des
cratures. On propose des questions, on se chicane
sur des mots, on forme des distinctions, on passe
aux dnominations odieuses, on proscrit de pures
opinions sous des peines svres: de l naissent
les antipathies, les haines et les sditions. On
en vient aux mains; et l'on voit  la fin la
moiti de l'espce se baigner dans le sang de l'autre
moiti. J'oserais assurer qu'il est presque
impossible de trouver sur la terre une socit
d'hommes qui se gouvernent par des principes
humains. Est-il surprenant, aprs cela, qu'on ait
peine  trouver dans ces socits un homme qui soit
vraiment homme, et qui vive conformment  sa
nature?
Mais, aprs avoir expliqu ce que j'entends par des
passions trop faibles ou trop fortes, et dmontr
que, quoique les unes et les autres passent
quelquefois pour des vertus, ce sont,  proprement
parler, des imperfections et des vices, je viens
 ce qui constitue la malice d'une manire plus
vidente et plus avoue, et je rduis la chose
 trois cas:
1 ou les affections sociales sont faibles et
dfectueuses.
2 ou les affections prives sont trop fortes.
3 ou les affections ne tendent ni au bien particulier
de la crature, ni  l'intrt gnral de son
espce.
Cette numration est complte, et la crature ne
peut tre dprave sans tre comprise dans l'un
ou l'autre de ces tats, ou dans tous  la fois.
Si je prouve donc que ces trois tats sont
contraires  ses vrais intrts, il s'ensuivra que
la vertu seule peut faire son bonheur, puisqu'elle
seule suppose entre les affections tant sociales
que prives une juste balance, une sage et paisible
conomie.
Au reste, lorsque nous assurons que l'conomie des
affections sociales fait le bonheur temporel,
c'est autant que la crature peut tre heureuse
dans ce monde. Nous ne prtendons rien
prouver de contraire  l'exprience: or elle ne
nous apprend que trop bien que les orages passagers,
qui troublent l'homme le plus heureux, sont pour
le moins aussi frquents que les fautes lgres
qui chappent  l'homme le plus juste. Ajoutez 
cela ces lans continuels vers l'ternit, ces
mouvements d'une me qui sent le vide de son tat
actuel, mouvements d'autant plus vifs
que la ferveur est grande: d'o l'on peut conclure,
sans aller plus loin, que, s'il est vrai qu'il y
ait du bonheur attach  la pratique des vertus,
comme nous le dmontrerons, il ne l'est pas moins
que la crature ne peut jouir d'une flicit
proportionne  ses dsirs, d'un bonheur qui la
remplisse, d'un repos immuable, que dans le sein
de la divinit.
Voici donc ce qui nous reste  prouver:
1
que le principal moyen d'tre bien avec soi, et par
consquent d'tre heureux, c'est d'avoir les
affections sociales entires et nergiques; et
que manquer de ces affections, ou les avoir
dfectueuses, c'est tre malheureux.
2
que c'est un malheur que d'avoir les affections
prives trop nergiques, et par consquent
au-dessus de la subordination que les affections
sociales doivent leur imprimer.
3
enfin, que d'tre pourvu d'affections dnatures,
ou de ces penchants qui ne tendent ni au bien
particulier de la crature, ni  l'intrt gnral
de son espce, c'est le comble de la misre.

LIVRE 2 PARTIE 2 SECTION 1
Pour dmontrer que le principal moyen d'tre heureux,
c'est d'avoir les affections sociales, et que,
manquer de ces penchants, c'est tre malheureux,
je demande en quoi consistent ces plaisirs
et ces satisfactions qui font le bonheur de la
crature. On les distingue communment en plaisirs
du corps et en satisfactions de l'esprit.
On ne disconvient pas que les satisfactions de
l'esprit ne soient prfrables aux plaisirs du
corps. En tout cas, voici comment on pourrait le
prouver. Toutes les fois que l'esprit a
conu une haute opinion du mrite d'une action,
qu'il est vivement frapp de son hrosme, et que
cet objet a fait toute son impression, il n'y a
ni terreurs, ni promesses, ni peines, ni
plaisirs du corps capables d'arrter la crature.
On voit des indiens, des barbares, des malfaiteurs,
et quelquefois les derniers humains, s'exposer pour
l'intrt d'une troupe, par reconnaissance, par
animosit, par des principes d'honneur ou de
galanterie,  des travaux incroyables, et dfier
la mort mme, tandis que le moindre nuage d'esprit,
le plus lger chagrin, un petit contre-temps,
empoisonnent et anantissent les plaisirs du
corps, et cela, lorsque plac d'ailleurs dans les
circonstances les plus avantageuses, au centre de
tout ce qui pouvait exciter et entretenir
l'enchantement des sens, on tait sur le point de s'y
abandonner. C'est en vain qu'on essaierait de les
rappeler: tant que l'esprit sera dans la mme
assiette, les efforts, ou seront inutiles, ou ne
produiront qu'impatience et dgot.
Mais, si les satisfactions de l'esprit sont
suprieures aux plaisirs du corps, comme on n'en
peut douter, il suit de l que tout ce qui peut
occasionner dans un tre intelligent une succession
constante de plaisirs intellectuels, importe plus 
son bonheur que ce que lui offrirait une pareille
chane de plaisirs corporels.
Or les satisfactions intellectuelles consistent,
ou dans l'exercice mme des affections sociales,
ou dcoulent de cet exercice en qualit d'effets.
Donc l'conomie des affections sociales tant la
source des plaisirs intellectuels, ces affections
sociales seront seules capables de procurer  la
crature un bonheur constant et rel.
Pour dvelopper maintenant comment les affections
sociales font par elles-mmes les plaisirs les plus
vifs de la crature (travail superflu pour celui qui
a prouv la condition de l'esprit sous l'empire de
l'amiti, de la reconnaissance, de la bont, de la
commisration, de la gnrosit et des autres
affections sociales), celui qui a quelques
sentiments naturels n'ignore point la douceur
de ces penchants gnreux; mais la diffrence que
nous trouvons, tous tant que nous sommes, entre la
solitude et la compagnie, entre la compagnie d'un
indiffrent et celle d'un
ami; la liaison de presque tous nos plaisirs avec
le commerce de nos semblables, et l'influence qu'une
socit prsente ou imaginaire exerce sur eux,
dcident la question.
Sans en croire le sentiment intrieur, la supriorit
des plaisirs qui naissent des affections sociales
sur ceux qui viennent des sensations, se reconnat
encore  des signes extrieurs, et se manifeste au
dehors par des symptmes merveilleux: on la lit
sur les visages; elle s'y peint en des caractres
indicatifs d'une joie plus vive, plus complte,
plus abondante que celle qui accompagne le
soulagement de la faim, de la soif et des plus
pressants apptits. Mais l'ascendant actuel de cette
espce d'affection sur les autres ne permet pas de
douter de leur nergie. Lorsque les affections
sociales se font entendre, leur voix suspend tout
autre sentiment, et le reste des penchants garde le
silence. L'enchantement des sens n'a rien de
comparable: quiconque prouvera successivement
l'une et l'autre volupt, donnera, sans balancer,
la prfrence  la premire; mais, pour prononcer
avec quit, il faut les avoir prouves dans toute
leur intensit. L'honnte homme peut connatre
toute la vivacit des plaisirs sensuels: l'usage
modr qu'il en fait rpond de la sensibilit de ses
organes et de la dlicatesse de son got; mais le
mchant, tranger par son tat aux affections
sociales, est absolument incapable de juger des
plaisirs qu'elles causent.
Objecter que ces affections ne dterminent pas
toujours la crature qui les possde, c'est ne rien
dire; car, si la crature ne les ressent pas dans leur
nergie naturelle, c'est comme si elle en tait
actuellement prive, et qu'elle l'et toujours t.
Mais en attendant la dmonstration de cette
proposition, nous remarquerons que, moins une
crature aura d'affection sociale, plus il sera
surprenant qu'elle prdomine: toutefois ce
prodige n'est pas inou. Or, si l'affection
sociale, telle qu'elle a pu, dans une occasion,
surmonter la sclratesse, il reste incontestable
que, fortifie par un exercice assidu, elle aurait
toujours prvalu.
Telle est la puissance et le charme de l'affection
sociale, qu'elle arrache la crature  tout autre
plaisir. Lorsqu'il est question des intrts du
sang, et dans cent autres occasions, cette passion
matrise souverainement, et sa prsence triomphe
presque sans efforts des tentations les plus
sduisantes.
Ceux qui ont fait quelque progrs dans les sciences,
et  qui les premiers principes des mathmatiques
ne sont pas inconnus, assurent que l'esprit trouve
dans ces vrits, quoique purement spculatives, une
sorte de volupt suprieure  celle des sens:
or on a beau creuser la nature de ce plaisir de
contemplation, on n'y dcouvre pas le moindre
rapport avec les intrts particuliers de la
crature. Le bien de son systme individuel est ici
pour zro. L'admiration et la joie qu'elle ressent
tombent sur des choses extrieures et trangres
au mathmaticien; et quoique le sentiment des
premiers plaisirs qu'il prouve, et qui lui
rendent habituelle l'tude de ces sciences
abstraites et pnibles puisse devenir en lui
une raison d'intrt, ces premires volupts,
ces satisfactions originelles qui l'ont dtermin
 ce genre d'occupation ne peuvent avoir d'autre
cause que l'amour de la vrit, la beaut de l'ordre
et le charme des proportions; et cette passion,
considre dans ce point de vue, est du genre des
affections naturelles; car, puisque son objet n'est
point dans l'tendue du systme individuel de la
crature, il faut, ou la traiter d'inutile, de
superflue, et consquemment d'inclination dnature;
ou, la prenant pour ce qu'elle est, l'approuver
comme une dlectation raisonnable engendre par
la contemplation des nombres, de l'harmonie, des
proportions et des accords qui sont observs dans
la constitution des tres qui fixent l'ordre des
choses et qui soutiennent l'univers.
Or, si ce plaisir de contemplation est si grand que
les volupts corporelles n'ont rien qui l'gale,
quel sera donc celui qui nat de l'exercice de la
vertu qui suit une action hroque? Car c'est alors
que, pour combler le bonheur de la crature, une
flatteuse approbation de l'esprit se runit  des
mouvements du coeur dlicieux et presque divins.
En effet, quel plus beau sujet de rflexion dans
l'univers, quelle plus ravissante matire 
contempler qu'une grande, noble et vertueuse
action! Est-il quelque chose dont la connaissance
intrieure et la mmoire puissent causer une
satisfaction plus pure, plus douce, plus complte
et plus durable?
Dans cette passion qui rapproche les sexes, si la
tendresse du coeur se mle  l'ardeur des sens, si
l'amour de la personne accompagne celui du plaisir,
quel surcrot de dlectation! Aussi quelle diffrence
d'nergie entre le sentiment et l'apptit! Le
premier a fait entreprendre des travaux incroyables,
et braver la mort mme, sans autre intrt que celui
de l'objet aim, sans aucune vue de rcompense;
car o serait le fondement de cet espoir? En
ce monde! La mort finit tout. Dans l'autre vie?
Je ne connais point de lgislateur qui ait ouvert
le ciel aux hros amoureux, et destin des
rcompenses  leurs glorieux travaux.
Les satisfactions intellectuelles qui naissent des
affections sociales sont donc suprieures aux
plaisirs corporels. Mais ce n'est pas tout, elles
sont encore indpendantes de la sant, de
l'aisance, de la gaiet et de tous les avantages
de la fortune et de la prosprit. Si dans les
prils, les craintes, les chagrins, les pertes et
les infirmits, on conserve les affections sociales,
le bonheur est en sret. Les coups qui frappent
la vertu ne dtruisent point le contentement qui
l'accompagne. Je dis plus: c'est une beaut qui a
quelque chose de plus doux et de plus touchant
dans la tristesse et dans les larmes, qu'au milieu
des plaisirs. Sa mlancolie a des charmes
particuliers: ce n'est pas dans l'adversit qu'elle
s'abandonne  ces panchements si tendres et si
consolants. Si l'adversit n'empoisonne point ses
douceurs, elle semble accrotre sa force et relever
son clat. La vertu ne parat avec toute sa
splendeur que dans la tempte et sous le nuage.
Les affections sociales ne montrent toute leur
valeur que dans les grandes afflictions. Si ce
genre de passions est adroitement remu, comme il
arrive  la reprsentation d'une bonne tragdie, il
n'y a aucun plaisir,  galit de dure, qu'on
puisse comparer  ce plaisir d'illusion. Celui qui
sait nous intresser au destin du mrite et de la
vertu, nous attendrir sur le sort des bons, et
soulever tout ce que nous avons d'humanit,
celui-l, dis-je, nous jette dans un ravissement,
et nous procure une satisfaction d'esprit et de
coeur suprieure  tout ce que les sens ou les
apptits causent de plaisirs. Nous conclurons de l
que l'exercice actuel des affections sociales est
une source des volupts intellectuelles.
Dmontrons  prsent qu'elles drivent encore de
cet exercice en qualit d'effets.
Nous remarquerons d'abord que le but des affections
sociales relativement  l'esprit, c'est de
communiquer aux autres les plaisirs qu'on ressent,
de partager ceux dont ils jouissent, et de se
flatter de leur estime et de leur approbation.
La satisfaction de communiquer ses plaisirs ne peut
tre ignore que d'une crature afflige d'une
dpravation originelle et totale. Je passe donc
 la satisfaction de partager le bonheur des autres,
et de le ressentir avec eux;  ces plaisirs que nous
recueillons de la flicit des cratures qui nous
environnent, soit par les rcits que nous en entendons,
soit par l'air, les gestes et les sons qui nous en
instruisent, ces cratures fussent-elles d'une
espce diffrente, pourvu que les signes
caractristiques de leur joie soient  notre
porte. Les plaisirs de participation sont si
frquents et si doux, qu'en parcourant de bonne
foi tous les quarts d'heure amusants de la vie,
on conviendra que ces plaisirs en ont rempli la
plus grande et la plus dlicieuse partie.
Quant au tmoignage qu'on se rend  soi-mme de
mriter l'estime et l'amiti de ses semblables,
rien ne contribue davantage  la satisfaction de
l'esprit et au bonheur de ceux mmes  qui
l'on donne le nom de voluptueux, dans la signification
la plus vile. Les cratures qui se piquent le moins
de bien mriter de leur espce font parade, dans
l'occasion, d'un caractre droit et moral. Elles
se complaisent dans l'ide de valoir quelque
chose; ide chimrique  la vrit, mais qui les
flatte, et qu'elles s'efforcent d'tayer en
elles-mmes, en se drobant,  la faveur
de quelques services rendus  un ou deux amis,
une conduite pleine d'indignits.
Quel brigand, quel voleur de grands chemins, quel
infracteur dclar des lois de la socit n'a pas
un compagnon, une socit de gens de son espce,
une troupe de sclrats comme lui, dont les
succs le rjouissent,  qui il fait part de ses
prosprits, qu'il traite d'amis, et dont il
pouse les intrts comme les siens propres?
Quel homme au monde est insensible aux caresses et
 la louange de ses connaissances intimes? Toutes
nos actions n'ont-elles pas quelque rapport  ce
tribut? Les applaudissements de l'amiti
n'influent-ils pas sur toute notre conduite? N'en
sommes-nous pas mme jaloux pour nos vices?
N'entrent-ils pour rien dans la perspective de
l'ambition, dans les fanfaronnades de la vanit,
dans les profusions de la somptuosit, et mme
dans les excs de l'amour dshonnte? En un mot,
si les plaisirs se calculaient, comme beaucoup
d'autres choses, on pourrait assurer que ces deux
sources, la participation au bonheur
des autres et le dsir de leur estime, fournissent
au moins neuf diximes de tout ce que nous en
gotons dans la vie: de sorte que, de la somme
entire de nos joies, il en resterait  peine un
dixime qui ne dcoult point de l'affection
sociale, et qui ne dpendt pas immdiatement de nos
inclinations naturelles.
Mais de peur qu'on attende de quelque portion
d'inclination naturelle l'entier et plein effet
d'une affection sincre, complte et vraiment
morale; de peur qu'on ne s'imagine qu'une dose
lgre d'affection sociale est capable de procurer
tous les avantages de la socit, et d'initier
profondment  la participation au bonheur des
autres, nous observerons que tout penchant tronqu,
que toute inclination rtrcie, se bornant sans
sujet  quelque partie d'un tout qui doit
intresser, sera sans fondement rel et solide.
L'amour de ses semblables, ainsi que tout autre
penchant dont le bien priv de la crature n'est
pas l'objet immdiat, peut tre naturel ou
dnatur: s'il est dnatur, il ne manquera pas de
croiser les vrais intrts de la socit, et
consquemment d'anantir les plaisirs qu'on en
peut attendre; s'il est naturel, mais concentr,
il se changera en une passion singulire, bizarre,
capricieuse, et qui n'est d'aucun prix. La
crature qu'il anime n'en a ni plus de vertu ni
plus de mrite. Ceux pour qui ce vent souffle n'ont
aucun gage de sa dure; il s'est lev sans
raison; il peut changer ou cesser de mme. La
vicissitude continuelle de ces penchants que le
caprice fait clore, et qui entranent l'me de
l'amour  l'indiffrence, et de l'indiffrence 
l'aversion, doit la tenir dans des troubles
interminables; la priver peu  peu du sentiment
des plaisirs de l'amiti, et la conduire enfin  une
haine parfaite du genre humain. Au contraire,
l'affection entire (d'o l'on a fait le nom
d'intgrit), comme elle est complte en
elle-mme, rflchie dans son objet, et pousse
 sa juste tendue, est constante, solide et
durable. Dans ce cas, le tmoignage que la crature
se rend  elle-mme, d'une disposition quitable
pour les hommes en gnral, justifie ses
inclinations particulires, et ne la rend que plus
propre  la participation des plaisirs d'autrui;
mais dans le cas d'une affection mutile, ce
penchant sans ordre, sans fondement raisonnable
et sans loi, perd sans cesse  la rflexion,
la conscience le dsapprouve, et le bonheur
s'vanouit.
Si l'affection partielle ruine la jouissance des
plaisirs de sympathie et de participation, ce n'est
pas tout; elle tarit encore la troisime source des
satisfactions intellectuelles, je veux dire le
tmoignage qu'on se rend  soi-mme de bien mriter
de tous ses semblables: car d'o natrait ce
sentiment prsomptueux? Quel mrite solide
peut-on se reconnatre? Quel droit a-t-on sur
l'estime des autres, quand l'affection qu'on a pour
eux est si mal fonde? Quelle confiance exiger,
lorsque l'inclination est si capricieuse? Qui
comptera sur une tendresse, qui pche par la base, qui
manque de principes? Sur une amiti, que la mme
fantaisie qui l'a borne  quelques personnes,  une
petite partie du genre humain, peut resserrer
encore et exclure celui qui en jouit actuellement,
comme elle en a priv une infinit d'autres qui
mritaient de la partager.
D'ailleurs, on ne doit point esprer que ceux dont
la vertu ne dirige ni l'estime, ni l'affection,
aient le bonheur de placer l'une et l'autre en des
sujets qui les mritent. Ils auraient peine
 trouver dans la multitude de ces amis de coeur
dont ils se vantent, un seul homme dont ils
prisassent les sentiments, dont ils chrissent
la confiance, sur la tendresse duquel ils osassent
jurer, et en qui ils pussent se complaire
sincrement; car on a beau repousser les soupons,
et se flatter de l'attachement de gens incapables
d'en former, l'illusion qu'on se fait ne peut
fournir que des plaisirs aussi frivoles qu'elle.
Quel est donc, dans la socit, le dsavantage
de ces gens  passions mutiles? La seconde source
des plaisirs intellectuels ne fournit presque
rien pour eux.
L'affection entire jouit de toutes les prrogatives
dont l'inclination partielle est prive: elle est
constante, uniforme, toujours satisfaite d'elle-mme,
et toujours agrable et satisfaisante. La
bienveillance et les applaudissements des bons lui
sont tout acquis; et dans les cas dsintresss,
elle obtiendra le mme tribut des mchants. C'est
d'elle que nous dirons, avec vrit, que la
satisfaction intrieure de mriter l'amour et
l'approbation de toute socit, de toute crature
intelligente et du principe ternel de toute
intelligence, ne l'abandonne jamais. Or, ce
principe une fois admis, le thisme adopt, les
plaisirs qui natront de l'affection hroque dont
Dieu sera l'objet final, partageront son
excellence, et seront grands, nobles et parfaits
comme lui. Avoir les affections sociales entires,
ou l'intgrit de coeur et d'esprit, c'est suivre
pas  pas la nature; c'est imiter, c'est reprsenter
l'tre suprme sous une forme humaine; et c'est en
cela que consistent la justice, la pit, la morale
et toute la religion naturelle.
Mais de peur qu'on ne relgue dans l'cole ce
raisonnement hriss de phrases et de termes de
l'art, et qu'une partie de cet essai ne demeure
sans fondement et sans fruit pour les gens
du monde, essayons de dmontrer les mmes vrits,
d'une faon plus familire.
Si l'on examine un peu la nature des plaisirs,
soit qu'on les observe dans la retraite, dans
l'tude et dans la contemplation; soit qu'on les
considre dans les rjouissances publiques, dans
les parties amusantes, et d'autres divertissements
semblables, on conviendra qu'ils supposent
essentiellement un temprament libre d'inquitude,
d'aigreur et de dgot, et un esprit tranquille,
satisfait de lui-mme, et capable d'envisager sa
condition propre sans chagrin. Mais cette disposition
de temprament et d'esprit, si ncessaire  la
jouissance des plaisirs, est une suite de l'conomie
des affections.
Quant au temprament, nous savons par exprience
qu'il n'y a point de fortune si brillante, de
prosprit si suivie, d'tat si parfait que
l'inclination et les dsirs ne pussent corrompre, et
dont l'humeur et les caprices n'puisassent
bientt les ressources et ne ressentissent
l'insuffisance. Les apptits dsordonns sment la
vie d'pines. Les passions effrnes sont troubles
dans leur cours par une infinit d'obstacles,
quelquefois impossibles, mais toujours pnibles
 surmonter. Les chagrins naissent sous les pas
de qui vit au hasard; il en trouve au dedans, au
dehors, partout. Le coeur de certaines cratures
ressemble  ces enfants maussades et maladifs:
ils demandent sans cesse, et on a beau leur donner
tout ce qu'ils demandent, ils ne finissent point
de crier. C'est un fonds inpuisable de peines
et de troubles, qu'un dessein pris de satisfaire
 toutes les fantaisies qu'il produit. Mais sans
ces inconvnients, qui ne sont pas gnraux, les
lassitudes, la msaisance, l'embarras des
filtrations, l'engorgement des liqueurs, le
drangement des esprits animaux, et toutes ces
incommodits accidentelles dont les corps les
mieux constitus ne sont pas exempts, ne
suffisent-elles pas pour engendrer la
mauvaise humeur et le dgot? Et ces vices ne
deviendront-ils pas habituels, si l'on n'carte
leur influence, ou si l'on n'arrte leur progrs
dans le temprament? Or l'exercice des affections
sociales est l'mtique du dgot; c'est le seul
contre-poison de la mauvaise humeur. Car nous avons
remarqu que, lorsque la crature prend son parti
et se rsout  gurir de ces maladies de temprament,
elle a recours aux plaisirs de la socit; elle
se prte au commerce de ses semblables, et ne
trouve de soulagement  sa tristesse et  ses
aigreurs que dans les distractions et les
amusements de la compagnie.
Dans ces dispositions fcheuses, dira-t-on peut-tre,
la religion est d'un puissant secours. Sans doute;
mais quelle espce de religion? Si sa nature est
consolante et bnigne; si la dvotion qu'elle
inspire est douce, tranquille et gaie; c'est une
affection naturelle qui ne peut tre que salutaire;
mais les ministres, en l'altrant, la rendent-ils
sombre et farouche; les craintes et l'effroi
l'accompagnent-ils; combat-elle la fermet,
le courage et la libert de l'esprit; c'est entre
leurs mains un dangereux topique; et l'on remarque
 la longue que ce prcieux remde, mal  propos
administr, est pire que le mal. La considration
effrayante de l'tendue de nos devoirs, un examen
austre des mortifications qui nous sont prescrites,
et la vue des gouffres ouverts pour les infracteurs
de la loi ne sont pas toujours et en tout temps,
ni pour toutes sortes de personnes indistinctement,
des objets propres  calmer les agitations de
l'esprit. Le temprament ne peut qu'empirer,
et ses aigreurs fermenter et s'accrotre par la
noirceur de ces rflexions. Si, par avis, par
crainte, ou par besoin, la victime de ces ides
mlancoliques cherche quelque diversion  leur
obsession; si elle affecte le repos et la joie,
qu'importe au fond? Tant qu'elle ne se dsistera
point de sa pratique, son coeur sera toujours le
mme; elle n'aura que chang de grimace. Le
tigre est enchan pour un
moment; ses actions ne dclent pas actuellement
sa frocit: mais en est-il plus soumis? Si vous
brisez sa chane, en sera-t-il moins cruel? Non
certes. Qu'a donc opr la religion si
maladroitement prsente? La crature a le mme
fonds de tristesse; ses aigreurs n'en sont que
plus abondantes et plus importunes, et ses plaisirs
intellectuels que plus languissants et plus rares.
Le chien est donc revenu  son vomissement, mais
plus maladif et plus dprav.
Si l'on objecte qu' la vrit, dans des
conjonctures dsesprantes, dans un dlabrement
d'affaires domestiques, dans un cours inaltrable
d'adversits, les chagrins et la mauvaise humeur
peuvent saisir et troubler le temprament; mais
que ce dsastre n'est pas  craindre dans l'aisance
et la prosprit, et que les commodits journalires
de la vie et les faveurs habituelles de la fortune
sont une barrire assez puissante contre les
attaques que le temprament peut avoir
 soutenir: nous rpondrons que plus la condition
d'une crature est gracieuse, tranquille et douce,
plus les moindres contre-temps, les accidents les
plus lgers, et les plus frivoles chagrins sont
impatientants, dsagrables et cuisants pour elle;
que plus elle est indpendante et libre, plus il
est ais de la mcontenter, de l'offenser et de
l'irriter; et que, par consquent, plus elle a
besoin du secours des affections sociales
pour se garantir de la frocit. C'est ce que
l'exemple des tyrans, dont le pouvoir, fond sur
le crime, ne se soutient que par la terreur,
prouve suffisamment.
Quant  la tranquillit d'esprit, voici comment on
peut se convaincre qu'il n'y a que les affections
sociales qui puissent procurer ce bonheur. On
conviendra sans doute qu'une crature telle que
l'homme, qui ne parvient que par un assez long
exercice  la maturit d'entendement et de raison,
a appuy ou appuie actuellement sur ce qui se passe
au dedans d'elle-mme, connat son caractre,
n'ignore point ses sentiments habituels, approuve
ou dsapprouve sa conduite, et a jug ses
affections. On sait encore que, si par elle-mme
elle tait incapable de cette recherche critique,
on ne manque pas dans la socit de gens charitables,
tout prts  l'aider de leurs lumires; que les
faiseurs de remontrances et les donneurs d'avis ne
sont pas rares, et qu'on en trouve autant et plus
qu'on n'en veut. D'ailleurs,
les matres du monde et les mignons de la fortune
ne sont pas exempts de cette inspection domestique.
Toutes les impostures de la flatterie se rduisent,
la plupart du temps,  leur en familiariser
l'usage; et ses faux portraits,  les rappeler
 ce qu'ils sont en effet. Ajoutez  cela que plus
on a de vanit, et moins on se perd de vue.
L'amour-propre est grand contemplateur de
lui-mme; mais quand une indiffrence parfaite
sur ce qu'on peut valoir rendrait paresseux 
s'examiner, les feints gards pour autrui et les
dsirs inquiets et jaloux de rputation exposeraient
encore assez souvent notre conduite et notre
caractre  nos rflexions. D'une ou d'autre faon,
toute crature qui pense est ncessite par sa
nature  souffrir la vue d'elle-mme, et  avoir
 chaque instant sous ses yeux les images errantes de
ses actions, de sa conduite et de son caractre.
Ces objets, qui lui sont individuellement attachs,
qui la suivent partout, doivent passer et repasser
sans cesse dans son esprit: or, si rien n'est
plus importun, plus fatigant et plus fcheux que
leur prsence  celui qui manque d'affections
sociales, rien n'est plus satisfaisant, plus
agrable et plus doux pour celui qui les a
soigneusement conserves.
Deux choses qui doivent horriblement tourmenter toute
crature raisonnable, c'est le sentiment intrieur
d'une action injuste ou d'une conduite odieuse  ses
semblables, ou le souvenir d'une action extravagante,
ou d'une conduite prjudiciable  ses intrts et
 son bonheur.
De ces tourments, c'est le premier qu'on appelle
proprement, en morale ou thologie, conscience.
Craindre un dieu, ce n'est pas avoir pour cela
de la conscience. Pour s'effrayer des malins
esprits, des sortilges, des enchantements, des
possessions, des conjurations et de tous les maux
qu'une nature injuste, mchante et diabolique peut
infliger, ce n'est pas en tre plus consciencieux.
Craindre un dieu, sans tre ni se sentir coupable de
quelque action digne de blme et de punition, c'est
l'accuser d'injustice, de mchancet, de caprice,
et par consquent, c'est
craindre un diable, et non pas un dieu. La crainte
de l'enfer et toutes les terreurs de l'autre monde
ne marquent de la conscience que quand elles sont
occasionnes par un aveu intrieur des crimes
que l'on a commis; mais si la crature fait
intrieurement cet aveu,  l'instant la conscience
agit; elle indique le chtiment, et la crature
s'en effraie, quoique la conscience ne le lui rende
pas vident.
La conscience religieuse suppose donc la conscience
naturelle et morale. La crainte de Dieu accompagne
toujours celle-l; mais elle tire toute sa force
de la connaissance du mal commis et de l'injure faite
 l'tre suprme, en prsence duquel, sans
gard pour la vnration que nous lui devons, nous
avons os le commettre. Car la honte d'avoir failli
aux yeux d'un tre si respectable doit travailler
en nous, mme en faisant abstraction des notions
particulires de sa justice, de sa toute-puissance et
de la distribution future des rcompenses et des
chtiments.
Nous avons dit qu'aucune crature ne fait le mal
mchamment et de propos dlibr, sans s'avouer
intrieurement digne de chtiment; et nous
pouvons ajouter, en ce sens, que toute crature
sensible a de la conscience. Ainsi le mchant doit
attendre et craindre de tous ce qu'il reconnat
avoir mrit de chacun en particulier. De la
frayeur de Dieu et des hommes natront donc
les alarmes et les soupons. Mais le terme de
conscience emporte quelque chose de plus dans
toute crature raisonnable; il indique une
connaissance de la laideur des actions punissables,
et une honte secrte de les avoir commises.
Il n'y a peut-tre pas une crature parfaitement
insensible  la honte des crimes qu'elle a commis;
pas une qui se reconnaisse
intrieurement digne de l'opprobre et de la haine
de ses semblables, sans regret et sans motion;
pas une qui parcoure sa turpitude d'un oeil
indiffrent. En tout cas, si ce monstre existe,
sans passion pour le bien et sans aversion pour
le mal, il sera d'un ct dnu de toute affection
naturelle, et par consquent dans une indigence
parfaite des plaisirs intellectuels; de l'autre,
il aura tous les penchants dnaturs dont une
crature peut tre infecte. Manquer de conscience,
ou n'avoir aucun sentiment de la difformit du
vice, c'est donc tre souverainement misrable;
mais avoir de la conscience et pcher contre
elle, c'est s'exposer, mme ici-bas, comme nous
l'avons dmontr, aux regrets et  des peines
continuelles.
Un homme qui, dans un premier mouvement, a le malheur
de tuer son semblable, revient subitement  la vue
de ce qu'il a fait; sa haine se change en piti, et
sa fureur se tourne contre lui-mme: tel est le
pouvoir de l'objet. Mais il n'est pas au bout de
ses peines; il ne retrouve pas sa tranquillit en
perdant de vue le cadavre; il entre ensuite en
agonie; le sang du mort coule derechef  ses yeux;
il est transi d'horreur, et le souvenir cruel
de son action le poursuit en tout lieu. Mais si l'on
supposait que cet assassin a vu expirer son
compagnon sans frmir, et qu'aucun trouble,
qu'aucun remords, qu'aucune motion n'a suivi le
coup, je dirais, ou qu'il ne reste  ce sclrat
aucun sentiment de la difformit du crime; qu'il
est sans affection naturelle, et par consquent sans
paix au dedans de lui-mme et sans flicit; ou
que, s'il a quelque notion de beaut morale, c'est
un assemblage capricieux d'ides monstrueuses et
contradictoires; un compos d'opinions fantasques,
une ombre dfigure de la vertu; que ce sont des
prjugs extravagants qu'il prend pour le grand,
l'hroque et le beau des sentiments: or, que ne
souffre point un homme dans cet tat? Le fantme
qu'il idoltre n'a point de forme constante; c'est
un Prote d'honneur qu'il ne sait par o saisir,
et dont la poursuite le jette dans une infinit de
perplexits, de travaux et de dangers. Nous avons
dmontr que la vertu seule, digne en tout temps
de notre estime et de notre approbation, peut nous
procurer des satisfactions relles. Nous avons fait
voir que celui qui, sduit par une religion
absurde, ou entran par la force d'un usage
barbare, a prostitu son hommage  des tres qui
n'ont de la vertu que le nom, doit, ou par
l'inconstance d'une estime si mal place, ou
par les actions horribles qu'il sera forc de
commettre, perdre tout amour de la justice, et
devenir parfaitement misrable; ou, si la
conscience n'est pas encore muette, passer des
soupons aux alarmes, marcher de trouble en
trouble, et vivre en dsespr. Il est impossible
qu'un enthousiaste furieux, un perscuteur plein
de rage, un meurtrier, un duelliste, un voleur,
un pirate, ou tout autre ennemi des affections
sociales et du genre humain, suive quelques principes
constants, quelques lois invariables dans la
distribution qu'il fait de son estime, et dans le
jugement qu'il porte des actions. Ainsi, plus
il attise son zle, plus il est entt d'honneur;
plus il dgrade sa nature, plus son caractre est
dprav; plus il prend d'estime et s'extasie
d'admiration pour quelque pratique vicieuse
et dtestable, mais qu'il imagine grande, vertueuse
et belle, plus il s'engage en contradictions, et
plus insupportable de jour en jour lui deviendra
son tat. Car il est certain qu'on ne peut affaiblir
une inclination naturelle, ou fortifier un
penchant dnatur, sans altrer l'conomie gnrale
des affections. Mais la dpravation du caractre
tant toujours proportionnelle  la faiblesse des
affections naturelles et  l'intensit des
penchants dnaturs, je conclus que, plus on aura
de faux principes d'honneur et de religion, plus
on sera mcontent de soi-mme, et plus, par
consquent, on sera misrable.
Ainsi, toutes notions marques au coin de la
superstition, tout caractre oppos  la justice
et tendant  l'inhumanit, notions chries,
caractre affect, soit par une fausse conscience,
soit par un point d'honneur mal entendu, ne feront
qu'irriter cette autre conscience honnte et vraie,
qui ne nous passe rien, aussi prompte  nous punir
de toute action mauvaise par ses reproches, qu'
nous rcompenser de ses actes vertueux par
son approbation et ses loges. Si celui qui, sous
quelque autorit que ce soit, commet un seul crime,
tait excusable de l'avoir commis, il pourrait se
plonger, en sret de conscience, dans des
abominations, telles qu'il ne les imagine peut-tre
pas sans horreur, toutes les fois qu'il aura les mmes
garants de son obissance. Voil ce qu'un moment
de rflexion ne manquera pas d'apprendre  quiconque,
entran par l'exemple de ses semblables, ou bien
effray par des ordres suprieurs, sera tent de
prter sa main  des actions que son coeur
dsapprouvera.
Quant au souvenir du tort fait aux vrais intrts
et au bonheur prsent par une conduite extravagante
et draisonnable, c'est la seconde branche de la
conscience. Le sentiment d'une difformit morale,
contract par les crimes et par les injustices,
n'affaiblit ni ne suspend l'effet de cette
importune rflexion; car quand le mchant ne
rougirait pas en lui-mme de sa dpravation, il
n'en reconnatrait pas moins que, par elle, il a
mrit la haine de Dieu et des hommes. Mais une
crature dprave, n'et-elle pas le moindre
soupon de l'existence d'un tre suprme, en
considrant toutefois que l'insensibilit pour
le vice et pour la vertu suppose un dsordre
complet dans les affections naturelles, dsordre
que la dissimulation la plus profonde ne peut
drober, on conoit qu'avec ce malheureux caractre,
elle n'aura pas grande part dans l'estime, l'amiti
et la confiance de ses semblables, et que par
consquent elle aura fait un prjudice considrable
 ses intrts temporels et  son bonheur actuel.
Qu'on ne dise pas que la connaissance de ce
prjudice lui chappera: elle verra tous les jours
avec regret et jalousie les manires obligeantes,
affectueuses, honorables, dont les honntes gens se
comblent rciproquement. Mais puisque, partout o
l'affection sociale est teinte, il y a
ncessairement dpravation, le trouble et les
aigreurs doivent accompagner cette conscience
intresse, ou le sentiment intrieur du tort qu'une
conduite folle et dprave a port aux vrais intrts
et  la flicit temporelle.
Par tout ce que nous avons dit, il est ais de
comprendre combien le bonheur dpend de l'conomie
des affections naturelles. Car si la meilleure partie
de la flicit consiste dans les plaisirs
intellectuels, et si les plaisirs intellectuels
dcoulent de l'intgrit des affections sociales,
il est vident que quiconque jouit de cette
intgrit, possde les sources de la satisfaction
intrieure, satisfaction qui fait tout le bonheur de
la vie.
Quant aux plaisirs du corps et des sens, c'est bien
peu de chose; c'est une faible satisfaction, si les
affections sociales ne la relvent et ne l'animent.
Bien vivre ne signifie, chez certaines gens, que
bien boire et bien manger. Il me semble que c'est
faire beaucoup d'honneur  ces messieurs que de
convenir avec eux, que vivre ainsi, c'est
se presser de vivre; comme si c'tait se presser
de vivre, que de prendre des prcautions exactes
pour ne jouir presque point de la vie. Car si notre
calcul est juste, cette sorte de voluptueux glisse
sur les grands plaisirs avec une rapidit qui leur
permet  peine de les effleurer.
Mais quelque piquants que soient les plaisirs de la
table, quelque utile que le palais soit au bonheur,
et quelque profonde que soit la science des bons
repas, il est  prsumer que je ne sais quelle
ostentation d'lgance dans la faon d'tre servi, et
que la gloire d'exceller dans l'art de bien traiter
son monde, font, dans les gens de plaisir, la haute
ide qu'ils ont de leurs volupts: car l'ordonnance
des services, l'assortiment des mets, la richesse du
buffet et l'intelligence du cuisinier mis  part, le
reste ne vaut presque pas la peine d'entrer en ligne
de compte, de l'aveu mme de ces picuriens.
La dbauche, qui n'est autre chose qu'un got trop
vif pour les plaisirs des sens, emporte avec elle
l'ide de socit. Celui qui s'enferme pour
s'enivrer, passera pour un sot, mais non pour un
dbauch. On traitera ses excs de crapule, mais non
de libertinage. Les femmes dbauches, je dis plus,
les dernires des prostitues, n'ignorent pas
combien il importe  leur commerce de persuader
ceux  qui elles livrent ou vendent leurs
charmes, que le plaisir est rciproque, et qu'elles
n'en reoivent pas moins qu'elles en donnent. Sans
cette imagination qui soutient, le reste serait
misrable, mme pour les plus grossiers libertins.
Y a-t-il quelqu'un qui, seul et spar de tout
commerce, puisse se procurer, concevoir mme
quelque satisfaction durable? Quel est le plaisir
des sens capable de tenir contre les ennuis
de la solitude? Quelque exquis qu'on le suppose,
y a-t-il homme qui ne s'en dgote, s'il ne peut
s'en rendre la possession agrable en le
communiquant  un autre? Qu'on fasse des systmes
tant qu'on voudra; qu'on affecte, pour l'approbation
de ses semblables, tout le mpris imaginable; que, pour
assujettir la nature  des principes d'intrt
injurieux et nuisibles  la socit, on se
tourmente de toute sa force, ses vrais sentiments
clateront:  travers les chagrins, les troubles
et les dgots, on dvoilera tt ou tard les suites
funestes de cette violence, le ridicule d'un pareil
projet, et le chtiment qui convient  d'aussi
monstrueux efforts.
Les plaisirs des sens, ainsi que les plaisirs de
l'esprit, dpendent donc des affections sociales:
o manquent ces inclinations, ils sont sans vigueur
et sans force, et quelquefois mme ils excitent
l'impatience et le dgot; ces sensations, sources
fcondes de douceurs et de joie, sans eux ne
rendent qu'aigreurs et que mauvaise humeur, et
n'apportent que satit et qu'indiffrence.
L'inconstance des apptits et la bizarrerie des
gots, si remarquables en tous ceux dont le
sentiment n'assaisonne pas le plaisir, en sont des
preuves suffisantes. La communication soutient la
gaiet; la partage anime l'amour. La passion la
plus vive ne tarde pas  s'teindre, si je ne sais
quoi de rciproque, de gnreux et de tendre ne
l'entretient: sans cet assaisonnement, la
plus ravissante beaut serait bientt dlaisse. Tout
amour qui n'a de fondement que dans la jouissance de
l'objet aim se tourne bientt en aversion:
l'effervescence des dsirs commence; et la satit,
que suivent les dgots, achve de tourmenter ceux
qui se livrent aux plaisirs avec emportement.
Leurs plus grandes douceurs sont rserves pour
ceux qui savent se modrer. Toutefois ils sont les
premiers  convenir du vide qu'ils y trouvent. Les
hommes sobres gotent les plaisirs des sens dans
toute leur excellence; et ils sont tous d'accord
que, sans une forte teinture d'affection sociale,
ils ne donnent aucune satisfaction relle.
Mais avant que de finir cette section, nous allons
remettre pour la dernire fois le penchant social
dans la balance, et peser en gros les avantages
de l'intgrit et les suites fcheuses du dfaut
de poids dans cette affection.
On est suffisamment instruit des soins ncessaires
au bien-tre de l'animal, pour savoir que, sans
l'action, sans le mouvement et les exercices, le
corps languit et succombe sous les humeurs qui
l'oppressent, que les nourritures ne font alors
qu'augmenter son infirmit; que les esprits qui
manquent
d'occupation au dehors, se jettent sur les parties
intrieures, et les consument; enfin, que la
nature devient elle-mme sa propre proie, et se
dvore. La sant de l'me demande les mmes
attentions: cette partie de nous-mme a des
exercices qui lui sont propres et ncessaires;
si vous l'en privez, elle s'appesantit et
se dtraque. Dtournez les affections et les
penses de leurs objets naturels, elles reviendront
sur l'esprit, et le rempliront de dsordre et
de trouble.
Dans les animaux et les autres cratures  qui la
nature n'a pas accord la facult de penser dans
ce degr de perfection que l'homme possde, telle
a du moins t sa prvoyance, que la qute
journalire de leur vie, leurs occupations
domestiques et l'intrt de leur espce consument
tout leur temps, et qu'en satisfaisant  ces
fonctions diffrentes, la passion les met toujours
dans une agitation proportionne  leur constitution.
Qu'on tire ces cratures de leur tat laborieux
et naturel, et qu'on les place dans une abondance
qui satisfasse sans peine et avec profusion  tous
leurs besoins, leur temprament ne tardera pas  se
ressentir de cette luxurieuse oisivet, et leurs
facults  se dpraver dans cette commode inaction.
Si on leur accorde la nourriture  meilleur march
que la nature ne l'avait entendu, elles rachteront
bien ce petit avantage par la perte de leur
sagacit naturelle et de presque toutes les vertus
de leur espce.
Il n'est pas ncessaire de dmontrer cet effet par des
exemples. Quiconque a la moindre teinture
d'histoire naturelle, quiconque n'a pas ddaign
tout  fait d'observer la conduite des animaux,
et de s'instruire de leur faon de vivre et de
conserver leur espce, a d remarquer, sans sortir
du mme systme, une grande diffrence entre
l'adresse des animaux sauvages et celle des
animaux apprivoiss: on peut dire que ceux-ci ne
sont que des btes en comparaison de ceux-l;
ils n'ont ni la mme industrie, ni le mme
instinct. Ces qualits seront faibles en eux
tant qu'ils resteront dans un esclavage ais; mais
leur rend-on la libert? Rentrent-ils dans la
ncessit de pourvoir  leurs besoins? Ils
recouvrent toutes leurs affections naturelles, et
avec elles toute la sagacit de leur espce; ils
reprennent, dans la peine, toutes les vertus qu'ils
avaient oublies dans l'aisance; ils s'unissent
entre eux plus troitement; ils montrent plus de
tendresse pour leurs petits; ils prvoient les saisons; ils
mettent en usage toutes les ressources que la
nature leur suggre pour la conservation de leur
espce, contre l'incommodit des temps et
les ruses de leurs ennemis; enfin l'occupation et
le travail les remettent dans leur bont naturelle,
et la nonchalance et les autres vices les
abandonnent avec l'abondance et l'oisivet.
Entre les hommes, l'indigence condamne les uns au
travail, tandis que d'autres, dans une abondance
complte, s'engraissent de la peine et de la sueur
des premiers. Si ces opulents ne supplent par quelque
exercice convenable aux fatigues du corps dont ils
sont dispenss par tat; si, loin de se livrer 
quelque fonction, honnte par elle-mme et profitable
 la socit, telles que la littrature, les
sciences, les arts, l'agriculture, l'conomie
domestique, ou les affaires publiques, ils
regardent avec mpris toute occupation en gnral;
s'ils trouvent qu'il est beau de s'ensevelir dans
une oisivet profonde, et de s'assoupir dans une
mollesse ennemie de toute affaire, il n'est pas
possible qu' la faveur de cette nonchalance
habituelle les passions n'exercent tous leurs
caprices, et que dans ce sommeil des affections
sociales, l'esprit qui conserve toute son activit
ne produise mille monstres divers.
 quel excs la dbauche n'est-elle pas porte dans
ces villes qui sont depuis longtemps le sige de
quelque empire! Ces endroits peupls d'une
infinit de riches fainants, et d'une multitude
d'ignorants illustres, sont plongs dans le dernier
dbordement. Partout ailleurs, o les hommes
assujtis au travail ds la jeunesse se font
honneur d'exercer dans un ge plus avanc des
fonctions utiles  la socit, il n'en est pas
ainsi. Les dsordres, habitants des grandes villes,
des cours, des palais, de ces communauts opulentes
de dervis oiseux, et de toute socit dans laquelle
la richesse a introduit la fainantise, sont
presque inconnus dans les provinces loignes, dans
les petites villes, dans les familles laborieuses,
et chez l'espce de peuple qui vit de son
industrie.
Mais si nous n'avons rien avanc jusqu' prsent sur
notre constitution intrieure qui ne soit dans la
vrit, si l'on convient que la nature a des lois
qu'elle observe avec autant d'exactitude dans
l'ordonnance de nos affections que dans la production
de nos membres et de nos organes, s'il est
dmontr que l'exercice est essentiel  la sant
de l'me, et que l'me n'a point d'exercice
plus salutaire que celui des affections sociales,
on ne pourra nier que, si ces affections sont
paresseuses ou lthargiques, la constitution
intrieure ne doive souffrir et se dranger. On
aura beau faire un art de l'indolence, de
l'insensibilit et de l'indiffrence; s'envelopper
dans une oisivet systmatique et raisonne; les
passions n'en auront que plus de facilit pour
forcer leur prison, se mettre en pleine libert, et
semer dans l'esprit le dsordre, le trouble et les
inquitudes. Prives de tout emploi naturel et
honnte, elles se rpandront en actions capricieuses,
folles, monstrueuses et dnatures. La balance qui
les temprait sera bientt dtruite, et
l'architecture intrieure s'croulera de fond
en comble.
Ce serait avoir des ides bien imparfaites de la
mthode que la nature observe dans l'organisation
des animaux, que d'imaginer qu'un aussi grand appui,
qu'une colonne aussi considrable dans l'difice
intrieur que l'est l'conomie des affections, peut
tre abattue ou branle, sans entraner l'difice
avec elle, ou le menacer d'une ruine totale.
Ceux qui seront initis dans cette architecture
morale, y remarqueront un ordre, des parties, des
liaisons, des proportions, et un difice tel qu'une
passion seule, trop tendue ou trop pousse,
affaiblit ou surcharge le reste, et tend  la ruine
du tout. C'est ce qui arrive dans le cas de la
frnsie et de l'alination. L'esprit, trop
violemment affect d'un objet triste ou gai,
succombe sous son effort, et sa chute ne prouve que
trop bien la ncessit du contre-poids et de la
balance dans les affections. Ils distingueront dans
les cratures diffrents ordres de passions,
plusieurs espces d'inclinations, et des penchants
varis selon la diffrence des sexes, des organes
et des fonctions de chacune; ils s'apercevront que,
dans chaque systme, l'nergie et la diversit des
causes rpondent toujours exactement  la
grandeur et  la diversit des effets  produire,
et que la constitution et les forces extrieures
dterminent absolument l'conomie intrieure des
affections. De sorte que partout o l'excs ou la
faiblesse des affections, l'indolence ou
l'imptuosit des penchants, l'absence des
sentiments naturels ou la prsence de quelques
passions trangres, caractriseront deux espces
rassembles et confondues dans le mme individu,
il doit y avoir imperfection et dsordre.
Rien de plus propre  confirmer notre systme que la
comparaison des tres parfaits, avec ces cratures
originellement imparfaites, estropies entre les
mains de la nature, et dfigures par quelque
accident qu'elles ont essuy dans la matrice qui les
a produites. Nous appelons production monstrueuse,
le mlange de deux espces, un compos de deux
sexes. Pourquoi donc celui dont la constitution
intrieure est dfigure, et dont les affections
sont trangres  sa nature, ne serait-il pas un
monstre? Un animal ordinaire nous parat monstrueux
et dnatur quand il a perdu son instinct, quand
il fuit ses semblables, lorsqu'il nglige ses
petits, et pervertit la destination des talents ou
des organes qu'il a reus. De quel oeil devons-nous
donc regarder, de quel nom appeler un homme qui
manque des affections convenables  l'espce
humaine, et qui dcle un gnie et un caractre
contraires  la nature de l'homme?
Mais quel malheur n'est-ce pas pour une crature
destine  la socit plus particulirement
qu'aucune autre, d'tre dnue de ces penchants
qui la porteraient au bien et  l'intrt gnral
de son espce! Car il faut convenir qu'il n'y en
a point de plus ennemie de la solitude que l'homme
dans son tat naturel. Il est entran malgr qu'il
en ait  rechercher la connaissance, la
familiarit et l'estime de ses semblables: telle
est en lui la force de l'affection sociale, qu'il
n'y a ni rsolution, ni combat, ni violence,
ni prcepte qui le retiennent; il faut, ou cder 
l'nergie de cette passion, ou tomber dans un
abattement affreux et dans une mlancolie qui
peut tre mortelle.
L'homme insociable, ou celui qui s'exile
volontairement du monde, et qui, rompant tout
commerce avec la socit, en abjure entirement
les devoirs, doit tre sombre, triste, chagrin, et
mal constitu.
L'homme squestr, ou celui qui est spar des
hommes et de la socit, par accident ou par
force, doit prouver dans son temprament de
funestes effets de cette sparation. La tristesse
et la mauvaise humeur s'engendrent partout o
l'affection sociale est teinte ou rprime:
mais a-t-elle occasion d'agir en pleine libert
et de se manifester dans toute son nergie, elle
transporte la crature. Celui dont on a bris les
liens, qui renat  la lumire au sortir d'un
cachot o il a t longtemps dtenu, n'est pas
plus heureux dans les premiers moments de sa
libert. Il y a peu de personnes qui n'aient
prouv la joie dont on est pntr, lorsque
aprs une longue retraite, une absence considrable,
on ouvre son esprit, on dcharge son coeur, on
panche son me dans le sein d'un ami.
Cette passion se manifeste encore bien clairement
dans les personnes qui remplissent des postes
minents, dans les princes, dans les monarques,
et dans tous ceux que leur condition met
au-dessus du commerce ordinaire des hommes, et qui,
pour se conserver leurs respects, trouvent 
propos de leur drober leur personne, et de laisser
entre les hommages et leur trne une vaste
distance. Ils ne sont pas toujours les mmes: cette
affectation se dment dans le domestique. Ces
tnbreux monarques de l'orient, ces fiers sultans,
se rapprochent de ceux qui les environnent; se
livrent et se communiquent: on remarque,  la
vrit, qu'ils ne s'adressent pas ordinairement
aux plus honntes gens; mais qu'importe  la
certitude de nos propositions? Il suffit que,
soumis  la commune loi, ils aient besoin de
confidents et d'amis. Que des gens sans aucun
mrite, que des esclaves, que des hommes tronqus,
que les mortels quelquefois les plus vils et les
plus mprisables remplissent ces places d'honneur
et soient rigs en favoris, l'nergie de l'affection
sociale n'en sera que plus marque. C'est pour
des monstres que ces princes sont hommes: ils
s'inquitent pour eux; c'est
avec eux qu'ils se dploient, qu'ils sont ouverts,
libres, sincres et gnreux: c'est en leurs
mains qu'ils se plaisent quelquefois
 dposer leur sceptre. Plaisir franc et dsintress,
et mme, en bonne politique, la plupart du temps
oppos  leurs vrais intrts, mais toujours au
bonheur de leurs sujets. C'est dans ces contres
o l'amour des peuples ne dispose point du
monarque, mais la faiblesse pour quelque vile
crature; c'est dans ces contres, dis-je, qu'on
voit l'tendard de la tyrannie arbor dans toutes
ses couleurs: le prince devient sombre, mfiant et
cruel; ses sujets ressentent l'effet de ces
passions horribles, mais ncessaires supports d'une
couronne environne de nuages pais, et couverte
d'une obscurit qui la drobe ternellement aux
yeux,  l'accs et  la tendresse. Il est inutile
d'appuyer cette rflexion du tmoignage de
l'histoire.
D'o l'on voit quelle est la force de l'affection
sociale,  quelle profondeur elle est enracine dans
notre nature; par combien de branches elle est
entrelace avec les autres passions, et jusqu'
quel point elle est ncessaire  l'conomie des
penchants et  notre flicit.
Il est donc vrai que le grand et principal moyen
d'tre bien avec soi, c'est d'avoir les affections
sociales; et que manquer de ces penchants, c'est
tre misrable: ce que j'avais  dmontrer.

LIVRE 2 PARTIE 2 SECTION 2
Nous avons maintenant  prouver que la violence des
affections prives rend la crature malheureuse.
Pour procder avec quelque mthode, nous
remarquerons d'abord que toutes les passions
relatives  l'intrt particulier et  l'conomie
prive de la crature se rduisent  celle-ci:
l'amour de la vie, le ressentiment des injures,
l'amour des femmes et des autres plaisirs des sens,
le dsir des commodits de la vie, l'mulation ou
l'amour de la gloire et des applaudissements,
l'indolence ou l'amour des aises et du repos. C'est
dans ces penchants relatifs au systme individuel,
que consistent l'intrt et l'amour-propre.
Ces affections modres et retenues dans de
certaines bornes ne sont par elles-mmes ni
injurieuses  la socit, ni contraires  la vertu
morale. C'est leur excs qui les rend vicieuses.
Estimer la vie plus qu'elle ne vaut, c'est tre lche.
Ressentir trop vivement une injure, c'est tre
vindicatif. Aimer le sexe et les autres plaisirs
des sens avec excs, c'est tre luxurieux.
Poursuivre avec avidit les richesses, c'est tre
avare. S'immoler aveuglment  l'honneur et aux
applaudissements, c'est tre ambitieux et vain.
Languir dans l'aisance et s'abandonner sans
rserve au repos, c'est tre paresseux. Voil le
point o les passions prives deviennent nuisibles
au bien gnral, et c'est aussi dans ce degr
d'intensit qu'elles sont pernicieuses  la
crature elle-mme, comme on va voir en les
parcourant chacune en particulier.
Si quelque affection prive pouvait balancer les
penchants gnraux sans prjudicier au bonheur
particulier de la crature, ce serait sans
contredit l'amour de la vie. Qui croirait cependant
qu'il n'y en a aucune dont l'excs produise de si
grands dsordres et soit plus fatal  la flicit?
Que la vie soit quelquefois un malheur, c'est un
fait gnralement avou. Quand une crature en est
rduite  dsirer sincrement la mort, c'est la
traiter avec rigueur que de lui commander de vivre.
Dans ces conjonctures, quoique la religion
et la raison retiennent le bras et ne permettent
pas de finir ses maux en terminant ses jours, s'il
se prsente quelque honnte et plausible occasion
de prir, on peut l'embrasser sans scrupule.
C'est dans ces circonstances que les parents et les
amis se rjouissent avec raison de la mort d'une
personne qui leur tait chre, quoiqu'elle ait eu
peut-tre la faiblesse de se refuser au danger,
et de prolonger son malheur autant qu'il tait en elle.
Puisque la ncessit de vivre est quelquefois un
malheur; puisque les infirmits de la vieillesse
rendent communment la vie importune; puisqu'
tout ge, c'est un bien que la crature
est sujette  surfaire et  conserver  plus haut
prix qu'il ne vaut, il est vident que l'amour de
la vie ou l'horreur de la mort peut l'carter de
ses vrais intrts, et la contraindre par son
excs  devenir la plus cruelle ennemie d'elle-mme.
Mais, quand on conviendrait qu'il est de l'intrt
de la crature de conserver sa vie dans quelque
conjoncture et  quelque prix que ce puisse tre,
on pourrait encore nier qu'il ft de son bonheur
d'avoir cette passion dans un degr violent.
L'excs est capable de l'carter de son but et
de la rendre inefficace: cela n'a presque pas
besoin de preuve. Car, quoi de plus commun que
d'tre conduit, par la frayeur, dans le pril
que l'on fuyait? Que peut faire, pour sa dfense
et pour son salut, celui qui a perdu la tte? Or
il est certain que l'excs de la crainte te
la prsence d'esprit. Dans les grandes et prilleuses
occasions, c'est le courage, c'est la fermet, qui
sauvent. Le brave chappe  un danger qu'il voit;
mais le lche, sans jugement et sans dfense, se
hte vers le prcipice que son trouble lui drobe,
et se jette tte baisse dans un malheur
qui peut-tre ne venait point  lui.
Quand les suites de cette passion ne seraient pas
aussi fcheuses que nous les avons reprsentes,
il faudrait toujours convenir qu'elle est
pernicieuse en elle-mme, si c'est un malheur que
d'tre lche et si rien n'est plus triste que
d'tre agit par ces spectres et ces horreurs qui
suivent partout ceux qui redoutent la mort. Car ce
n'est pas seulement dans les prils et les hasards
que cette crainte importune; lorsque le
temprament en est domin, elle ne fait point de
quartier: on frmit dans la retraite la plus
assure; dans le rduit le plus tranquille,
on s'veille en sursaut. Tout sert  ses fins;
aux yeux qu'elle fascine, tout objet est un
monstre: elle agit dans le moment o les autres
s'en aperoivent le moins; elle se fait sentir
dans les occasions les plus imprvues: il n'y a
point de divertissements si bien prpars, de
parties si dlicieuses, de quarts d'heure si
voluptueux qu'elle ne puisse dranger, troubler,
empoisonner. On pourrait avancer qu'en estimant
le bonheur, non par la possession de tous les
avantages auxquels il est attach, mais par
la satisfaction intrieure que l'on ressent, rien
n'est plus malheureux qu'une crature lche et
peureuse. Mais, si l'on ajoute  tous ces
inconvnients, les faiblesses occasionnes, et
les bassesses exiges par un amour excessif de la
vie; si l'on met en compte toutes ces actions sur
lesquelles on ne revient jamais qu'avec chagrin
quand on les a commises, et qu'on ne manque jamais
de commettre quand on est lche; si l'on considre
la triste ncessit de sortir perptuellement de son
assiette naturelle, et de passer de perplexit en
perplexit; il n'y aura point de crature assez vile
pour trouver quelque satisfaction  vivre  ce prix.
Et quelle satisfaction pourrait-elle y trouver,
aprs avoir sacrifi la vertu, l'honneur, la
tranquillit, et tout ce qui fait le bonheur de la vie?
Un amour excessif de la vie est donc contraire aux
intrts rels et au bonheur de la crature.
Le ressentiment est une passion fort diffrente de
la crainte, mais qui, dans un degr modr, n'est
ni moins ncessaire  notre sret, ni moins utile
 notre conservation. La crainte nous porte  fuir
le danger; le ressentiment nous rassure contre
lui, et nous dispose  repousser l'injure qu'on
nous fait, ou  rsister  la violence qu'on nous
prpare. Il est vrai que, dans un caractre
vertueux, que dans une parfaite conomie des affections,
les mouvements de la crainte et du ressentiment sont
trop faibles pour former des passions. Le brave est
circonspect, sans avoir peur, et le sage rsiste
ou punit, sans s'irriter. Mais, dans les tempraments
ordinaires, la prudence et le courage peuvent s'allier
avec une teinture lgre d'indignation et de
crainte, sans rompre la balance des affections. C'est
en ce sens, qu'on peut regarder la colre comme une
passion ncessaire. C'est elle qui, par les
symptmes extrieurs dont ses premiers accs sont
accompagns, fait prsumer  quiconque est tent
d'en offenser un autre que sa conduite ne sera pas
impunie, et le dtourne, par la crainte qu'elle
imprime, de ses mauvais desseins. C'est elle qui
soulve la crature outrage, et lui conseille les
reprsailles. Plus elle est voisine de la rage et du
dsespoir, plus elle est terrible. Dans ces
extrmits, elle donne des forces et une intrpidit
dont on ne se croyait pas capable. Quoique le
chtiment et le mal d'autrui soient sa fin
principale, elle tend aussi  l'intrt particulier
de la crature, et mme au bien gnral de son
espce. Mais serait-il ncessaire d'exposer
combien est funeste  son bonheur, ce qu'on
entend communment par colre, soit qu'on la
considre comme un mouvement furieux qui transporte
la crature, ou comme une impression profonde qui
suit l'offense, et que le dsir de la vengeance
accompagne toujours?
On ne sera point surpris des suites affreuses du
ressentiment et des effets terribles de la colre, si l'on
conoit qu'en satisfaisant ces passions cruelles,
on se dlivre d'un tourment violent, on se
dcharge d'un poids accablant, et l'on apaise un
sentiment importun de misre. Le vindicatif se
hte de noyer toutes ses peines dans le mal
d'autrui: l'accomplissement de ses dsirs lui
promet un torrent de volupts. Mais, qu'est-ce
que cette volupt? C'est le premier quart d'heure
d'un criminel qui sort de la question: c'est la
suspension subite de ses tourments, ou le rpit
qu'il obtient de l'indulgence de ses juges, ou
plutt de la lassitude de ses bourreaux. Cette
perversit, ce raffinement d'inhumanit, ces
cruauts capricieuses, qu'on remarque dans certaines
vengeances, ne sont autre chose que les efforts
continuels d'un malheureux qui tente de se dtacher
de la roue: c'est un assouvissement de rage,
perptuellement renouvel.
Il y a des cratures en qui cette passion s'allume
avec peine, et s'teint plus difficilement encore
quand elle est une fois allume. Dans ces cratures,
l'esprit de vengeance est une furie qui dort,
mais qui, quand elle est veille, ne se repose
point qu'elle ne soit satisfaite: alors son
sommeil est d'autant plus profond, son repos
parat d'autant plus doux que le tourment dont
elle s'est dlivre tait grand, et que le poids dont
elle s'est dcharge tait lourd. Si en langage de
galanterie, la jouissance de l'objet aim s'appelle
avec raison la fin des peines de l'amant,
cette faon de parler convient tout autrement
encore au vindicatif. Les peines de l'amour sont
agrables et flatteuses, mais celles de la
vengeance ne sont que cruelles. Cet tat ne se
conoit que comme une profonde misre, une sensation
amre dont le fiel n'est tempr d'aucune
douceur.
Quant aux influences de cette passion sur l'esprit
et sur le corps, et  ses funestes suites dans les
diffrentes conjonctures de la vie, c'est un
dtail qui nous mnerait trop loin: d'ailleurs,
nos ministres se sont empars de ces moralits
analogues  la religion; et nos sacrs rhteurs
en font retentir depuis si longtemps leurs chaires
et nos temples, que, pour ne rien ajouter
 la satit du genre humain, en anticipant sur
leurs droits, nous n'en dirons pas davantage. Aussi bien, ce qui
prcde suffit pour dmontrer qu'on se rend
malheureux en se livrant  la colre, et que
l'habitude de ce mouvement est une de ces maladies
de temprament insparables du malheur de la
crature.
Passons  la volupt, et  ce qu'on appelle les
plaisirs. S'il tait aussi vrai que nous avons
dmontr qu'il est faux, que la meilleure partie
des joies de la vie consiste dans la satisfaction
des sens; si, de plus, cette satisfaction est
attache  des objets extrieurs, capables de
procurer par eux-mmes, et en tout temps,
des plaisirs proportionns  leur quantit et  leur
valeur; un moyen infaillible d'tre heureux, ce
serait de se pourvoir abondamment de ces choses
prcieuses qui font ncessairement la flicit.
Mais qu'on tende tant qu'on voudra l'ide d'une
vie dlicieuse, toutes les ressources de l'opulence
ne fourniront jamais  notre esprit un bonheur
uniforme et constant. Quelque facilit qu'on ait
de multiplier les agrments, en acqurant tout
ce que peut exiger le caprice des sens, c'est autant
de bien perdu, si quelque vice dans les facults
intrieures, si quelque dfaut dans les dispositions
naturelles en altre la jouissance.
On remarque que ceux dont l'intemprance et les
excs ont ruin l'estomac, n'en ont pas moins
d'apptit; mais c'est un apptit faux, et qui
n'est point naturel: telle est la soif d'un
ivrogne ou d'un fivreux. Cependant la satisfaction
de l'apptit naturel, en un mot, le soulagement
de la soif et de la faim, est infiniment suprieur
 la sensualit des repas superflus de nos
Ptrones les plus rudits, et de nos plus raffins
voluptueux. C'est une diffrence qu'ils ont
eux-mmes quelquefois prouve. Que ce peuple
picurien, accoutum  prvenir l'apptit, se trouve
forc, par quelque circonstance particulire,
de l'attendre, et de pratiquer la sobrit; qu'il
arrive  ces dlicats de ne trouver dans un souper
de voyageur ou dans un djeuner de chasse que
quelques mets communs et grossiers pour ces
palais friands, mais assaisonns par la dite et
par l'exercice; aprs avoir mang d'apptit, ils
conviendront avec franchise que la table la
mieux servie ne leur a jamais fait tant de
plaisir.
D'un autre ct, il n'est pas extraordinaire
d'entendre des personnes qui ont essay d'une
vie laborieuse et pnible, et d'une table simple
et frugale, regretter dans l'oisivet des
richesses, et au milieu des profusions de la
somptuosit, l'apptit et la sant dont elles
jouissaient dans leur premire condition. Il
est constant qu'en violentant la nature, en
forant l'apptit et en provoquant les sens,
la dlicatesse des organes se perd. Ce dfaut
corrompt ensuite les mets les plus exquis, et
l'habitude achve bientt d'ter aux choses
toute leur excellence. Qu'arrive-t-il de l?
Que la privation en devient plus cuisante,
et la possession moins douce. Les nauses, de
toutes les sensations les plus disgracieuses, ne
quittent point les intemprants; une rpltion
apoplectique et des sensations uses rpandent
les aigreurs et le dgot sur tout ce qu'on leur
prsente; de sorte qu'au lieu de l'ternit de
dlices qu'ils attendaient de leurs somptuosits,
ils n'en recueillent qu'infirmits, maladies,
insensibilit d'organes et inaptitude aux plaisirs:
tant il est faux que, vivre en picurien, ce
soit user du temps et tirer bon parti de la vie.
Il est inutile de s'tendre sur les suites
fcheuses de la somptuosit: on peut concevoir,
par ce que nous en avons dit, qu'elle est
pernicieuse au corps qu'elle accable d'infirmits,
et fatale  l'esprit qu'elle conduit  la
stupidit.
Quant  l'intrt particulier de la crature, il
est vident que ce cours effrn de dsirs
augmentera sa dpendance en multipliant ses
besoins; qu'elle ne tardera pas  trouver ses
fonds, quelque considrables qu'ils soient,
insuffisants pour les dpenses qu'ils exigeront;
que, pour satisfaire  cette imprieuse somptuosit,
il en faudra venir aux expdients, sacrifier
peut-tre son honneur  l'accroissement de ses
revenus, et s'abaisser  mille infmes manoeuvres,
pour augmenter sa fortune. Mais  quoi bon
m'occuper  dmontrer le tort que le voluptueux se
fait  lui-mme? Laissons-le s'expliquer l-dessus.
Dans l'impossibilit de rsister au torrent qui
l'entrane, il dclarera, en s'y abandonnant, qu'il
s'aperoit bien qu'il court  une ruine certaine.
On a tous les jours l'occasion d'entendre ces
discours: j'en ai donc assez dit pour conclure que
la volupt, la dbauche et tout excs sont contraires
aux vrais intrts et au bonheur prsent de la
crature.
Il y a une espce de luxure d'un ordre fort
suprieur  celle dont nous avons parl. La
conservation de l'espce est son but. Dans la
rigueur, on ne peut la traiter de passion prive.
Anime par l'amour et par la tendresse, ainsi que
toute autre affection sociale; aux plaisirs
d'esprit, qu'elle est en tat de procurer comme
elle, elle runit encore l'enchantement des
sens. Telle est l'attention de la nature 
l'entretien de chaque systme, que, par une
espce de besoin animal, et par je ne sais
quel sentiment intrieur d'indigence qu'elle a
plac dans les cratures qui les composent, elle
convie les sexes  s'approcher et  s'occuper
ensemble de la perptuit de leur espce. Mais
est-il de l'intrt de la crature d'prouver cette
indigence dans un degr violent? C'est le point
que nous avons  discuter.
Nous en avons assez dit, et sur les apptits
naturels, et sur les penchants dnaturs, pour
glisser ici sans scrupule sur cet article. Si l'on
convient qu'il y a, dans la poursuite de tout
autre plaisir, une dose d'ardeur qu'on ne peut
excder sans en altrer la jouissance et sans
prjudicier ainsi  ses vrais intrts, par quelle
singularit celui-ci sortirait-il de la loi
gnrale, et ne reconnatrait-il point de limites?
Nous connaissons d'autres sensations ardentes,
et qui, prouves dans un certain degr, sont
toujours voluptueuses, mais dont l'excs est une
peine insupportable. Tel est le ris que le
chatouillement excite: ce mouvement, avec
l'air de famille et tous les traits du plaisir,
n'en est pas moins un tourment. C'est la mme chose
dans l'espce de luxure dont nous parlons: il y a
des tempraments ptris de salptre et de soufre,
dans une fermentation continuelle, et d'une chaleur
qui produit dans le corps des mouvements dont la
frquence et la dure constituent une maladie
qui a son rang et son nom dans la mdecine. Quand
quelques grossiers voluptueux se fliciteraient de
cet tat et s'y complairaient, je doute que les
dlicats, que ceux qui font du plaisir et leur
souverain bien, et leur tude principale,
s'accordassent avec eux sur ce point.
Mais, s'il y a dans toute sensation voluptueuse un
point o le plaisir finit et la fureur commence;
si la passion a des limites qu'elle ne peut
franchir sans nuire aux intrts de la crature,
qui dterminera ces limites? Qui fixera ce point?
" la nature, seule arbitre des choses. " mais o
prendre la nature?... " o?
Dans l'tat originel des cratures; dans l'homme,
dont une ducation vicieuse n'aura point encore
altr les affections. "
celui qui a eu le bonheur d'tre pli, ds sa
jeunesse,  un genre de vie naturel; d'tre
instruit  la sobrit; pourvu d'un talent
honnte et garanti des excs et de la dbauche,
exerce sur ses apptits un pouvoir absolu; mais
ces esclaves, pour tre soumis, n'en sont pas moins
propres  ses plaisirs: au contraire, sains,
vigoureux, et pleins d'une force et d'une activit
que l'intemprance et l'abus ne leur ont point
tes, ils n'en remplissent que mieux leurs fonctions.
Et si, en ne supposant en deux cratures d'autre
diffrence dans les organes et les sensations
que celle qu'un rgime de vie intemprant ou frugal
peut y avoir produite, il tait possible de comparer
par exprience la somme des plaisirs de part et
d'autre, je ne doute point que, sans gard pour
les suites, en ne mettant en compte que la
satisfaction seule des sens, on ne pronont en
faveur de l'homme sobre et vertueux.
Sans s'arrter aux coups que cette frnsie porte
 la vigueur des membres et  la sant du corps,
le tort qu'elle fait  l'esprit est plus grand
encore, quoique moins redout. Une indiffrence
pour tout avancement; une consommation misrable
du temps; l'indolence, la mollesse, la fainantise
et la rvolte d'une multitude d'autres passions
que l'esprit nerv, stupide, abruti, n'a ni la
force, ni le courage de matriser; voil les
effets palpables de cet excs.
Les dsavantages que cette sorte d'intemprance
fait supporter  la socit, et les avantages
qui reviennent au monde de la sobrit contraire,
ne sont pas moins vidents. De toutes les passions,
aucune n'exerce un plus svre despotisme sur ses
esclaves. Les tributs n'adoucissent point son
empire: plus on lui accorde, plus elle exige. La
modestie et l'ingnuit naturelles, l'honneur et
la fidlit sont ses premires victimes. Il n'y
a point d'affections drgles dont les caprices
imptueux soulvent tant d'orages, et poussent la
crature plus directement au malheur.
Quant  cette passion, qui mrite particulirement le
titre d'intresse, puisqu'elle a pour but la
possession des richesses, les faveurs de la
fortune, et ce qu'on appelle un tat dans le
monde; pour tre avantageuse  la socit et
compatible avec la vertu, elle ne doit exciter aucun dsir inquiet.
L'industrie, qui fait l'opulence des familles
et la puissance des tats, est fille de
l'intrt; mais, si l'intrt domine dans la
crature, son bonheur particulier et le bien public
en souffriront. La misre, qui la rongera, vengera
continuellement l'injure faite  la socit;
car, plus cruel encore  lui-mme qu'au genre
humain, l'avare est la propre victime de son
avarice.
Tout le monde convient que l'avarice et l'avidit
sont deux flaux de la crature. On sait, d'ailleurs,
que peu de choses suffisent  l'usage et  la
subsistance, et que le nombre des besoins serait
court, si l'on permettait  la frugalit de les
rduire, et si l'on s'exerait  la temprance,
 la sobrit et  un train de vie naturel avec
la moiti de l'application des soins et de
l'industrie qu'on donne  la luxure et  la
somptuosit. Mais si la temprance est avantageuse,
si la modration conspire au bonheur, si les
fruits en sont doux, comme nous l'avons dmontr
plus haut, quelle misre n'entraneront point  leur
suite les passions contraires? Quel tourment
n'prouvera point une crature ronge de dsirs
qui ne connaissent de bornes, ni dans leur essence,
ni dans la nature de leur objet? Car o s'arrter?
Y a-t-il, dans cette immensit de choses qui peuvent
exercer la cupidit, un point inaccessible  l'effort
et  l'tendue des souhaits? Quelle digue opposer
 la manie d'entasser,  la fureur d'accumuler
revenus sur revenus et richesses sur richesses?
De l nat dans les avares cette inquitude que
rien n'apaise; jamais enrichis par leurs trsors,
et toujours appauvris par leurs dsirs, ils ne
trouvent aucune satisfaction en ce qu'ils possdent,
et schent, les yeux attachs sur ce qui leur
manque. Mais quel contentement rel pourrait clore
d'un apptit si drgl? tre dvor de la soif
d'acqurir, soit honneurs, soit richesses, c'est
avarice, c'est ambition; ce n'est point en jouir.
Mais abandonnons ce vice  la haine et aux
dclamations des hommes, chez qui avare et misrable
sont des mots synonymes, et passons  l'ambition.
Tout retentit dans le monde des dsordres de cette
passion. En effet, lorsque l'amour de la louange
excde une honnte mulation; quand cet enthousiasme
franchit les bornes mme de la vanit; lorsque
le dsir de se distinguer entre ses gaux
dgnre en un orgueil norme; il n'y a point de
maux que cette passion ne puisse produire. Si nous
considrons les prrogatives des caractres
modestes et des esprits tranquilles; si
nous appuyons sur le repos, le bonheur et la
scurit qui n'abandonnent jamais celui qui sait
se borner dans son tat, se contenter du rang qu'il
occupe dans la socit, et se prter 
toutes les incommodits inhrentes  sa condition,
rien ne nous paratra ni plus raisonnable, ni plus
avantageux que ces dispositions. Je pourrais placer
ici l'loge de la modration, et relever son
excellence, en dveloppant les dsordres et les peines
de l'ambition; en exposant le ridicule et le vide
de l'enttement des titres, des honneurs, des
prminences, de la renomme, de la gloire, de
l'estime du vulgaire, des applaudissements populaires,
et de tout ce qu'on entend par avantages personnels.
Mais c'est un lieu commun auquel nous avons suppl
par la rflexion prcdente.
Il est impossible que le dsir des grandeurs s'lve
dans une me, devienne imptueux, et domine la
crature, sans qu'elle soit en mme temps agite
d'une proportionnelle aversion pour la mdiocrit.
La voil donc en proie aux soupons et aux
jalousies; soumise aux apprhensions d'un
contre-temps ou d'un revers, et expose aux
dangers et  toute la mortification des refus. La
passion dsordonne de la gloire, des emplois, et
d'un tat brillant, anantit donc tout repos et
toute scurit pour l'avenir, et empoisonne toute
satisfaction et toute commodit prsente.
Aux agitations de l'ambitieux, on oppose ordinairement
l'indolence et ses langueurs: toutefois ce
caractre n'exclut ni l'avarice, ni l'ambition;
mais l'une dort en lui, et l'autre est sans
effet. Cette passion lthargique est un amour
dsordonn du repos, qui dcourage l'me, engourdit
l'esprit, et rend la crature incapable d'efforts,
en grossissant  ses yeux les difficults
dont les routes de l'opulence et des honneurs sont
parsemes. Le penchant au repos et  la tranquillit
n'est ni moins naturel, ni moins utile, que l'envie
de dormir: mais un assoupissement continuel ne
serait pas plus funeste au corps qu'une aversion
gnrale pour les affaires le serait  l'esprit.
Or, que le mouvement soit ncessaire  la sant, on
en peut juger par les tempraments de l'homme fait
 l'exercice, et de celui qui n'en a jamais pris;
ou par la constitution mle et
robuste de ces corps endurcis au travail, et la
complexion effmine de ces automates nourris sur
le duvet. Mais la fainantise ne borne pas ses
influences au corps: en dpravant les organes, elle
amortit les plaisirs sensuels. Des sens, la
corruption se transmet  l'esprit, et c'est l
qu'elle excite bien un autre ravage. Ce n'est qu'
la longue que la machine prouve des effets sensibles
de l'oisivet; mais l'indolence afflige l'me tout
en l'occupant; elle s'en empare avec les
anxits, l'accablement, les ennuis, les aigreurs,
les dgots et la mauvaise humeur: c'est  ces
mlancoliques compagnes qu'elle abandonne le
temprament; tat dont nous avons parl et expos
la misre, en tablissant combien l'conomie des
affections est ncessaire au bonheur.
Nous avons remarqu que, dans l'inaction du corps,
les esprits animaux, privs de leurs fonctions
naturelles, se jettent sur la constitution, et
dtruisent leurs canaux en exerant leur
activit; image fidle de ce qui se passe dans
l'me de l'indolent. Les affections et les penses
dtournes de leurs objets, et contraintes dans
leur action, s'irritent et engendrent l'aigreur, la
mlancolie, les inquitudes, et cent autres pestes
du temprament. Alors le flegme s'exhale; la crature
devient sensible, colre, imptueuse; et dans ces
dispositions inflammables, la moindre tincelle
suffit pour mettre tout en feu.
Quant aux intrts particuliers de la crature, que
ne risque-t-elle pas? tre environne d'objets
et d'affaires qui demandent de l'attention et des
soins, et se trouver dans l'incapacit d'y
pourvoir, quel tat! Quelle foule d'inconvnients,
de ne pouvoir s'aider soi-mme, et de manquer souvent
de secours trangers! C'est le cas de l'indolent,
qui n'a jamais cultiv personne; et  qui les
autres sont d'autant plus ncessaires, que, dans
l'ignorance de tous les devoirs de la socit, o
son vice l'a retenu, il est plus inutile 
lui-mme. Ce penchant dcid pour la paresse,
ce mpris du travail, cette oisivet raisonne,
est donc une source intarissable de chagrins, et,
par consquent, un puissant obstacle au bonheur.
Nous avons parcouru les affections prives, et
remarqu les inconvnients de leur vhmence. Nous
avons prouv que leur excs tait contraire  la
flicit, et qu'elles prcipitaient dans
une misre actuelle la crature qu'elles
dpravaient; que leur empire ne 
s'accroissait jamais qu'aux dpens de
notre libert, et que, par leurs vues troites et
bornes, elles nous exposaient  contracter ces
dispositions viles et sordides, si gnralement
dtestes. Rien n'est donc et plus fcheux en soi, et
plus funeste dans les consquences, que de les
couter, que d'en tre l'esclave, et que
d'abandonner son temprament  leur discrtion,
et sa conduite  leurs conseils.
D'ailleurs, ce dvouement parfait de la crature
 ses intrts particuliers suppose une certaine
finesse dans le commerce, et je ne sais quoi de
fourbe et de dissimul dans la conduite et
dans les actions. Et que deviennent alors la
candeur et l'intgrit naturelles? Que deviennent
la sincrit, la franchise et la droiture?
La confiance et la bonne foi s'anantissent, les
envies, les soupons et les jalousies vont se
multiplier  l'infini: de jour en jour,
les desseins particuliers s'tendront, et les
vues gnrales se rtrciront: on rompra
insensiblement avec ses semblables; et dans cet
loignement de la socit, o l'on sera jet par
l'intrt, on n'apercevra qu'avec mpris les liens
qui nous y tiennent attachs. C'est alors qu'on
travaillera  rduire au silence, et bientt 
extirper ces affections importunes, qui ne
cesseront de crier au fond de l'me et de rappeler
au bien gnral de l'espce, comme aux vrais
intrts; c'est--dire, qu'on s'appliquera de
toute sa force  se rendre parfaitement malheureux.
Or, laissant  part les autres accidents que
l'excs des affections prives doit occasionner,
si leur but est d'anantir les affections gnrales,
il est vident qu'elles tendent  nous priver
de la source de nos plaisirs, et  nous inspirer
les penchants monstrueux et dnaturs qui
mettraient le sceau  notre misre, comme on
verra dans la section suivante et dernire.

LIVRE 2 PARTIE 2 SECTION 3
Il nous reste  examiner ces passions qui ne
tendent ni au bien gnral, ni  l'intrt
particulier, et qui ne sont ni avantageuses
 la socit ni  la crature. Nous avons marqu
leur opposition aux affections sociales et
naturelles, en les nommant penchants superflus et
dnaturs.
De cette espce est le plaisir cruel que l'on
prend  voir des excutions, des tourments, des
dsastres, des calamits,
le sang, le massacre et la destruction. 'a t la
passion dominante de plusieurs tyrans, et de
quelques nations barbares. Les hommes qui ont
renonc  cette politesse de moeurs et de manires qui
prvient la rudesse et la brutalit, et retient
dans un certain respect pour le genre humain, y
sont un peu sujets. Elle perce encore o manquent
la douceur et l'affabilit. Telle est la nature
de ce que nous appelons bonne ducation, qu'entre
autres dfauts, elle proscrit absolument l'inhumanit
et les plaisirs barbares. Se complaire dans le
malheur d'un ennemi, c'est un effet d'animosit, de
haine, de crainte ou de quelque autre passion
intresse: mais s'amuser de la gne et des
tourments d'une crature indiffrente, trangre ou
naturelle, de la mme espce ou d'une autre, amie ou
ennemie, connue ou inconnue; se repatre
curieusement les yeux de son sang, et s'extasier
dans ses agonies, cette satisfaction ne suppose
aucun intrt: aussi, ce penchant est-il
monstrueux, horrible, et totalement dnatur.
Une teinte affaiblie de cette affection, c'est
la satisfaction maligne que l'on trouve dans
l'embarras d'autrui, espce de mchancet brouillonne
et foltre, qui consiste  se plaire dans le dsordre;
disposition qu'on semble cultiver dans les enfants,
et qu'en eux on appelle espiglerie. Ceux qui
connatront un peu la nature de cette passion ne
s'tonneront point de ses suites fcheuses; ils
seraient peut-tre plus embarrasss  expliquer
par quel prodige un enfant exerc entre les mains
des femmes  se rjouir dans le dsordre et le
trouble, perd ce got dans un ge plus avanc,
et ne s'occupe pas  semer la dissension
dans sa famille,  engendrer des querelles entre
ses amis, et mme  exciter des rvoltes dans la
socit. Mais heureusement cette inclination
manque de fondement dans la nature, comme
nous l'avons remarqu.
La malice, la malignit ou la mauvaise volont
seront des passions dnatures, si le dsir de mal
faire, qu'elles inspirent, n'est excit ni par la
colre, ni par la jalousie, ni par aucun
autre motif d'intrt.
L'envie qui nat de la prosprit d'une autre
crature, dont les intrts ne croisent point
les ntres, est une passion de l'espce des
prcdentes.
Mettez au mme nombre la misanthropie, espce
d'aversion qui a domin dans quelques personnes:
elle agit puissamment chez ceux en qui la mauvaise
humeur est habituelle, et qui, par une nature
mauvaise, aide d'une plus mauvaise ducation, ont
contract tant de rusticit dans les manires et
de duret dans les moeurs, que la vue d'un
tranger les offense. Le genre humain est 
charge  ces atrabilaires; la haine est toujours
leur premier mouvement. Cette maladie de
temprament est quelquefois pidmique: elle est
ordinaire aux nations sauvages, et c'est un des
principaux caractres de la barbarie. On peut la
regarder comme le revers de cette affection
gnreuse, exerce et connue chez les anciens sous
le nom d'hospitalit; vertu qui n'tait proprement
qu'un amour gnral du genre humain, qui se
manifestait dans l'affabilit pour les trangers.
 ces passions, ajoutez toutes celles que les
superstitions et des usages barbares font clore;
les actions qu'elles prescrivent sont trop
horribles pour ne pas occasionner le malheur de
ceux qui les rvrent.
Je nommerais ici les amours dnaturs tant dans
l'espce humaine que de celle-ci  une autre, avec
la foule d'abominations qui les accompagnent; mais,
sans souiller ces feuilles de cet infme dtail,
il est ais de juger de ces apptits par les
principes que nous avons poss.
Outre ces passions, qui n'ont aucun fondement
dans les avantages particuliers de la crature,
et qu'on peut nommer strictement penchants
dnaturs, il y en a quelques autres qui tendent
 son intrt, mais d'une faon si dmesure, si
injurieuse au genre humain, et si gnralement
dteste, que les prcdentes ne paraissent gure
plus monstrueuses.
Telle est cette ambitieuse arrogance, cette fiert
tyrannique qui en veut  toute libert, et qui
regarde toute prosprit d'un oeil chagrin et
jaloux. Telle est cette sombre fureur, qui
s'immolerait volontiers la nature entire; cette
noirceur, qui se repat
de sang et de cruauts raffines; cette humeur
fcheuse, qui ne cherche qu' s'exercer, et qui
saisit avec acharnement la moindre occasion pour
craser des objets quelquefois dignes de piti.
Quant  l'ingratitude et  la trahison, ce sont,
 proprement parler, des vices purement ngatifs;
ils ne caractrisent aucun penchant: leur cause
est indtermine: ils drivent de l'inconsistance
et du dsordre des affections en gnral. Lorsque
ces taches sont sensibles dans un caractre;
lorsque ces ulcres s'ouvrent sans sujet; quand la
crature favorise par de frquentes rechutes les
progrs de cette gangrne, on peut conjecturer,
 ces symptmes, qu'elle est infecte de quelque
levain dnatur, tel que l'envie, la malignit, la
vengeance et les autres.
On peut objecter que ces affections, toutes
dnatures qu'elles sont, ne vont point sans
plaisir; et qu'un plaisir, quelque inhumain
qu'il soit, est toujours un plaisir, ft-il
plac dans la vengeance, dans la malignit
et dans l'exercice mme de la tyrannie. Cette
difficult serait sans rponse, si, comme dans
les joies cruelles et barbares, on ne pouvait
arriver au plaisir qu'en passant par le tourment;
mais aimer les hommes, les traiter avec humanit,
exercer la complaisance, la douceur, la
bienveillance et les autres affections sociales,
c'est jouir d'une satisfaction immdiate  l'action,
et qui n'est paye d'aucune peine antrieure;
satisfaction originelle et pure, qui n'est prvenue
d'aucune amertume. Au contraire, l'animosit, la
haine, la malignit, sont des tourments rels dont
la suspension, occasionne par l'accomplissement du
dsir, est compte pour un plaisir. Plus ce moment
de relche est doux, plus il suppose de rigueur
dans l'tat prcdent, plus les peines de corps sont
aigus, plus le patient est sensible aux intervalles
de repos; telle est la cessation momentane des
tourments de l'esprit pour le sclrat qui ne peut
connatre d'autres plaisirs.
Les meilleurs caractres, les hommes les plus doux
ont des moments fcheux: alors une bagatelle est
capable de les irriter. Dans ces orages lgers,
l'inquitude et la mauvaise humeur leur
ont caus des peines dont ils conviennent tous.
Que ne souffrent donc point ces malheureux qui ne
connaissent presque pas d'autre tat; ces furies,
ces mes infernales au fond desquelles le fiel,
l'animosit, la rage et la cruaut ne cessent de
bouillonner?
 quel excs d'impatience ne les portera point un
accident imprvu! Que ne ressentiront-ils pas d'un
contre-temps qui surviendra, d'un affront qu'ils
essuieront, et d'une foule d'antipathies cruelles
que des offenses journalires ne cesseront de
multiplier en eux? Faut-il s'tonner que, dans cet
tat violent, ils trouvent une satisfaction
souveraine  ralentir, par le ravage et les
dsordres, les mouvements furieux dont ils
sont dchirs?
Quant aux suites de cet tat dnatur, relativement
au bien de la crature et aux circonstances
ordinaires de la vie, je laisse  penser quelle
figure doit faire, entre les hommes, un monstre
qui n'a rien de commun avec eux; quel got pour
la socit peut rester  celui en qui toute
affection sociale est teinte; quelle opinion
concevra-t-il des dispositions des autres pour lui,
avec le sentiment de ses dispositions rciproques
pour eux?
Quelle tranquillit, quel repos y a-t-il pour un
homme qui ne peut se cacher? Je ne dis pas qu'il
est indigne de l'amour et de l'affection du genre
humain, mais qu'il en mrite toute l'aversion.
Dans quel effroi de Dieu et des hommes ne
vivra-t-il pas? Dans quelle mlancolie ne
sera-t-il pas plong? Mlancolie incurable par
le dfaut d'un ami dans la compagnie duquel il
puisse s'tourdir; sur le sein duquel il puisse
reposer: quelque part qu'il aille, de quelque
ct qu'il se tourne, en quelque endroit qu'il
jette les yeux; tout ce qui s'offre  lui, tout ce
qu'il voit, tout ce qui l'environne,  ses cts,
sur sa tte, sous ses pieds, tout se prsente  lui
sous une forme effroyable et menaante. Spar de la
chane des tres, et seul contre la nature entire,
il ne peut qu'imaginer toutes les cratures runies
par une ligue gnrale, et prtes  le traiter en
ennemi commun.
Cet homme est donc en lui-mme comme dans un dsert
affreux et sauvage o sa vue ne rencontre que des
ruines. S'il est dur d'tre banni de sa patrie, exil
dans une terre trangre, ou confin dans une
retraite, que sera-ce donc que ce bannissement
intrieur, et que cet abandon de toute crature?
Que ne souffrira point celui qui porte dans son
coeur la solitude la plus triste, et qui trouve,
au centre de la socit, le plus affreux dsert!
tre en guerre perptuelle avec l'univers; vivre
dans un divorce irrconciliable avec la nature:
quelle condition!
D'o je conclus que la perte des affections
naturelles et sociales entrane  sa suite une
affreuse misre, et que les affections dnatures
rendent souverainement malheureux. Ce qui me
restait  prouver.

CONCLUSION
Nous avons donc tabli, dans cette partie, ce que
nous nous tions propos. Or, puisqu'en suivant
les ides reues de dpravation et de vice, on ne
peut tre mchant et dprav que:
par l'absence ou la faiblesse des affections
gnrales.
Par la violence des inclinations prives.
Ou par la prsence des affections dnatures.
Si ces trois tats sont pernicieux  la crature et
contraires  sa flicit prsente; tre mchant
et dprav, c'est tre malheureux.
Mais toute action vicieuse occasionne le malheur de
la crature, proportionnellement  sa malice;
donc toute action vicieuse est contraire  ses
vrais intrts: il n'y a que du plus ou du moins.
D'ailleurs, en dveloppant l'effet des affections
supposes dans un degr conforme  la nature et
 la constitution de l'homme, nous avons calcul
les biens et les avantages actuels de la vertu;
nous avons estim, par voie d'addition et de
soustraction, toutes les circonstances qui
augmentent ou diminuent la somme de nos plaisirs;
et si rien ne s'est soustrait par sa nature,
et n'est chapp par inadvertance  cette
arithmtique morale, nous pouvons nous flatter
d'avoir donn  cet essai toute l'vidence des
choses gomtriques. Car, qu'on pousse le scepticisme
si loin qu'on voudra; qu'on aille jusqu' douter
de l'existence des tres qui nous environnent, on n'en viendra
jamais jusqu' balancer sur ce qui se passe au
dedans de soi-mme. Nos affections et nos penchants
nous sont intimement connus; nous les sentons;
ils existent, quels que soient les objets qui les
exercent, imaginaires ou rels. La condition de ces
tres est indiffrente  la vrit de nos
conclusions. Leur certitude est mme indpendante
de notre tat. Que je dorme ou que je veille, j'ai
bien raisonn; car, qu'importe que ce qui me
trouble soit rves fcheux ou passions dsordonnes,
en suis-je moins troubl? Si par hasard la vie
n'est qu'un songe, il sera question de le
faire bon: et, cela suppos, voil l'conomie des
passions qui devient ncessaire; nous voil dans
la mme obligation d'tre vertueux, pour rver 
notre aise, et nos dmonstrations subsistent
dans toute leur force.
Enfin nous avons donn, ce me semble, toute la
certitude possible  ce que nous avons avanc sur la
prfrence des satisfactions de l'esprit aux
plaisirs du corps; et de ceux-ci, lorsqu'ils sont
accompagns d'affections vertueuses, et gots
avec modration,  eux-mmes, lorsqu'on s'y livre
avec excs, et qu'ils ne sont anims d'aucun
sentiment raisonnable.
Ce que nous avons dit de la constitution de l'esprit,
et de l'conomie des affections qui forment le
caractre et dcident du bonheur ou du malheur
de la crature, n'est pas moins vident. Nous
avons dduit, du rapport et de la connexion des
parties, que, dans cette espce d'architecture,
affaiblir un ct, c'tait les branler tous et
conduire l'difice  sa ruine. Nous avons dmontr
que les passions, qui rendent l'homme vicieux, taient
pour lui autant de tourments; que toute action
mauvaise tait sujette aux remords; que la
destruction des affections sociales, l'affaiblissement
des plaisirs intellectuels, et la connaissance
intrieure qu'on n'en mrite point, sont des suites
ncessaires de la dpravation. D'o nous avons
conclu que le mchant n'avait, ni en ralit,
ni en imagination, le bonheur d'tre aim des
autres, ni celui de partager leurs plaisirs;
c'est--dire que la source la plus fconde de nos
joies tait ferme pour lui.
Mais si telle est la condition du mchant; si son
tat, contraire  la nature, est misrable,
horrible, accablant, c'est donc pcher contre ses
vrais intrts et s'acheminer au malheur, que
d'enfreindre les principes de la morale. Au
contraire, temprer ses affections et s'exercer 
la vertu, c'est tendre  son bien priv et
travailler  son bonheur.
C'est ainsi que la sagesse ternelle qui gouverne
cet univers, a li l'intrt particulier de la
crature au bien gnral de son systme; de
sorte qu'elle ne peut croiser l'un sans s'carter de
l'autre, ni manquer  ses semblables sans se nuire
 elle-mme. C'est en ce sens qu'on peut dire de
l'homme, qu'il est son plus grand ennemi, puisque
son bonheur est en sa main, et qu'il n'en peut tre
frustr qu'en perdant de vue celui de la socit
et du tout dont il est partie. La vertu, la plus
attrayante de toutes les beauts, la beaut par
excellence, l'ornement et la base des affaires
humaines, le soutien des communauts, le lien
du commerce et des amitis, la flicit des
familles, l'honneur des contres; la vertu, sans
laquelle tout ce qu'il y a de doux, d'agrable,
de grand, d'clatant et de beau, tombe et
s'vanouit; la vertu, cette qualit avantageuse
 toute socit, et plus gnralement officieuse
 tout le genre humain, fait donc aussi l' intrt
rel et le bonheur prsent de chaque crature en
particulier.
L'homme ne peut donc tre heureux que par la vertu,
et que malheureux sans elle. La vertu est donc le
bien; le vice est donc le mal de la socit et
de chaque membre qui la compose.
