L'volution cratrice 
(1907)
Henri BERGSON 
VERSIONE ELETTRONICA - PER I NON VEDENTI - ADATTATA DA AMEDEO MARCHINI

Table des matires
Introduction
Chapitre I: l'volution de la vie. - Mcanisme et finalit.
De la dure en gnral. Les corps inorganiss. Les
corps organiss: vieillissement et individualit
Du transformisme et des manires de l'interprter. Le
mcanisme radical: biologie et physico-chimie. Le
finalisme radical: biologie et philosophie
Recherche d'un criterium. Examen des diverses
thories transformistes sur un exemple
particulier. Darwin et la variation insensible. De
Vries et la variation brusque. Eimer et
l'orthogense. Les no-Lamarckiens et l'hrdit de l'acquis
L'lan vital
Chapitre II: Les directions divergentes de l'volution de la vie. 
Torpeur, intelligence, instinct.
Ide gnrale du processus volutif. La croissance.
Les tendances divergentes et complmentaires.
Signification du progrs et de l'adaptation
Relation de l'animal  la plante. Schma de la vie
animale. Dveloppement de l'animalit
Les grandes directions de l'volution de la vie:
torpeur, intelligence, instinct
Fonction primordiale de l'intelligence
Nature de l'instinct
Vie et conscience. Place apparente de l'homme dans la nature
Chapitre III: de la signification de la vie. L'ordre de
la nature et la Forme de l'intelligence.
Rapport du problme de la vie au problme de la
connaissance. La mthode philosophique. Cercle
vicieux apparent de la mthode propose. Cercle
vicieux rel de la mthode inverse
De la possibilit d'une gense simultane de la
matire et de l'intelligence. Gomtrie inhrente
 la matire. Fonctions essentielles de
l'intelligence
Esquisse d'une thorie de la connaissance fonde sur
l'analyse de l'ide de dsordre. Les deux formes
opposes de l'ordre: le problme des genres et le
problme des lois. Le dsordre et les deux ordres
Cration et volution. Le monde matriel. De
l'origine et de la destination de la vie.
L'essentiel et l'accidentel dans les processus
vitaux et dans le mouvement volutif. L'humanit.
Vie du corps et vie de l'esprit
Chapitre IV: Le mcanisme cinmatographique de la pense
et l'illusion mcanistique. Coup d'oeil sur l'histoire
des systmes. Le devenir rel et le faux volutionnisme.
Esquisse d'une critique des systmes fonde sur
l'analyse des ides de nant et d'immutabilit.
L'existence et le nant
Le devenir et la forme
La philosophie des formes et sa conception du
devenir. Platon et Aristote. Pente naturelle de
l'intelligence
Le devenir d'aprs la science moderne. Deux points de
vue sur le temps
Mtaphysique de la science moderne. Descartes,
Spinoza, Leibniz
La critique de Kant
L'volutionnisme de Spencer

Introduction
L'histoire de l'volution de la vie, si incomplte
qu'elle soit encore, nous laisse dj entrevoir comment
l'intelligence s'est constitue par un progrs
ininterrompu, le long d'une ligne qui monte,  travers la
srie des Vertbrs, jusqu' l'homme. Elle nous montre,
dans la facult de comprendre, une annexe de la facult
d'agir, une adaptation de plus en plus prcise, de plus
en plus complexe et souple, de la conscience des tres
vivants aux conditions d'existence qui leur sont faites.
De l devrait rsulter cette consquence que notre
intelligence, au sens troit du mot, est destine 
assurer l'insertion parfaite de notre corps dans son
milieu,  se reprsenter les rapports des choses
extrieures entre elles, enfin  penser la matire. Telle
sera, en effet, une des conclusions du prsent essai.
Nous verrons que l'intelligence humaine se -sent chez
elle tant qu'on la laisse parmi les objets inertes, plus
spciale. ment parmi les solides, o notre action trouve
son point d'appui et notre industrie ses instruments de
travail, que nos concepts ont t forms  l'image des
solides, que notre logique est surtout la logique des
solides, que, par l mme, notre intelligence triomphe
dans la gomtrie, o se rvle la parent de la pense
logique avec la matire inerte, et o l'intelligence n'a
qu' suivre son mouvement naturel, aprs le plus lger
contact possible avec l'exprience, pour aller de
dcouverte en dcouverte avec la certitude que
l'exprience marche derrire elle et lui donnera
invariablement raison.
Mais de l devrait rsulter aussi que notre pense,
sous sa forme purement logique, est incapable de se
reprsenter la vraie nature de la vie, la signification
profonde du mouvement volutif. Cre par la vie, dans
des circonstances dtermines, pour agir sur des choses
dtermines, comment embrasserait-elle la vie, dont elle
n'est qu'une manation ou un aspect? Dpose, en cours
de route, par le mouvement volutif, comment
s'appliquerait-elle le long du mouvement volutif lui-
mme? Autant vaudrait prtendre que la partie gale le
tout, que l'effet peut rsorber en lui sa cause, ou que
le galet laiss sur la plage dessine la forme de la vague
qui l'apporta. De fait, nous sentons bien qu'aucune des
catgories de notre pense, unit, multiplicit,
causalit mcanique, finalit intelligente, etc., ne
s'applique exactement aux choses de la vie: qui dira o
commence et on finit l'individualit, si l'tre vivant
est un ou plusieurs, si ce sont les cellules qui
s'associent en organisme ou si c'est l'organisme qui se
dissocie en cellules? En vain nous poussons le vivant
dans tel ou tel de nos cadres. Tous les cadres craquent.
Ils sont trop troits, trop rigides surtout pour ce que
nous voudrions y mettre. Notre raisonnement, si sr de
lui quand il circule  travers les choses inertes, se
sent d'ailleurs mal  son aise sur ce nouveau terrain. On
serait fort embarrass pour citer une dcouverte
biologique due au raisonnement pur. Et, le plus souvent,
quand l'exprience a fini par nous montrer comment la vie
s'y prend pour obtenir un certain rsultat, nous trouvons
que sa manire d'oprer est prcisment celle  laquelle
nous n'aurions jamais pens.
Pourtant, la philosophie volutionniste tend sans
hsitation aux choses de la vie les procds
d'explication qui ont russi pour la matire brute. Elle
avait commenc par nous montrer dans l'intelligence un
effet local de l'volution, une lueur, peut-tre
accidentelle, qui claire le va-et-vient des tres
vivants dans l'troit passage ouvert  leur action: et
voici que tout  coup, oubliant ce qu'elle vient de nous
dire, elle fait de cette lanterne manoeuvre au fond d'un
souterrain un Soleil qui illuminerait le monde.
Hardiment, elle procde avec les seules forces de la
pense conceptuelle  la reconstruction idale de toutes
choses, mme de la vie. Il est vrai qu'elle se heurte en
route  de si formidables difficults, elle voit sa
logique aboutir ici  de si tranges contradictions, que
bien vite elle renonce  son ambition premire. Ce n'est
plus la ralit mme, dit-elle, qu'elle recomposera, mais
seulement une imitation du rel, ou plutt une image
symbolique; l'essence des choses nous, chappe et nous
chappera toujours, nous nous mouvons parmi des
relations, l'absolu n'est pas de notre ressort, arrtons-
nous devant l'Inconnaissable. Mais c'est vraiment, aprs
beaucoup d'orgueil pour l'intelligence humaine, un excs
d'humilit. Si la forme intellectuelle de l'tre vivant
s'est modele peu  peu sur les actions et ractions
rciproques de certains corps et de leur entourage
matriel, comment ne nous livrerait-elle pas quelque
chose de l'essence mme dont les corps sont faits?
L'action ne saurait se mouvoir dans l'irrel. D'un esprit
n pour spculer ou pour rver je pourrais admettre qu'il
reste extrieur  la ralit, qu'il la dforme et qu'il
la transforme, peut-tre mme qu'il la cre, comme nous
crons les figures d'hommes et d'animaux que notre
imagination dcoupe dans le nuage qui passe. Mais une
intelligence tendue vers l'action qui s'accomplira et
vers la raction qui s'ensuivra, palpant son objet pour
en recevoir  chaque instant l'impression mobile, est une
intelligence qui touche quelque chose de l'absolu. L'ide
nous serait-elle jamais venue de mettre en doute cette
valeur absolue de notre connaissance, si la philosophie
ne nous avait montr  quelles contradictions notre
spculation se heurte,  quelles impasses elle aboutit?
Mais ces difficults, ces contradictions naissent de ce
que nous appliquons les formes habituelles de notre
pense  des objets sur lesquels notre industrie n'a pas
 s'exercer et pour lesquels, par consquent, nos cadres
ne sont pas faits. La connaissance intellectuelle, en
tant qu'elle se rapporte  un certain aspect de la
matire inerte, doit au contraire nous en prsenter
l'empreinte fidle, ayant t cliche sur cet objet
particulier. Elle ne devient relative que si elle
prtend, telle qu'elle est, nous reprsenter la vie,
c'est--dire le clicheur qui a pris l'empreinte.
Faut-il donc renoncer  approfondir la nature de la
vie? Faut-il s'en tenir  la reprsentation mcanistique
que l'entendement nous en donnera toujours,
reprsentation ncessairement artificielle et symbolique,
puisqu'elle rtrcit l'activit totale de la vie  la
forme d'une certaine activit humaine, laquelle n'est
qu'une manifestation partielle et locale de la vie, un
effet ou un rsidu de l'opration vitale?
Il le faudrait, si la vie avait employ tout ce qu'elle
renferme de virtualits psychiques  faire de purs
entendements, c'est--dire  prparer des gomtres. Mais
la ligne d'volution qui aboutit  l'homme n'est pas la
seule. Sur d'autres voies, divergentes, se sont
dveloppes d'autres formes de la conscience, qui n'ont
pas su se librer des contraintes extrieures ni se
reconqurir sur elles-mmes, comme l'a fait
l'intelligence humaine, mais qui n'en expriment pas
moins, elles aussi, quelque chose d'immanent et
d'essentiel au mouvement volutif. En les rapprochant les
unes des autres, en les faisant ensuite fusionner avec
l'intelligence, n'obtiendrait-on pas cette fois une con
science coextensive  la vie et capable, en se retournant
brusquement contre la pousse vitale qu'elle sent
derrire elle, d'en obtenir une vision intgrale, quoique
sans doute vanouissante?
On dira que, mme ainsi, nous ne dpassons pas notre
intelligence, puisque c'est avec notre intelligence, 
travers notre intelligence, que nous regardons encore les
autres formes de la conscience. Et l'on aurait raison de
le dire, si nous tions de pures intelligences, s'il
n'tait pas rest, autour de notre pense conceptuelle et
logique, une nbulosit vague, faite de la substance mme
aux dpens de laquelle s'est form le noyau lumineux que
nous appelons intelligence. L rsident certaines
puissances complmentaires de l'entendement, puissances
dont nous n'avons qu'un sentiment confus quand nous
restons enferms en nous, mais qui s'clairciront et se
distingueront quand elles s'apercevront elles-mmes 
l'oeuvre, pour ainsi dire, dans l'volution de la nature.
Elles apprendront ainsi quel effort elles ont  faire
pour s'intensifier, et pour se dilater dans le sens mme
de la vie.
C'est dire que la thorie de la connaissance et la
thorie de la vie nous paraissent insparables l'une
de!`autre. Une thorie de la vie qui ne s'accompagne pas
d'une critique de la connaissance est oblige d'accepter,
tels quels, les concepts que l'entendement met  sa
disposition: elle ne peut qu'enfermer les faits, de gr
ou de force, dans des cadres prexistants qu'elle
considre comme dfinitifs. Elle obtient ainsi un
symbolisme commode, ncessaire mme peut-tre  la
science positive, mais non pas une vision directe de son
objet. D'autre part, une thorie de la connaissance, qui
ne replace pas l'intelligence dans l'volution gnrale
de la vie, ne nous apprendra ni comment les cadres de la
connaissance se sont constitus, ni comment nous pouvons
les largir ou les dpasser. Il faut que ces deux
recherches, thorie de la connaissance et thorie de la
vie, se rejoignent, et, par un processus circulaire, se
poussent l'une l'autre indfiniment.
A elles deux, elles pourront rsoudre par une mthode
plus sre, plus rapproche de l'exprience, les grands
problmes que la philosophie pose. Car, si elles
russissaient dans leur entreprise commune, elles nous
feraient assister  la formation de l'intelligence et,
par l,  la gense de cette matire dont notre
intelligence dessine la configuration gnrale. Elles
creuseraient jusqu' la racine mme de la nature et de
l'esprit. Elles substitueraient au faux volutionnisme de
Spencer, - qui consiste  dcouper la ralit actuelle,
dj volue, en petits morceaux non moins volus, puis
 la recomposer avec ces fragments, et  se donner ainsi,
par avance, tout ce qu'il s'agit d'expliquer, un
volutionnisme vrai, o la ralit serait suivie dans sa
gnration et sa croissance.
Mais une philosophie de ce genre ne se fera pas en un
jour. A la diffrence des systmes proprement dits, dont
chacun fut l'oeuvre d'un homme de gnie et se prsenta
comme un bloc,  prendre ou  laisser, elle ne pourra se
constituer que par l'effort collectif et progressif de
bien des penseurs, de bien des observateurs aussi, se
compltant, se corrigeant, se redressant les uns les
autres. Aussi le prsent essai ne vise-t-il pas 
rsoudre tout d'un coup les plus grands problmes. Il
voudrait simplement dfinir la mthode et faire entre
voir, sur quelques points essentiels, la possibilit de
l'appliquer.
Le plan en tait trac par le sujet lui-mme. Dans un
premier chapitre, nous essayons au progrs volutif les
deux vtements de confection dont notre entendement
dispose, mcanisme et finalit 1; nous montrons qu'ils
ne vont ni l'un ni l'autre, mais que l'un des deux
pourrait tre recoup, recousu, et, sous cette nouvelle
forme, aller moins mal que l'autre. Pour dpasser le
point de vue de l'entendement, nous tchons de
reconstituer, dans notre second chapitre, les grandes
lignes d'volution que la vie a parcourues  ct de
celle qui menait  l'intelligence humaine. L'intelligence
se trouve ainsi replace dans sa cause gnratrice, qu'il
s'agirait alors de saisir en elle-mme et de suivre dans
son mouvement. C'est un effort de ce genre que nous
tentons, - bien incompltement, - dans notre troisime
chapitre. Une quatrime et dernire partie est destine 
montrer comment notre entendement lui-mme, en se
soumettant  une certaine discipline, pourrait prparer
une philosophie qui le dpasse. Pour cela, un coup d'oeil
sur l'histoire des systmes devenait ncessaire, en mme
temps qu'une analyse des deux grandes illusions
auxquelles s'expose, ds qu'il spcule sur la ralit en
gnral, l'entendement humain.

Chapitre I
De l'volution de la vie.
Mcanisme et finalit
De la dure en gnral. Les corps inorganiss. Les corps
organiss: vieillissement et individualit

L'existence dont nous sommes le plus assurs et que
nous connaissons le mieux est incontestablement la ntre,
car de tous les autres objets nous avons des notions
qu'on pourra juger extrieures et superficielles, tandis
que nous nous percevons nous-mmes intrieurement,
profondment. Que constatons-nous alors? Quel est, dans
ce cas privilgi, le sens prcis du mot"exister "?
Rappelons ici, en deux mots, les conclusions d'un travail
antrieur.
Je constate d'abord que je passe d'tat en tat. J'ai
chaud ou j'ai froid, je suis gai ou je suis triste, je
travaille ou je ne fais rien, je regarde ce qui m'entoure
Ou je pense  autre chose. Sensations, sentiments,
volitions, reprsentations, voil les modifications entre
lesquelles mon existence se partage et qui la colorent
tour  tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n'est pas
assez dire. Le change. ment est bien plus radical qu'on
ne le croirait d'abord.
Je parle en effet de chacun de mes tats comme s'il
formait un bloc. Je dis bien que je change, mais le
change. ment m'a l'air de rsider dans le passage d'un
tat  l'tat suivant: de chaque tat, pris  part,
j'aime  croire qu'il reste ce qu'il est pendant tout le
temps qu'il se produit. Pourtant, un lger effort
d'attention me rvlerait qu'il n'y a pas d'affection,
pas de reprsentation, pas de volition qui ne se modifie
 tout moment, si un tat d'me cessait de varier, sa
dure cesserait de couler. Prenons le plus stable des
tats internes, la perception visuelle d'un objet
extrieur immobile. L'objet a beau rester le mme, j'ai
beau le regarder du mme ct, sous le mme angle, au
mme jour: la vision que j'ai n'en diffre pas moins de
celle que je viens d'avoir, quand ce ne serait que parce
qu'elle a vieilli d'un instant. Ma mmoire est l, qui
pousse quelque chose de ce pass dans ce prsent, Mon
tat d'me, en avanant sur la route du temps, s'enfle
continuellement de la dure qu'il ramasse; il fait, pour
ainsi dire, boule de neige avec lui-mme. A plus forte
raison en est-il ainsi des tats plus profondment
intrieurs, sensations, affections, dsirs, etc., qui ne
correspondent pas, comme une simple perception visuelle,
 un objet extrieur invariable. Mais il est commode de
ne pas faire attention  ce changement ininterrompu, et
de ne le remarquer que lorsqu'il devient assez gros pour
imprimer au corps une nouvelle attitude,  l'attention
une direction nouvelle. A ce moment prcis on trouve
qu'on a chang d'tat. La vrit est qu'on change sans
cesse, et que l'tat lui-mme
est dj du changement.
C'est dire qu'il n'y a pas de diffrence essentielle
entre passer d'un tat  un autre et persister dans le
mme tat. Si l'tat qui"reste le mme"est plus vari
qu'on ne le croit, inversement le passage d'un tat a un
autre ressemble plus qu'on ne se l'imagine  un mme tat
qui se prolonge; la transition est continue. Mais,
prcisment parce que nous fermons les yeux sur
l'incessante variation de chaque tat psychologique, nous
sommes obligs, quand la variation est devenue si
considrable qu'elle s'impose  notre attention, de
parier comme si un nouvel tat s'tait juxtapos au
prcdent. De celui-ci nous supposons qu'il demeure
invariable  son tour, et ainsi de suite indfiniment.
L'apparente discontinuit de la vie psychologique tient
donc  ce que notre attention se fixe sur elle par une
srie d'actes discontinus: o il n'y a qu'une pente
douce, nous croyons apercevoir, en suivant la ligne
brise de nos actes d'attention, les marches d'un
escalier. Il est vrai que notre vie psychologique est
pleine d'imprvu. Mille incidents surgissent, qui
semblent trancher sur ce qui les prcde, ne point se
rattacher  ce qui les suit. Mais la discontinuit de
leurs apparitions se dtache sur la continuit d'un fond
o ils se dessinent et auquel ils doivent les intervalles
mmes qui les sparent: ce sont les coups de timbale qui
clatent de loin en loin dans la symphonie. Notre
attention se fixe sur eux parce qu'ils l'intressent
davantage, mais chacun d'eux est port par la masse
fluide de notre existence psychologique tout entire.
Chacun d'eux n'est que le point le mieux clair d'une
zone mouvante qui comprend tout ce que nous sentons,
pensons, voulons, tout ce que nous sommes enfin  un
moment donn. C'est cette zone entire qui constitue, en
ralit, notre tat. Or, des tats ainsi dfinis on peut
dire qu'ils ne sont pas des lments distincts. Ils se
continuent les uns les autres en un coulement sans fin.
Mais, comme notre attention les a distingus et spars
artificiellement, elle est bien oblige de les runir
ensuite par un lien artificiel. Elle imagine ainsi un moi
amorphe, indiffrent, immuable, sur lequel dfileraient
ou s'enfileraient les tats psychologiques qu'elle a
rigs en entits indpendantes. O il y a une fluidit
de nuances fuyantes qui empitent les unes sur les
autres, elle aperoit des couleurs tranches, et pour
ainsi dire solides, qui se juxtaposent comme les pertes
varies d'un collier: force lui est de supposer alors un
fil, non moins solide, qui retiendrait les perles
ensemble. Mais si ce substrat incolore est sans cesse
color par ce qui le recouvre, il est pour nous, dans son
indtermination, comme s'il n'existait pas. Or, nous ne
percevons prcisment que du color, c'est--dire des
tats psychologiques. A vrai dire, ce"substrat" n'est
pas une ralit; c'est, pour notre conscience, un simple
signe destin  lui rappeler sans cesse le caractre
artificiel de l'opration par laquelle l'attention
juxtapose un tat  un tat, l o il y a une continuit
qui se droule. Si notre existence se composait d'tats
spars dont un " moi"impassible et  faire la
synthse, il n'y aurait pas pour nous de dure. Car un
moi qui ne change pas ne dure pas, et un tat
psychologique qui reste identique  lui-mme tant qu'il
n'est pas remplac par l'tat suivant ne dure pas
davantage. On aura beau, ds lors, aligner ces tats les
uns  ct des autres sur le"moi"qui les soutient,
jamais ces solides enfils sur du solide ne feront de la
dure qui coule. La vrit est qu'on obtient ainsi une
imitation artificielle de la vie intrieure, un
quivalent statique qui se prtera mieux aux exigences de
la logique et du langage, prcisment parce qu'on en aura
limin le temps rel. Mais quant  la vie psychologique,
telle qu'elle se droule sous les symboles qui la
recouvrent, on s'aperoit sans peine que le temps en est
l'toffe mme.
Il n'y a d'ailleurs pas d'toffe plus rsistante ni
plus substantielle. Car notre dure n'est pas un instant
qui remplace un instant: il n'y aurait alors jamais que
du prsent, pas de prolongement du pass dans l'actuel,
pas d'volution, pas de dure concrte. La dure est le
progrs continu du pass qui ronge l'avenir et qui gonfle
en avanant. Du moment que le pass s'accrot sans cesse,
indfiniment aussi il se conserve. La mmoire, comme nous
avons essay de le prouver 2, n'est pas une facult de
classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire
sur un registre. Il n'y a pas de registre, pas de tiroir,
il n'y a mme pas ici,  proprement parler, une facult,
car une facult s'exerce par intermittences, quand elle
veut ou quand elle peut, tandis que l'amoncellement du
pass sur le pass se poursuit sans trve. En ralit le
pass se conserve de lui-mme, automatiquement. Tout
entier, sans doute, il nous suit  tout instant: ce que
nous avons senti, pens, voulu depuis notre premire
enfance est l, pench sur le prsent qui va s'y joindre,
pressant contre la porte de la conscience qui voudrait le
laisser dehors. Le mcanisme crbral est prcisment
fait pour en refouler la presque totalit dans
l'inconscient et pour n'introduire dans la conscience que
ce qui est de nature  clairer la situation prsente, 
aider l'action qui se prpare,  donner enfin un travail
utile. Tout au plus des souvenirs de luxe arrivent-ils,
par la porte entre-bille,  passer en contrebande. Ceux-
l, messagers de l'inconscient, nous avertissent de ce
que nous tranons derrire nous sans le savoir. Mais,
lors mme que nous n'en aurions pas l'ide distincte,
nous sentirions vaguement que notre pass nous reste
prsent. Que sommes-nous, en effet, qu'est-ce que notre
caractre, sinon la condensation de l'histoire que nous
avons vcue depuis notre naissance, avant notre naissance
mme, puisque nous apportons avec nous des dispositions
prnatales? Sans doute nous ne pensons qu'avec une
petite partie de notre pass; mais c'est avec notre pass
tout entier, y compris notre courbure d'me originelle,
que nous dsirons, voulons, agissons. Notre pass se
manifeste donc intgralement  nous par sa pousse et
sous forme de tendance,quoiqu'une faible part seulement
en devienne reprsentation.
De cette survivance du pass rsulte l'impossibilit,
pour une conscience, de traverser deux fois le mme tat.
Les circonstances ont beau tre les mmes, ce n'est plus
sur la mme personne qu'elles agissent, puisqu'elles la
prennent  un nouveau moment de son histoire. Notre
personnalit, qui se btit  chaque instant avec de
l'exprience accumule, change sans cesse. En changeant,
elle empche un tat, ft-il identique  lui-mme en
surface, de se rpter jamais en profondeur. C'est
pourquoi notre dure est irrversible. Nous ne saurions
en revivre une parcelle, car il faudrait commencer par
effacer le souvenir de tout ce qui a suivi. Nous
pourrions,  la rigueur, rayer ce souvenir de notre
intelligence, mais non pas de notre volont.
Ainsi notre personnalit pousse, grandit, mrit sans
cesse. Chacun de ses moments est du nouveau qui s'ajoute
 ce qui tait auparavant. Allons plus loin: ce n'est
pas seulement du nouveau, mais de l'imprvisible. Sans
doute mon tat actuel s'explique par ce qui tait en moi
et par ce qui agissait sur moi tout  l'heure. Je n'y
trouverais pas d'autres lments en l'analysant. Mais une
intelligence, mme surhumaine, n'et pu prvoir la forme
simple, indivisible, qui donne  ces lments tout
abstraits leur organisation concrte. Car prvoir
consiste  projeter dans l'avenir ce qu'on a peru dans
le pass, ou  se reprsenter pour plus tard un nouvel
assemblage, dans un autre ordre, des lments dj
perus. Mais ce qui n'a jamais t peru, et ce qui est
en mme temps simple, est ncessairement imprvisible.
Or, tel est le cas de chacun de nos tats, envisag comme
un moment d'une histoire qui se droule: il est simple,
et il ne peut pas avoir t dj peru, puisqu'il
concentre dans son indivisibilit tout le peru avec, en
plus, ce que le prsent y ajoute. C'est un moment
original d'une non moins originale histoire.
Le portrait achev s'explique par la physionomie du
modle, par la nature de l'artiste, par les couleurs
dlayes sur la palette; mais, mme avec la connaissance
de ce qui l'explique, personne, pas mme l'artiste, n'et
pu prvoir exactement ce que serait le portrait, car le
prdire et t le produire avant qu'il ft produit,
hypothse absurde qui se dtruit elle-mme. Ainsi pour
les moments de notre vie, dont nous sommes les artisans.
Chacun d'eux est une espce de cration. Et de mme que
le talent du peintre se forme ou se dforme, en tout cas
se modifie, sous l'influence mme des oeuvres qu'il
produit, ainsi chacun de nos tats, en mme temps qu'il
sort de nous, modifie notre personne, tant la forme
nouvelle que nous venons de nous donner. On a donc raison
de dire que ce que nous faisons dpend de ce que nous
sommes; mais il faut ajouter que nous sommes, dans une
certaine mesure, ce que nous faisons, et que nous nous
crons continuellement nous-mmes. Cette cration de soi
par soi est d'autant plus complte, d'ailleurs, qu'on
raisonne mieux sur ce qu'on l'ait. Car la raison ne
procde pas ici comme en gomtrie, o les prmisses sont
donnes une fois pour toutes, impersonnelles, et o une
conclusion impersonnelle s'impose. Ici, au contraire, les
mmes raisons pourront dicter  des personnes
diffrentes, ou  la mme personne  des moments
diffrents, des actes profondment diffrents, quoique
Bgalement raisonnables. A vrai dire, ce ne sont pas tout
 fait les mmes raisons, puisque ce ne sont pas celles
de la mme personne, ni du mme moment. C'est pourquoi
l'on ne peut pas oprer sur elles in abstracto, du
dehors, comme en gomtrie, ni rsoudre pour autrui les
problmes que la vie lui pose. A chacun de les rsoudre
du dedans, pour son compte. Mais nous n'avons pas 
approfondir ce point. Nous cherchons seulement quel sens
prcis notre conscience donne au mot"exister", et nous
trouvons que. pour un tre conscient, exister consiste 
changer, changer  se mrir, se mrir  se crer
indfiniment soi-mme. En dirait-on autant de l'existence
en gnral?
Un objet matriel, pris au hasard, prsente les
caractres inverses de ceux que nous venons d'numrer.
Ou il reste ce qu'il est, ou, s'il change sous
l'influence d'une force extrieure, nous nous
reprsentons ce changement comme un dplacement de
parties qui, elles, ne changent pas. Si ces parties
s'avisaient de changer, nous les fragmenterions  leur
tour. Nous descendrons ainsi jusqu'aux molcules dont les
fragments sont faits, jusqu'aux atomes constitutifs des
molcules, jusqu'aux corpuscules gnrateurs des atomes,
jusqu' l'"impondrable"au sein duquel le corpuscule
se formerait par un simple tourbillonnement. Nous
pousserons enfin la division ou l'analyse aussi loin
qu'il le faudra. Mais nous ne nous arrterons que devant
l'immuable.
Maintenant, nous disons que l'objet compos change par
le dplacement de ses parties. Mais quand une partie a
quitt sa position, rien ne l'empche de la reprendre. Un
groupe d'lments qui a pass par un tat peut donc
toujours y revenir, sinon par lui-mme, au moins par
l'effet d'une cause extrieure qui remet tout en place.
Cela revient  dire qu'un tat du groupe pourra se
rpter aussi souvent qu'on voudra et que par consquent
le groupe ne vieillit pas. Il n'a pas d'histoire.
Ainsi, rien ne s'y cre, pas plus de la forme que de la
matire. Ce que le groupe sera est dj prsent dans ce
qu'il est, pourvu que l'on comprenne dans ce qu'il est
tous les points de l'univers avec lesquels on le suppose
en rapport. Une intelligence surhumaine calculerait, pour
n'importe quel moment du temps, la position de n'importe
quel point du systme dans l'espace. Et comme il n'y a
rien de plus, dans la forme du tout, que la disposition
des parties, les formes futures du systme sont
thoriquement visibles dans sa configuration prsente.
Toute notre croyance aux objets, toutes nos oprations
sur les systmes que la science isole, reposent en effet
sur l'ide que le temps ne mord pas sur eux. Nous avons
touch un mot de cette question dans un travail
antrieur. Nous y reviendrons au cours de la prsente
tude.
Pour le moment, bornons-nous  faire remarquer que le
temps abstrait 1 attribu par la science  un objet
matriel ou  un systme isol ne consiste qu'on un
nombre dtermin de simultanits ou plus gnralement de
correspondances, et que ce nombre reste le mme, quelle
que soit la nature des intervalles qui sparent les
correspondances les unes des autres. De ces intervalles
il n'est jamais question quand on parle de la matire
brute; ou, si on les considre, c'est pour y compter des
correspondances nouvelles, entre lesquelles pourra encore
se passer tout ce qu'on voudra. Le sens commun, qui ne
s'occupe que d'objets dtachs, comme d'ailleurs la
science, qui n'envisage que des systmes isols, se place
aux extrmits des intervalles et non pas le long des
intervalles mmes. C'est pourquoi l'on pourrait supposer
que le flux du temps prt une rapidit infinie, que tout
le pass, le prsent et l'avenir des objets matriels ou
des systmes isols ft tal d'un seul coup dans
l'espace: il n'y aurait rien  changer ni aux formules
du savant ni mme au langage du sens commun. Le nombre t
signifierait toujours la mme chose. Il compterait encore
le mme nombre de correspondances entre les tats des
objets ou des systmes et les points de la ligne toute
trace que serait maintenant"le cours du temps".
Pourtant la succession est un fait incontestable, mme
dans le monde matriel. Nos raisonnements sur les
systmes isols ont beau impliquer que l'histoire passe,
prsente et future de chacun d'eux serait dpliable tout
d'un coup, en ventail; cette histoire ne s'en droule
pas moins au fur et  mesure, comme si elle occupait une
dure analogue  la ntre. Si je veux me prparer un
verre d'eau sucre, j'ai beau faire, je dois attendre que
le sucre fonde. Ce petit fait est gros d'enseignements.
Car le temps que j'ai  attendre n'est plus ce temps
mathmatique qui s'appliquerait aussi bien le long de
l'histoire entire du monde matriel, lors mme qu'elle
serait tale tout d'un coup dans l'espace. Il concide
avec mon impatience, c'est--dire avec une certaine
portion de ma dure  moi, qui n'est pas allongeable ni
rtrcissable  volont. Ce n'est plus du pens, c'est du
vcu. Ce n'est plus une relation, c'est de l'absolu.
Qu'est-ce  dire, sinon que le verre d'eau, le sucre, et
le processus de dissolution du sucre dans l'eau sont sans
doute des abstractions, et que le Tout dans lequel ils
ont t dcoups par mes sens et mon entendement
progresse peut-tre  la manire d'une conscience?
Certes, l'opration par laquelle la science isole et
clt un systme n'est pas une opration tout  fait
artificielle. Si elle n'avait pas un fondement objectif,
on ne s'expliquerait pas qu'elle ft tout indique dans
certains cas, impossible dans d'autres. Nous verrons que
la matire a une tendance  constituer des systmes
isolables, qui se puissent traiter gomtriquement. C'est
mme par cette tendance que nous la dfinirons. Mais ce
n'est qu'une tendance. La matire ne va pas jusqu'au
bout, et l'isolement n'est jamais complet. Si la science
va jusqu'au bout et isole compltement, c'est pour la
commodit de l'tude. Elle sous-entend que le systme,
dit isol, reste soumis  certaines influences
extrieures. Elle les laisse simplement de ct, soit
parce qu'elle les trouve assez faibles pour les ngliger,
soit parce qu'elle se rserve d'en tenir compte plus
tard. Il n'en est pas moins vrai que ces influences sont
autant de fils qui relient le systme  un autre plus
vaste, celui-ci  un troisime qui les englobe tous deux,
et ainsi de suite jusqu' ce qu'on arrive au systme le
plus objectivement isol et le plus indpendant de tous,
le systme solaire dans son ensemble. Niais, mme ici,
l'isolement n'est pas absolu. Notre soleil rayonne de la
chaleur et de la lumire au del de la plante la plus
lointaine. Et, d'autre part, il se meut, entranant avec
lui les plantes et leurs satellites, dans une direction
dtermine. Le fil qui le rattache au reste de l'univers
est sans doute bien tnu. Pourtant C'est le long de ce
fil que se transmet, jusqu' la plus petite parcelle du
monde O nous vivons, la dure immanente au tout de
l'univers.
L'univers dure. Plus nous approfondirons la nature du
temps, plus nous comprendrons que dure signifie
invention, cration de formes, laboration continue de
l'absolument nouveau. Les systmes dlimits par la
science ne durent que parce qu'ils sont indissolublement
lis au reste de l'univers. Il est vrai que, dans
l'univers lui-mme, il faut distinguer, comme nous le
dirons plus loin, deux mouvements opposs, l'un de
" descente", l'autre de"monte". Le premier ne fait
que drouler un rouleau tout prpar. Il pourrait, en
principe, s'accomplir d'une manire presque instantane,
comme il arrive  un ressort qui se dtend. Mais le
second, qui correspond  un travail intrieur de
maturation ou de cration, dure essentiellement, et
impose son rythme au premier, qui en est insparable.
Rien n'empche donc d'attribuer aux systmes que la
science isole une dure et, par l, une forme d'existence
analogue  la ntre, si on les rintgre dans le Tout.
Mais il faut les y rintgrer. Et l'on en dirait autant,
a fortiori, des objets dlimits par notre perception.
Les contours distincts que nous attribuons  un objet, et
qui lui confrent son individualit, ne sont que le
dessin d'un certain genre d'influence que nous pourrions
exercer en un certain point de l'espace: c'est le plan
de nos actions ventuelles qui est renvoy  nos yeux,
comme par un miroir, quand nous apercevons les surfaces
et les artes des choses. Supprimez cette action et par
consquent les grandes routes qu'elle se fraye d'avance,
par la perception, dans l'enchevtrement du rel,
l'individualit du corps se rsorbe dans l'universelle
interaction qui est sans doute la ralit mme.
Maintenant, nous avons considr des objets matriels
pris au hasard. N'y a-t-il pas des objets privilgis?
Nous disions que les corps bruts sont taills dans
l'toffe de la nature par une perception dont les ciseaux
suivent, en quelque sorte, le pointill des lignes sur
lesquelles l'action passerait. Mais le corps qui exercera
cette action, le corps qui, avant d'accomplir des actions
relles, projette dj sur la matire le dessin de ses
actions virtuelles, la corps qui n'a qu' braquer ses
organes sensoriels sur le flux du rel pour le faire
cristalliser en formes dfinies et crer ainsi tous les
autres corps, le corps vivant enfin est-il un corps comme
les autres?
Sans doute il consiste, lui aussi, en une portion
d'tendue relie au reste de l'tendue, solidaire du
Tout, soumise aux mmes lois physiques et chimiques qui
gouvernent n'importe quelle portion de la matire. Mais,
tandis que la subdivision de la matire en corps isols
est relative  notre perception, tandis que la
constitution de systmes clos de points matriels est
relative  notre science, le corps vivant a t isol et
clos par la nature elle-mme. Il se compose de parties
htrognes qui se compltent les unes les autres. Il
accomplit des fonctions diverses qui s'impliquent les
unes les autres. C'est un individu, et d'aucun autre
objet, pas mme du cristal, on ne peut en dire autant,
puisqu'un cristal n'a ni htrognit de parties ni
diversit de fonctions. Sans doute il est malais de
dterminer, mme dans le monde organis, ce qui est
individu et ce qui ne l'est pas. La difficult est dj
grande dans le rgne animal; elle devient presque
insurmontable quand il s'agit des vgtaux. Cette
difficult tient d'ailleurs  des causes profondes, sur
lesquelles nous nous appesantirons plus loin. On verra
que l'individualit comporte une infinit de degrs et
que nulle part, pas mme chez l'homme, elle n'est
ralise pleinement. Mais ce n'est pas une raison pour
refuser d'y voir une proprit caractristique de la vie.
Le biologiste qui procde en gomtre triomphe trop
facilement ici de notre impuissance  donner de
l'individualit une dfinition prcise et gnrale. Une
dfinition parfaite ne s'applique qu' une ralit faite
. or, les proprits vitales ne sont jamais entirement
ralises, mais toujours en voie de ralisation; ce sont
moins des tats que des tendances. Et une tendance
n'obtient tout ce qu'elle vise que si elle n'est
contrarie par aucune autre tendance: comment ce cas se
prsenterait-il dans le domaine de la vie, o il y a
toujours, comme nous le montrerons, implication
rciproque de tendances antagonistes? En particulier,
dans le cas de l'individualit, on peut dire que, si la
tendance  s'individuer est partout prsente dans le
monde organis, elle est partout combattue par la
tendance a se reproduire. Pour que l'individualit ft
parfaite, il faudrait qu'aucune partie dtache de
l'organisme ne pt vivre sparment. Mais la reproduction
deviendrait alors impossible. Qu'est-elle, en effet,
sinon la reconstitution d'un organisme nouveau avec un
fragment dtach de l'ancien? L'individualit loge donc
son ennemi chez elle. Le besoin mme qu'elle prouve de
se perptuer dans le temps la condamne  n'tre jamais
complte dans l'espace. Il appartient au biologiste de
faire, dans chacun des cas, la part des deux tendances.
C'est donc en vain qu'on lui demande une dfinition de
l'individualit formulable une fois pour toutes, et
applicable automatiquement.
Mais trop souvent on raisonne sur les choses de la vie
comme sur les modalits de la matire brute. Nulle part
la confusion n'est aussi visible que dans les discussions
sur l'individualit. On nous montre les tronons d'un
Lumbriculus rgnrant chacun leur tte et vivant
dsormais comme autant d'individus indpendants, une
Hydre dont les morceaux deviennent autant d'Hydres
nouvelles, un oeuf d'Oursin dont les fragments
dveloppent des embryons complets: o donc tait, nous
dit-on, l'individualit de l'oeuf? de l'Hydre ou du
Ver? - Mais, de ce qu'il y a plusieurs individualits
maintenant, il ne suit pas qu'il n'y ait pas eu une
individualit unique tout  l'heure. Je reconnais que,
lorsque j'ai vu plusieurs tiroirs tomber d'un meuble, je
n'ai plus le droit de dire que le meuble tait tout d'une
pice. Mais c'est qu'il ne peut rien y avoir de plus dans
le prsent de ce meuble que dans son pass, et que, s'il
est fait de plusieurs pices htrognes maintenant, il
l'tait ds sa fabrication. Plus gnralement, les corps
inorganiss, qui sont ceux dont nous avons besoin pour
agir et sur lesquels nous avons model notre faon de
penser, sont rgis par cette loi simple:"le prsent ne
contient rien de plus que le pass, et ce qu'on trouve
dans l'effet tait dj dans sa cause". Mais supposons
que le corps organis ait pour trait distinctif de
crotre et de se modifier sans cesse, comme en tmoigne
d'ailleurs l'observation la plus superficielle, il n'y
aurait rien d'tonnant  ce qu'il ft un d'abord et
plusieurs ensuite. La reproduction des organismes
unicellulaires consiste en cela mme, l'tre vivant se
divise en deux moitis dont chacune est un individu
complet. Il est vrai que, chez les animaux plus
complexes, la nature localise dans des cellules dites
sexuelles,  peu prs indpendantes, le pouvoir de
produire  nouveau le tout. Mais quelque chose de ce
pouvoir peut rester diffus dans le reste de l'organisme,
comme le prouvent les faits de rgnration, et l'on
conoit que, dans certains cas privilgis, la facult
subsiste intgralement  l'tat latent et se manifeste 
la premire occasion. A vrai dire, pour que j'aie le
droit de parler d'individualit, il n'est pas ncessaire
que l'organisme ne puisse se scinder en fragments
viables. Il suffit que cet organisme ait prsent une
certaine systmatisation de parties avant la
fragmentation et que la mme systmatisation tende  se
reproduire dans les fragments une fois dtachs. Or,
c'est justement ce que nous observons dans le monde
organis. Concluons donc que l'individualit n'est jamais
parfaite, qu'il est souvent difficile, parfois impossible
de dire ce qui est individu et ce qui ne l'est pas, mais
que la vie n'en manifeste pas moins une recherche de
l'individualit et qu'elle tend  constituer des systmes
naturellement isols, naturellement clos.
Par l, un tre vivant se distingue de tout ce que
notre perception ou notre science isole ou clt
artificiellement. On aurait donc tort de le comparer  un
objet. Si nous voulions chercher dans l'inorganis un
terme de comparaison, ce n'est pas  un objet matriel
dtermin, c'est bien plutt  la totalit de l'univers
matriel que nous devrions assimiler l'organisme vivant.
Il est vrai que la comparaison ne servirait plus 
grand'chose, car un tre vivant est un tre observable,
tandis que le tout de l'univers est construit ou
reconstruit par la pense. Du moins notre attention
aurait-elle t appele ainsi sur le caractre essentiel
de l'organisation. Comme l'univers dans son ensemble,
comme chaque tre conscient pris  part, l'organisme qui
vit est chose qui dure. Son pass se prolonge tout entier
dans son prsent, y demeure actuel et agissant.
Comprendrait-on, autrement, qu'il traverst des phases
bien rgles, qu'il changet d'ge, enfin qu'il et une
histoire? Si je considre mon corps en particulier, je
trouve que, semblable  ma conscience, il se mrit peu 
peu de l'enfance  la vieillesse; comme moi, il
vieillit. Mme, maturit et vieillesse ne sont, 
proprement parler, que des attributs de mon corps; c'est
par mtaphore que je donne le mme nom aux changements
correspondants de ma personne consciente. Maintenant, si
je me transporte de haut en bas de l'chelle des tres
vivants, si je passe d'un des plus diffrencis  l'un
des moins diffrencis, de l'organisme pluricellulaire de
l'homme  l'organisme unicellulaire de l'Infusoire, je
retrouve, dans cette simple cellule, le mme processus de
vieillissement. L'Infusoire s'puise au bout d'un certain
nombre de divisions, et si l'on peut, en modifiant le
milieu 3, retarder le moment o un rajeunissement par
conjugaison devient ncessaire, on ne saurait le reculer
indfiniment. Il est vrai qu'entre ces deux cas extrmes,
o l'organisme est tout  fait individualis, on en
trouverait une multitude d'autres o l'individualit est
moins marque et dans lesquels, bien qu'il y ait sans
doute vieillissement quelque part, on ne saurait dire un
juste ce qui vieillit. Encore une fois, il n'existe pas
de loi biologique universelle, qui s'applique telle
quelle, automatique. nient,  n'importe quel vivant, Il
n'y a que des directions o la vie lance les espces en
gnral. Chaque espce particulire, dans l'acte mme par
lequel elle se constitue, affirme son indpendance, suit
son caprice, dvie plus ou moins de la ligne, parfois
mme remonte la pente et semble tourner le dos  la
direction originelle. On n'aura pas de peine  nous
montrer qu'un arbre ne vieillit pas, puisque ses rameaux
terminaux sont toujours aussi jeunes, toujours aussi
capables d'engendrer, par bouture, des arbres nouveaux.
Mais dans un pareil organisme, - qui est d'ailleurs une
socit plutt qu'un individu, - quelque chose vieillit,
quand ce ne seraient que les feuilles et l'intrieur du
tronc. Et chaque cellule, considre  part, volue d'une
manire dtermine. Partout o quelque chose vit, il y a,
ouvert quelque part, un registre o le temps s'inscrit.
Ce n'est l, dira-t-on, qu'une mtaphore. - Il est de
l'essence du mcanisme, en effet, de tenir pour
mtaphorique toute expression qui attribue au temps une
action efficace et une ralit propre. L'observation
immdiate a beau nous montrer que le fond mme de notre
existence consciente est mmoire, c'est--dire
prolongation du pass dans le prsent, c'est--dire enfin
dure agissante et irrversible. Le raisonnement a beau
nous prouver que, plus nous nous cartons des objets
dcoups et des systmes isols par le sens commun et la
science, plus nous avons affaire  une ralit qui change
en bloc dans ses dispositions intrieures, comme si une
mmoire accumulatrice du pass y rendait impossible le
retour en arrire. L'instinct mcanistique de l'esprit
est plus fort que le raisonnement, plus fort que
l'observation immdiate. Le mtaphysicien que nous
portons inconsciemment en nous, et dont la prsence
s'explique, comme on le verra plus loin, par la place
mme que l'homme occupe dans l'ensemble des tres
vivants, a ses exigences arrtes, ses explications
faites, ses thses irrductibles: toutes se ramnent 
la ngation de la dure concrte. Il faut que le
changement se rduise  un arrangement ou  un
drangement de parties, que l'irrversibilit du temps
soit une apparence relative  notre ignorance, que
l'impossibilit du retour en arrire ne soit que
l'impuissance de l'homme  remettre les choses en place.
Ds lors, le vieillissement ne peut plus tre que
l'acquisition progressive ou la perte graduelle de
certaines substances, peut-tre les deux  la fois. Le
temps a juste autant de ralit pour un tre vivant que
pour un sablier, o le rservoir d'en haut se vide tandis
que le rservoir d'en bas se remplit, et o l'on peut
remettre les choses en place en retournant l'appareil.
Il est vrai qu'on n'est pas d'accord sur ce qui se
gagne ni sur ce qui se perd entre le jour de la naissance
et celui de la mort. On s'est attach  l'accroissement
continuel du volume du protoplasme, depuis la naissance
de la cellule jusqu' sa mort 4. Plus vraisemblable et
plus profonde est la thorie qui fait porter la
diminution sur la quantit de substance nutritive
renferme dans le"milieu intrieur"o l'organisme se
renouvelle, et l'augmentation sur la quantit des
substances rsiduelles non excrtes qui, en s'accumulant
dans le corps, finissent par l'"encroter 5"Faut-il
nanmoins, avec un microbiologiste minent, dclarer
insuffisante toute explication du vieillissement qui ne
tient pas compte de la phagocytose 6? Nous n'avons pas
qualit pour trancher la question. Mais le fait que les
deux thories s'accordent  affirmer la constante
accumulation ou la perte constante d'une certaine espce
de matire, alors que, dans la dtermination de ce qui se
gagne et de ce qui se perd, elles n'ont plus grand'chose
de commun, montre assez que le cadre de l'explication a
t fourni a priori. Nous le verrons de mieux en mieux 
mesure que nous avancerons dans notre tude: il n'est
pas facile, quand on pense au temps, d'chapper  l'image
du sablier.
La cause du vieillissement doit tre plus profonde.
Nous estimons qu'il y a continuit ininterrompue entre
l'volution de l'embryon et celle de l'organisme complet.
La pousse en vertu de laquelle l'tre vivant grandit, se
dveloppe et vieillit, est celle mme qui lui a fait
traverser les phases de la vie embryonnaire. Le
dveloppement de l'embryon est un perptuel changement de
forme. Celui qui voudrait en noter tous les aspects
successifs se perdrait dans un infini, comme il arrive
quand on a affaire  une continuit. De cette volution
prnatale la vie est le prolongement. La preuve en est
qu'il est souvent impossible de dire si l'on a affaire 
un organisme qui vieillit ou  un embryon qui continue
d'voluer: tel est le cas des larves d'Insectes et de
Crustacs, par exemple. D'autre part, dans un organisme
comme le ntre, des crises telles que la pubert ou la
mnopause, qui entranent la transformation complte de
l'individu, sont tout  fait comparables aux changements
qui s'accomplissent au cours de la vie larvaire ou
embryonnaire; pourtant elles font partie intgrante de
notre vieillissement. Si elles se produisent  un ge
dtermin, et en un temps qui peut tre assez court,
personne ne soutiendra qu'elles surviennent alors ex
abrupto, du dehors, simplement parce qu'on a atteint un
certain ge, comme l'appel sous les drapeaux arrive 
celui qui a vingt ans rvolus. Il est vident qu'un
changement comme celui de la pubert se prpare  tout
instant depuis la naissance et mme avant la naissance,
et que le vieillissement de l'tre vivant jusqu' cette
crise consiste, en partie au moins, dans cette
prparation graduelle. Bref, ce qu'il y a de proprement
vital dans le vieillissement est la continuation
insensible, infiniment divise, du changement de forme.
Des phnomnes de destruction organique l'accompagnent
d'ailleurs, sans aucun doute. A ceux-l s'attachera une
explication mcanistique du vieillissement. Elle notera
les faits de sclrose, l'accumulation graduelle des
substances rsiduelles, l'hypertrophie grandissante du
protoplasme de la cellule. Mais sous ces effets visibles
se dissimule une cause intrieure. L'volution de l'tre
vivant, comme celle de l'embryon, implique un
enregistrement continuel de la dure, une persistance du
pass dans le prsent, et par consquent une apparence au
moins de mmoire organique.
L'tat prsent d'un corps brut dpend exclusivement de
ce qui se passait  l'instant prcdent. La position des
points matriels d'un systme dfini et isol par la
science est dtermine par la position de ces mmes
points au moment immdiatement antrieur. En d'autres
termes, les lois qui rgissent la matire inorganise
sont exprimables, en principe, par des quations diffren
tielles dans lesquelles le temps (au sens o le
mathmaticien prend ce mot) jouerait le rle de variable
indpendante. En est-il ainsi des lois de la vie? L'tat
d'un corps vivant trouve-t-il son explication complte
dans l'tat immdiatement antrieur? Oui, si l'on
convient, a priori, d'assimiler le corps vivant aux
autres corps de la nature et de l'identifier, pour les
besoins de la cause, avec les systmes artificiels sur
lesquels oprent le chimiste, le physicien et
l'astronome. Mais en astronomie, en physique et en
chimie, la proposition a un sens bien dtermin: elle
signifie que certains aspects du prsent, importants pour
la science sont calculables en fonction du pass
immdiat. Rien de semblable dans le domaine de la vie.
Ici le calcul a prise, tout au plus, sur certains
phnomnes de destruction organique. De la cration
organique, au contraire, des phnomnes volutifs qui
constituent proprement la vie, nous n'entrevoyons mme
pas comment nous pourrions les sou. mettre  un
traitement mathmatique. On dira que cette impuissance ne
tient qu' notre ignorance. Mais elle peut aussi bien
exprimer que le moment actuel d'un corps vivant ne trouve
pas sa raison d'tre dans le moment immdiatement
antrieur, qu'il faut y joindre tout le pass de
l'organisme, son hrdit, enfin l'ensemble d'une trs
longue histoire. En ralit, c'est la seconde de ces deux
hypothses qui traduit l'tat actuel des sciences
biologiques, et mme leur direction. Quant  l'ide que
le corps vivant pourrait tre soumis par quelque
calculateur surhumain au mme traitement mathmatique que
notre systme solaire, elle est sortie peu  pou d'une
certaine mtaphysique qui a pris une forme plus prcise
depuis les dcouvertes physiques de Galile, mais qui, -
nous le montrerons, - fut toujours la mtaphysique
naturelle de l'esprit humain. Sa clart apparente, notre
impatient dsir de la trouver vraie, l'empressement avec
lequel tant d'excellents esprits l'acceptent sans preuve,
toutes les sductions enfin qu'elle exerce sur notre
pense devraient nous mettre en garde contre elle.
L'attrait qu'elle a pour nous prouve assez qu'elle donne
satisfaction  une inclination inne. Mais, comme on le
verra plus loin, les tendances intellectuelles,
aujourd'hui innes, que la vie a d crer au cours de son
volution, sont faites pour tout autre chose que pour
nous fournir une explication de la vie.
C'est  l'opposition de cette tendance qu'on vient se
heurter, ds qu'on veut distinguer entre un systme
artificiel et un systme naturel, entre le mort et le
vivant. Elle fait qu'on prouve une gale difficult 
penser que l'organis dure et que l'inorganis ne dure
pas. Eh! quoi, dira-t-on, en affirmant que l'tat d'un
systme artificiel dpend exclusivement de son tat au
moment prcdent, ne faites-vous pas intervenir le temps,
ne mettez-vous pas le systme dans la dure? Et d'autre
part, ce pass qui, selon vous, fait corps avec le moment
actuel de l'tre vivant, la mmoire organique ne le
contracte-t-elle pas tout entier dans le moment
immdiatement antrieur, qui, ds lors, devient la cause
unique de l'tat prsent? - Parler ainsi est mconnatre
la diffrence capitale qui spare le temps concret, le
long duquel un systme rel se dveloppe, et le temps
abstrait qui intervient dans nos spculations sur les
systmes artificiels. Quand nous disons que l'tat d'un
systme artificiel dpend de ce qu'il tait au moment
immdiatement antrieur, qu'entendons-nous par l? Il
n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'instant immdiatement
antrieur  un instant, pas plus qu'il n'y a de point
mathmatique contigu  un point mathmatique. L'instant
" immdiatement antrieur"est, en ralit, celui qui
est reli  l'instant prsent par l'intervalle dt. Tout
ce que nous voulons dire est donc que l'tat prsent du
systme est dfini par des quations o entrent des
coefficients diffrentiels tels que, c'est--dire, au
fond, des vitesses prsentes et des acclrations
prsentes. C'est donc enfin du prsent seulement qu'il
est question, d'un prsent qu'on prend, il est vrai, avec
sa tendance. Et, de fait, les systmes sur lesquels la
science opre sont dans un prsent instantan qui se
renouvelle sans cesse, jamais dans la dure relle,
concrte, o le pass fait corps avec le prsent. Quand
le mathmaticien calcule l'tat futur d'un systme au
bout du temps t, rien ne l'empche de supposer que, d'ici
l, l'univers matriel s'vanouisse pour rapparatre
tout  coup. C'est le t ime moment seul qui compte, -
quelque chose qui sera un pur instantan. Ce qui coulera
dans l'intervalle, c'est--dire le temps rel, ne compte
pas et ne peut pas entrer dans le calcul. Que si le
mathmaticien dclare se placer dans cet intervalle,
c'est toujours en un certain point,  un certain moment,
je veux dire  l'extrmit d'un temps t'qu'il se
transporte, et c'est alors de l'intervalle qui va
jusqu'en T 'qu'il n'est plus question. Que s'il divise
l'intervalle en parties infiniment petites par la
considration de la diffrentielle dt, il exprime
simplement par l qu'il considrera des acclrations et
des vitesses, c'est--dire des nombres qui notent des
tendances et qui permettent de calculer l'tat du systme
 un moment donn; mais c'est toujours d'un moment
donn, je veux dire arrt, qu'il est question, et non
pas du temps qui coule. Bref, le monde sur lequel le
mathmaticien opre est un monde qui meurt et renat 
chaque instant, celui-l mme auquel pensait Descartes
quand il parlait de cration continue. Mais, dans le
temps ainsi conu, comment se reprsenter une volution,
c'est--dire le trait caractristique de la vie?
L'volution, elle, implique une continuation relle du
pass par le prsent, une dure qui est un trait d'union.
En d'autres termes, la connaissance d'un tre vivant ou
systme naturel est une connaissance qui porte sur
l'intervalle mme de dure, tandis que la connaissance
d'un systme artificiel ou mathmatique ne porte que sur
l'extrmit.
Continuit de changement, conservation du pass dans le
prsent, dure vraie, l'tre vivant semble donc bien
partager ces attributs avec la conscience. Peut-on aller
plus loin, et dire que la vie est invention comme
l'activit consciente, cration incessante comme elle?

Du transformisme et des manires de l'interprter. Le
mcanisme radical: biologie et physico-chimie. Le
finalisme radical: biologie et philosophie

Il n'entre pas dans notre dessein d'numrer ici les
preuves du transformisme. Nous voulons seulement
expliquer en deux mots pourquoi nous l'accepterons, dans
le prsent travail, comme une traduction suffisamment
exacte et prcise des faits connus. L'ide du
transformisme est dj en germe dans la classification
naturelle des tres organiss. Le naturaliste rapproche
en effet les uns des autres les organismes qui se
ressemblent, puis divise le groupe en sous-groupes 
l'intrieur desquels la ressemblance est plus grande
encore, et ainsi de suite: tout la long de l'opration,
les caractres du groupe apparaissent comme des thmes
gnraux sur lesquels chacun des sous-groupes excuterait
ses variations particulires. Or, telle est prcisment
la relation que nous trouvons, dans le monde animal et
dans le monde vgtal, entre ce qui engendre et ce qui
est engendr: sur le canevas que l'anctre trans. met 
ses descendants, et que ceux-ci possdent en commun,
chacun met sa broderie originale. Il est vrai que les
diffrences entre le descendant et l'ascendant sont
lgres, et qu'on, peut se demander si une mme matire
vivante prsente assez de plasticit pour revtir
successivement des formes aussi diffrentes que celles
d'un Poisson, d'un Reptile et d'un Oiseau. Mais,  cette
question, l'observation rpond d'une manire premptoire.
Elle nous montre que, jusqu' une certaine priode de son
dveloppement, l'embryon de l'Oiseau se distingue  peine
de celui du Reptile, et que l'individu dveloppe 
travers la vie embryonnaire en gnral une srie de
transformations comparables  celles par lesquelles on
passerait, d'aprs l'volutionnisme, d'une espce  une
autre espce. Une seule cellule, obtenue par la
combinaison des deux cellules mle et femelle, accomplit
ce travail en se divisant. Tous les jours, sous nos yeux,
les formes les plus hautes de la vie sortent d'une forme
trs lmentaire. L'exprience tablit donc que le plus
complexe a pu sortir du plus simple par voie d'volution.
Maintenant, en est-il sorti effectivement? La
palontologie, malgr l'insuffisance de ses documents,
nous invite  le croire, car l o elle retrouve avec
quelque prcision l'ordre de succession des espces, cet
ordre est justement celui que des considrations tires
de l'embryognie et de l'anatomie compares auraient fait
supposer, et chaque nouvelle dcouverte palontologique
apporte au transformisme une nouvelle confirmation.
Ainsi, la preuve tire de l'observation pure et simple va
toujours se renforant, tan. dis que, d'autre part,
l'exprimentation carte les objections une  une: c'est
ainsi que les curieuses expriences de H. de Vries, par
exemple, en montrant que des variations importantes
peuvent se produire brusquement et se transmettre
rgulirement, font tomber quelques-unes des plus grosses
difficults que la thse soulevait. Elles nous permettent
d'abrger beaucoup le temps que l'volution biologique
paraissait rclamer. Elles nous rendent aussi moins
exigeants vis--vis de la palontologie. De sorte qu'en
rsum l'hypothse transformiste apparat de plus en plus
comme une expression au moins approximative de la vrit.
Elle n'est pas dmontrable rigoureusement; mais, au-
dessous de la certitude que donne la dmonstration
thorique ou exprimentale, il y a cette probabilit
indfiniment croissante qui supple l'vidence et qui y
tend comme  sa limite: tel est le genre de probabilit
que le transformisme prsente.
Admettons pourtant que le transformisme soit convaincu
d'erreur. Supposons qu'on arrive  tablir, par infrence
ou par exprience, que les espces sont nes par un
processus discontinu, dont nous n'avons aujourd'hui
aucune ide. La doctrine serait-elle atteinte dans ce
qu'elle a de plus intressant et, pour nous, de plus
important? La classification subsisterait sans doute dans
ses grandes lignes. Les donnes actuelles de
l'embryologie subsisteraient galement. La correspondance
subsisterait entre l'embryognie compare et l'anatomie
compare. Ds lors la biologie pourrait et devrait
continuer  tablir entre les formes vivantes les mmes
relations que suppose aujourd'hui le transformisme, la
mme parent. Il s'agirait, il est vrai, d'une parent
idale et non plus d'une filiation matrielle. Mais,
comme les donnes actuelles de la palontologie
subsisteraient aussi, force serait bien d'admettre encore
que c'est successivement, et non pas simultanment, que
sont apparues les formes entre lesquelles une parent
idale se rvle. Or la thorie volutionniste, dans ce
qu'elle a d'important aux yeux du philosophe, n'en
demande pas davantage. Elle consiste surtout  constater
des relations de parent idale et  soutenir que, l o
il y a ce rapport de filiation pour ainsi dire logique
entre des formes, il y a aussi un rapport de succession
chronologique entre les espces o ces formes se
matrialisent. Cette double thse subsisterait en tout
tat de cause. Et, ds lors, il faudrait bien encore
supposer une volution quelque part - soit dans une
Pense cratrice o les ides des diverses espces se
seraient engendres les unes les autres exactement comme
le transformisme veut que les espces elles-mmes se
soient engendres sur la terre, - soit dans un plan
d'organisation vitale immanent  la nature, qui
s'expliciterait peu  peu, o les rapports de filiation
logique et chronologique entre les formes pures seraient
prcis. ment ceux que le transformisme nous prsente
comme des rapports de filiation relle entre des
individus vivants, - soit enfin dans quelque cause
inconnue de la vie, qui dvelopperait ses effets comme si
les uns engendraient les autres. On aurait donc
simplement transpos l'volution.
On l'aurait fait passer du visible dans l'invisible.
Presque tout ce que le transformisme nous dit aujourd'hui
se conserverait, quitte  s'interprter d'une autre
manire. Ne vaut-il pas mieux, ds lors, s'en tenir  la
lettre du transformisme, tel que le professe la presque
unanimit des savants? Si l'on rserve la question de
savoir dans quelle mesure cet volutionnisme dcrit les
faits et dans quelle mesure il les symbolise, il n'a rien
d'inconciliable avec les doctrines qu'il a prtendu
remplacer, mme avec celle des crations spares, 
laquelle on l'oppose gnralement. C'est pourquoi nous
estimons que le langage du transformisme s'impose
maintenant  toute philosophie, comme l'affirmation
dogmatique du transformisme s'impose  la science.
Mais alors, il ne faudra plus parler de la vie en
gnral comme d'une abstraction, ou comme d'une simple
rubrique sous laquelle on inscrit tous les tres vivants.
A un certain moment, en certains points de l'espace, un
courant bien visible a pris naissance: ce courant de
vie, traversant les corps qu'il a organiss tour  tour,
passant de gnration en gnration, s'est divis entre
les espces et parpill entre les individus sans rien
perdre de sa force, s'intensifiant plutt  mesure qu'il
avanait. On sait que, dans la thse de la" continuit
du plasma germinatif ", soutenue par Weismann, les
lments  sexuels  de l'organisme  gnrateur
transmettraient directement leurs proprits aux lments
sexuels de l'organisme engendr. Sous cette forme
extrme, la thse a paru contestable, car c'est dans des
cas exceptionnels seulement qu'on voit s'baucher les
glandes sexuelles ds la segmentation de l'ovule fcond.
Mais, si les cellules gnratrices des lments sexuels
n'apparaissent pas, en gnral, ds le dbut de la vie
embryonnaire, il n'en est pas moins vrai qu'elles se for
ment toujours aux dpens de tissus de l'embryon qui n'ont
encore subi aucune diffrenciation fonctionnelle
particulire et dont les cellules se composent de
protoplasme non modifi 7. En d'autres termes, le pouvoir
gntique de l'ovule fcond s'affaiblit  mesure qu'il
se rpartit sur la masse grandissante des tissus de
l'embryon; mais, pendant qu'il se dilue ainsi, il
concentre  nouveau quelque chose de lui-mme sur un
certain point spcial, sur les cellules d'o natront les
ovules ou les spermatozodes. On pourrait donc dire que,
si le plasma germinatif n'est pas continu, il y a du
moins continuit d'nergie gntique, cette nergie ne se
dpensant que quelques instants, juste le temps de donner
l'impulsion  la vie embryonnaire, et se ressaisissant le
plus tt possible dans de nouveaux lments sexuels o,
encore une fois, elle attendra son heure. Envisage de ce
point de vue, la vie apparat comme un courant qui va
d'un germe a un germe par l'intermdiaire d'un organisme
dvelopp. Tout se passe comme si l'organisme lui-mme
n'tait qu'une excroissance, un bourgeon que fait saillir
le germe ancien travaillant  se continuer en un germe
nouveau. L'essentiel est la continuit de progrs qui se
poursuit indfiniment, progrs invisible sur lequel
chaque organisme visible chevauche pendant le court
intervalle de temps qu'il lui est donn de vivre.
Or, plus on fixe son attention sur cette continuit de
la vie, plus on voit l'volution organique se rapprocher
de celle d'une conscience, o le pass presse contre le
prsent et en fait jaillir une forme nouvelle,
incommensurable avec ses antcdents. Que l'apparition
d'une espce vgtale ou animale soit due  des causes
prcises, nul ne le contestera. Mais il faut entendre par
l que, si l'on connaissait aprs coup le dtail de ces
causes, on arriverait  expliquer par elles la forme qui
s'est produite: de la prvoir il ne saurait tre
question 8. Dira-t-on qu'on pourrait la prvoir si l'on
connaissait, dans tous leurs dtails, les conditions o
elle se produira? Mais ces conditions font corps avec
elle et ne font mme qu'un avec elle, tant
caractristiques du moment o la vie se trouve alors de
son histoire: comment supposer connue par avance une
situation qui est unique en son genre, qui ne s'est pas
encore produite et ne se reproduira jamais? On ne
prvoit de l'avenir que ce qui ressemble au pass ou ce
qui est recomposable avec des lments semblables  ceux
du pass. Tel est le cas des faits astronomiques,
physiques, chimiques, de tous ceux qui font partie d'un
systme o se juxtaposent simplement des lments censs
immuables, o il ne se produit que des changements de
position, o il n'y a pas d'absurdit thorique 
imaginer que les choses soient remises en place, o par
consquent le mme phnomne total ou du moins les mmes
phnomnes lmentaires peuvent se rpter. Mais d'une
situation originale, qui communique quelque chose de son
originalit  ses lments, c'est--dire aux vues
partielles qu'on prend sur elle, comment pourrait-on se
la figurer donne avant qu'elle se produise 9? Tout ce
qu'on peut dire est qu'elle s'explique, une fois
produite, par les lments que l'analyse y dcouvre. Mais
ce qui est vrai de la production d'une nouvelle espce
l'est aussi de celle d'un nouvel individu, et plus
gnralement de n'importe quel moment de n'importe quelle
forme vivante. Car, s'il faut que la variation ait
atteint une certaine importance et une certaine
gnralit pour qu'elle donne naissance  une espce
nouvelle, elle se produit  tout moment, continue,
insensible, dans chaque tre vivant. Et les mutations
brusques elles-mmes, dont on nous parle aujourd'hui, ne
sont videmment possibles que si un travail d'incubation,
ou mieux de maturation, s'est accompli  travers une
srie de gnrations qui paraissaient ne pas changer. En
ce sens on pourrait dire de la vie, comme de la
conscience, qu' chaque instant elle cre quelque
chose 10.
Mais contre cette ide de l'originalit et de
l'imprvisibilit absolues des formes toute notre
intelligence s'insurge. Notre intelligence, telle que
l'volution de la vie l'a modele, a pour fonction
essentielle d'clairer notre conduite, de prparer notre
action sur les choses, de prvoir, pour une situation
donne, les vnements favorables ou dfavorables qui
pourront s'ensuivre. Elle isole donc instinctivement,
dans une situation, ce qui ressemble au dj connu; elle
cherche le mme, afin de pouvoir appliquer son principe
que " le mme produit le mme". En cela consiste la
prvision de l'avenir par le sens commun. La science
porte cette opration au plus haut degr possible
d'exactitude et de prcision, mais elle n'en altre pas
le caractre essentiel. Comme la connaissance usuelle, la
science ne retient des choses que l'aspect rptition. Si
le tout est original, elle s'arrange pour l'analyser en
lments ou en aspects qui soient  peu prs la
reproduction du pass. Elle ne peut oprer que sur ce qui
est cens se rpter, c'est--dire sur ce qui est
soustrait, par hypothse,  l'action de la dure. Ce
qu'il y a d'irrductible et d'irrversible dans les
moments successifs d'une histoire lui chappe. Il faut,
pour se reprsenter cette irrductibilit et cette
irrversibilit, rompre avec des habitudes scientifiques
qui rpondent aux exigences fondamentales de la pense,
faire violence  l'esprit, remonter la pente naturelle de
l'intelligence. Mais l est prcisment le rle de la
philosophie.
C'est pourquoi la vie a beau voluer sous nos yeux
comme une cration continue d'imprvisible forme:
toujours l'ide subsiste que forme, imprvusibilit et
continuit sont de pures apparences, o se refltent
autant d'ignorances. Ce qui se prsente aux sens comme
une histoire continue se dcomposerait, nous dira-t-on,
en tats successifs. Ce qui vous donne l'impression d'un
tat original se rsout,  l'analyse, en faits
lmentaires dont chacun est la rptition d'un fait
connu. Ce que vous appelez une forme imprvisible n'est
qu'un arrangement nouveau d'lments anciens. Les causes
lmentaires dont l'ensemble a dtermin cet arrangement
sont elles-mmes des causes anciennes qui se rptent en
adoptant un ordre nouveau. La connaissance des lments
et des causes lmentaires et permis de dessiner par
avance la forme vivante qui en est la somme et le
rsultat. Aprs avoir rsolu l'aspect biologique des
phnomnes en facteurs physico-chimiques, nous sauterons,
au besoin, par-dessus la physique et la chimie elles-
mmes: nous irons des masses aux molcules, des
molcules aux atomes, des atomes aux corpuscules, il
faudra bien que nous arrivions enfin  quelque chose qui
se puisse traiter comme une espce de systme solaire,
astronomiquement. Si vous le niez, vous contestez le
principe mme du mcanisme scientifique, et vous dclarez
arbitrairement que la matire vivante n'est pas faite des
mmes lments que l'autre. - Nous rpondrons que nous ne
contestons pas l'identit fondamentale de la matire
brute et de la matire organise. L'unique question est
de savoir si les systmes naturels que nous appelons des
tres vivants doivent tre assimils aux systmes
artificiels que la science dcoupe dans la matire brute,
ou s'ils ne devraient pas plutt tre compars  ce
systme naturel qu'est le tout de l'univers. Que la vie
soit une espce de mcanisme, je le veux bien. Mais est-
ce le mcanisme des parties artificiellement isolables
dans le tout de l'univers, ou celui du tout rel? Le
tout rel pourrait bien tre, disions-nous, une
continuit indivisible: les systmes que nous y
dcoupons n'en seraient point alors,  proprement parler,
des parties; ce seraient des vues partielles prises sur
le tout. Et, avec ces vues partielles mises bout  bout,
vous n'obtiendrez mme pas un commencement de
recomposition de l'ensemble, pas plus qu'en multipliant
les photographies d'un objet, sous mille aspects divers,
vous n'en reproduirez la matrialit. Ainsi pour la vie
et pour les phnomnes physico-chimiques en lesquels on
prtendrait la rsoudre. L'analyse dcouvrira sans doute
dans les processus de cration organique un nombre
croissant de phnomnes physico-chimiques. Et c'est 
quoi s'en tiendront les chimistes et les physiciens. Mais
il ne suit pas de l que la chimie et la physique doivent
nous donner la clef de la vie.
Un lment trs petit d'une courbe est presque une
ligne droite. Il ressemblera d'autant plus  une ligne
droite qu'on le prendra plus petit. A la limite, on dira,
comme on voudra, qu'il fait partie d'une droite ou d'une
courbe. En chacun de ses points, en effet, la courbe se
confond avec sa tangente. Ainsi la " vitalit" est
tangente en importe quel point aux forces physiques et
chimiques; mais ces points ne sont, en somme, que les
vues d'un esprit qui imagine des arrts  tels ou tels
moments du mouvement gnrateur de la courbe. En ralit,
la vie n'est pas plus faite d'lments physico-chimiques
qu'une courbe n'est compose de lignes droites.
D'une manire gnrale, le progrs le plus radical
qu'une science puisse accomplir consiste  faire entrer
les rsultats dj acquis dans un ensemble nouveau, par
rapport auquel ils deviennent des vues instantanes et
immobiles prises de loin en loin sur la continuit d'un
mouvement. Telle est, par exemple, la relation de la
gomtrie (les modernes  celle des anciens. Celle-ci,
purement statique, oprait sur les figures une fois
dcrites; celle-l tudie la variation d'une fonction,
c'est--dire la continuit du mouvement qui dcrit la
figure. On peut sans doute, pour plus de rigueur,
Bliminer de nos procds mathmatiques toute
considration de mouvement; il n'en est pas moins vrai
que l'introduction du mouvement dans la gense des
figures est  l'origine de la mathmatique moderne. Nous
estimons que, si la biologie pouvait jamais serrer son
objet d'aussi prs que la mathmatique serre le sien,
elle deviendrait a la physico-chimie des corps organiss
ce que la mathmatique des modernes s'est trouve tre 
la gomtrie antique. Les dplacements tout superficiels
de masses et de molcules, que la physique et la chimie
tudient, deviendraient, par rapport  ce mouvement vital
qui se produit en profondeur, qui est transformation et
non plus translation, ce que la station d'un mobile est
au mouvement de ce mobile dans l'espace. Et, autant que
nous pouvons le pressentir, le procd par lequel on
passerait de la dfinition d'une certaine action vitale
au systme de faits physico-chimiques qu'elle implique ne
serait pas sans analogie avec l'opration par laquelle on
va de la fonction  sa drive, de l'quation de la
courbe (c'est--dire de la loi du mouvement continu par
lequel la courbe est engendre) a l'quation de la
tangente qui en donne la direction instantane. Une
pareille science serait une mcanique de la
transformation, dont notre mcanique de la translation
deviendrait un cas particulier, une simplification, une
projection sur le plan de la quantit pure. Et de mme
qu'il existe une infinit de fonctions ayant mme
diffrentielle, ces fonctions diffrant les unes des
autres par une constante, ainsi, peut-tre, l'intgration
des lments physico-chimiques d'une action proprement
vitale ne dterminerait cette action qu'en partie: une
part serait laisse  l'indtermination. Mais tout au
plus peut-on rver une pareille intgration; nous ne
prtendons pas que le rve devienne jamais ralit. Nous
avons seulement voulu, en dveloppant autant que possible
une certaine comparaison, montrer par o notre thse se
rapproche du pur mcanisme, et comment elle s'en
distingue.
On pourra d'ailleurs pousser assez loin l'imitation du
vivant par l'inorganis. Non seulement la chimie opre
des synthses organiques, mais on arrive  reproduire
artificiellement le dessin extrieur de certains faits
d'organisation, tels que la division indirecte de la
cellule et la circulation protoplasmique. On sait que le
protoplasme de la cellule effectue des mouvements varis
 l'intrieur de son enveloppe. D'autre part, la division
dite indirecte de la cellule se fait par des oprations
d'une complication extrme, dont les unes intressent le
noyau et les autres le cytoplasme. Ces dernires
commencent par le ddoublement du centrosome, petit corps
sphrique situ  ct du noyau. Les deux centrosomes
ainsi obtenus s'loignent l'un de l'autre, attirent  eux
les tronons coups et aussi ddoubls du filament qui
composait essentiellement le noyau primitif, et
aboutissent  former deux nouveaux noyaux autour desquels
se constituent les deux nouvelles cellules qui
succderont  la premire. Or, on a russi  imiter, dans
leurs grandes lignes et dans leur apparence extrieure,
quelques-unes au moins de ces oprations. Si l'on
pulvrise du sucre ou du sol de cuisine, qu'on y ajoute
de l'huile trs vieille et qu'on regarde au microscope
une goutte du mlange, on aperoit une mousse  structure
alvolaire dont la configuration ressemble, d'aprs
certains thoriciens,  celle du protoplasme, et dans
laquelle s'accomplissent en tous cas des mouvements qui
rappellent beaucoup ceux de la circulation
protoplasmique 11. Si, dans une mousse du mme genre, on
extrait l'air d'un alvole, on voit se dessiner un cne
d'attraction analogue  ceux qui se forment autour des
centrosomes pour aboutir  la division du noyau 12. Il
n'est pas jusqu'aux mouvements extrieurs d'un organisme
unicellulaire, ou tout au moins d'une Amibe, qu'on ne
croie pouvoir expliquer mcaniquement. Les dplacements
de l'Amibe dans une goutte d'eau seraient comparables au
va-et-vient d'un grain de poussire dans une chambre o
portes et fentres ouvertes font circuler des courants
d'air. Sa masse absorbe sans cesse certaines matires
solubles contenues dans l'eau ambiante et lui en renvoie
certaines autres, ces changes continuels, semblables 
ceux qui s'effectuent entre deux rcipients spars par
une cloison poreuse, creraient autour du petit organisme
un tourbillon sans cesse changeant. Quant aux
prolongements temporaires ou pseudopodes que l'Amibe
parat se donner, ils seraient moins envoys par elle
qu'attirs hors d'elle par une espce d'aspiration ou de
succion du milieu ambiant 13. De proche en proche, on
tendra ce mode d'explication aux mouvements plus
complexes que l'Infusoire lui-mme excute avec ses cils
vibratiles, lesquels ne sont d'ailleurs, probablement,
que des pseudopodes consolids.
Toutefois, il s'en faut que les savants soient d'accord
entre eux sur la valeur des explications et des schmas
de ce genre. Des chimistes ont fait remarquer qu' ne
considrer mme que l'organique, et sans aller jusqu'
l'organis, la science n'a reconstitu jusqu'ici que les
dchets de l'activit vitale -, les substances proprement
actives, plastiques, restent rfractaires  la synthse.
Un des plus remarquables naturalistes de notre temps a
insist sur l'opposition des deux ordres de phnomnes
que l'on constate dans les tissus vivants,anagense d'un
ct et catagense de l'autre. Le rle des nergies
anagntiques est d'lever les nergies infrieures 
leur propre niveau par l'assimilation des substances
inorganiques. Elles construisent les tissus. Au
contraire, le fonctionnement mme de la vie (
l'exception toutefois de l'assimilation, de la croissance
et de la reproduction), est d'ordre catagntique,
descente d'nergie et non plus monte. C'est sur ces
faits d'ordre catagntique seulement que la physico-
chimie aurait prise, c'est--dire, en somme, sur du mort
et non sur du vivant 14. Et il est certain que les faits
du premier genre paraissent rfractaires  l'analyse
physico-chimique, mme s'ils ne sont pas, au sens propre
du mot, anagntiques. Quant  l'imitation artificielle
de l'aspect extrieur du protoplasme, doit-on y attacher
une relle importance thorique, alors qu'on n'est pas
encore fix sur la configuration physique de cette
substance? De le recomposer chimiquement il peut encore
moins tre question pour le moment. Enfin une explication
physico-chimique des mouvements de l'Amibe,  plus forte
raison des dmarches d'un Infusoire, parat impossible 
beaucoup de ceux qui ont observ de prs ces organismes
rudimentaires. Jusque dans ces manifestations les plus
humbles de la vie ils aperoivent la trace d'une activit
psychologique efficace 15. Mais ce qui est instructif par-
dessus tout, c'est de voir combien l'tude approfondie
des phnomnes histologiques dcourage souvent, au lieu
de la fortifier, la tendance a tout expliquer par la
physique et la chimie. Telle est la conclusion du livre
vraiment admirable que l'histologiste E.-B. Wilson a
consacr au dveloppement de la cellule:"L'tude de la
cellule parat, en somme, avoir largi plutt que rtrci
l'norme lacune qui spare du monde inorganique les
formes, mme les plus basses, de la vie 16."
En rsum, ceux qui ne s'occupent que de l'activit
fonctionnelle de l'tre vivant sont ports  croire que
la physique et la chimie nous donneront la clef des
processus biologiques 17. 1ls ont surtout affaire, en
effet, aux phnomnes qui se rptent sans cesse dans
l'tre vivant, comme dans une cornue. Par l s'expliquent
en partie les tendances mcanistiques de la physiologie.
Au contraire, ceux dont l'attention se concentre sur la
fine structure des tissus vivants, sur leur gense et
leur volution, histologistes et embryognistes d'une
part, naturalistes de l'autre, sont en prsence de la
cornue elle-mme et non plus seulement de son contenu.
Ils trouvent que cette cornue cre sa propre forme le
long d'une srie unique d'actes constituant une vritable
histoire. Ceux-l, histologistes, embryognistes ou
naturalistes, sont loin de croire aussi volontiers que
les physiologistes au caractre physico-chimique des
actions vitales.
A vrai dire, ni l'une ni l'autre des deux thses, ni
celle qui affirme ni celle qui nie la possibilit de
jamais produire chimiquement un organisme lmentaire, ne
peut invoquer l'autorit de l'exprience. Elles sont
toutes deux invrifiables, la premire parce que la
science n'a pas encore avanc d'un pas vers la synthse
chimique d'une substance vivante, la seconde parce qu'il
n'existe aucun moyen concevable de prouver
exprimentalement l'impossibilit d'un fait. Mais nous
avons expos les raisons thoriques qui nous empchent
d'assimiler l'tre vivant, systme clos par la nature,
aux systmes que notre science isole. Ces raisons ont
moins de force, nous le reconnaissons, quand il s'agit
d'un organisme rudimentaire tel que l'Amibe, qui volue 
peine. Mais elles en acquirent davantage si l'on
considre un organisme plus complexe, qui accomplit un
cycle rgl de transformations. Plus la dure marque
l'tre vivant de son empreinte, plus videmment
l'organisme se distingue d'un mcanisme pur et simple,
sur lequel la dure glisse sans le pntrer. Et la
dmonstration prend sa plus grande force quand elle porte
sur l'volution intgrale de la vie depuis ses plus
humbles origines jusqu' ses formes actuelles les plus
hautes, en tant que cette volution constitue, par
l'unit et la continuit de la matire anime qui la
supporte, une seule indivisible histoire. Aussi ne
comprenons-nous pas que l'hypothse volutionniste passe,
en gnral, pour tre apparente  la conception
mcanistique de la vie. De cette conception mcanistique
nous ne prtendons pas, sans doute, apporter une
rfutation mathmatique et dfinitive. Mais la rfutation
que nous tirons des considrations de dure et qui est, 
notre avis, la seule rfutation possible, acquiert
d'autant plus de rigueur et devient d'autant plus
probante qu'on se place plus franchement dans l'hypothse
volutionniste. Il faut que nous insistions sur ce point.
Mais indiquons d'abord, en termes plus nets, la con
ception de la vie o nous nous acheminons.
Les explications mcanistiques, disions-nous, sont
valables pour les systmes que notre pense dtache
artificiellement du tout. Mais du tout lui-mme et des
systmes qui, dans ce tout, se constituent naturellement
 son image, on ne peut admettre a priori qu'ils soient
explicables mcaniquement, car alors le temps serait
inutile, et mme irrel. L'essence des explications
mcaniques est en effet de considrer l'avenir et le
pass comme calculables en fonction du prsent, et de
prtendre ainsi que tout est donn. Dans cette hypothse,
pass, prsent et avenir seraient visibles d'un seul coup
pour une intelligence surhumaine, capable d'effectuer le
calcul. Aussi les savants qui ont cru  l'universalit et
 la parfaite objectivit des explications mcaniques ont-
ils fait, consciemment ou inconsciemment, une hypothse
de ce genre. Laplace la formulait dj avec la plus
grande prcision:"Une intelligence qui, pour un instant
donn, connatrait toutes les forces dont la nature est
anime et la situation respective des tres qui la
composent, si d'ailleurs elle tait assez vaste pour
soumettre ces donnes  l'Analyse, embrasserait dans la
mme formule les mouvements des plus grands corps de
l'univers et ceux du plus lger atome: rien ne serait
incertain pour elle, et l'avenir, comme le pass, serait
prsent  ses yeux 18."Et Du Bois-Reymond:" On peut
imaginer la connaissance de la nature arrive  un point
o le processus universel du monde serait reprsent par
une formule mathmatique unique, par un seul immense
systme d'quations diffrentielles simultanes, d'o se
tireraient, pour chaque moment, la position, la direction
et la vitesse de chaque atome du monde 19."Huxley, de son
ct, a exprim, sous une forme plus concrte, la mme
ide:"Si la proposition fondamentale de l'volution est
vraie, a savoir que le monde entier, anim et inanim,
est le rsultat de l'interaction mutuelle, selon des lois
dfinies, des forces possdes par les molcules dont la
nbulosit primitive de l'univers tait compose, alors
il n'est pas moins certain que le monde actuel reposait
potentiellement dans la vapeur cosmique, et qu'une
intelligence suffisante aurait pu, connaissant les
proprits des molcules de cette vapeur, prdire par
exemple l'tat de la faune de la Grande-Bretagne en 1868,
avec autant de certitude que lorsqu'on dit ce qui
arrivera  la vapeur de la respiration pendant une froide
journe d'hiver."- Dans une pareille doctrine, on parle
encore du temps, on prononce le mot, mais on ne pense
gure  la chose. Car le temps y est dpourvu d'efficace,
et, du moment qu'il ne fait rien, il n'est rien. Le
mcanisme radical implique une mtaphysique o la
totalit du rel est pose en bloc, dans l'ternit, et
o la dure apparente des choses exprime simplement
l'infirmit d'un esprit qui ne peut pas connatre tout 
la fois. Mais la dure est bien autre chose que cela pour
notre conscience, c'est--dire pour ce qu'il y a de plus
indiscutable dans notre exprience. Nous percevons la
dure comme un courant qu'on ne saurait remonter. Elle
est le fond de notre tre et, nous le sentons bien, la
substance mme des choses avec lesquelles nous sommes en
communication. En vain on fait briller  nos yeux la
perspective d'une mathmatique universelle; nous ne
pouvons sacrifier l'exprience aux exigences d'un
systme. C'est pourquoi nous repoussons le mcanisme
radical.
Mais le finalisme radical nous parat tout aussi
inacceptable, et pour la mme raison. La doctrine de la
finalit, sous sa forme extrme, telle que nous la
trouvons chez Leibniz par exemple, implique que les
choses et les tres ne font que raliser un programme une
fois trac. Mais, s'il n'y a rien d'imprvu, point
d'invention ni de cration dans l'univers, le temps
devient encore inutile. Comme dans l'hypothse
mcanistique, on suppose encore ici que tout est donn.
Le finalisme ainsi entendu n'est qu'un mcanisme 
rebours. Il s'inspire du mme postulat, avec cette seule
diffrence que, dans la course de nos intelligences
finies le long de la succession toute apparente des
choses, il met en avant de nous la lumire avec laquelle
il prtend nous guider, au lieu de la placer derrire. Il
substitue l'attraction de l'avenir  l'impulsion du
pass. Mais la succession n'en reste pas moins une pure
apparence, comme d'ailleurs la course elle-mme. Dans la
doctrine de Leibniz, le temps se rduit  une perception
confuse, relative au point de vue humain, et qui
s'vanouirait, semblable  un brouillard qui tombe, pour
un esprit place au centre des choses.
Toutefois le finalisme n'est pas, comme le mcanisme,
une doctrine aux lignes arrtes. Il comporte autant
d'in. flchissements qu'on voudra lui en imprimer. La
philosophie mcanistique est  prendre ou  laisser: il
faudrait la laisser, si le plus petit grain de poussire,
en dviant de la trajectoire prvue par la mcanique,
manifestait la plus lgre trace de spontanit. Au
contraire, la doctrine des causes finales ne sera jamais
rfute dfinitivement. Si l'on en carte une forme, elle
en prendra une autre. Son principe, qui est d'essence
psychologique, est trs souple. Il est si extensible, et
par l mme si large, qu'on en accepte quelque chose ds
qu'on repousse le mcanisme pur. La thse que nous
exposerons dans ce livre participera donc ncessairement
du finalisme dans une certaine mesure, C'est pourquoi il
importe d'indiquer avec prcision ce que nous allons en
prendre, et ce que nous entendons en laisser.
Disons tout de suite qu'on nous parait faire fausse
route quand on attnue le finalisme leibnizien en le
fractionnant  l'infini. Telle est pourtant la direction
que la doctrine de la finalit a prise. On sent bien que,
si l'uni. vers dans son ensemble est la ralisation d'un
plan, cela ne saurait se montrer empiriquement. On sent
bien aussi que, mme si l'on s'en tient au monde
organis, il n'est gure plus facile de prouver que tout
y soit harmonie. Les faits, interrogs, diraient aussi
bien le contraire. La nature met les tres vivants aux
prises les uns avec les autres. Elle nous prsente
partout le dsordre  ct de l'ordre, la rgression 
ct du progrs. Mais ce qui n'est affirmable ni de
l'ensemble de la matire, ni de l'ensemble de la vie, ne
serait-il pas vrai de chaque organisme pris  part? N'y
remarque-t-on pas une admirable division du travail, une
merveilleuse solidarit entre les parties, l'ordre
parfait dans la complication infinie? En ce sens, chaque
tre vivant ne ralise-t-il pas un plan immanent  sa
substance? Cette thse consiste, au fond,  briser en
morceaux l'antique conception de la finalit. On
n'accepte pas, on tourne mme volontiers en ridicule
l'ide d'une finalit externe, en vertu de laquelle les
tres vivants seraient coordonns les uns aux autres: il
est absurde, dit-on, de supposer que l'herbe ait t
faite pour la vache, l'agneau pour le loup. Mais il y a
une finalit interne: chaque tre est fait pour lui-
mme, toutes ses parties se concertent pour le plus grand
bien de l'ensemble et s'organisent avec intelligence en
vue de cette fin. Telle est la conception de la finalit
qui a t pendant longtemps classique. Le finalisme s'est
rtrci au point de ne jamais embrasser plus d'un tre
vivant  la fois. En se faisant plus petit, il pensait
sans doute offrir moins de surface aux coups.
La vrit est qu'il s'y exposait bien davantage. Si
radicale que notre thse elle-mme puisse paratre, la
finalit est externe ou elle n'est rien du tout.
Considrons en effet l'organisme le plus complexe et le
plus harmonieux. Tous les lments, nous dit-on,
conspirent pour le plus grand bien de l'ensemble. Soit,
mais n'oublions pas que chacun des lments peut tre lui-
mme, dans certains cas, un organisme, et qu'en
subordonnant l'existence de ce petit organisme  la vie
du grand, nous acceptons le principe d'une finalit
externe. La conception d'une finalit toujours interne se
dtruit ainsi elle-mme. Un organisme est compos de
tissus dont chacun vit pour son compte. Les cellules dont
les tissus sont faits ont aussi une certaine
indpendance. A la rigueur, si la subordination de tous
les lments de l'individu  l'individu lui-mme tait
complte, on pourrait refuser de voir en eux des
organismes, rserver ce nom  l'individu, et ne parler
que de finalit interne. Mais chacun sait que ces
lments peuvent possder une vritable autonomie. Sans
parler des phagocytes, qui poussent l'indpendance
jusqu' attaquer l'organisme qui les nourrit, sans parler
des cellules germinales, qui ont leur vie propre  ct
des cellules somatiques, il suffit de mentionner les
faits de rgnration: ici un lment ou un groupe
d'lments manifeste soudain que si, en temps normal, il
s'assujettissait  n'occuper qu'une petite place et 
n'accomplir qu'une fonction spciale, il pouvait faire
beaucoup plus, il pouvait mme, dans certain cas, se
considrer comme l'quivalent du tout.
L est la pierre d'achoppement des thories vitalistes.
Nous ne leur reprocherons pas, comme on le fait
d'ordinaire, de rpondre  la question par la question
mme. Sans doute le"principe vital" n'explique pas
grand-chose: du moins a-t-il l'avantage d'tre une
espce d'criteau pos sur notre ignorance et qui pourra
nous la rappeler  l'occasion 20, tandis que le mcanisme
nous invite  l'oublier. Mais la vrit est que la
position du vitalisme est rendue trs difficile par le
fait qu'il n'y a ni finalit purement interne ni
individualit absolument tranche dans la nature. Les
lments organiss qui entrent dans la composition de
l'individu ont eux-mmes une certaine individualit et
revendiqueront chacun leur principe vital, si l'individu
doit avoir le sien. Mais, d'autre part, l'individu lui-
mme n'est pas assez indpendant, pas assez isol du
reste, pour que nous puissions lui accorder un"principe
vital"propre. Un organisme tel que celui d'un Vertbr
suprieur est le plus individu de tous les organismes:
pourtant, si l'on remarque qu'il n'est que le
dveloppement d'un ovule qui faisait partie du corps de
sa mre et d'un spermatozode qui appartenait au corps de
son pre, que l'oeuf (c'est--dire l'ovule fcond) est
un vritable trait d'union entre les deux progniteurs
puisqu'il est commun  leurs deux substances, on
s'aperoit que tout organisme individuel, ft-ce celui
d'un homme, est un simple bourgeon qui a pouss sur le
corps combin de ses deux parents. O commence alors, o
finit le principe vital de l'individu? De proche en
proche, on reculera jusqu' ses plus lointains anctres;
on le trouvera solidaire de chacun d'eux, solidaire de
cette petite masse de gele protoplasmique qui est sans
doute  la racine de l'arbre gnalogique de la vie.
Faisant corps, dans une certaine mesure, avec cet anctre
primitif, il est galement solidaire de tout ce qui s'en
est dtach par voie de descendance divergente: en ce
sens, on peut dire qu'il reste uni  la totalit des
vivants par d'invisibles liens. C'est donc en vain qu'on
prtend rtrcir la finalit  l'individualit de l'tre
vivant. S'il y a de la finalit dans le monde de la vie,
elle embrasse la vie entire dans une seule indivisible
treinte. Cette vie commune  tous les vivants prsente,
sans aucun doute, bien des incohrences et bien des
lacunes, et d'autre part elle n'est pas si
mathmatiquement une qu'elle ne puisse laisser chaque
vivant s'individualiser dans une certaine mesure. Elle
n'en forme pas moins un seul tout; et il faut opter
entre la ngation pure et simple de la finalit et
l'hypothse qui coordonne, non seulement les parties d'un
organisme  l'organisme lui-mme, mais encore chaque tre
vivant  l'ensemble des autres.
Ce n'est pas en pulvrisant la finalit qu'on la fera
passer plus facilement. Ou l'hypothse d'une finalit
immanente  la vie doit tre rejete en bloc, ou c'est
dans un tout autre sens, croyons-nous, qu'il faut la
modifier.
L'erreur du finalisme radical, comme d'ailleurs celle
du mcanisme radical, est d'tendre trop loin
l'application de certains concepts naturels  notre
intelligence. Originellement, nous ne pensons que pour
agir. C'est dans le moule de l'action que notre
intelligence a t coule. La spculation est un luxe,
tandis que l'action est une ncessit. Or, pour agir,
nous commenons par nous pro. poser un but; nous faisons
un plan, puis nous passons au dtail du mcanisme qui le
ralisera. Cette dernire opration n'est possible que si
nous savons sur quoi nous pouvons compter. Il faut que
nous ayons extrait, de la nature, des similitudes qui
nous permettent d'anticiper sur l'avenir. Il faut donc
que nous ayons fait application, consciemment ou
inconsciemment, de la loi de causalit. D'ailleurs, mieux
se dessine dans notre esprit l'ide de la causalit
efficiente, plus la causalit efficiente prend la forme
d'une causalit mcanique. Cette dernire relation,  son
tour, est d'autant plus mathmatique qu'elle exprime une
plus rigoureuse ncessit. C'est pourquoi nous n'avons
qu' suivre la pente de notre esprit pour devenir
mathmaticiens. Mais, d'autre part, cette mathmatique
naturelle n'est que le soutien inconscient de notre
habitude consciente d'enchaner les mmes causes aux
mmes effets; et cette habitude elle-mme a pour objet
ordinaire de guider des actions inspires par des
intentions ou, ce qui revient au mme, de diriger des
mouvements combins en vue de l'excution d'un modle:
nous naissons artisans comme nous naissons gomtres, et
mme nous ne sommes gomtres que parce que nous sommes
artisans. Ainsi l'intelligence humaine, en tant que
faonne aux exigences de l'action humaine, est une
intelligence qui procde  la fois par intention et par
calcul, par la coordination de moyens  une fin et par la
reprsentation de mcanismes  formes de plus en plus
gomtriques. Qu'on se figure la nature comme une immense
machine rgie par des lois mathmatiques ou qu'on y voie
la ralisation d'un plan, on ne fait, dans les deux cas,
que suivre jusqu'au bout deux tendances de l'esprit qui
sont complmentaires l'une de l'autre et qui ont leur
origine dans les mmes ncessits vitales.
C'est pourquoi le finalisme radical est tout prs du
mcanisme radical sur la plupart des points. L'une et
l'autre doctrines rpugnent  voir dans le cours des
choses, ou mme simplement dans le dveloppement de la
vie, une imprvisible cration de forme. Le mcanisme
n'envisage de la ralit que l'aspect similitude ou
rptition. Il est donc domin par cette loi qu'il n'y a
dans la nature que du mme reproduisant du mme. Mieux se
dgage la gomtrie qu'il contient, moins il peut
admettre que quelque chose se cre, ne ft-ce que de la
forme. En tant que nous sommes gomtres, nous repoussons
donc l'imprvisible. Nous pourrions l'accepter,
assurment, en tant que nous sommes artistes, car l'art
vit de cration et implique une croyance latente  la
spontanit de la nature. Mais l'art dsintress est un
luxe, comme la pure spculation. Bien avant d'tre
artistes, nous sommes artisans. Et toute fabrication, si
rudimentaire soit-elle, vit sur des similitudes et des
rptitions, comme la gomtrie naturelle qui lui sert de
point d'appui. Elle travaille sur des modles qu'elle se
propose de reproduire. Et quand elle invente, elle
procde ou s'imagine procder par un arrangement nouveau
d'lments connus. Son principe est qu'"il faut le mme
pour obtenir le mme". Bref, l'application rigoureuse du
principe de finalit, comme celle du principe de
causalit mcanique, conduit  la conclusion que " tout
est donn". Les deux principes disent la mme chose dans
leurs deux langues, parce qu'ils rpondent au mme
besoin.
C'est pourquoi ils s'accordent encore  faire table
rase du temps. La dure relle est celle qui mord sur les
choses et qui y laisse l'empreinte de sa dent. Si tout
est dans le temps, tout change intrieurement, et la mme
ralit concrte ne se rpte jamais. La rptition n'est
donc possible que dans l'abstrait: ce qui se rpte,
c'est tel ou tel aspect que nos sens et surtout notre
intelligence ont dtach de la ralit, prcisment parce
que notre action, sur laquelle tout l'effort de notre
intelligence est tendu, ne se peut mouvoir que parmi des
rptitions. Ainsi, concentre sur ce qui se rpte,
uniquement proccupe de souder le mme au mme,
l'intelligence se dtourne de la vision du temps. Elle
rpugne au fluent et solidifie tout ce qu'elle touche.
Nous ne pensons pas le temps rel. Mais nous le vivons,
parce que la vie dborde l'intelligence. Le sentiment que
nous avons de notre volution et de l'volution de toutes
choses dans la pure dure est l, dessinant autour de la
reprsentation intellectuelle proprement dite une frange
indcise qui va se perdre dans la nuit. Mcanisme et
finalisme s'accordent  ne tenir compte que du noyau
lumineux qui brille au centre. Ils oublient que ce noyau
s'est form aux dpens du reste par voie de condensation,
et qu'il faudrait se servir de tout, du fluide autant et
plus que du condens, pour ressaisir le mouvement
intrieur de la vie.
A vrai dire, si la frange existe, mme indistincte et
floue, elle doit avoir plus d'importance encore pour le
philosophe que le noyau lumineux qu'elle entoure. Car
c'est sa prsence qui nous permet d'affirmer que le noyau
est un noyau, que l'intelligence toute pure est un
rtrcissement, par condensation, d'une puissance plus
vaste. Et, justement parce que cette vague intuition ne
nous est d'aucun secours pour diriger notre action sur
les choses, action tout entire localise  la surface du
rel, on peut prsumer qu'elle ne s'exerce plus
simplement en surface, mais en profondeur.
Ds que nous sortons des cadres o le mcanisme et le
finalisme radical enferment notre pense, la ralit nous
apparat comme un jaillissement ininterrompu de
nouveauts, dont chacune n'a pas plutt surgi pour faire
le prsent qu'elle a dj recul dans le pass:  cet
instant prcis elle tombe sous le regard de
l'intelligence, dont les yeux sont ternellement tourns
en arrire. Tel est dj le cas de notre vie intrieure.
A chacun de nos actes on trouvera sans peine des
antcdents dont il serait, en quelque sorte, la
rsultante mcanique. Et l'on dira aussi bien que chaque
action est l'accomplissement d'une intention. En ce sens
le mcanisme est partout, et la finalit partout, dans
l'volution de notre conduite. Mais, pour peu que
l'action intresse l'ensemble de notre personne et soit
vritablement ntre, elle n'aurait pu tre prvue, encore
que ses antcdents l'expliquent une fois accomplie. Et,
tout en ralisant une intention, elle diffre, elle
ralit prsente et neuve, de l'intention, qui ne pouvait
tre qu'un projet de recommencement ou de rarrangement
du pass. Mcanisme et finalisme ne sont donc ici que des
vues extrieures prises sur notre conduite. Ils en
extraient l'intellectualit. Mais notre conduite glisse
entre les deux et s'tend beaucoup plus loin. Cela ne
veut pas dire, encore une fois, que l'action libre soit
l'action capricieuse, draisonnable. Se conduire par
caprice consiste  osciller mcaniquement entre deux ou
plusieurs partis tout faits et  se fixer pourtant enfin
sur l'un d'eux: ce n'est pas avoir mri une situation
intrieure, ce n'est pas avoir volu; c'est, si
paradoxale que cette assertion puisse paratre, avoir
pli la volont  imiter le mcanisme de l'intelligence.
Au contraire, une conduite vraiment ntre est celle d'une
volont qui ne cherche pas  contrefaire l'intelligence
et qui, restant elle-mme c'est--dire voluant, aboutit
par voie de maturation graduelle  des actes que
l'intelligence pourra rsoudre indfiniment en lments
intelligibles sans y arriver jamais compltement: l'acte
libre est incommensurable avec l'ide, et sa
" rationalit " doit se dfinir par cette
incommensurabilit mme, qui permet d'y trouver autant
d'intelligibilit qu'on voudra. Tel est le caractre de
notre, volution intrieure. Et tel est aussi, sans
doute, celui de l'volution de la vie.
Notre raison, incurablement prsomptueuse, s'imagine
possder par droit de naissance ou par droit de conqute,
inns ou appris, tous les lments essentiels de la
connaissance de la vrit. L mme o elle avoue ne pas
connatre l'objet qu'on lui prsente, elle croit que son
ignorance porte seulement sur la question de savoir
quelle est celle de ses catgories anciennes qui convient
 l'objet nouveau. Dans quel tiroir prt  s'ouvrir le
ferons-nous entrer? De quel vtement dj coup allons-
nous l'habiller? Est-il ceci, ou cela, ou autre chose?
et "ceci"et"cela"et"autre chose"sont toujours
pour nous du dj conu, du dj connu. L'ide que nous
pourrions avoir  crer de toutes pices, pour un objet
nouveau, un nouveau concept, peut-tre une nouvelle
mthode de penser, nous rpugne profondment. L'histoire
de la philosophie est l cependant, qui nous montre
l'ternel conflit des systmes, l'impossibilit de faire
entrer dfinitivement le rel dans ces vtements de
confection que sont nos concepts tout faits, la ncessit
de travailler sur mesure. Plutt que d'en venir  cette
extrmit, notre raison aime mieux annoncer une fois pour
toutes, avec une orgueilleuse modestie, qu'elle ne
connatra que du relatif et que l'absolu n'est pas de son
ressort: cette dclaration prliminaire lui permet
d'appliquer sans scrupule sa mthode habituelle de penser
et, sous prtexte qu'elle ne touche pas  l'absolu, de
trancher absolument sur toutes choses. Platon fut le
premier  riger en thorie que connatre le rel
consiste  lui trouver son Ide, c'est. -dire  le faire
entrer dans un cadre prexistant qui serait dj  notre
disposition, - comme si nous possdions implicitement la
science universelle. Mais cette croyance est naturelle a
l'intelligence humaine, toujours proccupe de savoir
sous quelle ancienne rubrique elle cataloguera n'importe
quel objet nouveau, et l'on pourrait dire, en un certain
sens, que nous naissons tout platoniciens.
Nulle part l'impuissance de cette mthode ne s'tale
aussi manifestement que dans les thories de la vie. Si,
en voluant dans la direction des Vertbrs en gnral,
de l'homme et de l'intelligence en particulier, la Vie a
d abandonner en route bien des lments incompatibles
avec ce mode particulier d'organisation et les confier,
comme nous le montrerons, a d'autres lignes de
dveloppement, c'est la totalit de ces lments que nous
devrons rechercher et fondre avec l'intelligence
proprement dite, pour ressaisir la vraie nature de
l'activit vitale. Nous y serons sans doute aids,
d'ailleurs, par la frange de reprsentation confuse qui
entoure notre reprsentation distincte, je veux dire
intellectuelle: que peut tre cette frange inutile, en
effet, sinon la partie du principe voluant qui ne s'est
pas rtrcie  la forme spciale de notre organisation et
qui a pass en contrebande? C'est donc l que nous
devrons aller chercher des indications pour dilater la
forme intellectuelle de -notre pense; c'est l que nous
puiserons l'lan ncessaire pour nous hausser au-dessus
de nous-mmes. Se reprsenter l'ensemble de la vie ne
peut pas consister  combiner entre elles des ides
simples dposes en nous par la vie elle-mme au cours de
son volution: comment la partie quivaudrait-elle au
tout, le contenu au contenant, un rsidu de l'opration
vitale  l'opration elle-mme? Telle est pourtant notre
illusion quand nous dfinissons l'volution de la vie par
" le passage de l'homogne  l'htrogne"ou par tout
autre concept obtenu en composant entre eux des fragments
d'intelligence. Nous nous plaons en un des points
d'aboutissement de l'volution, le principal sans doute,
mais non pas le seul; en et point mme nous ne prenons
pas tout ce qui s'y trouve, car nous ne retenons de
l'intelligence qu'un ou deux des concepts o elle
s'exprime: et c'est cette partie d'une partie que nous
dclarons reprsentative du tout, de quelque chose mme
qui dborde le tout consolid, je veux dire du mouvement
volutif dont ce"tout"n'est que la phase actuelle!
La vrit est que ce ne serait pas trop, ce ne serait pas
assez ici de prendre l'intelligence entire. Il faudrait
encore rapprocher d'elle ce que nous trouvons en chaque
autre point terminus de l'volution. Et il faudrait
considrer ces lments divers et divergents comme autant
d'extraits qui sont ou du moins qui furent, sous leur
forme la plus humble, complmentaires les uns des autres.
Alors seulement nous pressentirions la nature relle du
mouvement volutif; - encore ne ferions-nous que la
pressentir, car nous n'aurions toujours affaire qu'
l'volu, qui est un rsultat, et non pas  l'volution
mme, c'est--dire  l'acte par lequel le rsultat
s'obtient.
Telle est la philosophie de la vie o nous nous
acheminons. Elle prtend dpasser  la fois le mcanisme
et le finalisme; mais, comme nous l'annoncions d'abord,
elle se rapproche de la seconde doctrine plus que de la
premire. Il ne sera pas inutile d'insister sur ce point,
et de montrer en termes plus prcis par o elle ressemble
au finalisme, et par o elle en diffre.
Comme le finalisme radical, quoique sous une forme plus
vague, elle nous reprsentera le monde organis comme un
ensemble harmonieux. Mais cette harmonie est loin d'tre
aussi parfaite qu'on l'a dit. Elle admet bien des
discordances, parce que chaque espce, chaque individu
mme ne retient de l'impulsion globale de la vie qu'un
certain lan, et tend  utiliser cette nergie dans son
intrt propre; en cela consiste l'adaptation. L'espce
et l'individu ne pensent ainsi qu' eux, - d'o un
conflit possible avec les autres formes de la vie.
L'harmonie n'existe donc pas en fait; elle existe plutt
en droit. je veux dire que l'lan originel est un lan
commun et que, plus on remonte haut, plus les tendances
diverses apparaissent comme complmentaires les unes des
autres. Tel, le vent qui s'engouffre dans un carrefour se
divise en courants d'air divergents, qui ne sont tous
qu'un seul et mme souffle. L'harmonie, ou plutt la
" complmentarit", ne se rvle qu'en gros, dans les
tendances plutt que dans les tats. Surtout (et c'est le
point sur lequel le finalisme s'est le plus gravement
tromp), l'harmonie se trouverait plutt en arrire qu'en
avant. Elle tient  une identit d'impulsion et non pas 
une aspiration commune. C'est en vain qu'on voudrait
assigner  la vie un but, au sens humain du mot. Parier
d'un but est penser  un modle prexistant qui n'a plus
qu' se raliser. C'est donc sup. poser, au fond, que
tout est donn, que l'avenir pourrait se lire dans le
prsent. C'est croire que la vie, dans son mouvement et
dans son intgralit, procde comme notre intelligence,
qui n'est qu'une vue immobile et fragmentaire prise sur
elle, et qui se place toujours naturellement en dehors du
temps. La vie, elle, progresse et dure. Sans doute on
pourra toujours, en jetant un coup d'oeil sur le chemin
une fois parcouru, en marquer la direction, la noter en
termes psychologiques et parler comme s'il y avait eu
poursuite d'un but. C'est ainsi que nous parlerons nous-
mmes. Mais, du chemin qui allait tre parcouru, l'esprit
humain n'a rien  dire, car le chemin a t cr au fur
et  mesure de l'acte qui le parcourait, n'tant que la
direction de cet acte lui-mme. L'volution doit donc
comporter  tout moment une interprtation psychologique
qui en est, de notre point de vue, la meilleure
explication, mais cette explication n'a de valeur et mme
de signification que dans le sens rtroactif. Jamais
l'interprtation finaliste, telle que nous la
proposerons, ne devra tre prise pour une anticipation
sur l'avenir. C'est une certaine vision du pass  la
lumire du prsent. Bref, la conception classique de la
finalit postule  la fois trop et trop peu. Elle est
trop large et trop troite. En expliquant la vie par
l'intelligence, elle rtrcit  l'excs la signification
de la vie; l'intelligence, telle du moins que nous la
trouvons en nous, a t faonne par l'volution au cours
du trajet; elle est dcoupe dans quelque chose de plus
vaste, ou plutt elle n'est que la projection
ncessairement plane d'une ralit qui a relief et
profondeur. C'est cette ralit plus comprhensive que le
finalisme vrai devrait reconstituer, ou plutt embrasser,
si possible, dans une vision simple. Mais, d'autre part,
justement parce qu'elle dborde l'intelligence, facult
de lier le mme au mme, d'apercevoir et aussi de pro
duire des rptitions, cette ralit est sans doute
cratrice, c'est--dire productrice d'effets o elle se
dilate et se dpasse elle-mme: ces effets n'taient
donc pas donns en elle par avance, et par consquent
elle ne pouvait pas les prendre pour fins, encore qu'une
fois produits ils comportent une interprtation
rationnelle, comme celle de l'objet fabriqu qui a
ralis un modle. Bref, la thorie des causes finales ne
va pas assez loin quand elle se borne  mettre de
l'intelligence dans la nature, et elle va trop loin quand
elle suppose une prexistence de l'avenir dans le prsent
sous forme d'ide. La seconde thse, qui pche par excs,
est d'ailleurs la consquence de la premire, qui pche
par dfaut. Il faut substituer  l'intelligence
proprement dite la ralit plus comprhensive dont
l'intelligence n'est que le rtrcissement. L'avenir
apparat alors comme dilatant le prsent. Il n'tait donc
pas contenu dans le prsent sous forme de fin
reprsente. Et nanmoins, une fois ralis, il
expliquera le prsent autant que le prsent l'expliquait,
et mme davantage; il devra tre envisage comme une fin
autant et plus que comme un rsultat. Notre intelligence
a le droit de le considrer abstraitement de son point de
vue habituel, tant elle-mme une abstraction opre sur
la cause d'o il mane.
Il est vrai que la cause parat alors insaisissable.
Dj la thorie finaliste de la vie chappe  toute
vrification prcise. Que sera-ce, va-t-on dire, si nous
allons plus loin qu'elle dans une de ses directions?
Nous voici revenus, en effet, aprs une digression
ncessaire,  la question que nous tenons pour
essentielle: peut-on prouver par les faits
l'insuffisance du mcanisme? Nous annoncions que, si
cette dmonstration est possible, c'est  condition qu'on
se place franchement dans l'hypothse volutionniste. Le
moment est venu d'tablir que, si le mcanisme ne suffit
pas  rendre compte de l'volution, le moyen de prouver
cette insuffisance n'est pas de s'arrter  la conception
classique de la finalit, encore moins de la rtrcir ou
de l'attnuer, mais au contraire d'aller plus loin
qu'elle.

Recherche d'un criterium. Examen des diverses thories
transformistes sur un exemple particulier. Darwin et la
variation insensible. De Vries et la variation brusque.
Eimer et l'orthogense. Les no-Lamarckiens et l'hrdit
de l'acquis

Indiquons tout de suite le principe de notre
dmonstration. Nous disions que la vie, depuis ses
origines, est la continuation d'un seul et mme lan qui
s'est partag entre des lignes d'volution divergentes.
Quelque chose a grandi, quelque chose s'est dvelopp par
une srie d'additions qui ont t autant de crations.
C'est ce dveloppement mme qui a amen  se dissocier
des tendances qui ne pouvaient crotre au del d'un
certain point sans devenir incompatibles entre elles. A
la rigueur, rien n'empcherait d'imaginer un individu
unique en lequel, par suite de transformations rparties
sur des milliers de sicles. se serait effectue
l'volution de la vie. Ou encore,  dfaut d'un individu
unique, on pourrait supposer une pluralit d'individus se
succdant en une srie unilinaire. Dans les deux cas
l'volution n'aurait eu, si l'on peut s'exprimer ainsi,
qu'une seule dimension. Mais l'volution s'est faite en
ralit par l'intermdiaire de millions d'individus sur
des lignes divergentes, dont chacune aboutissait elle-
mme  un carrefour d'o rayonnaient de nouvelles voies,
et ainsi de suite indfiniment. Si notre hypothse est
fonde, si les causes essentielles qui travaillent le
long de ces divers chemins sont de nature psychologique,
elles doivent conserver quelque chose de commun en dpit
de la divergence de leurs effets, comme des camarades
spars depuis longtemps gardent les mmes souvenirs
d'enfance. Des bifurcations ont eu beau se produire, des
voies latrales s'ouvrir o les lments dissocis se
droulaient d'une manire indpendante; ce n'en est pas
moins par l'lan primitif du tout que se continue le
mouvement des parties. Quelque chose du tout doit donc
subsister dans les parties. Et cet lment commun pourra
se rendre sensible aux yeux d'une certaine manire, peut-
tre par la prsence d'organes identiques dans des
organismes trs diffrents. Supposons, un instant, que le
mcanisme soit la vrit: l'volution se sera faite par
une srie d'accidents s'ajoutant les uns aux autres,
chaque accident nouveau se conservant par slection s'il
est avantageux  cette somme d'accidents avantageux
antrieurs que reprsente la forme actuelle de l'tre
vivant. Quelle chance y aura-t-il pour que, par deux
sries toutes diffrentes d'accidents qui s'additionnent,
deux volutions toutes diffrentes aboutissent  des
rsultats similaires? Plus deux lignes d'volution
divergeront, moins il y aura de probabilits pour que des
influences accidentelles extrieures ou des variations
accidentelles internes aient dtermin sur elles la
construction d'appareils identiques, surtout s'il n'y
avait pas trace de ces appareils au moment o la
bifurcation s'est produite. Cette similitude serait
naturelle, au contraire,quelque chose de l'impulsion
reue  la source. Le pur mcanisme serait donc
rfutable, et la finalit, au sens spcial o nous
l'entendons dmontrable par un certain ct, si l'on
pouvait tablir que la vie fabrique certains appareils
identiques, par des moyens dissemblables, sur des lignes
d'volution divergentes. La force de la preuve serait
d'ailleurs proportionnelle au degr d'cartement des
lignes d'volution choisies, et au degr de complexit
des structures similaires qu'on trouverait sur elles.
On allguera que la similitude de structure est due 
l'identit des conditions gnrales o la vie a volu.
Ces conditions extrieures durables auraient imprim la
mme direction aux forces constructrices de tel ou tel
appareil, malgr la diversit des influences extrieures
passagres et des variations accidentelles internes. -
Nous n'ignorons pas, en effet, le rle que joue le
concept d'adaptation dans la science contemporaine.
Certes, les biologistes n'en font pas tous le mme usage.
Pour quelques-uns, les conditions extrieures sont
capables de causer directement la variation des
organismes dans un sens dfini, par les modifications
physico-chimiques qu'elles dterminent dans la substance
vivante: telle est l'hypothse d'Eimer, par exemple.
Pour d'autres, plus fidles  l'esprit du darwinisme,
l'influence des conditions ne s'exerce que d'une manire
indirecte, en favorisant, dans la concurrence vitale,
ceux des reprsentants d'une espce que le hasard de la
naissance a mieux adapts au milieu. En d'autres termes,
les uns attribuent aux conditions extrieures une
influence positive et les autres une action ngative:
dans la premire hypothse, cette cause susciterait des
variations, dans la seconde, elle ne ferait qu'en
liminer. Mais, dans les deux cas, elle est cense
dterminer un ajustement prcis de l'organisme  ses
conditions d'existence. Par cette adaptation commune on
tentera sans doute d'expliquer mcaniquement les
similitudes de structure d'o nous croyons qu'on pourrait
tirer l'argument le plus redoutable contre le mcanisme.
C'est pourquoi nous devons indiquer tout de suite en
gros, avant de passer au dtail, pourquoi les
explications qu'on tirerait ici de l'"adaptation" nous
paraissent insuffisantes.
Remarquons d'abord que, des deux hypothses que nous
venons de formuler, la seconde est la seule qui ne prte
pas  quivoque. L'ide darwinienne d'une adaptation
s'effectuant par l'limination automatique des inadapts
est une ide simple et claire. En revanche, et justement
parce qu'elle attribue  la cause extrieure, directrice
de l'volution, une influence toute ngative, elle a dj
bien de la peine  rendre compte du dveloppement
progressif et rectiligne d'appareils complexes comme ceux
que nous allons examiner. Que sera-ce, quand elle voudra
expliquer l'identit de structure d'organes extraordi
nairement compliqus sur des lignes d'volution
divergentes? Une variation accidentelle, si minime soit-
elle, implique l'action d'une foule de petites causes
physiques et chimiques. Une accumulation de variations
accidentelles, comme il en faut pour produire une
structure complique, exige le concours d'un nombre pour
ainsi dire infini de causes infinitsimales. Comment ces
causes, toutes accidentelles, rapparatraient-elles les
mmes, et dans le mme ordre, sur des points diffrents
de l'espace et du temps? Personne ne le soutiendra, et le
darwiniste lui-mme se bornera sans doute  dire que des
effets identiques peuvent sortir de causes diffrentes,
que plus d'un chemin conduit au mme endroit. Mais ne
soyons pas dupes d'une mtaphore. L'endroit o l'on
arrive ne dessine pas la forme du chemin qu'on a pris
pour y arriver, au lieu qu'une structure organique est
l'accumulation mme des petites diffrences que
l'volution a d traverser pour l'atteindre. Concurrence
vitale et slection naturelle ne peuvent nous tre
d'aucun secours pour rsoudre cette partie du problme,
car nous ne nous occupons pas ici de ce qui a disparu,
nous regardons simplement ce qui s'est conserv. Or, nous
voyons que, sur des lignes d'volution indpendantes, des
structures identiques se sont dessines par une
accumulation graduelle d'effets qui se sont ajouts les
uns aux autres. Comment supposer que des causes
accidentelles, se prsentant dans un ordre accidentel,
aient abouti plusieurs fois au mme rsultat, les causes
tant infiniment nombreuses et l'effet infiniment
compliqu?
Le principe du mcanisme est que"les mmes causes
produisent les mmes effets". Ce principe n'implique pas
toujours, il est vrai, que les mmes effets aient les
mmes causes; il entrane pourtant cette consquence
dans le cas particulier o les causes demeurent visibles
dans l'effet qu'elles produisent et en sont les lments
constitutifs. Que deux promeneurs partis de points
diffrents, et errant dans la campagne au gr de leur
caprice, finissent par se rencontrer, cela n'a rien que
de trs ordinaire. Mais qu'en cheminant ainsi ils
dessinent  des courbes identiques, exactement
superposables l'une  l'autre, c'est tout  fait
invraisemblable. L'invraisemblance sera d'ailleurs
d'autant plus grande que les chemins parcourus de part et
d'autre prsenteront des dtours plus compliqus. Et elle
deviendra impossibilit, si les zigzags des deux
promeneurs sont d'une complexit infinie. Or, qu'est-ce
que cette complication de zigzags  ct de celle d'un
organe o sont dis. poss dans un certain ordre des
milliers de cellules diffrentes, dont chacune est une
espce d'organisme?
Passons donc  la seconde hypothse, et voyons comment
elle rsoudrait le problme. L'adaptation ne consistera
plus simplement en l'limination des inadapts. Elle sera
due  l'influence positive des conditions extrieures qui
auront model l'organisme sur leur forme propre. C'est
bien par la similitude de la cause que s'expliquera cette
fois la similitude des effets. Nous serons, en apparence,
dans le pur mcanisme. Mais regardons de plus prs. Nous
allons voir que l'explication est toute verbale, que nous
sommes encore dupes des mots, et que l'artifice de la
solution consiste  prendre le terme"adaptation ", en
mme temps, dans deux sens tout diffrents.
Si je verse dans un mme verre, tour  tour, de l'eau
et du vin, les deux liquides y prendront la mme forme,
et la similitude de forme tiendra  l'identit
d'adaptation du contenu au contenant. Adaptation signifie
bien alors insertion mcanique. C'est que la forme 
laquelle la matire s'adapte tait dj la, toute faite,
et qu'elle a impos  la matire sa propre configuration.
Mais quand on parle de l'adaptation d'un organisme aux
conditions dans lesquelles il doit vivre, o est la forme
prexistante qui attend sa matire? Les conditions ne
sont pas un moule o la vie s'insrera et dont elle
recevra sa forme: quand on raisonne ainsi, on est dupe
d'une mtaphore. Il n'y a pas encore de forme, et c'est 
la vie qu'il appartiendra de se crer  elle-mme une
forme approprie aux conditions qui lui sont faites. Il
va falloir qu'elle tire parti de ces conditions, qu'elle
en neutralise les inconvnients et qu'elle en utilise les
avantages, enfin qu'elle rponde aux actions extrieures
par la construction d'une machine qui n'a aucune
ressemblance avec elles. S'adapter ne consistera plus ici
 rpter, mais  rpliquer, ce qui est tout diffrent.
S'il y a encore adaptation, ce sera au sens o l'on
pourrait dire de la solution d'un problme de gomtrie,
par exemple, qu'elle s'adapte aux conditions de l'nonc.
Je veux bien que l'adaptation ainsi entendue explique
pourquoi des processus volutifs diffrents aboutissent 
des formes semblables; le mme problme appelle en effet
la mme solution. Mais il faudra faire intervenir alors,
comme pour la solution d'un problme de gomtrie, une
activit intelligente ou du moins une cause qui se
comporte de la mme manire. C'est la finalit qu'on
rintroduira, et une finalit beaucoup trop charge,
cette fois, d'lments anthropomorphiques. En un mot, si
l'adaptation dont on parle est passive, simple rptition
en relief de ce que les conditions donnent en creux, elle
ne construira rien de ce qu'on veut lui faire
construire; et si on la dclare active, capable de
rpondre par une solution calcule au problme que les
conditions posent, on va plus loin que nous, trop loin
mme selon nous, dans la direction que nous indiquions
d'abord. Mais la vrit est que l'on passe subrepticement
de l'un de ces deux sens  l'autre, et qu'on se rfugie
dans le premier toutes les fois qu'on va tre pris en
flagrant dlit de finalisme dans l'emploi du second.
C'est le second qui sert vritablement  la pratique
courante de la science, mais c'est le premier qui lui
fournit le plus souvent sa philosophie. On s'exprime dans
chaque cas particulier comme si le processus d'adaptation
Btait un effort de l'organisme pour construire une
machine capable de tirer des conditions extrieures le
meilleur parti possible: puis on parle de l'adaptation
en gnral comme si elle tait l'empreinte mme des
circonstances, reue passivement par une matire
indiffrente.
Mais arrivons aux exemples. Il serait d'abord
intressant d'instituer ici une comparaison gnrale
entre les plantes et les animaux. Comment n'tre pas
frapp des progrs parallles qui se sont accomplis, de
part et d'autre, dans le sens de la sexualit? Non
seulement la fcondation mme est identique chez les
plantes suprieures  ce qu'elle est chez l'animal,
puisqu'elle consiste, ici et l, dans l'union de deux
demi-noyaux qui diffraient par leurs proprits et leur
structure avant leur rapprochement et qui deviennent,
tout de suite aprs, quivalents l'un  l'autre, mais la
prparation des lments sexuels se poursuit des deux
cts dans des conditions semblables: elle consiste
essentiellement dans la rduction du nombre des
chromosomes et le rejet d'une certaine quantit de
substance chromatique 21. Pourtant vgtaux et animaux ont
volu sur des lignes indpendantes, favoriss par des
circonstances dissemblables, contraris par des obstacles
diffrents. Voil deux grandes sries qui sont alles en
divergeant. Le long de chacune d'elles, des milliers de
milliers de causes se sont composes ensemble pour
dterminer l'volution morphologique et fonctionnelle. Et
pourtant ces causes infiniment compliques se sont
sommes, de part et d'autre, dans un mme effet. De cet
effet on osera  peine dire, d'ailleurs, que ce soit un
phnomne d'"adaptation": comment parler d'adaptation,
comment faire appel  la pression des circonstances
extrieures, alors que l'utilit mme de la gnration
sexue n'est pas apparente, qu'on a pu l'interprter dans
les sens les plus divers, et que d'excellents esprits
voient dans la sexualit de la plante, tout au moins, un
luxe dont la nature aurait pu se passer 22? Mais nous ne
voulons pas nous appesantir sur des faits aussi con
troverss. L'ambigut du terme " adaptation ", la
ncessit de dpasser tout  la fois le point de vue de
la causalit mcanique et celui de la finalit anthro
pomorphique, apparatront plus clairement sur des
exemples plus simples. De tout temps, la doctrine de la
finalit a tir parti de la structure merveilleuse des
organes des sens pour assimiler le travail de la nature 
celui d'un ouvrier intelligent. Comme, d'ailleurs, ces
organes se retrouvent, a l'tat rudimentaire, chez les
animaux infrieurs, comme la nature nous offre tous les
intermdiaires entre la tache pigmentaire des organismes
les plus simples et l'oeil infinimeux compliqu des
Vertbrs, on pourra aussi bien faire intervenir ici le
jeu tout mcanique de la slection naturelle dterminant
une perfection croissante. Enfin, s'il y a un cas o l'on
semble avoir le droit d'invoquer l'adaptation, c'est
celui-ci. Car, sur le rle et la signification de la
gnration sexue, sur la relation qui la lie aux
conditions o elle s'accomplit, on peut discuter: mais
le rapport de l'oeil  la lumire est manifeste, et quand
on parle ici d'adaptation, on doit savoir ce qu'on veut
dire. Si donc nous pouvions montrer, dans ce cas
privilgi, l'insuffisance des principes invoqus de part
et d'autre, notre dmonstration aurait atteint tout de
suite un assez haut degr de gnralit.
Considrons l'exemple sur lequel ont toujours insist
les avocats de la finalit: la structure d'un oeil tel
que l'oeil humain. Ils n'ont pas eu de peine  montrer
que, dans cet appareil si compliqu, tous les lments
sont merveilleusement coordonns les uns aux autres. Pour
que la vision s'opre, dit l'auteur d'un livre bien connu
sur les"Causes finales", il faut"que la sclrotique
devienne transparente en un point de sa surface, afin de
permettre aux rayons lumineux de la traverser...; il
faut que la corne se trouve correspondre prcisment 
l'ouverture mme de l'orbite de l'oeil...; il faut que
derrire cette ouverture transparente se trouvent des
milieux convergents...; il faut qu' l'extrmit de la
chambre noire se trouve la rtine... 23; il faut, per
pendiculairement  la rtine, une quantit innombrable de
cnes transparents qui ne laissent parvenir  la membrane
nerveuse que la lumire dirige suivant le sens de leur
axe 24, etc., etc.". - A quoi l'on a rpondu en invitant
l'avocat des causes finales  se placer dans l'hypothse
volutionniste. Tout parat merveilleux, en effet, si
l'on considre un oeil tel que le ntre, o des milliers
d'lments sont coordonns  l'unit de la fonction. Mais
il faudrait prendre la fonction  son origine, chez
l'Infusoire, alors qu'elle se rduit  la simple
impressionnabilit (presque purement chimique) d'une
tache de pigment  la lumire. Cette fonction, qui
n'tait qu'un fait accidentel au dbut, a pu, soit
directement par un mcanisme inconnu, soit indirectement,
par le seul effet des avantages qu'elle procurait 
l'tre vivant et de la prise qu'elle offrait ainsi  la
slection naturelle, amener une complication lgre de
l'organe, laquelle aura entran avec elle un
perfectionnement de la fonction. Ainsi, par une srie
indfinie d'actions et de ractions entre la fonction et
l'organe, et sans faire intervenir une cause extra-
mcanique, on expliquerait la formation progressive d'un
oeil aussi bien combin que le ntre.
La question est difficile a trancher, en effet, si on
la pose tout de suite entre la fonction et l'organe,
comme le faisait la doctrine de la finalit, comme le
fait le mcanisme lui-mme. Car organe et fonction sont
deux termes htrognes entre eux, qui se conditionnent
si bien l'un l'autre qu'il est impossible de dire a
priori si, dans l'nonc de leur rapport, il vaut mieux
commencer par le premier, comme le veut le mcanisme, ou
par le second, comme l'exigerait la thse de la finalit.
Mais la discussion prendrait une tout autre tournure,
croyons-nous, si l'on comparait d'abord entre eux deux
termes de mme nature, un organe  un organe, et non plus
un organe  sa fonction. Cette fois, on pourrait
s'acheminer peu  peu  une solution de plus en plus
plausible. Et l'on aurait d'autant plus de chances
d'aboutir qu'on se placerait plus rsolument alors dans
l'hypothse volutionniste.
Voici,  ct de l'oeil d'un Vertbr, celui d'un
Mollusque tel que le Peigne. Ce sont, dans l'un et dans
l'autre, les mmes parties essentielles, composes
d'lments analogues. L'oeil du Peigne prsente une
rtine, une corne, un cristallin  structure cellulaire
comme le ntre. On remarque chez lui jusqu' cette
inversion particulire des lments rtiniens qui ne se
rencontre pas, en gnral, dans la rtine des
Invertbrs. Or, on discute sans doute sur l'origine des
Mollusques, mais,  quelque opinion qu'on se rallie, on
accordera que Mollusques et Vertbrs se sont spars de
leur tronc commun bien avant l'apparition d'un oeil aussi
complexe que celui du Peigne. D'o vient alors l'analogie
de structure?
Interrogeons sur ce point, tour  tour, les deux
systmes  opposs d'explication  volutionniste,
l'hypothse de variations purement accidentelles, et
celle d'une variation dirige dans un sens dfini sous
l'influence des conditions extrieures.
Pour ce qui est de la premire, on sait qu'elle se
prsente aujourd'hui sous deux formes assez diffrentes.
Darwin avait parl de variations trs lgres, qui
s'additionneraient entre elles par l'effet de la
slection naturelle. Il n'ignorait pas les faits de
variation brusque; mais ces"sports", comme il les
appelait, ne donnaient, selon lui, que des monstruosits
incapables de se perptuer, et c'est par une accumulation
de variations insensibles qu'il rendait compte de la
gense des espces 25. Telle est encore l'opinion de
beaucoup de naturalistes. Elle tend pour. tant  cder la
place  l'ide oppose: c'est tout d'un coup, par
l'apparition simultane de plusieurs caractres nouveaux,
assez diffrents des anciens, que se constituerait une
espce nouvelle. Cette dernire hypothse, dj mise par
divers auteurs, notamment par Bateson dans un livre
remarquable 26, a pris une signification profonde et
acquis une trs grande force depuis les belles
expriences de Hugo de Vries. Ce botaniste, oprant sur
l'Oenothera Lamarckiana, a obtenu, au bout de quelques
gnrations, un certain nombre de nouvelles espces. La
thorie qu'il dgage de ses expriences est du plus haut
intrt. Les espces passeraient par des priodes
alternantes de stabilit et de transformation. Quand
arrive la priode de"mutabilit", elles produiraient
des formes inattendues 27. Nous ne nous hasarderons pas 
prendre parti entre cette hypothse et celle des
variations insensibles. Nous voulons simplement montrer
que, petites ou grandes, les variations invoques sont
incapables, si elles sont accidentelles, de rendre compte
d'une similitude de structure comme celle que nous
signalions.
Acceptons d'abord, en effet, la thse darwiniste des
variations insensibles. Supposons de petites diffrences
dues au hasard et qui vont toujours s'additionnant. Il ne
faut pas oublier que toutes les parties d'un organisme
sont ncessairement coordonnes les unes aux autres. Peu
m'importe que la fonction soit l'effet ou la cause de
l'organe: un point est incontestable, c'est que l'organe
ne rendra service et ne donnera prise  la slection que
s'il fonctionne. Que la fine structure de la rtine se
dveloppe et se complique, ce progrs, au lieu de
favoriser la vision, la troublera sans doute, si les
centres visuels ne se dveloppent pas en mme temps,
ainsi que diverses parties de l'organe visuel lui-mme.
Si les variations sont accidentelles, il est trop vident
qu'elles ne s'entendront pas entre elles pour se produire
dans toutes les parties de l'organe  la fois, de telle
manire qu'il continue  accomplir sa fonction. Darwin
l'a bien compris, et c'est une des raisons pour
lesquelles il suppose la variation insensible 28. La
diffrence qui surgit accidentellement sur un point de
l'appareil visuel, tant trs lgre, ne gnera pas le
fonctionnement de l'organe; et, ds lors, cette premire
variation accidentelle peut attendre, en quelque sorte,
que des variations complmentaires viennent s'y ajouter
et porter la vision  un degr de perfection suprieur.
Soit; mais si la variation insensible ne gne pas le
fonctionnement de l'oeil, elle ne le sert pas davantage,
tant que les variations complmentaires ne se sont pas
produites: ds lors, comment se conserverait-elle par
l'effet de la slection? Bon gr mal gr, on raisonnera
comme si la petite variation tait une pierre d'attente
pose par l'organisme, et rserve pour une construction
ultrieure. Cette hypothse, si peu conforme aux
principes de Darwin, parat dj difficile  viter quand
on considre un organe qui s'est dveloppe sur une seule
grande ligne d'volution, l'oeil des Vertbrs par
exemple. Mais elle s'imposera absolument si l'on remarque
la similitude de structure de l'oeil des Vertbrs et de
celui des Mollusques. Comment supposer en effet que les
mmes petites variations, en nombre incalculable, se
soient produites dans le mme ordre sur deux lignes
d'volution indpendantes, si elles taient purement
accidentelles? Et comment se sont-elles conserves par
slection et accumules de part et d'autre, les mmes
dans le mme ordre, alors que chacune d'elles, prises 
part, n'tait d'aucune utilit?
Passons donc  l'hypothse des variations brusques, et
voyons si elle rsoudra le problme. Elle attnue, sans
doute, la difficult sur un point. En revanche, elle
l'aggrave beaucoup sur un autre. Si c'est par un nombre
relativement faible de sauts brusques que l'oeil des
Mollusques s'est lev, comme celui des Vertbrs,
jusqu' sa forme actuelle, j'ai moins de peine  compren
dre la similitude des deux organes que si elle se
composait d'un nombre incalculable de ressemblances
infinitsimales successivement acquises: dans les deux
cas c'est le hasard qui opre, mais on ne lui demande
pas, dans le second, le miracle qu'il aurait  accomplir
dans le premier. Non seulement le nombre des
ressemblances que j'ai  additionner se restreint, mais
je comprends mieux que chacune d'elles se soit conserve
pour s'ajouter aux autres, car la variation lmentaire
est assez considrable, cette fois, pour assurer un
avantage  l'tre vivant et se prter ainsi au jeu de la
slection. Seulement, voici alors qu'un autre problme,
non moins redoutable, se pose: comment toutes les
parties de l'appareil visuel, en se modifiant soudain,
restent-elles si bien coordonnes entre elles que l'oeil
continue  exercer sa fonction? Car la variation isole
d'une partie va rendre la vision impossible, du moment
que cette variation n'est plus infinitsimale. Il faut
mainte. nant que toutes changent  la fois, et que
chacune consulte les autres. Je veux bien qu'une foule de
variations non coordonnes entre elles aient surgi chez
des individus moins heureux, que la slection naturelle
les ait limines, et que, seule, la combinaison viable,
c'est--dire capable de conserver et d'amliorer la
vision, ait survcu. Encore faut-il que cette combinaison
se soit produite. Et,  supposer que le hasard ait
accord cette faveur une fois, comment admettre qu'il la
rpte au cours de l'histoire d'une espce, de manire 
susciter chaque fois, tout d'un coup, des complications
nouvelles, merveilleusement rgles les unes sur les
autres, situes dans le prolongement des complications
antrieures? Comment surtout supposer que, par une srie
de simples " accidents", ces variations brusques se
soient produites les mmes, dans le mme ordre,
impliquant chaque fois un accord parfait d'lments de
plus en plus nombreux et complexes, le long de deux
lignes d'volution indpendantes?
On invoquera, il est vrai, la loi de corrlation, 
laquelle faisait dj appel Darwin lui-mme 29. On
allguera qu'un changement n'est pas localis en un point
unique de l'organisme, qu'il a sur d'autres points sa
rpercussion ncessaire. Les exemples cits par Darwin
sont rests classiques: les chats blancs qui ont les
yeux bleus sont gnralement sourds, les chiens dpourvus
de poils ont la dentition imparfaite, etc. Soit, mais ne
jouons pas maintenant sur le sens du mot"corrlation".
Autre chose est un ensemble de changements solidaires,
autre chose un systme de changements complmentaires,
c'est--dire coordonns les uns aux autres de manire 
maintenir et mme a perfectionner le fonctionnement d'un
organe dans des conditions plus compliques. Qu'une
anomalie du systme pileux s'accompagne d'une anomalie de
la dentition, il n'y a rien l qui appelle un principe
d'explication spcial: poils et dents sont des
formations similaires 30, et la mme altration chimique
du germe qui entrave le formation des poils doit sans
doute gner celle des dents. C'est probablement  des
causes du mme genre qu'il faut attribuer la surdit des
chats blancs aux yeux bleus. Dans ces divers exemples,
les changements " corrlatifs " ne sont que des
changements solidaires (sans compter que ce sont en
ralit des lsions, je veux dire des diminutions ou
suppressions de quelque chose, et non pas des additions,
ce qui est bien diffrent). Mais quand on nous parle de
changements"corrlatifs"survenant tout  coup dans les
diverses parties de l'oeil, le mot est pris dans un sens
tout nouveau: il s'agit cette fois d'un ensemble de
changements non seulement simultans, non seulement lis
entre eux par une communaut d'origine, mais encore coor
donns entre eux de telle manire que l'organe continue 
accomplir la mme fonction simple, et mme qu'il
l'accomplisse mieux. Qu'une modification du germe, qui
influence la formation de la rtine, agisse en mme temps
aussi sur celle de la corne, de l'iris, du cristallin,
des centres visuels, etc., je l'accorde,  la rigueur,
encore que ce soient l des formations autrement
htrognes entre elles que ne le sont sans doute des
poils et des dents. Mais que toutes ces variations
simultanes se fassent dans le sens d'un perfectionnement
ou mme simplement d'un maintien de la vision, c'est ce
que je ne puis admettre dans l'hypothse de la variation
brusque,  moins qu'on ne fasse intervenir un principe
mystrieux dont le rle serait de veiller aux intrts de
la fonction: mais ce serait renoncer  l'ide d'une
variation"accidentelle". En ralit, ces deux sens du
mot " corrlation"interfrent souvent ensemble dans
l'esprit du biologiste, tout comme ceux du terme
"adaptation". Et la confusion est presque lgitime en
botanique, l prcis. ment o la thorie de la formation
des espces par variation brusque repose sur la base
exprimentale la plus solide. Chez les vgtaux, en
effet, la fonction est loin d'tre lie  la forme aussi
troitement que chez l'animal. Des diffrences
morphologiques profondes, telles qu'un changement dans la
forme des feuilles, sont sans influence apprciable sur
l'exercice de la fonction et n'exigent pas, par
consquent, tout un systme de remaniements
complmentaires pour que la plante reste viable. Mais il
n'en est pas de mme chez l'animal, surtout si l'on
considre un organe tel que l'oeil, d'une structure trs
complexe en mme temps que d'un fonctionnement trs
dlicat. Ici, l'on chercherait en vain  identifier
ensemble des variations simplement solidaires et des
variations qui sont, en outre, complmentaires. Les deux
sens du mot"corrlation"doivent tre distingus avec
soin: on commettrait un vritable paralogisme en
adoptant l'un d'eux dans les prmisses du raisonnement,
et l'autre dans la conclusion. C'est pourtant ce qu'on
fait quand on invoque le principe de corrlation dans les
explications de dtail pour rendre compte des variations
complmentaires. et qu'on parle ensuite de la corrlation
en gnral comme si elle n'tait qu'un ensemble quel
conque de variations provoqu par une variation
quelconque du germe. On commence par utiliser l'ide de
corrlation dans la science courante comme pourrait le
faire un avocat de la finalit; on se dit que c'est l
simplement une manire commode de s'exprimer, qu'on la
corrigera et qu'on reviendra au mcanisme pur quand on
s'expliquera sur la nature des principes et qu'on passera
de la science  la philosophie. On revient alors au
mcanisme, en effet; mais c'est  la condition de prendre
le mot "corrlation"dans un sens nouveau, cette fois
impropre au dtail des explications.
En rsum, si les variations accidentelles qui
dterminent l'volution sont des variations insensibles,
il faudra faire appel  un bon gnie, - le gnie de
l'espce future, - pour conserver et additionner ces
variations, car ce n'est pas la slection qui s'en
chargera. Si, d'autre part, les variations accidentelles
sont brusques, l'ancienne fonction ne continuera 
s'exercer, ou une fonction nouvelle ne la remplacera, que
si tous les changements survenus ensemble se compltent
en vue de l'accomplissement d'un mme acte: il faudra
encore recourir au bon gnie, cette fois pour obtenir la
convergence des changements simultans, comme tout 
l'heure pour assurer la continuit de direction des
variations successives. Ni dans un cas ni dans l'autre,
le dveloppement parallle de structures complexes
identiques sur des lignes d'volution indpendantes ne
pourra tenir  une simple accumulation de variations
accidentelles. Arrivons donc  la seconde des deux
grandes hypothses que nous devions examiner. Supposons
que les variations soient dues, non plus  des causes
accidentelles et internes, mais  l'influence directe des
conditions extrieures. Voyons comment on s'y prendrait
pour rendre compte de la similitude de structure de
l'oeil dans des sries indpendantes au point de vue
phylogntique.
Si Mollusques et Vertbrs ont volu sparment, les
uns et les autres sont rests exposs  l'influence de la
lumire. Et la lumire est une cause physique engendrant
des effets dtermins. Agissant d'une manire continue,
elle a pu produire une variation continue dans une
direction constante. Sans doute il est invraisemblable
que l'oeil des Vertbrs et celui des Mollusques se
soient constitus par une srie de variations dues au
simple hasard. En admettant que la lumire intervienne
alors comme instrument de slection, pour ne laisser
subsister que les variations utiles, il n'y a aucune
chance pour que le jeu du hasard, mme ainsi surveill du
dehors, aboutisse, dans les deux cas,  la mme
juxtaposition d'lments coordonns de la mme manire.
Mais il n'en serait plus de mme, dans l'hypothse o la
lumire agirait directement sur la matire organise pour
en modifier la structure et l'adapter, en quelque sorte,
 sa propre forme. La similitude des deux effets s'expli
querait cette fois simplement par l'identit de la cause.
L'oeil de plus en plus complexe serait quelque chose
comme l'empreinte de plus en plus profonde de la lumire
sur une matire qui, tant organise, possde une
aptitude sui generis  la recevoir.
Mais une structure organique peut-elle se comparer 
une empreinte? Nous avons dj signal l'ambigut du
terme " adaptation". Autre chose est la complication
graduelle d'une forme qui s'insre de mieux en mieux dans
le moule des conditions extrieures, autre chose la
structure de plus en plus complexe d'un instrument qui
tire de ces conditions un parti de plus en plus
avantageux. Dans le premier cas, la matire se borne 
recevoir une empreinte, mais dans le second elle ragit
activement, elle rsout un problme. De ces deux sens du
mot, c'est le second videmment qu'on utilise quand on
dit que l'oeil s'est de mieux en mieux adapt 
l'influence de la lumire. Mais on passe plus ou moins
inconsciemment du second sens au premier, et une biologie
purement mcanistique s'efforcera d'amener  concider
ensemble l'adaptation passive d'une matire inerte, qui
subit l'influence du milieu, et l'adaptation active d'un
organisme, qui tire de cette influence un parti
appropri. Nous reconnaissons d'ailleurs que la nature
elle-mme parat inviter notre esprit  confondre les
deux genres d'adaptation, car elle commence d'ordinaire
par une adaptation passive l o elle doit construire
plus tard un mcanisme qui ragira activement. Ainsi,
dans le cas qui nous occupe, il est incontestable que le
premier rudiment de l'oeil se trouve dans la tache
pigmentaire des organismes infrieurs: cette tache a
fort bien pu tre produite physiquement par l'action mme
de la lumire, et l'on observe une foule d'intermdiaires
entre la simple tache de pigment et un oeil compliqu
comme celui des Vertbrs. - Mais, de ce qu'on passe par
degrs d'une chose  une autre, il ne suit pas que les
deux choses soient de mme nature. De ce qu'un orateur
adopte d'abord les passions de son auditoire pour arriver
ensuite  s'en rendre matre, on ne conclura pas que
suivre soit la mme chose que diriger. Or, la matire
vivante parat n'avoir d'autre moyen de tirer parti des
circonstances, que de s'y adapter d'abord passivement:
l o elle doit prendre la direction d'un mouvement, elle
commence par l'adopter. La vie procde par insinuation.
On aura beau nous montrer tous les intermdiaires entre
une tache pigmentaire et un oeil; il n'y en aura pas
moins, entre les deux, le mme intervalle qu'entre une
photographie et un appareil  photographier. La
photographie s'est inflchie sans doute, peu  peu, dans
le sens d'un appareil photographique; mais est-ce la
lumire seule, force physique, qui aurait pu provoquer
cet inflchissement et convertir une impression laisse
par elle en une machine capable de l'utiliser?
On allguera que nous faisons intervenir  tort des
considrations d'utilit, que l'oeil n'est pas fait pour
voir, mais que nous voyons parce que nous avons des yeux,
que l'organe est ce qu'il est, et que l'"utilit"est
un mot par lequel nous dsignons les effets fonctionnels
de la structure. Mais quand je dis que l'oeil " tire
parti"de la lumire, je n'entends pas seulement par l
que l'oeil est capable de voir; je fais allusion aux
rapports trs prcis qui existent entre cet organe et
l'appareil de locomotion. La rtine des Vertbrs se
prolonge en un nerf optique, qui se continue lui-mme par
des centres crbraux relis  des mcanismes moteurs.
Notre oeil tire parti de la lumire en ce qu'il nous
permet d'utiliser par des mouvements de raction les
objets que nous voyons avantageux, d'viter ceux que nous
voyons nuisibles. Or, on n'aura pas de peine  me montrer
que, si la lumire a produit physiquement une tache de
pigment, elle peut dterminer physiquement aussi les
mouvements de certains organismes: des Infusoires
cilis, par exemple, ragissent  la lumire. Personne ne
soutiendra cependant que l'influence de la lumire ait
caus physiquement la formation d'un systme nerveux,
d'un systme musculaire, d'un systme osseux, toutes
choses qui sont en continuit avec l'appareil de la
vision chez les Vertbrs. A vrai dire, dj quand on
parle de la formation graduelle de l'oeil,  plus forte
raison quand on rattache l'oeil  ce qui en est
insparable, on fait intervenir tout autre chose que
l'action directe de la lumire. On attribue implicitement
 la matire organise une certaine capacit sui generis,
la mystrieuse puissance de monter des machines trs com
pliques pour tirer parti de l'excitation simple dont
elle subit l'influence. Mais c'est prcisment de quoi
l'on prtend se passer. On veut que la physique et la
chimie nous donnent la clef de tout. L'ouvrage capital
d'Eimer est instructif  cet gard. On sait quel
pntrant effort ce biologiste a fait pour dmontrer que
la transformation s'opre, par l'effet d'une influence
continue de l'extrieur sur l'intrieur, dans un sens
bien dfini et non pas, comme le voulait Darwin, par des
variations accidentelles. Sa thse repose sur des
observations du plus haut intrt, dont le point de
dpart a t l'tude de la marche suivie par la variation
de la coloration de la peau chez certains Lzards.
D'autre part, les expriences dj anciennes de
Dorfmeister montrent qu'une mme chrysalide, selon qu'on
la soumet au froid ou au chaud, donne naissance  des
papillons assez diffrents qui avaient t considrs
pendant longtemps comme des espces indpendantes,
Vanessa levana et Vanessa prorsa: une temprature
intermdiaire produit une forme intermdiaire. On
pourrait rapprocher de ces faits les transformations
importantes qu'on observe chez un petit Crustac, Artemia
salina, quand on augmente ou qu'on diminue la salure de
l'eau o il vit 31. Dans ces diverses expriences, l'agent
extrieur parat bien se comporter comme une cause de
transformation. Mais dans quel sens faut-il entendre ici
le mot cause? Sans entreprendre une analyse exhaustive
de l'ide de causalit, nous ferons simplement remarquer
que l'on confond d'ordinaire trois sens de ce terme qui
sont tout diffrents. Une cause peut agir par impulsion,
par dclanchement ou par droulement. La bille de billard
qu'on lance contre une autre bille en dtermine le
mouvement par impulsion. L'tincelle qui provoque
l'explosion de la poudre agit par dclanchement. La
dtente graduelle du ressort qui fait tourner le
phonographe droule la mlodie inscrite sur le cylindre:
si je tiens la mlodie qui se joue pour un effet, et la
dtente du ressort pour la cause, je dirai que la cause
procde ici par droulement. Ce qui distingue ces trois
cas l'un de l'autre, c'est la plus ou moins grande
solidarit entre la cause et l'effet. Dans le premier, la
quantit et la qualit de l'effet varient avec la
quantit et la qualit de la cause. Dans le second, ni la
qualit ni la quantit de l'effet ne varient avec la
qualit et la quantit de la cause: l'effet est
invariable. Dans le troisime enfin, la quantit de
l'effet dpend de la quantit de la cause, mais la cause
n'influe pas sur la qualit de l'effet: plus, par
l'action du ressort, le cylindre tournera longtemps, plus
longue sera la portion que j'entendrai de la mlodie,
mais la nature de la mlodie entendue, on de la portion
que j'en entends, ne dpend pas de l'action du ressort.
En ralit, c'est dans le premier cas seulement que la
cause explique son effet; dans les deux autres, l'effet
est plus ou moins donn par avance et l'antcdent
invoqu en est -  des degrs divers, il est vrai -
l'occasion plutt que la cause. Or, est-ce dans le
premier sens qu'on prend le mot cause quand on dit que la
salure de l'eau est cause des transformations de
l'Artemia, ou que le degr de temprature dtermine la
couleur et les dessins des ailes que prendra une certaine
chrysalide en devenant papillon? videmment non:
causalit a ici un sens intermdiaire entre ceux de
droulement et de dclanchement. C'est bien ainsi,
d'ailleurs, qu'Eimer lui-mme l'entend, quand il parle du
caractre"kaldoscopique"de la variation 32, ou quand
il dit que la variation de la matire organise s'opre
dans un sens dfini comme, dans des directions dfinies,
cristallise la matire inorganique 33. Et que ce soit l
un processus purement physico-chimique, c'est ce qu'on
peut lui accorder,  la rigueur, quand il s'agit de
changements dans la coloration de la peau. Mais si l'on
tend ce mode d'explication au cas de la formation
graduelle de l'oeil des Vertbrs, par exemple, il faudra
supposer que la physico-chimie de l'organisme est telle,
ici, que l'influence de la lumire lui ait fait
construire une srie progressive d'appareils visuels,
tous extrmement complexes, tous pourtant capables de
voir, et voyant de mieux en mieux 34. Que dirait de plus,
pour caractriser cette physico-chimie toute spciale, le
partisan le plus rsolu de la doctrine de la finalit?
Et la position d'une philosophie mcanistique ne
deviendra-t-elle pas bien plus difficile encore, quand on
lui aura fait remarquer que l'oeuf d'un Mollusque ne peut
pas avoir la mme composition chimique que celui d'un
Vertbr, que la substance organique qui a volu vers la
premire des deux formes n'a pas pu tre chimiquement
identique  celle qui a pris l'autre direction, que
nanmoins, sous l'influence de la lumire, c'est le mme
organe qui s'est construit dans les deux cas?
Plus on y rflchira, plus on verra combien cette
production du mme effet par deux accumulations diverses
d'un nombre norme de petites causes est contraire aux
principes invoqus par la philosophie mcanistique. Nous
avons concentr tout l'effort de notre discussion sur un
exemple tir de la phylogense. Mais l'ontogense nous
aurait fourni des faits non moins probants. A chaque
instant, sous nos yeux, la nature aboutit  des rsultats
identiques, chez des espces quelquefois voisines les
unes des autres, par des processus embryogniques tout
diffrents. Les observations d'"htroblastie"se sont
multiplies dans ces dernires annes 35, et il a fallu
renoncer a la thorie presque classique de la spcificit
des feuillets embryonnaires. Pour nous en tenir, encore
une fois,  notre comparaison entre l'oeil des Vertbrs
et celui des Mollusques, nous ferons remarquer que la
rtine des Vertbrs est produite par une expansion
qu'met l'bauche du cerveau chez le jeune embryon. C'est
un vritable centre nerveux, qui se serait port vers la
priphrie. Au contraire, chez les Mollusques, la rtine
drive de l'ectoderme directement, et non pas
indirectement par l'intermdiaire de l'encphale
embryonnaire. Ce sont donc bien des processus volutifs
diffrents qui aboutissent, chez l'homme et chez le
Peigne, au dveloppement d'une mme rtine. Mais, sans
mme aller jusqu' comparer entre eux deux organismes
aussi loigns l'un de l'autre, on arriverait  une
conclusion identique en tudiant, dans un seul et mme
organisme, certains faits bien curieux de rgnration.
Si l'on extirpe le cristallin d'un Triton, on assiste 
la rgnration du cristallin par l'iris 36. Or, le
cristallin primitif s'tait constitu aux dpens de
l'ectoderme, alors que l'iris est d'origine msodermique.
Bien plus: si, chez la Salamandra maculata, on enlve le
cristallin en respectant l'iris, c'est par la partie
suprieure de l'iris que se fait encore la rgnration
du cristallin; mais, si l'on supprime cette partie
suprieure de l'iris elle-mme, la rgnration s'bauche
dans la couche intrieure ou rtinienne de la rgion
restante 37. Ainsi des parties diffremment situes,
diffremment constitues, accomplissant en temps normal
des fonctions diffrentes, sont capables de faire les
mmes supplances et de fabriquer, quand il le faut, les
mmes pices de la machine. Nous avons bien ici un mme
effet obtenu par des combinaisons diverses de causes.
Bon gr mal gr, c'est  un principe interne de
direction qu'il faudra faire appel pour obtenir cette
convergence d'effets. La possibilit d'une telle con
vergence n'apparat ni dans la thse darwiniste et
surtout no-darwiniste des variations accidentelles
insensibles, ni dans l'hypothse des variations acci
dentelles brusques, ni mme dans la thorie qui assigne
des directions dfinies  l'volution des divers organes
par une espce de composition mcanique entre les forces
extrieures et des forces internes. Arrivons donc  la
seule des formes actuelles de l'volutionnisme dont il
nous reste encore  parler, le no-lamarcksime.
On sait que Lamarck attribuait  l'tre vivant la
facult de varier par suite de l'usage ou du non-usage de
ses organes, et aussi de transmettre la variation ainsi
acquise  ses descendants. C'est  une doctrine du mme
genre que se rallient aujourd'hui un certain nombre de
biologistes. La variation qui aboutit  produire une
espce nouvelle ne serait pas une variation accidentelle
inhrente au germe lui-mme, Elle ne serait pas non plus
rgle par un dterminisme sui generis, qui dvelopperait
des caractres dtermins dans un sens dtermin,
indpendamment de tout souci d'utilit. Elle natrait de
l'effort mme de l'tre vivant pour s'adapter aux
conditions o il doit vivre. Cet effort pourrait
d'ailleurs n'tre que l'exercice mcanique de certains
organes, mcaniquement provoqu par la pression des
circonstances extrieures. Mais il pourrait aussi
impliquer conscience et volont, et c'est dans ce dernier
sens que parat l'entendre un des reprsentants les plus
minents de la doctrine, le naturaliste amricain Cope 38.
Le no-lamarckisme est donc, de toutes les formes
actuelles de l'volutionnisme, la seule qui soit capable
d'admettre un principe interne et psychologique de
dveloppement, encore qu'il n'y fasse pas ncessairement
appel. Et c'est aussi le seul volutionnisme qui nous
paraisse rendre compte de la formation d'organes
complexes identiques sur des lignes indpendantes de
dveloppement. On conoit, en effet, que le mme effort
pour tirer parti des mmes circonstances aboutisse au
mme rsultat, surtout si le problme pos par les
circonstances extrieures est de ceux qui n'admettent
qu'une solution. Reste  savoir si le terme"effort"ne
doit pas se prendre alors dans un sens plus profond, plus
psychologique encore qu'aucun no-lamarckien ne le
suppose.
Autre chose est en effet une simple variation de
grandeur, autre chose un changement de forme. Qu'un
organe puisse se fortifier et s'accrotre par l'exercice,
nul ne le contestera. Mais il y a loin de l au
dveloppement progressif d'un oeil comme celui des
Mollusques et des Vertbrs. Si c'est  la prolongation
de l'influence de la lumire, passivement reue, qu'on
attribue cet effet, on retombe sur la thse que nous
venons de critiquer. Si, au contraire, c'est bien une
activit interne qu'on invoque, alors il s'agit de tout
autre chose que de ce que nous appelons d'ordinaire un
effort, car jamais l'effort n'a produit devant nous la
moindre complication d'un organe, et pourtant il a fallu
un nombre norme de ces complications, admirablement
coordonnes entre elles, pour passer de la tache
pigmentaire de l'Infusoire  l'oeil du Vertbr.
Admettons pourtant cette conception du processus volutif
pour les animaux: comment l'tendra-t-on au monde des
plantes? Ici les variations de forme ne paraissent pas
impliquer ni entraner toujours des changements
fonctionnels, et, si la cause de la variation est d'ordre
psychologique, il est difficile de l'appeler encore
effort,  moins d'largir singulirement le sens du mot.
La vrit est qu'il faut creuser sous l'effort lui-mme
et chercher une cause pins profonde.
Il le faut surtout, croyons-nous, si l'on veut arriver
 une cause de variations rgulirement hrditaires.
Nous n'entrerons pas ici dans le dtail des controverses
relatives  la transmissibilit des caractres acquis;
encore moins voudrions-nous prendre trop nettement parti
dans une question qui n'est pas de notre comptence. Nous
ne pouvons cependant nous en dsintresser compltement.
Nulle part ne se fait mieux sentir l'impossibilit pour
les philosophes de s'en tenir aujourd'hui  de vagues
gnralits, l'obligation pour eux de suivre les savants
dans le dtail des expriences et d'en discuter avec eux
les rsultats. Si Spencer avait commenc par se poser la
question de l'hrdit des caractres acquis, son
volutionnisme aurait sans doute pris une tout autre
forme. Si (comme cela nous parat probable) une habitude
contracte par l'individu ne se transmettait  ses
descendants que dans des cas trs exceptionnels, toute la
psychologie de Spencer serait  refaire, une bonne partie
de sa philosophie s'croulerait. Disons donc comment le
problme nous parat se poser, et dans quel sens il nous
semble qu'on pourrait chercher  le rsoudre.
Aprs avoir t affirme comme un dogme, la
transmissibilit des caractres acquis a t nie non
moins dogmatiquement, pour des raisons tires a priori de
la nature suppose des cellules germinales. On sait
comment Weismann a t conduit, par son hypothse de la
continuit du plasma germinatif,  considrer les
cellules germinales, - ovules et spermatozodes, - comme
 peu prs indpendantes des cellules somatiques. Partant
de l, on a prtendu et beaucoup prtendent encore que la
transmission hrditaire d'un caractre acquis serait
chose inconcevable. - Mais si, par hasard, l'exprience
montrait que les caractres acquis sont transmissibles,
elle prouverait, par l mme, que le plasma germinatif
n'est pas aussi indpendant qu'on le dit du milieu somati
que, et la transmissibilit des caractres acquis
deviendrait ipso facto concevable: ce qui revient  dire
que concevabilit et inconcevabilit n'ont rien  voir en
pareille affaire, et que la question relve uniquement de
l'exprience. Mais ici commence prcisment la
difficult. Les caractres acquis dont on parle sont le
plus souvent des habitudes ou des effets de l'habitude.
Et il est rare qu' la base d'une habitude contracte il
n'y ait pas une aptitude naturelle. De sorte qu'on peut
toujours se demander si c'est bien l'habitude acquise par
le soma de l'individu qui s'est transmise, ou si ce ne
serait pas plutt une aptitude naturelle, antrieure 
l'habitude contracte: cette aptitude serait reste inh
rente au germen que l'individu porte en lui, comme elle
tait dj inhrente  l'individu et par consquent  son
germe. Ainsi, rien ne prouve que la Taupe soit devenue
aveugle parce qu'elle a pris l'habitude de vivre sous
terre: c'est peut-tre parce que les yeux de la Taupe
taient en voie de s'atrophier qu'elle a d se condamner
 la vie souterraine 39. Dans ce cas, la tendance  perdre
la vue se serait transmise de germen a germen sans qu'il
y et rien d'acquis ni de perdu par le soma de la Taupe
elle-mme. De ce que le fils d'un matre d'armes est
devenu, beaucoup plus vite que son pre, un tireur
excellent, on ne peut conclure que l'habitude du parent
se soit transmise  l'enfant, car certaines dispositions
naturelles en voie d'accroissement ont pu passer du
germen producteur du pre au germen producteur du fils,
grandir en route par l'effet de l'lan primitif et
assurer au fils une souplesse plus grande que celle du
pre, sans se soucier, pour ainsi dire, de ce que le pre
faisait. De mme pour beaucoup d'exemples tirs de la
domestication progressive des animaux. Il est difficile
de savoir si c'est l'habitude contracte qui se transmet,
ou si ce ne serait pas plutt une certaine tendance
naturelle, celle-l mme qui a fait choisir pour la
domestication telle ou telle espce particulire ou
certains de ses reprsentants. A vrai dire, quand on
limine tous les cas douteux, tous les faits susceptibles
de plusieurs interprtations, il ne reste gure, comme
exemples absolument incontestables de particularits
acquises et transmises, que les fameuses expriences de
Brown-Squard, rptes et confirmes d'ailleurs par
divers physiologistes 40. En sectionnant, chez des
Cobayes, la moelle pinire ou le nerf sciatique, Brown-
Squard dterminait un tat pileptique qu'ils
transmettaient  leurs descendants. Des lsions de ce
mme nerf sciatique, du corps restiforme, etc.,
provoquaient chez le Cobaye des troubles varis, dont sa
progniture pouvait hriter, parfois sous une forme assez
diffrente: exophtalmie, perte des orteils, etc. - Mais
il n'est pas dmontr que, dans ces divers cas de trans
mission hrditaire, il y ait eu influence vritable du
soma de l'animal sur son germen. Dj Weismann objectait
que l'opration de Brown-Squard avait pu introduire dans
le corps du Cobaye certains microbes spciaux, qui trouve
raient leur milieu de nutrition dans les tissus nerveux,
et qui transmettraient la maladie en pntrant dans les
lments sexuels 41. Cette objection a t carte par
Brown-Squard lui-mme 42; mais on pourrait en faire une
autre, plus plausible. Il rsulte, en effet, des
expriences de Voisin et Peron, que les accs d'pilepsie
sont suivis de l'limination d'un corps toxique, capable
de produire chez les animaux, par injection, des
accidents convulsifs 43. Peut-tre les troubles
trophiques, conscutifs aux lsions nerveuses que Brown-
Squard provoquait, se traduisent-ils prcisment par la
formation de ce poison convulsivant. Dans ce cas, la
toxine passerait du Cobaye  son spermatozode ou  son
ovule, et dterminerait dans le dveloppement de
l'embryon un trouble gnral, qui pourrait cependant ne
donner des effets visibles que sur tel ou tel point
particulier de l'organisme une fois volu. Les choses se
passeraient ici comme dans les expriences de Charrin,
Delamare et Moussu. Des cobayes en gestation, dont on
dtriorait le foie ou le rein, transmettaient cette
lsion  leur progniture, simplement parce que la
dtrioration de l'organe de la mre avait engendr des
" cytotoxines "spcifiques, lesquelles agissaient sur
l'organe homologue du foetus 44. Il est vrai que, dans ces
expriences, comme d'ailleurs dans une observation
antrieure des mmes physiologistes 45, c'est le foetus
dj form qui est influenc par les toxines. Mais
d'autres recherches de Charrin ont abouti  montrer que
le mme effet peut tre produit, par un mcanisme
analogue, sur les spermatozodes et les ovules 46. En
somme, l'hrdit d'une particularit acquise pourrait
s'expliquer, dans les expriences de Brown-Squard, par
une intoxication du germe. La lsion, si bien localise
qu'elle paraisse, se transmettrait par le mme processus
que la tare alcoolique, par exemple. Mais n'en serait-il
pas de mme pour toute particularit acquise qui devient
hrditaire?
Il y a un point, en effet, sur lequel s'accordent ceux
qui affirment et ceux qui nient la transmissibilit des
caractres acquis: c'est que certaines influences, comme
celle de l'alcool, peuvent s'exercer  la fois sur l'tre
vivant et sur le plasma germinatif dont il est dtenteur.
En pareil cas, il y a hrdit d'une tare, et tout se
passe comme si le soma du parent avait agi sur son ger
men, quoiqu'en ralit germen et soma aient simplement
subi, l'un et l'autre, l'action d'une mme cause. Ceci
pos, admettons que le soma puisse influencer le germen,
comme on le croit quand on tient les caractres acquis
pour transmissibles. L'hypothse la plus naturelle n'est-
elle pas de sup. poser que les choses se passeront dans
ce second cas comme dans le premier, et que l'effet
direct de cette influence du soma sera une altration
gnrale du plasma germinatif? S'il en tait ainsi, ce
serait par exception, et en quelque sorte par accident,
que la modification du descendant serait la mme que
celle du parent. Il en sera comme de l'hrdit de la
tare alcoolique: celle-ci passe sans doute du pre aux
enfants, mais elle peut prendre chez chacun des enfants
une forme diffrente, et chez aucun d'eux ne ressembler 
ce qu'elle tait chez le pre. Appelons C le changement
survenu dans le plasma, C pouvant d'ailleurs tre positif
ou ngatif, c'est--dire reprsenter ou le gain ou la
perte de certaines substances. L'effet ne reproduira
exactement sa cause, la modification du germen provoque
par une certaine modification d'une certaine partie du
soma ne dterminera la mme modification de la mme
partie du nouvel organisme en voie de formation que si
toutes les autres parties naissantes de celui-ci
jouissent, par rap. port  C, d'une espce d'immunit:
la mme partie sera alors modifie dans le nouvel
organisme, parce que la formation de cette partie se sera
trouve seule sensible  la nouvelle influence;- encore
pourra-t-elle tre modifie dans un tout autre sens que
ne l'tait la partie correspondante de l'organisme
gnrateur.
Nous proposerions donc d'introduire une distinction
entre l'hrdit de l'cart et celle du caractre. Un
individu qui acquiert un caractre nouveau s'carte par
l de la forme qu'il avait et qu'auraient reproduite, en
se dveloppant, les germes ou plus souvent les demi-
germes dont il est dtenteur. Si cette modification
n'entrane pas la production de substances capables de
modifier le germen, ou une altration gnrale de la
nutrition susceptible de le priver de certains de ses
lments, elle n'aura aucun effet sur la descendance de
l'individu. C'est ce qui arrive sans doute le plus
souvent. Que si, au contraire, elle a quelque effet,
c'est probablement par l'intermdiaire d'un changement
chimique qu'elle aura dtermin dans le plasma
germinatif: ce changement chimique pourra par exception,
ramener la modification originelle dans l'organisme que
le germe va dvelopper, mais il y a autant et plus de
chances pour qu'il fasse autre chose. Dans ce dernier
cas, l'organisme engendr peut-tre s'cartera du type
normal autant que l'organisme gnrateur, mais il s'en
cartera diffremment. Il aura hrit de l'cart et non
pas du caractre. En gnral, donc, les habitudes
contractes par un individu n'ont probablement aucun
retentissement sur sa descendance; et, quand elles en
ont, la modification survenue chez les descendants peut
n'avoir aucune ressemblance visible avec la modification
originelle. Telle est du moins l'hypothse qui nous
parat la plus vraisemblable. En tous cas, jusqu' preuve
du contraire, et tant qu'on n'aura pas institu les
expriences dcisives rclames par un biologiste
minent 47, nous devons nous en tenir aux rsultats
actuels de l'observation. Or, en mettant les choses au
mieux pour la thse de la transmissibilit des caractres
acquis, en supposant que le prtendu caractre acquis ne
soit pas, dans la plupart des cas, le dveloppement plus
ou moins tardif d'un caractre inn, les faits nous
montrent que la transmission hrditaire est l'exception
et non pas la rgle. Comment attendre d'elle qu'elle
dveloppe un organe tel que l'oeil? Quand on pense au
nombre norme de variations, toutes diriges dans le mme
sens, qu'il faut supposer accumules les unes sur les
autres pour passer de la tache pigmentaire de l'Infusoire
 l'oeil du Mollusque et du Vertbr, on se demande
comment l'hrdit, telle que nous l'observons, aurait
jamais dtermin cet amoncellement de diffrences, 
supposer que des efforts individuels eussent pu produire
chacune d'elles en particulier. C'est dire que le no-
lamarckisme, pas plus que les autres formes de
l'volutionnisme, ne nous parat capable de rsoudre le
problme.
En soumettant ainsi les diverses formes actuelles de
l'volutionnisme  une commune preuve, en montrant
qu'elles viennent toutes se heurter  une mme
insurmontable difficult, nous n'avons nullement
l'intention de les renvoyer dos  dos. Chacune d'elles,
au contraire, appuye sur un nombre considrable de
faits, doit tre vraie  sa manire. Chacune d'elles doit
correspondre  un certain point de vue sur le processus
d'volution. Peut-tre faut-il d'ailleurs qu'une thorie
se maintienne exclusivement a un point de vue particulier
pour qu'elle reste scientifique, c'est--dire pour
qu'elle donne aux recherches de dtail une direction
prcise. Mais la ralit sur laquelle chacune de ces
thories prend une vue partielle doit les dpasser
toutes. Et cette ralit est l'objet propre de la
philosophie, laquelle n'est point astreinte  la
prcision de la science, puisqu'elle ne vise aucune
application. Indiquons donc, en deux mots, ce que chacune
des trois grandes formes actuelles de l'volutionnisme
nous parat apporter de positif  la solution du
problme, ce que chacune d'elles laisse de ct, et sur
quel point,  notre sens, il faudrait faire converger ce
triple effort pour obtenir une ide plus comprhensive,
quoique par l mme plus vague, du processus volutif.
Les no-darwiniens ont probablement raison, croyons-
nous, quand ils enseignent que les causes essentielles de
variation sont les diffrences inhrentes au germe dont
l'individu est porteur, et non pas les dmarches de cet
individu au cours de sa carrire. O nous avons de la
peine  suivre ces biologistes, c'est quand ils tiennent
les diffrences inhrentes au germe pour purement
accidentelles et individuelles. Nous ne pouvons nous
empcher de croire qu'elles sont le dveloppement d'une
impulsion qui passe de germe  germe  travers les
individus, qu'elles ne sont pas par consquent de purs
accidents, et qu'elles pourraient fort bien apparatre en
mme temps, sous la mme forme, chez tous les
reprsentants d'une mme espce ou du moins chez un
certain nombre d'entre eux. Dj, d'ailleurs, la thorie
des mutations modifie profondment le darwinisme sur ce
point. Elle dit qu' un moment donn, aprs une longue
priode coule, l'espce tout entire est prise d'une
tendance  changer. C'est donc que la tendance  changer
n'est pas accidentelle. Accidentel, il est vrai, serait
le changement lui-mme, si la mutation opre, comme le
veut De Vries, dans des sens diffrents chez les
diffrents reprsentants de l'espce. Mais, d'abord, il
faudra voir si la thorie se confirme sur beaucoup
d'autres espces vgtales (De Vries ne l'a vrifie que
sur l'Oenothera Lamarckiana 48, et ensuite il n'est pas
impossible, comme nous l'expliquerons plus loin, que la
part du hasard soit bien plus grande dans la variation
des plantes que dans celle des animaux, parce que, dans
le monde vgtal, la fonction ne dpend pas aussi
troitement de la forme. Quoi qu'il en soit, les no-
darwiniens sont en voie d'admettre que les priodes de
mutation sont dtermines. Le sens de la mutation
pourrait donc l'tre aussi, au moins chez les animaux, et
dans la mesure que nous aurons  indiquer.
On aboutirait ainsi a une hypothse comme celle
d'Eimer, d'aprs laquelle les variations des diffrents
caractres se poursuivraient, de gnration en
gnration, dans des sens dfinis. Cette hypothse nous
parat plausible, dans les limites o Eimer lui-mme
l'enferme. Certes, l'volution du monde organique ne doit
pas tre prdtermine dans son ensemble. Nous prtendons
au contraire que la spontanit de la vie s'y manifeste
par une continuelle cration de formes succdant 
d'autres formes. Mais cette indtermination ne peut pas
tre complte: elle doit laisser  la dtermination une
certaine part. Un organe tel que l'oeil, par exemple, se
serait constitu prcisment par une variation continue
dans un sens dfini. Mme, nous ne voyons pas comment on
expliquerait autrement la similitude de structure de
l'oeil dans des espces qui n'ont pas du tout la mme
histoire. O nous nous sparons d'Eimer, c'est lorsqu'il
prtend que des combinaisons de causes physiques et
chimiques suffisent  assurer le rsultat. Nous avons
essay au contraire d'tablir, sur l'exemple prcis de
l'oeil, que, s'il y a ici"orthogense", une cause psycho
logique intervient.
C'est prcisment  une cause d'ordre psychologique que
certains no-lamarckiens ont recours. L est,  notre
sens, un des points les plus solides du no-lamarckisme.
Mais, si cette cause n'est que l'effort conscient de
l'individu, elle ne pourra oprer que dans un nombre
assez restreint de cas; elle interviendra tout au plus
chez l'animal, et non pas dans le monde vgtal. Chez
l'animal lui-mme, elle n'agira que sur les points
directement ou indirectement soumis  l'influence de la
volont. L mme o elle agit, on ne voit pas comment
elle obtiendrait un changement aussi profond qu'un
accroissement de complexit: tout au plus serait-ce
concevable si les caractres acquis se transmettaient
rgulirement, de manire  s'additionner entre eux; mais
cette transmission parat tre l'exception plutt que la
rgle. Un changement hrditaire et de sens dfini, qui
va s'accumulant et se composant avec lui-mme de manire
 construire une machine de plus en plus complique, doit
sans doute se rapporter  quelque espce d'effort, mais 
un effort autrement profond que l'effort individuel,
autrement indpendant des circonstances, commun  la
plupart des reprsentants d'une mme espce, inhrent aux
germes qu'ils portent plutt qu' leur seule substance,
assur par l de se transmettre  leurs descendants.

L'lan vital

Nous revenons ainsi, par un long dtour,  l'ide d'o
nous tions partis, celle d'un lan originel de la vie,
passant d'une gnration de germes  la gnration
suivante de germes par l'intermdiaire des organismes
dvelopps qui forment entre les germes le trait d'union.
Cet lan, se conservant sur les lignes d'volution entre
lesquelles il se partage, est la cause profonde des
variations, du moins de celles qui se transmettent
rgulirement, qui s'additionnent, qui crent des espces
nouvelles. En gnral, quand des espces ont commenc 
diverger  partir d'une souche commune, elles accentuent
leur divergence  mesure qu'elles progressent dans leur
volution. Pourtant, sur des points dfinis, elles
pourront et devront mme voluer identiquement si l'on
accepte l'hypothse d'un lan commun. C'est ce qu'il nous
reste  montrer d'une manire plus prcise sur l'exemple
mme que nous avons choisi, la formation de l'oeil chez
les Mollusques et chez les Vertbrs. L'ide d'un"lan
originel"pourra d'ailleurs devenir ainsi plus claire.
Deux points sont galement frappants dans un organe tel
que l'a-il: la complexit de la structure et la
simplicit du fonctionnement. L'oeil se compose de
parties distinctes, telles que la sclrotique, la corne,
la rtine, le cristallin, etc. De chacune de ces parties
le dtail irait  l'infini. Pour ne parler que de la
rtine, on sait qu'elle comprend trois couches
superposes d'lments nerveux, - cellules multipolaires,
cellules bipolaires, cellules visuelles, - dont chacune a
son individualit et constitue sans doute un organisme
fort complexe: encore n'est-ce l qu'un schma simplifi
de la fine structure de cette membrane. La machine qu'est
l'oeil est donc compose d'une infinit de machines,
toutes d'une complexit extrme. Pourtant la vision est
un fait simple. Ds que l'oeil s'ouvre, la vision
s'opre. Prcisment parce que le fonctionnement est
simple, la plus lgre distraction de la nature dans la
construction de la machine infiniment complique et
rendu la vision impossible. C'est ce contraste entre la
complexit de l'organe et l'unit de la fonction qui
dconcerte l'esprit.
Une thorie mcanistique sera celle qui nous fera
assister  la construction graduelle de la machine sous
l'influence des circonstances extrieures, intervenant
directement par une action sur les tissus ou
indirectement par la slection des mieux adapts. Mais,
quelque forme que prenne cette thse,  supposer qu'elle
vaille quelque chose pour le dtail des parties, elle ne
jette aucune lumire sur leur corrlation.
Survient alors la doctrine de la finalit. Elle dit que
les parties ont t assembles sur un plan prconu, en
vue d'un but. En quoi elle assimile le travail de la
nature  celui de l'ouvrier qui procde, lui aussi, par
assemblage de parties en vue de la ralisation d'une ide
ou de l'imitation d'un modle. Le mcanisme reprochera
donc avec raison au finalisme son caractre anthro
pomorphique. Mais il ne s'aperoit pas qu'il procde lui-
mme selon cette mthode, en la tronquant simplement.
Sans doute il a fait table rase de la fin poursuivie ou
du modle idal. Mais il veut, lui aussi, que la nature
ait travaill comme l'ouvrier humain, en assemblant des
parties. Un simple coup d'oeil jet sur le dveloppement
d'un embryon lui et pourtant montr que la vie s'y prend
tout autrement. Elle ne procde pas par association et
addition d'lments mais par dissociation et
ddoublement.
Il faut donc dpasser l'un et l'autre points de vue,
celui du mcanisme et celui du finalisme, lesquels ne
sont, au fond, que des points de vue o l'esprit humain a
t conduit par le spectacle du travail de l'homme. Mais
dans quel sens les dpasser? Nous disions que, de
dcomposition en dcomposition, quand on analyse la
structure d'un organe, on va  l'infini, quoique le fonc
tionnement du tout soit chose simple. Ce contraste entre
la complication  l'infini de l'organe et la simplicit
extrme de la fonction est prcisment ce qui devrait
nous ouvrir les yeux.
En gnral, quand un mme objet apparat d'un ct
comme simple et de l'autre comme indfiniment compos,
les deux aspects sont loin d'avoir la mme importance, ou
plutt le mme degr de ralit. La simplicit appartient
alors  l'objet mme, et l'infini de complication  des
vues que nous prenons sur l'objet en tournant autour de
lui, aux symboles juxtaposs par lesquels nos sens ou
notre intelligence nous le reprsentent, plus
gnralement a des lments d'ordre diffrent avec
lesquels nous essayons de l'imiter artificiellement, mais
avec lesquels aussi il reste incommensurable, tant d'une
autre nature qu'eux. Un artiste de gnie a peint une
figure sur la toile. Nous pourrons imiter son tableau
avec des carreaux de mosaque multicolores. Et nous
reproduirons d'autant mieux les courbes et les nuances du
modle que nos carreaux seront plus petits, plus
nombreux, plus varis de ton. Mais il faudrait une
infinit d'lments infiniment petits, prsentant une
infinit de nuances, pour obtenir l'exact quivalent de
cette figure que l'artiste  conue comme une chose
simple, qu'il a voulu transporter en bloc sur la toile,
et qui est d'autant plus acheve qu'elle apparat mieux
comme la projection d'une intuition indivisible.
Maintenant, supposons nos yeux ainsi faits qu'ils ne
puissent s'empcher de voir dans l'oeuvre du matre un
effet de mosaque. Ou supposons notre intelligence ainsi
faite qu'elle ne puisse s'expliquer l'apparition de la
figure sur la toile autrement que par un travail de
mosaque. Nous pourrions alors parler simplement d'un
assemblage de petits carreaux, et nous serions dans
l'hypothse mcanistique. Nous pourrions ajouter qu'il a
fallu, en outre de la matrialit de l'assemblage, un
plan sur lequel le mosaste travaillt: nous nous
exprimerions cette fois en finalistes. Mais ni dans un
cas ni dans l'autre nous n'atteindrions le processus
rel, car il n'y a pas eu de carreaux assembls. C'est le
tableau, je veux dire l'acte simple projet sur la toile,
qui, par le seul fait d'entrer dans notre perception,
s'est dcompos lui-mme  nos yeux en mille et mille
petits carreaux qui prsentent, en tant que recomposs,
un admirable arrangement. Ainsi l'oeil, avec sa
merveilleuse complexit de structure, pourrait n'tre que
l'acte simple de la vision, en tant qu'il se divise pour
nous en une mosaque de cellules, dont l'ordre nous
semble merveilleux une fois que nous nous sommes
reprsent le tout comme un assemblage.
Si je lve la main de A en B, ce mouvement m'apparat 
la fois sous deux aspects. Senti du dedans, c'est un acte
simple, indivisible. Aperu du dehors, c'est le parcours
d'une certaine courbe AB. Dans cette ligne je
distinguerai autant de positions que je voudrai, et la
ligne elle-mme pourra tre dfinie une certaine
coordination, de ces positions entre elles. Mais les
positions en nombre infini, et l'ordre qui relie les
positions les unes aux autres, sont sortis
automatiquement de l'acte indivisible par lequel ma main
est alle de A en B. Le mcanisme consisterait ici  ne
voir que les positions. Le finalisme tiendrait compte de
leur ordre. Mais mcanisme et finalisme passeraient, l'un
et l'autre,  ct du mouvement, qui est la ralit mme.
En un certain sens, le mouvement est plus que les
positions et que leur ordre, car il suffit de se le
donner, dans sa simplicit indivisible, pour que
l'infinit des positions successives ainsi que leur ordre
soient donns du mme coup, avec, en plus quelque chose
qui n'est ni ordre ni position mais qui est l'essentiel:
la mobilit. Mais, en un autre sens, le mouvement est
moins que la srie des positions avec l'ordre qui les
relie; car, pour disposer des points dans un certain
ordre, il faut d'abord se reprsenter l'ordre et ensuite
le raliser avec des points, il faut un travail
d'assemblage et il faut de l'intelligence, au lieu que le
mouvement simple de la main ne contient rien de tout
cela. Il n'est pas intelligent, au sens humain du mot, et
ce n'est pas un assemblage, car il n'est pas fait
d'lments. De mme pour le rapport de l'oeil  la
vision. Il y a, dans la vision, plus que les cellules
composantes de l'oeil et que leur coordination
rciproque: en ce sens, ni le mcanisme ni le finalisme
ne vont aussi loin qu'il le faudrait. Mais, en un autre
sens, mcanisme et finalisme vont trop loin l'un et
l'autre, car ils attribuent  la nature le plus
formidable des travaux d'Hercule en voulant qu'elle ait
hauss jusqu' l'acte simple de vision une infinit
d'lments infiniment compliqus, alors que la nature n'a
pas eu plus de peine  faire un oeil que je n'en ai 
lever la main. Son acte simple s'est divis
automatiquement en une infinit d'lments qu'on trouvera
coordonns  une mme ide, comme le mouvement de ma main
a laiss tomber hors de lui une infinit de points qui se
trouvent satisfaire  une mme quation.
Mais c'est ce que nous avons beaucoup de peine 
comprendre, parce que nous ne pouvons nous empcher de
nous reprsenter l'organisation comme une fabrication.
Autre chose est pourtant fabriquer, autre chose
organiser. La premire opration est propre  l'homme.
Elle consiste a assembler des parties de matire qu'on a
tailles de telle faon qu'on puisse les insrer les unes
dans les autres et obtenir d'elles une action commune. On
les dispose, pour ainsi dire, autour de l'action qui en
est dj le centre idal. La fabrication va donc de la
priphrie au centre ou, comme diraient les philosophes,
du multiple  l'un. Au contraire, le travail
d'organisation va du centre  la priphrie. Il commence
en un point qui est presque un point mathmatique, et se
propage autour de ce point par ondes concentriques qui
vont toujours s'largissant. Le travail de fabrication
est d'autant plus efficace qu'il dispose d'une plus
grande quantit de matire. Il procde par concentration
et compression. Au contraire, l'acte d'organisation a
quelque chose d'explosif: il lui faut, au dpart, le
moins de place possible, un minimum de matire, comme si
les forces organisatrices n'entraient dans l'espace qu'
regret. Le spermatozode, qui met en mouvement le
processus volutif de la vie embryonnaire, est une des
plus petites cellules de l'organisme; encore n'est-ce
qu'une faible portion du spermatozode qui prend
rellement part  l'opration.
Mais ce ne sont l que des diffrences superficielles.
En creusant au-dessous d'elles, on trouverait, croyons-
nous, une diffrence plus profonde.
L'oeuvre fabrique dessine la forme du travail de
fabrication. J'entends par l que le fabricant retrouve
exactement dans son produit ce qu'il y a mis. S'il veut
faire une machine, il en dcoupera les pices une  une,
puis les assemblera: la machine faite laissera voir et
les pices et leur assemblage. L'ensemble du rsultat
reprsente ici l'ensemble du travail, et  chaque partie
du travail correspond une partie du rsultat.
Maintenant, je reconnais que la science positive peut
et doit procder comme si l'organisation tait un travail
du mme genre. A cette condition seulement elle aura
prise sur les corps organiss. Son objet n'est pas, en
effet, de nous rvler le fond des choses, mais de nous
fournir le meilleur moyen d'agir sur elles. Or, la
physique et la chimie sont des sciences dj avances, et
la matire vivante ne se prte  notre action que dans la
mesure o nous pouvons la traiter par les procds de
notre physique et de notre chimie. L'organisation ne sera
donc tudiable scientifiquement que si le corps organis
a t assimil d'abord  une machine. Les cellules seront
les pices de la machine, l'organisme en sera
l'assemblage. Et les travaux lmentaires, qui ont
organis les parties, seront censs tre les lments
rels du travail qui a organis le tout. Voil le point
de vue de la science. Tout autre,  notre avis, est celui
de la philosophie.
Pour nous, le tout d'une machine organise reprsente
bien,  la rigueur, le tout du travail organisateur
(encore que ce ne soit vrai qu'approximativement), mais
les parties de la machine ne correspondent pas  des
parties du travail, car la matrialit de cette machine
ne reprsente plus un ensemble de moyens employs, mais
un ensemble d'obstacles tourns - c'est une ngation
plutt qu'une ralit positive. Ainsi, comme nous l'avons
montr dans une tude antrieure, la vision est une
puissance qui atteindrait, en droit, une infinit de
choses inaccessibles  notre regard. Mais une telle
vision ne se prolongerait pas en action; elle
conviendrait  un fantme et non pas  un tre vivant. La
vision d'un tre vivant est une vision efficace, limite
aux objets sur lesquels l'tre peut agir: c'est une
vision canalise, et l'appareil visuel symbolise simple
ment le travail de canalisation. Ds lors, la cration de
l'appareil visuel ne s'explique pas plus par l'assemblage
de ses lments anatomiques que le percement d'un canal
ne s'expliquerait par un apport de terre qui en aurait
fait les rives. La thse mcanistique consisterait  dire
que la terre a t apporte charrete par charrete; le
finalisme ajouterait que la terre n'a t pas dpose au
hasard, que les charretiers ont suivi un plan. Mais
mcanisme et finalisme se tromperaient l'un et l'autre,
car le canal s'est fait autrement.
Plus prcisment, oeil  l'acte simple par lequel nous
levons la main. Mais nous avons suppos que la main ne
rencontrait aucune rsistance. Imaginons qu'au lieu de se
mouvoir dans l'air, ma main ait  traverser de la
limaille de fer qui se comprime et rsiste  mesure que
j'avance. A un certain moment, ma main aura puis son
effort, et,  ce moment prcis, les grains de limaille se
seront juxtaposs et coordonns en une forme dtermine,
celle mme de la main qui s'arrte et d'une partie du
bras. Maintenant, supposons que la main et le bras soient
rests invisibles. Les spectateurs chercheront dans les
grains de limaille eux-mmes, et dans des forces
intrieures  l'amas, la raison de J'arrangement. Les uns
rapporteront la position de chaque grain  l'action que
les grains voisins exercent sur lui: ce seront des
mcanistes. D'autres voudront qu'un plan d'ensemble ait
prsid au dtail de ces actions lmentaires: ils
seront finalistes. Mais la vrit est qu'il y a tout
simplement eu un acte indivisible, celui de la main
traversant la limaille: l'inpuisable dtail du
mouvement des grains, ainsi que l'ordre de leur
arrangement final, exprime ngativement, en quelque
sorte, ce mouvement indivis, tant la forme globale
d'une rsistance et non pas une synthse d'actions
positives lmentaires. C'est pourquoi, si l'on donne le
nom d'"effet" l'arrangement des grains et celui de
" cause"au mouvement de la main, ou pourra dire,  la
rigueur, que le tout de l'effet s'explique par le tout de
la cause, mais  des parties de la cause ne
correspondront nullement des parties de l'effet. En
d'autres termes, ni le mcanisme ni le finalisme ne
seront ici  leur place, et c'est  un mode d'explication
sui generis qu'il faudra recourir. Or, dans l'hypothse
que nous proposons, le rapport de la vision  l'appareil
visuel serait  peu prs celui de la main  la limaille
de fer qui en dessine, en canalise et en limite le mouve
ment.
Plus l'effort de la main est considrable, plus elle va
loin  l'intrieur de la limaille. Mais, quel que soit le
point o elle s'arrte, instantanment et automatiquement
les grains s'quilibrent, se coordonnent entre eux. Ainsi
pour la vision et pour son organe. Selon que l'acte
indivis qui constitue la vision s'avance plus ou moins
loin, la matrialit de l'organe est faite d'un nombre
plus ou moins considrable d'lments coordonns entre
eux, mais l'ordre est ncessairement complet et parfait.
Il ne saurait tre partiel, parce que, encore une fois,
le processus rel qui lui donne naissance n'a pas de
parties. C'est de quoi ni le mcanisme ni le finalisme ne
tiennent compte, et c'est  quoi nous ne prenons pas
garde non plus quand nous nous tonnons de la
merveilleuse structure d'un instrument comme l'oeil. Au
fond de notre tonnement il y a toujours cette ide
qu'une partie seulement de cet ordre aurait pu tre
ralise, que sa ralisation complte est une espce de
grce. Cette grce, les finalistes se la font dispenser
en une seule fois par la cause finale; les mcanistes
prtendent l'obtenir petit  petit par l'effet de la
slection naturelle; mais les uns et les autres voient
dans cet ordre quelque chose de positif et dans sa cause,
par consquent, quelque chose de fractionnable, qui
comporte tous les degrs possibles d'achvement. En
ralit, la cause est plus ou moins intense, mais elle ne
peut produire son effet qu'en bloc et d'une manire
acheve. Selon qu'elle ira plus ou moins loin dans le
sens de la vision, elle donnera les simples amas
pigmentaires d'un organisme infrieur, ou l'oeil
rudimentaire d'une Serpule, ou l'oeil dj diffrenci de
l'Alciope, ou l'oeil merveilleusement perfectionn d'un
Oiseau, mais tous ces organes, de complication trs
ingale, prsenteront ncessairement une gale
coordination. C'est pourquoi deux espces animales auront
beau tre fort loignes l'une de l'autre: si, de part
et d'autre, la marche  la vision est alle aussi loin,
des deux cts il y aura le mme organe visuel car la
forme de l'organe ne fait qu'exprimer la mesure dans
laquelle a t obtenu l'exercice de la fonction.
Mais, en parlant d'une marche  la vision, ne revenons-
nous pas a l'ancienne conception de la finalit? Il en
serait ainsi, sans aucun doute, si cette marche exigeait
la reprsentation, consciente ou inconsciente, d'un but 
atteindre. Mais la vrit est qu'elle s'effectue en vertu
de l'lan originel de la vie, qu'elle est implique dans
ce mouvement mme, et que c'est prcisment pourquoi on
la retrouve sur des lignes d'volution indpendantes. Que
si maintenant on nous demandait pourquoi et comment elle
y est implique, nous rpondrions que la vie est, avant
tout, une tendance  agir sur la matire brute. Le sens
de cette action n'est sans doute pas prdtermin: de l
l'imprvisible varit des formes que la vie, en
voluant, sme sur son chemin. Mais cette action prsente
toujours,  un degr plus ou moins lev, le caractre de
la contingence; elle implique tout au moins un rudiment
de choix. Or, un choix suppose la reprsentation
anticipe de plusieurs actions possibles. Il faut donc
que des possibilits d'action se dessinent pour l'tre
vivant avant l'action mme. La perception visuelle n'est
pas autre chose 49: les contours visibles des corps sont
le dessin de notre action ventuelle sur eux. La vision
se retrouvera donc,  des degrs diffrents, chez les
animaux les plus divers, et elle se manifestera par la
mme complexit de structure partout o elle aura atteint
le mme degr d'intensit.
Nous avons insist sur ces similitudes de structure en
gnral, sur l'exemple de l'oeil en particulier, parce
que nous devions dfinir notre attitude vis--vis du
mcanisme, d'une part, et du finalisme, de l'autre. Il
nous reste main. tenant  la dcrire, avec plus de
prcision, en elle-mme. C'est ce que nous allons faire
en envisageant les rsultats divergents de l'volution,
non plus dans ce qu'ils prsentent d'analogue, mais dans
ce qu'ils ont de mutuellement complmentaire.

Chapitre II
Les directions divergentes de l'volution de la vie.
Torpeur, intelligence, instinct.
Ide gnrale du processus volutif. La croissance. Les
tendances divergentes et complmentaires. Signification
du progrs et de l'adaptation

Le mouvement volutif serait chose simple, nous aurions
vite fait d'en dterminer la direction, si la vie
dcrivait une trajectoire unique, comparable  celle d'un
boulet plein lanc par un canon. Mais nous avons affaire
ici  un obus qui a tout de suite clat en fragments,
lesquels, tant eux-mmes des espces d'obus, ont clat
 leur tour en fragments destins  clater encore, et
ainsi de suite pendant fort longtemps. Nous ne percevons
que ce qui est le plus prs de nous, les mouvements
parpills des clats pulvriss. C'est en partant d'eux
que nous devons remonter, de degr en degr, jusqu'au
mouvement originel.
Quand l'obus clate, sa fragmentation particulire
s'explique tout  la fois par la force explosive de la
poudre qu'il renferme et par la rsistance que le mtal y
oppose. Ainsi pour la fragmentation de la vie en
individus et en espces. Elle tient, croyons-nous,  deux
sries de causes: la rsistance que la vie prouve de la
part de la matire brute, et la force explosive - due 
un quilibre instable de tendances - que la vie porte en
elle.
La rsistance de la matire brute est l'obstacle qu'il
fallut tourner d'abord. La vie semble y avoir russi 
force d'humilit, en se faisant trs petite et trs
insinuante, biaisant avec les forces physiques et
chimiques, consentant mme  faire avec elles une partie
du chemin, comme l'aiguille de la voie ferre quand elle
adopte pendant quelques instants la direction du rail
dont elle veut se dtacher. Des phnomnes observs dans
les formes les plus lmentaires de la vie on ne peut
dire s'ils sont encore physiques et chimiques ou s'ils
sont dj vitaux. Il fallait que la vie entrt ainsi dans
les habitudes de la matire brute, pour entraner peu 
peu sur une autre voie cette matire magntise. Les
formes animes qui parurent d'abord furent donc d'une
simplicit extrme. C'taient sans doute de petites
masses de protoplasme  peine diffrenci, comparables du
dehors aux Amibes que nous observons aujourd'hui, mais
avec, en plus, la formidable pousse intrieure qui
devait les hausser jusqu'aux formes suprieures de la
vie. Qu'en vertu de cette pousse les premiers organismes
aient cherch  grandir le plus possible, cela nous
parat probable: mais la matire organise a une limite
d'expansion bien vite atteinte. Elle se ddouble plutt
que de crotre au del d'un certain point. Il fallut,
sans doute, des sicles d'effort et des prodiges de
subtilit pour que la vie tournt ce nouvel obstacle.
Elle obtint d'un nombre croissant d'lments, prts  se
ddoubler, qu'ils restassent unis. Pair la division du
travail elle noua entre eux un indissoluble lien.
L'organisme complexe et quasi-discontinu fonctionne ainsi
comme et fait une masse vivante continue, qui aurait
simplement grandi.
Mais les causes vraies et profondes de division taient
celles que la vie portait en elle. Car la vie est
tendance, et l'essence d'une tendance est de se
dvelopper en forme de gerbe, crant, par le seul fait de
sa croissance, des directions divergentes entre
lesquelles se partagera son lan. C'est ce que nous
observons sur nous-mmes dans l'volution de cette
tendance spciale que nous appelons notre caractre.
Chacun de nous, en jetant un coup d'oeil rtrospectif sur
son histoire, constatera que sa personnalit d'enfant,
quoique indivisible, runissait en elle des personnes
diverses qui pouvaient rester fondues ensemble parce
qu'elles taient  l'tat naissant: cette indcision
pleine de promesses est mme un des plus grands charmes
de l'enfance. Mais les personnalits qui s'entrepntrent
deviennent incompatibles en grandissant, et, comme chacun
de nous ne vit qu'une seule vie, force lui est de faire
un choix. Nous choisissons en ralit sans cesse, et sans
cesse aussi nous abandonnons beaucoup de choses. La route
que nous parcourons dans le temps est jonche des dbris
de tout ce que nous commencions d'tre, de tout ce que
nous aurions pu devenir. Mais la nature, qui dispose d'un
nombre incalculable de vies, n'est point astreinte  de
pareils sacrifices. Elle conserve les diverses tendances
qui ont bifurqu en grandissant. Elle cre, avec elles,
des sries divergentes d'espces qui volueront
sparment.
Ces sries pourront d'ailleurs tre d'ingale
importance. L'auteur qui commence un roman met dans son
hros une foule de choses auxquelles il est oblig de
renoncer  mesure qu'il avance. Peut-tre les reprendra-t-
il plus tard dans d'autres livres, pour composer avec
elles des personnages nouveaux qui apparatront comme des
extraits ou plutt comme des complments du premier;
mais presque toujours ceux-ci auront quelque chose
d'triqu en comparaison du personnage originel. Ainsi
pour l'volution de la vie. Les bifurcations, au cours du
trajet, ont t nombreuses, mais il y a eu beaucoup
d'impasses  ct de deux ou trois grandes routes; et de
ces routes elles-mmes une seule, celle qui monte le long
des Vertbrs jusqu' l'homme, a t assez large pour
laisser passer librement le grand souffle de la vie. Nous
avons cette impression quand nous comparons les socits
d'Abeilles ou de Fourmis, par exemple, aux socits
humaines. Les premires sont admirablement disciplines
et unies, mais figes; les autres sont ouvertes  tous
les progrs, mais divises, et en lutte incessante avec
elles-mmes. L'idal serait une socit toujours en
marche et toujours en quilibre, mais cet idal n'est
peut-tre pas ralisable: les deux caractres qui
voudraient se complter l'un l'autre, qui se compltent
mme  l'tat embryonnaire, deviennent incompatibles en
s'accentuant. Si l'on pouvait parler, autrement que par
mtaphore, d'une impulsion a la vie sociale, il faudrait
dire que le gros de l'impulsion s'est port le long de la
ligne d'volution qui aboutit  l'homme, et que le reste
a t recueilli sur la voie conduisant aux Hymnoptres:
les socits de Fourmis et d'Abeilles prsenteraient
ainsi l'aspect complmentaire des ntres. Mais ce ne
serait l qu'une manire de s'exprimer. Il n'y a pas eu
d'impulsion particulire  la vie sociale. Il y a
simplement le mouvement gnral de la vie, lequel cre,
sur des lignes divergentes, des formes toujours
nouvelles. Si des socits doivent apparatre sur deux de
ces lignes, elles devront manifester la divergence des
voies en mme temps que la communaut de l'lan. Elles
dvelopperont ainsi deux sries de caractres, que nous
trouverons vaguement complmentaires l'une de l'autre.
L'tude du mouvement volutif consistera donc  dmler
un certain nombre de directions divergentes,  apprcier
l'importance de ce qui s'est pass sur chacune d'elles,
en un mot  dterminer la nature des tendances dissocies
et  en faire le dosage. Combinant alors ces tendances
entre elles, on obtiendra une approximation ou plutt une
imitation de l'indivisible principe moteur d'o procdait
leur lan. C'est dire qu'on verra dans l'volution tout
autre chose qu'une srie d'adaptations aux circonstances,
comme le prtend le mcanisme, tout autre chose aussi que
la ralisation d'un plan d'ensemble, comme le voudrait la
doctrine de la finalit.
Que la condition ncessaire de l'volution soit
l'adaptation au milieu, nous ne le contestons aucunement.
Il est trop vident qu'une espce disparat quand elle ne
se plie pas aux conditions d'existence qui lui sont
faites. Mais autre chose est reconnatre que les
circonstances extrieures sont des forces avec lesquelles
l'volution doit compter, autre chose soutenir qu'elles
sont les causes directrices de l'volution. Cette
dernire thse est celle du mcanisme. Elle exclut
absolument l'hypothse d'un lan originel, je veux dire
d'une pousse intrieure qui porterait la vie, par des
formes de plus en plus complexes,  des destines de plus
en plus hautes. Cet lan est pourtant visible, et un
simple coup d'oeil jet sur les espces fossiles nous
montre que la vie aurait pu se passer d'voluer, ou
n'voluer que dans des limites trs restreintes, si elle
avait pris le parti, beaucoup plus commode pour elle, de
s'ankyloser dans ses formes primitives. Certains
Foraminifres n'ont pas vari depuis l'poque silurienne.
Impassibles tmoins des rvolutions sans nombre qui ont
boulevers notre plante, les Lingules sont aujourd'hui
ce qu'elles taient aux temps les plus reculs de l're
palozoque.
La vrit est que l'adaptation explique les sinuosits
du mouvement volutif, mais non pas les directions
gnrales du mouvement, encore moins le mouvement lui-
mme 50. La route qui mne  la ville est bien oblige de
monter les ctes et de descendre les pentes, elle
s'adapte aux accidents du terrain; mais les accidents de
terrain ne sont pas cause de la route et ne lui ont pas
non plus imprim sa direction. A chaque moment ils lui
fournissent l'indispensable, le sol mme sur lequel elle
se pose; mais si l'on considre le tout de la route et
non plus chacune de ses parties, les accidents de terrain
n'apparaissent plus que comme des empchements ou des
causes de retard, car la route visait simplement la ville
et aurait voulu tre une ligne droite. Ainsi pour
l'volution de la vie et pour les circonstances qu'elle
traverse, avec cette diffrence toute. fois que
l'volution ne dessine pas une route unique, qu'elle
s'engage dans des directions sans pourtant viser des
buts, et qu'enfin elle reste inventive jusque dans ses
adaptations.
Mais, si l'volution de la vie est autre chose qu'une
srie d'adaptations  des circonstances accidentelles,
elle n'est pas davantage la ralisation d'un plan. Un
plan est donn par avance. Il est reprsent, ou tout au
moins reprsentable, avant le dtail de sa ralisation.
L'excution complte en peut tre repousse dans un
avenir lointain, recule mme indfiniment: l'ide n'en
est pas moins formulable, ds maintenant, en termes
actuellement donns. Au contraire si l'volution est une
cration sans cesse renouvele, elle cre au fur et 
mesure, non seulement les formes de la vie, mais les
ides qui permettraient  une intelligence de la
comprendre, les ternies qui serviraient  l'exprimer.
C'est dire que son avenir dborde son prsent et ne
pourrait s'y dessiner en une ide.
L est la premire erreur du finalisme. Elle en
entrane une autre, plus grave encore.
Si la vie ralise un plan, elle devra manifester une
harmonie plus haute  mesure qu'elle avancera plus loin.
Telle, la maison dessine de mieux en mieux l'ide de
l'architecte tandis que les pierres montent sur les
pierres. Au contraire, si l'unit de la vie est tout
entire dans l'lan qui la pousse sur la route du temps,
l'harmonie n'est pas en avant, mais-en arrire. L'unit
vient d'une vis a tergo: elle est donne au dbut comme
une impulsion, elle n'est pas pose au bout comme un
attrait. L'lan se divise de plus en plus en se
communiquant. La vie, au fur et  mesure de son progrs,
s'parpille en manifestations qui devront sans doute  la
communaut de leur origine d'tre complmentaires les
unes des autres sous certains aspects, mais qui n'en
seront pas moins antagonistes et incompatibles entre
elles. Ainsi la dsharmonie entre les espces ira en
s'accentuant. Encore n'en avons-nous signal jusqu'ici
que la cause essentielle. Nous avons suppos, pour
simplifier, que chaque espce acceptait l'impulsion reue
pour la transmettre  d'autres, et que, dans tous les
sens o la vie volue, la propagation s'effectuait en
ligne droite. En fait, il y a des espces qui s'arrtent,
il en est qui rebroussent chemin. L'volution n'est pas
seulement un mouvement en avant; dans beaucoup de cas on
observe un pitinement sur place, et plus souvent encore
une dviation ou un retour en arrire. Il faut qu'il en
soit ainsi, comme nous le montrerons plus loin, et les
mmes causes, qui scindent le mouvement volutif, font
que la vie, en voluant, se distrait souvent d'elle-mme,
hypnotise sur la forme qu'elle vient de produire. Mais
il rsulte de l un dsordre croissant. Sans doute il y a
progrs, si l'on entend par progrs une marche continue
dans la direction gnrale que dterminera une impulsion
premire, mais ce progrs ne s'accomplit que sur les deux
ou trois grandes lignes d'volution o se dessinent des
formes de plus en plus complexes, de plus en plus
hautes: entre ces lignes courent une foule de voies
secondaires o se multiplient au contraire les
dviations, les arrts et les reculs. Le philosophe, qui
avait commenc par poser en principe que chaque dtail se
rattache  un plan d'ensemble, va de dception en
dception le jour o il aborde l'examen des faits; et
comme il avait tout mis sur le mme rang, il en arrive
maintenant, pour n'avoir pas voulu faire la part de
l'accident,  croire que tout est accidentel. Il faut
commencer au contraire par faire  l'accident sa part,
qui est trs grande. Il faut reconnatre que tout n'est
pas cohrent dans la nature. Par l on sera conduit 
dterminer les centres autour desquels l'incohrence cris
tallise. Et cette cristallisation mme clarifiera le
reste: les grandes directions apparatront, on la vie se
meut en dveloppant l'impulsion originelle. On
n'assistera pas, il est vrai,  l'accomplissement
dtaill d'un plan. Il y a plus et mieux ici qu'un plan
qui se ralise. Un plan est un terme assign  un
travail: il clt l'avenir dont il dessine la forme.
Devant l'volution de la vie, au contraire, les portes de
l'avenir restent grandes ouvertes. C'est une cration qui
se poursuit sans fin en vertu d'un mouvement initial. Ce
mouvement fait l'unit du monde organis, unit fconde,
d'une richesse infinie, suprieure  ce qu'aucune
intelligence pourrait rver, puisque l'intelligence n'est
qu'un de ses aspects ou de ses produits.
Mais il est plus facile de dfinir la mthode que de
l'appliquer. L'interprtation complte du mouvement
volutif dans le pass, tel que nous le concevons, ne
serait possible que si l'histoire du monde organis tait
faite. Nous sommes loin d'un pareil rsultat. Les
gnalogies qu'on propose pour les diverses espces sont,
le plus souvent, problmatiques. Elles varient avec les
auteurs, avec les vues thoriques dont elles s'inspirent,
et soulvent des dbats que l'tat actuel de la science
ne permet pas de trancher. Mais, en comparant les
diverses solutions entre elles, on verra que la
controverse porte plutt sur le dtail que sur les
grandes lignes. En suivant les grandes lignes d'aussi
prs que possible, nous serons donc srs de ne pas nous
garer. Elles seules nous importent d'ailleurs, car nous
ne visons pas, comme le naturaliste,  retrouver l'ordre
de succession des diverses espces, mais seulement 
dfinir les directions principales de leur volution.
Encore ces directions n'ont-elles pas toutes pour nous le
mme intrt: c'est de la voie qui conduit  l'homme que
nous devons nous occuper plus particulirement. Nous ne
perdrons donc pas de vue, en les suivant les unes et les
autres, qu'il s'agit surtout de dterminer le rapport de
l'homme  l'ensemble du rgne animal, et la place du
rgne animal lui-mme dans l'ensemble du monde organis.

Relation de l'animal  la plante. Schma de la vie
animale.
Dveloppement de l'animalit

Pour commencer par le second point, disons qu'aucun
caractre prcis ne distingue la plante de l'animal. Les
essais tents pour dfinir rigoureusement les deux rgnes
ont toujours chou. Il n'est pas une seule proprit de
la vie vgtale qui ne se soit retrouve,  quelque
degr, chez certains animaux, pas un seul trait
caractristique de l'animal qu'on n'ait pu observer chez
certaines espces, ou  certains moments, dans le monde
vgtal. On comprend donc que des biologistes pris de
rigueur aient tenu pour artificielle la distinction entre
les deux rgnes. Ils auraient raison, si la dfinition
devait se faire ici comme dans les sciences mathmatiques
et physiques, par certains attributs statiques que
l'objet dfini possde et que les autres ne possdent
pas. Bien diffrent,  notre avis, est le genre de
dfinition qui convient aux sciences de la vie. Il n'y a
gure de manifestation de la vie qui ne contienne 
l'tat rudimentaire, ou latent, ou virtuel, les
caractres essentiels de la plupart des autres
manifestations. La diffrence est dans les proportions.
Mais cette diffrence de proportion suffira  dfinir le
groupe o elle se rencontre, si l'on peut tablir qu'elle
n'est pas accidentelle et que le groupe,  mesure qu'il
voluait, tendait de plus en plus  mettre l'accent sur
ces caractres particuliers. En un mot, le groupe ne se
dfinira plus par la possession de certains caractres,
mais par sa tendance  les accentuer. Si l'on se place 
ce point de vue, si l'on tient moins compte des tats que
des tendances, on trouve que vgtaux et animaux peuvent
se dfinir et se distinguer d'une manire prcise, et
qu'ils correspondent bien  deux dveloppements
divergents de la vie.
Cette divergence s'accuse d'abord dans le mode
d'alimentation. On sait que le vgtal emprunte
directement  l'air,  l'eau et  la terre les lments
ncessaires  l'entretien de la vie, en particulier le
carbone et l'azote: il les prend sous leur forme
minrale. Au contraire, l'animal ne peut s'emparer de ces
mmes lments que s'ils ont dj t fixs pour lui dans
les substances organiques par les plantes ou par des
animaux qui, directement ou indirectement, les doivent 
des plantes, de sorte qu'en dfinitive c'est le vgtal
qui alimente l'animal. Il est vrai que cette loi souffre
bien des exceptions chez les vgtaux. On n'hsite pas 
classer parmi les vgtaux le Drosera, la Dione, le
Pinguicula, qui sont des plantes insectivores. D'autre
part les Champignons, qui occupent une place si
considrable dans le monde vgtal, s'alimentent comme
des animaux: qu'ils soient ferments, saprophytes ou
parasites, c'est  des substances organiques dj formes
qu'ils empruntent leur nourriture. On ne saurait donc
tirer de cette diffrence une dfinition statique qui
tranche automatiquement, dans n'importe quel cas, la
question de savoir si l'on a affaire  une plante ou  un
animal. Mais cette diffrence peut fournir un commen
cement de dfinition dynamique des deux rgnes, en ce
qu'elle marque les deux directions divergentes o
vgtaux et animaux ont pris leur essor. C'est un fait
remarquable que les Champignons, qui sont rpandus dans
la nature avec une si extraordinaire abondance, n'aient
pas pu voluer. Ils ne s'lvent pas organiquement au-
dessus des tissus qui, chez les vgtaux suprieurs, se
forment dans le sac embryonnaire de l'ovule et prcdent
le dveloppement germinatif du nouvel individu 51. Ce
sont, pourrait-on dire, les avortons du monde vgtal.
Leurs diverses espces constituent autant d'impasses,
comme si, en renonant au mode d'alimentation ordinaire
des vgtaux, ils s'arrtaient sur la grande route de
l'volution vgtale. Quant aux Droseras, aux Diones,
aux plantes insectivores en gnral, ils s'alimentent
comme les autres plantes par leurs racines, ils fixent
aussi, par leurs parties vertes, le carbone de l'acide
carbonique contenu dans l'atmosphre. La facult de
capturer des insectes, de les absorber et de les digrer
est une facult qui a d surgir chez eux sur le tard,
dans des cas tout  fait exceptionnels, l o le sol,
trop pauvre, ne leur fournissait pas une nourriture
suffisante. D'une manire gnrale, si l'on s'attache
moins  la prsence des caractres qu' leur tendance 
se dvelopper, et si l'on tient pour essentielle la
tendance le long de laquelle l'volution a pu se
continuer indfiniment, on dira que les vgtaux se
distinguent des animaux par le pouvoir de crer de la
matire organique aux dpens d'lments minraux qu'ils
tirent directement de l'atmosphre, de la terre et de
l'eau. Mais  cette diffrence s'en rattache une autre,
dj plus profonde.
L'animal, ne pouvant fixer directement le carbone et
l'azote qui sont partout prsents, est oblig de
chercher, pour s'en nourrir, les vgtaux qui ont dj
fix ces lments ou les animaux qui les ont emprunts
eux-mmes au rgne vgtal. L'animal est donc
ncessairement mobile. Depuis l'Amibe, qui lance au
hasard ses pseudopodes pour saisir les matires
organiques parses dans une goutte d'eau, jusqu'aux
animaux suprieurs qui possdent des organes sensoriels
pour reconnatre leur proie, des organes locomoteurs pour
aller la saisir, un systme nerveux pour coordonner leurs
mouvements  leurs sensations, la vie animale est
caractrise, dans sa direction gnrale, par la mobilit
dans l'espace. Sous sa forme la plus rudimentaire,
l'animal se prsente comme une petite masse de
protoplasme enveloppe tout au plus d'une mince pellicule
albuminode qui lui laisse pleine libert de se dformer
et de se mouvoir. Au contraire, la cellule vgtale
s'entoure d'une membrane de cellulose qui la condamne 
l'immobilit. Et, de bas en haut du rgne vgtal, ce
sont les mmes habitudes de plus en plus sdentaires, la
plante n'ayant pas besoin de se dranger et trouvant
autour d'elle, dans l'atmosphre, dans l'eau et dans la
terre o elle est place, les lments minraux qu'elle
s'approprie directement. Certes, des phnomnes de
mouvement s'observent aussi chez les plantes. Darwin a
crit un beau livre sur les mouvements des plantes
grimpantes. Il a tudi les manoeuvres de certaines
plantes insectivores, telles que le Drosera et la Dione,
pour saisir leur proie. On connat les mouvements des
feuilles de l'Acacia, de la Sensitive, etc. D'ailleurs,
le va-et-vient du protoplasme vgtal  l'intrieur de
son enveloppe est l pour tmoigner de sa parent avec le
protoplasme des animaux. Inversement, on noterait dans
une foule d'espces animales (gnralement parasites) des
phnomnes de fixation analogues  ceux des vgtaux 52.
Ici encore on se tromperait si l'on prtendait faire de
la fixit et de la mobilit deux caractres qui
permettent de dcider,  simple inspection, si l'on est
en prsence d'une plante ou d'un animal. Mais la fixit,
chez l'animal, apparat le plus souvent Comme une torpeur
o l'espce serait tombe, comme un refus d'voluer plus
loin dans un certain sens: elle est proche parente du
parasitisme, et s'accompagne de caractres qui rappellent
ceux de la vie vgtale. D'autre part, les mouvements des
vgtaux n'ont ni la frquence ni la varit de ceux des
animaux. Ils n'intressent d'ordinaire qu'une partie de
l'organisme, et ne s'tendent presque jamais 
l'organisme entier. Dans les cas exceptionnels o une
vague spontanit s'y manifeste, il semble qu'on assiste
au rveil accidentel d'une activit normalement endormie.
Bref, si la mobilit et la fixit coexistent dans le
monde vgtal comme dans le monde animal, la balance est
manifestement rompue en faveur de la fixit dans un cas
et de la mobilit dans l'autre. Ces deux tendances
opposes sont si videmment directrices des deux
volutions, qu'on pourrait dj dfinir par elles les
deux rgnes. Mais fixit et mobilit,  leur tour, ne
sont que les signes superficiels de tendances plus
profondes encore.
Entre la mobilit et la conscience il y a un rapport
vident. Certes, la conscience des organismes suprieurs
parat solidaire de certains dispositifs crbraux. Plus
le systme nerveux se dveloppe, plus nombreux et plus
prcis deviennent les mouvements entre lesquels il a le
choix, plus lumineuse aussi est la conscience qui les
accompagne. Mais ni cette mobilit, ni ce choix, ni par
consquent cette conscience n'ont pour condition
ncessaire la prsence d'un systme nerveux: celui-ci
n'a fait que canaliser dans des sens dtermins, et
porter  un plus haut degr d'intensit, une activit
rudimentaire et vague, diffuse dans la masse de la
substance organise. Plus on descend dans la srie
animale, plus les centres nerveux se simplifient et se
sparent aussi les uns des autres; finalement, les
lments nerveux disparaissent, noys dans l'ensemble
d'un organisme moins diffrenci. Mais il en est ainsi de
tous les autres appareils, de tous les autres lments
anatomiques; et il serait aussi absurde de refuser la
conscience  un animal, parce qu'il n'a pas de cerveau,
que de le dclarer incapable de se nourrir parce qu'il
n'a pas d'estomac. La vrit est que le systme nerveux
est n, comme les autres systmes, d'une division du
travail. Il ne cre pas la fonction, il la porte
seulement  un plus haut degr d'intensit et de
prcision en lui donnant la double forme de l'activit
rflexe et de l'activit volontaire. Pour accomplir un
vrai mouvement rflexe, il faut tout un mcanisme mont
dans la moelle ou dans le bulbe. Pour choisir
volontairement entre plusieurs dmarches dtermines, il
faut des centres crbraux, c'est--dire des carrefours
d'o partent des voies conduisant  des mcanismes
moteurs de configuration diverse et d'gale prcision.
Mais, l o ne s'est pas encore produite une canalisation
en lments nerveux, encore moins une concentration des
lments nerveux en un systme, il y a quelque chose d'o
sortiront, par voie de ddoublement, et le rflexe et le
volontaire, quelque chose qui n'a ni la prcision
mcanique du premier ni les hsitations intelligentes du
second, mais qui, participant  dose infinitsimale de
l'un et de l'autre, est une raction simplement indcise
et par consquent dj vague. ment consciente. C'est dire
que l'organisme le plus humble est conscient dans la
mesure o il se meut librement. La conscience est-elle
ici, par rapport au mouvement, l'effet ou la cause? En
un sens elle est cause, puisque son rle est de diriger
la locomotion. Mais, en un autre sens, elle est effet,
car c'est l'activit motrice qui l'entretient, et, ds
que cette activit disparat, la conscience s'atrophie ou
plutt s'endort. Chez des Crustacs tels que les
Rhizocphales, qui ont d prsenter autrefois une
structure plus diffrencie, la fixit et le parasitisme
accompagnent la dgnrescence et la presque disparition
du systme nerveux: comme, en pareil cas, le progrs de
l'organisation avait localis dans des centres nerveux
toute l'activit consciente, on peut conjecturer que la
conscience est plus faible encore chez des animaux de ce
genre que dans des organismes beaucoup moins
diffrencis, qui n'ont jamais eu de centres nerveux mais
qui sont rests mobiles.
Comment alors la plante, qui s'est fixe  la terre et
qui trouve sa nourriture sur place, aurait-elle pu se
dvelopper dans le sens de l'activit consciente? La
membrane de cellulose dont le protoplasme s'enveloppe, en
mme temps qu'elle immobilise l'organisme vgtal le plus
simple, le soustrait, en grande partie,  ces excitations
extrieures qui agissent sur l'animal comme des irritants
de la sensibilit et l'empchent de s'endormir 53. La
plante est donc gnralement inconsciente. Ici encore il
faudrait se garder des distinctions radicales.
Inconscience et conscience ne sont pas deux tiquettes
qu'on puisse coller machinalement, l'une sur toute
cellule vgtale, l'autre sur tous les animaux. Si la
conscience s'endort chez l'animal qui a dgnr en
parasite immobile, inversement elle se rveille, sans
doute, chez le vgtal qui a reconquis la libert de ses
mouvements, et elle se rveille dans l'exacte mesure o
le vgtal a reconquis cette libert. Conscience et
inconscience n'en marquent pas moins les directions o se
sont dvelopps les deux rgnes, en ce sens que, pour
trouver les meilleurs spcimens de la conscience chez
l'animal, il faut monter jusqu'aux reprsentants les plus
Blevs de la srie, au lieu que, pour dcouvrir des cas
probables de conscience vgtale, il faut descendre aussi
bas que possible dans l'chelle des plantes, arriver aux
zoospores des Algues, par exemple, et plus gnralement 
ces organismes unicellulaires dont on peut dire qu'ils
hsitent entre la forme vgtale et l'animalit. De ce
point de vue, et dans cette mesure, nous dfinirions
l'animal par la sensibilit et la conscience veille, le
vgtal par la conscience endormie et l'insensibilit.
En rsum, le vgtal fabrique directement des
substances organiques avec des substances minrales:
cette aptitude le dispense en gnral de se mouvoir et,
par l mme de sentir. Les animaux, obligs d'aller  la
recherche de leur nourriture, ont volu dans le sens de
l'activit locomotrice et par consquent d'une conscience
de plus en plus ample, de plus en plus distincte.
Maintenant, que la cellule animale et la cellule
vgtale drivent d'une souche commune, que les premiers
organismes vivants aient oscill entre la forme vgtale
et la forme animale, participant de l'une et de l'autre 
la fois, cela ne nous parat pas douteux. Nous venons, en
effet, de voir que les tendances caractristiques de
l'volution des deux rgnes, quoique divergentes,
coexistent encore aujourd'hui, et chez la plante et chez
l'animal. La proportion seule diffre. D'ordinaire, l'une
des deux tendances recouvre ou crase l'autre, mais, dans
des circonstances exceptionnelles, celle-ci se dgage et
reconquiert la place perdue. La mobilit et la conscience
de la cellule vgtale ne sont pas  ce point endormies
qu'elles ne puissent se rveiller quand les circonstances
le permettent ou l'exigent. Et, d'autre part, l'volution
du rgne animal a t sans cesse retarde, ou arrte, ou
ramene en arrire par la tendance qu'il a conserve  la
vie vgtative. Si pleine, si dbordante que puisse en
effet paratre l'activit d'une espce animale, la
torpeur et l'inconscience la guettent. Elle ne soutient
son rle que par un effort, au prix d'une fatigue. Le
long de la route sur laquelle l'animal a volu, des
dfaillances sans nombre se sont produites, des
dchances qui se rattachent pour la plupart  des
habitudes parasitaires; ce sont autant d'aiguillages sur
la vie vgtative. Ainsi, tout nous fait supposer que le
vgtal et l'animal descendent d'un anctre commun qui
runissait,  l'tat naissant, les tendances de l'un et
de l'autre.
Mais les deux tendances qui s'impliquaient
rciproquement sous cette forme rudimentaire se sont
dissocies en grandissant. De l le monde des plantes
avec sa fixit et son insensibilit, de l les animaux
avec leur mobilit et leur conscience. Point n'est
besoin, d'ailleurs, pour expliquer ce ddoublement, de
faire intervenir une force mystrieuse. Il suffit de
remarquer que l'tre vivant appuie naturellement vers ce
qui lui est le plus commode, et que vgtaux et animaux
ont opt, chacun de leur ct, pour deux genres diff
rents de commodit dans la manire de se procurer le
carbone et l'azote dont ils avaient besoin. Les premiers,
continuellement et machinalement, tirent ces lments
d'un milieu qui les leur fournit sans cesse. Les seconds,
par une action discontinue, concentre en quelques
instants, consciente, vont chercher ces corps dans des
organismes qui les ont dj fixs. Ce sont deux manires
diffrentes de comprendre le travail ou, si l'on aime
mieux, la paresse. Aussi nous parat-il douteux qu'on
dcouvre jamais  la plante des lments nerveux, si
rudimentaires qu'on les suppose. Ce qui correspond, chez
elle,  la volont directrice de l'animal, c'est, croyons-
nous, la direction o elle inflchit l'nergie de la
radiation solaire quand elle s'en sert pour rompre les
attaches du carbone avec l'oxygne dans l'acide
carbonique. Ce qui correspond, chez elle,  la
sensibilit de l'animal, c'est l'impressionnabilit toute
spciale de sa chlorophylle  la lumire. Or, un systme
nerveux tant, avant tout, un mcanisme qui sert
d'intermdiaire entre des sensations et des volitions, le
vritable " systme nerveux"de la plante nous parat
tre le mcanisme ou plutt le chimisme sui generis qui
sert d'intermdiaire entre l'impressionnabilit de sa
chlorophylle  la lumire et la production de l'amidon.
Ce qui revient  dire que la plante ne doit pas avoir
d'lments nerveux, et que le mme lan qui a port
l'animal  se donner des nerfs et des centres nerveux a
d aboutir, dans la plante,  la fonction
chlorophyllienne 54.
Ce premier coup d'oeil jet sur le monde organis va
nous permettre de dterminer en termes plus prcis ce qui
unit les deux rgnes, et aussi ce qui les spare.
Supposons, comme nous le faisions entrevoir dans le
prcdent chapitre, qu'il y ait au fond de la vie un
effort pour greffer, sur la ncessit des forces
physiques,  la plus grande somme  possible
d'indtermination. Cet effort ne peut aboutir  crer de
l'nergie, ou, s'il en cre, la quantit cre
n'appartient pas  l'ordre de grandeur sur lequel ont
prise nos sens et nos instruments de mesure, notre
exprience et notre science. Tout se passera donc comme
si l'effort visait simplement  utiliser de son mieux une
nergie prexistante, qu'il trouve  sa disposition. Il
n'a qu'un moyen d'y russir: c'est d'obtenir de la
matire une telle accumulation d'nergie potentielle
qu'il puisse,  un moment donn, en faisant jouer un
dclic, obtenir le travail dont il a besoin pour agir.
Lui-mme ne possde que ce pouvoir de dclancher. Mais le
travail de dclanchement, quoique toujours le mme et
toujours plus faible que n'importe quelle quantit
donne, sera d'autant plus efficace qu'il fera tomber de
plus haut un poids plus lourd, ou, en d'autres termes,
que la somme d'nergie potentielle accumule et
disponible sera plus considrable. En fait, la source
principale de l'nergie utilisable  la surface de notre
plante est le Soleil. Le problme tait donc celui-ci:
obtenir du Soleil que  et l,  la surface de la terre,
il suspendt partiellement et provisoirement sa dpense
incessante d'nergie utilisable, qu'il en emmagasint une
certaine quantit, sous forme d'nergie non encore
utilise, dans des rservoirs appropris d'o elle
pourrait ensuite s'couler au moment voulu,  l'endroit
voulu, dans la direction voulue. Les substances dont
s'alimente l'animal sont prcisment des rservoirs de ce
genre. Formes de molcules trs complexes qui
renferment,  l'tat potentiel, une somme considrable
d'nergie chimique, elles constituent des espces
d'explosifs, qui n'attendent qu'une tincelle pour mettre
en libert la force emmagasine. Maintenant, il est
probable que la vie tendait d'abord  obtenir, du mme
coup, et la fabrication de l'explosif et l'explosion qui
l'utilise. Dans ce cas, le mme organisme qui aurait
emmagasin directement l'nergie de la radiation solaire
l'aurait dpense en mouvements libres dans l'espace. Et
c'est pourquoi nous devons prsumer que les premiers
tres vivants ont cherch, d'une part  accumuler sans
relche de l'nergie emprunte au Soleil et, d'autre
part,  la dpenser d'une manire discontinue et
explosive par des mouvements de locomotion: les
Infusoires  chlorophylle, les Euglnes, symbolisent peut-
tre encore aujourd'hui, mais sous une forme trique et
incapable d'voluer, cette tendance primordiale de la
vie. Le dveloppement divergent des deux rgnes
correspond-il  ce qu'on pourrait  appeler
mtaphoriquement l'oubli, par chaque rgne, d'une des
deux moitis du programme? Ou bien, ce qui est plus
vraisemblable, la nature mme de la matire que la vie
trouvait devant elle sur notre plante s'opposait-elle 
ce que les deux tendances pussent voluer bien loin
ensemble dans un mme organisme? Ce qui est certain,
c'est que le vgtal a appuy surtout dans le premier
sens et l'animal dans le second. Mais si, ds le dbut,
la fabrication de l'explosif avait pour objet
l'explosion, c'est l'volution de l'animal, bien plus que
celle du vgtal, qui indique, en somme, la direction
fondamentale de la vie.
L'" harmonie " des deux rgnes, les caractres
complmentaires qu'il prsentent, viendraient donc enfin
de ce qu'ils dveloppent deux tendances d'abord fondues
en une seule. Plus la tendance originelle et unique
grandit, plus elle trouve difficile de maintenir unis
dans le mme tre vivant les deux lments qui,  l'tat
rudimentaire, sont impliqus l'un dans l'autre. De l un
ddoublement, de l deux volutions divergentes; de l
aussi deux sries de caractres qui s'opposent sur
certains points, se compltent sur d'autres, mais qui,
soit qu'ils se compltent soit qu'ils s'opposent,
conservent toujours entre eux un air de parent. Tandis
que l'animal voluait, non sans accidents le long de la
route, vers une dpense de plus en plus libre d'nergie
discontinue, la plante perfectionnait plutt son systme
d'accumulation sur place. Nous n'insisterons pas sur ce
second point. Qu'il nous suffise de dire que la plante a
d tre grandement servie,  son tour, par un nouveau
ddoublement, analogue  celui qui s'tait produit entre
plantes et animaux. Si la cellule vgtale primitive dut,
 elle seule, fixer et son carbone et son azote, elle put
presque renoncer  la seconde de ces deux fonctions le
jour o des vgtaux microscopiques appuyrent
exclusivement dans ce sens, se spcialisant d'ailleurs
diversement dans ce travail encore compliqu. Les
microbes qui fixent l'azote de l'atmosphre et ceux qui,
tour  tour, convertissent les composs ammoniacaux en
composs nitreux, ceux-ci en nitrates, ont rendu 
l'ensemble du monde vgtal, par la mme dissociation
d'une tendance primitivement une, le mme genre de
service que les vgtaux en gnral rendent aux animaux.
Si l'on crait pour ces vgtaux microscopiques un rgne
spcial, on pourrait dire que les microbes du sol, les
vgtaux et les animaux nous prsentent l'analyse, opre
par la matire que la vie avait  sa disposition sur
notre plante, de tout ce que la vie contenait d'abord 
l'tat d'implication rciproque. Est-ce,  proprement
parler, une " division du travail "? Ces mots ne
donneraient pas une ide exacte de l'volution, telle que
nous nous la reprsentons. L o il y a division du
travail, il y a association et il y a aussi convergence
d'effort. Au contraire, l'volution dont nous parlons ne
s'accomplit jamais dans le sens d'une association, mais
d'une dissociation, jamais vers la convergence, mais vers
la divergence des efforts. L'harmonie entre termes qui se
compltent sur certains points ne se produit pas, d'aprs
nous, en cours de route par une adaptation rciproque; au
contraire elle n'est tout  fait complte qu'au dpart.
Elle drive d'une identit originelle. Elle vient de ce
que le processus volutif, qui s'panouit en forme de
gerbe, carte les uns des autres, au fur et  mesure de
leur croissance simultane, des termes d'abord si bien
complmentaires qu'ils taient confondus.
Il s'en faut d'ailleurs que les lments en lesquels
une tendance se dissocie aient tous la mme importance,
et surtout la mme puissance d'voluer. Nous venons de
distinguer trois rgnes diffrents, si l'on peut
s'exprimer ainsi, dans le monde organis. Tandis que le
premier ne comprend que des micro-organismes rests 
l'tat rudimentaire, animaux et vgtaux ont pris leur
essor vers de trs hautes fortunes. Or, c'est l un fait
qui se produit d'ordinaire quand une tendance s'analyse.
Parmi les dveloppements divergents auxquels elle donne
naissance, les uns continuent indfiniment, les autres
arrivent plus ou moins vite au bout de leur rouleau. Ces
derniers ne proviennent pas directement de la tendance
primitive, mais de l'un des lments en lesquels elle
s'est divise: ce sont des dveloppements rsiduels,
effectus et dposs en cours de route par quelque
tendance vraiment lmentaire, qui continue, elle, 
voluer. Quant  ces tendances vraiment lmentaires,
elles portent, croyons-nous, une marque  laquelle on les
reconnat.
Cette marque est comme la trace, encore visible en
chacune d'elles, de ce que renfermait la tendance
originelle dont elles reprsentent les directions
lmentaires. Les lments d'une tendance ne sont pas
comparables, en effet,  des objets juxtaposs dans
l'espace et exclusifs les uns des autres, mais plutt 
des tats psychologiques, dont chacun, quoiqu'il soit
d'abord lui-mme,participe cependant des autres et
renferme ainsi virtuellement toute la personnalit 
laquelle il appartient. Il n'y a pas de manifestation
essentielle de la vie, disions-nous, qui ne nous
prsente,  l'tat rudimentaire ou virtuel, les
caractres des autres manifestations. Rciproquement,
quand nous rencontrons sur une ligne d'volution le
souvenir, pour ainsi dire, de ce qui se dveloppe le long
des autres lignes, nous devons conclure que nous avons
affaire aux lments dissocis d'une mme tendance
originelle. En ce sens, vgtaux et animaux reprsentent
bien les deux grands dveloppements divergents de la vie.
Si la plante se distingue de l'animal par la fixit et
l'insensibilit, mouvement et conscience sommeillent en
elle comme des souvenirs qui peuvent se rveiller.
D'ailleurs,  ct de ces souvenirs normalement endormis,
il en est d'veills et d'agissants. Ce sont ceux dont
l'activit ne gne pas le dveloppement de la tendance
lmentaire elle-mme. On pourrait noncer cette loi:
Quand une tendance s'analyse en se dveloppant, chacune
des tendances particulires qui naissent ainsi voudrait
conserver et dvelopper, de la tendance primitive, tout
ce qui n'est pas incompatible avec le travail o elle
s'est spcialise. Par l s'expliquerait prcisment le
fait sur lequel nous nous sommes appesantis dans le
prcdent chapitre, la formation de mcanismes complexes
identiques sur des lignes d'volution indpendantes.
Certaines analogies profondes entre le vgtal et
l'animal n'ont probablement pas d'autre cause: la
gnration sexue n'est peut-tre qu'un luxe pour la
plante, mais il fallait que l'animal y vnt, et la plante
a d y tre porte par le mme lan qui y poussait
l'animal, lan primitif, originel, antrieur au
ddoublement des deux rgnes. Nous en dirons autant de la
tendance du vgtal  une complexit croissante. Cette
tendance est essentielle au rgne animal, que travaille
le besoin d'une action de plus en plus tendue, de plus
en plus efficace. Mais les vgtaux, qui se sont
condamns  l'insensibilit et  l'immobilit, ne
prsentent la mme tendance que parce qu'ils ont reu au
dbut la mme impulsion. Des expriences rcentes nous
les montrent variant dans n'importe quel sens quand
arrive la priode de"mutation"; au lieu que l'animal
a d voluer, croyons-nous, dans des sens beaucoup plus
dfinis. Mais nous n'insisterons pas davantage sur ce
ddoublement originel de la vie. Arrivons  l'volution
des animaux, qui nous intresse plus particulirement.
Ce qui constitue l'animalit, disions-nous, c'est la
facult d'utiliser un mcanisme  dclanchement pour
convertir en actions"explosives " une somme aussi
grande que possible d'nergie potentielle accumule. Au
dbut, l'explosion se fait au hasard, sans pouvoir
choisir sa direction: c'est ainsi que l'Amibe lance dans
tous les sens  la fois ses prolongements pseudopodiques.
Mais,  mesure qu'on s'lve dans la srie animale, on
voit la forme mme du corps dessiner un certain nombre de
directions bien dtermines, le long desquelles cheminera
l'nergie. Ces directions sont marques par autant de
chanes d'lments nerveux placs bout  bout. Or,
l'lment nerveux s'est dgag peu  peu de la masse 
peine diffrencie du tissu organis. On peut donc
conjecturer que c'est en lui et en ses annexes que se
concentre, ds qu'il apparat, la facult de librer
brusquement l'nergie accumule. A vrai dire, toute
cellule vivante dpense sans cesse de l'nergie  se
maintenir en quilibre. La cellule vgtale, assoupie ds
le dbut, s'absorbe tout entire dans ce travail de
conservation, comme Si elle prenait pour fin ce qui ne
devait d'abord tre qu'un moyen. Mais, chez l'animal,
tout converge  l'action, c'est--dire  l'utilisation de
l'nergie pour des mouvements de translation. Sans doute,
chaque cellule animale dpense  vivre une bonne partie
de l'nergie dont elle dispose, souvent mme toute cette
nergie; mais l'ensemble de l'organisme voudrait en
attirer le plus possible sur les points o s'accom
plissent les mouvements de locomotion. De sorte que, l
o existe un systme nerveux avec les organes sensoriels
et les appareils moteurs qui lui servent d'appendices,
tout doit se passer comme si le reste du corps avait pour
fonction essentielle de prparer pour eux, afin de la
leur transmettre au moment voulu, la force qu'ils
mettront en libert par une espce d'explosion.
Le rle de l'aliment chez les animaux suprieurs est en
effet extrmement complexe. Il sert d'abord  rparer les
tissus. Il fournit ensuite  l'animal la chaleur dont il
a besoin pour se rendre aussi indpendant que possible
des variations de la temprature extrieure. Par l, il
conserve, entretient et soutient l'organisme o le
systme nerveux est insr et sur lequel les lments
nerveux doivent vivre. Mais ces lments nerveux
n'auraient aucune raison d'tre si cet organisme ne leur
passait pas,  eux-mmes et surtout aux muscles qu'ils
actionnent, une certaine nergie  dpenser, et l'on peut
mme conjecturer que c'est l, en somme, la destination
essentielle et ultime de l'aliment. Cela ne veut pas dire
que la part la plus considrable de l'aliment s'emploie 
ce travail. Un tat peut avoir  faire des dpenses
normes pour assurer la rentre de l'impt; la somme dont
il disposera, dfalcation faite des frais de perception,
sera peut-tre minime; elle n'en est pas moins la raison
d'tre de l'impt et de tout ce qu'on a dpens pour en
obtenir la rentre. Ainsi pour l'nergie que l'animal
demande aux substances alimentaires.
Bien des faits nous paraissent indiquer que les
lments nerveux et musculaires occupent cette place vis-
-vis du reste de l'organisme. Jetons d'abord un coup
d'oeil sur la rpartition des substances alimentaires
entre les divers lments du corps vivant. Ces substances
se divisent en deux catgories, les unes quaternaires ou
albuminodes, les autres ternaires, comprenant les
hydrates de carbone et les graisses. Les premires sont
proprement plastiques, destines  refaire les tissus, -
encore qu'elles puissent, en raison du carbone qu'elles
contiennent, devenir nergtiques  l'occasion. Mais la
fonction nergtique est plus spcialement dvolue aux
secondes: celles-ci, se dposant dans la cellule plutt
que s'incorporant  sa substance, lui apportent, sous
forme de potentiel chimique, une nergie de puissance qui
se convertira directement en mouvement ou en chaleur.
Bref, les premires ont pour rle principal de refaire la
machine, les secondes lui fournissent l'nergie. Il est
naturel que les premires n'aient pas de lieu d'lection
privilgi, puisque toutes les pices de la machine ont
besoin d'tre entretenues. Mais il n'en est pas de mme
des secondes. Les hydrates de carbone se distribuent trs
ingalement, et cette ingalit de distribution nous
parat instructive au plus haut point.
Charries par le sang artriel sous forme de glycose,
ces substances se dposent, en effet, sous forme de
glycogne, dans les diverses cellules qui forment les
tissus. On sait qu'une des principales fonctions du foie
est de maintenir constante la teneur du sang en glycose,
grce aux rserves de glycogne que la cellule hpatique
labore. Or, dans cette circulation de glycose et dans
cette accumulation de glycogne, il est ais de voir que
tout se passe comme si l'effort entier de l'organisme
s'employait  approvisionner d'nergie potentielle les
lments du tissu musculaire et aussi ceux du tissu
nerveux. Il procde diversement dans les deux cas, mais
il aboutit au mme rsultat. Dans le premier, il assure 
la cellule une rserve considrable, dpose en elle par
avance; la quantit de glycogne que les muscles
renferment est norme, en effet, en comparaison de ce qui
s'en trouve dans les autres tissus. Au contraire, dans le
tissu nerveux, la rserve est faible (les lments
nerveux, dont le rle est simplement de librer l'nergie
potentielle emmagasine dans le muscle, n'ont d'ailleurs
jamais besoin de fournir beaucoup de travail  la fois):
mais, chose remarquable, cette rserve est reconstitue
par le sang au moment mme o elle se dpense, de sorte
que le nerf se recharge d'nergie potentielle
instantanment. Tissu musculaire et tissu nerveux sont
donc bien privilgie, l'un en ce qu'il est approvisionn
d'une rserve considrable d'nergie, l'autre en ce qu'il
est toujours servi  l'instant o il en a besoin, et dans
l'exacte mesure o il en a besoin.
Plus particulirement, c'est du systme sensori-moteur
que vient ici l'appel de glycogne, c'est--dire
d'nergie potentielle, comme si le reste de l'organisme
tait l pour passer de la force au systme nerveux et
aux muscles que les nerfs actionnent. Certes, quand on
songe au rle que joue le systme nerveux (mme sensori-
moteur) comme rgulateur de la vie organique, on peut se
demander si dans cet change de bons procds entre lui
et le reste du corps, il est vritablement un matre que
le corps servirait. Mais dj l'on inclinera  cette
hypothse si l'on considre,  l'tat statique pour ainsi
dire, la rpartition de l'nergie potentielle entre les
tissus; et l'on s'y ralliera tout  fait, croyons-nous,
si l'on rflchit aux conditions dans lesquelles
l'nergie se dpense et se reconstitue. Supposons, en
effet, que le systme sensori-moteur soit un systme
comme les autres, au mme rang que les autres. Port par
l'ensemble de l'organisme, il attendra qu'un excdent de
potentiel chimique lui ait t fourni pour accomplir du
travail. C'est, en d'autres termes, la production du
glycogne qui rglera la consommation qu'en font les
nerfs et les muscles. Supposons, au contraire, que le
systme sensori-moteur soit vraiment dominateur. La dure
et l'tendue de son action seront indpendantes, dans une
certaine mesure au moins, de la rserve de glycogne
qu'il renferme, et mme de celle que l'ensemble de
l'organisme contient. Il fournira du travail, et les
autres tissus devront s'arranger comme ils pourront pour
lui amener de l'nergie potentielle. Or, les choses se
passent prcisment ainsi, comme le montrent en
particulier les expriences de Morat et Dufourt 55. Si la
fonction glycognique du foie dpend de l'action des
nerfs excitateurs qui la gouvernent, l'action de ces
derniers nerfs est subordonne  celle des nerfs qui
branlent les muscles locomoteurs, en ce sens que ceux-ci
commencent par dpenser sans compter, consommant ainsi du
glycogne, appauvrissant de glycose le sang, et
dterminant finalement le foie, qui aura d dverser dans
le sang appauvri une partie de sa rserve de glycogne, 
en fabriquer de nouveau. C'est donc bien, en somme, du
systme sensori-moteur que tout part, c'est sur lui que
tout converge, et l'on peut dire, sans mtaphore, que le
reste de l'organisme est  son service.
Qu'on rflchisse encore  ce qui se passe dans le
jene prolong. C'est un fait remarquable que, chez des
animaux morts de faim, on trouve le cerveau  peu prs
intact, alors que les autres organes ont perdu une partie
plus ou moins grande de leur poids et que leurs cellules
ont subi des altrations profondes 56. Il semble que le
reste du corps ait soutenu le systme nerveux jusqu' la
dernire extrmit, se traitant lui-mme comme un simple
moyeu dont celui-ci serait la fin.
En rsum, si l'on convient, pour abrger, d'appeler
" systme sensori-moteur"le systme nerveux crbro-
spinal avec, en plus, les appareils sensoriels en
lesquels il se prolonge et les muscles locomoteurs qu'il
gouverne, on pourra dire qu'un organisme suprieur est
essentiellement constitu par un systme sensor-moteur
install sur des appareils de digestion, de respiration,
de circulation, de scrtion, etc., qui ont pour rle de
le rparer, de le nettoyer, de le protger, de lui crer
un milieu intrieur constant, enfin et surtout de lui
passer de l'nergie potentielle  convertir en mouvement
de locomotion 57. Il est vrai que, plus la fonction
nerveuse se perfectionne, plus les fonctions destines 
la soutenir ont  se dvelopper et deviennent par
consquent exigeantes pour elles-mmes. A mesure que
l'activit nerveuse a merg de la masse protoplasmique
o elle tait noye, elle a d appeler autour d'elle des
-activits de tout genre sur lesquelles s'appuyer:
celles-ci ne pouvaient se dvelopper que sur d'autres
activits, qui en impliquaient d'autres encore,
indfiniment. C'est ainsi que la complication de
fonctionnement des organismes suprieurs va  l'infini.
L'tude d'un de ces organismes nous fait donc tourner
dans un cercle, comme si tout y servait de moyen  tout.
Ce cercle n'en a pas moins un centre, qui est le systme
d'lments nerveux tendus entre les organes sensoriels et
l'appareil de locomotion.
Nous ne nous appesantirons pas ici sur un point que
nous avons longuement trait dans un travail antrieur.
Rappelons seulement que le progrs du systme nerveux
s'est effectu, tout  la fois, dans le sens d'une
adaptation plus prcise des mouvements et dans celui
d'une plus grande latitude laisse  l'tre vivant pour
choisir entre eux. Ces deux tendances peuvent paratre
antagonistes, et elles le sont en effet. Une chane
nerveuse, mme sous sa forme la plus rudimentaire, arrive
cependant  les rconcilier. D'une part, en effet, elle
dessine une ligne bien dtermine entre un point et un
autre point de la priphrie, celui-l sensoriel et celui-
ci moteur. Elle a donc canalis une activit d'abord
diffuse dans la masse protoplasmique. Mais, d'autre part,
les lments qui la composent sont probablement
discontinus; en tous cas,  supposer qu'ils
s'anastomosent entre eux, ils prsentent une
discontinuit fonctionnelle, car chacun d'eux se termine
par une espce de carrefour o, sans doute, l'influx
nerveux peut choisir sa route. De la plus humble Monre
jusqu'aux Insectes les mieux dous, jusqu'aux Vertbrs
les plus intelligents, le progrs ralis a t surtout
un progrs du systme nerveux avec,  chaque degr,
toutes les crations et complications de pices que ce
progrs exigeait. Comme nous le faisions pressentir ds
le dbut de ce travail, le rle de la vie est d'insrer
de l'indtermination dans la matire. Indtermines, je
veux dire imprvisibles, sont les formes qu'elle cre au
fur et  mesure de son volution. De plus en plus
indtermine aussi, je veux dire de plus en plus libre,
est l'activit  laquelle ces formes doivent servir de
vhicule. Un systme nerveux, avec des neurones placs
bout  bout de telle manire qu' l'extrmit de chacun
d'eux s'ouvrent des voies multiples o autant de
questions se posent, est un vritable rservoir
d'indtermination. Que l'essentiel de la pousse vitale
ait pass  la cration d'appareils de ce genre, c'est ce
que nous parat montrer un simple coup d'oeil jet sur
l'ensemble du monde organis. Mais, sur cette pousse
mme de la vie, quelques claircissements sont indispen
sables.
Il ne faut pas oublier que la force qui volue 
travers le monde organis est une force limite, qui
toujours cherche  se dpasser elle-mme, et toujours
reste inadquate  l'oeuvre qu'elle tend  produire. De
la mconnaissance de ce point sont nes les erreurs et
les purilits du finalisme radical. Il s'est reprsent
l'ensemble du monde vivant comme une construction, et
comme une construction analogue aux ntres. Toutes les
pices en seraient disposes en vue du meilleur
fonctionnement possible de la machine. Chaque espce
aurait sa raison d'tre, sa fonction, sa destination.
Ensemble elles donneraient un grand concert, o les
dissonances apparentes ne serviraient qu' faire res
sortir l'harmonie fondamentale. Bref, tout se passerait
dans la nature comme dans les oeuvres du gnie humain, o
le rsultat obtenu peut tre minime, mais o il y a du
moins adquation parfaite entre l'objet fabriqu et le
travail de fabrication.
Rien de semblable dans l'volution de la vie. La
disproportion y est frappante entre le travail et le
rsultat. De bas en haut du monde organis c'est toujours
un seul grand effort; mais, le plus souvent, cet effort
tourne court, tantt paralys par des forces contraires,
tantt distrait de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait,
absorb par la forme qu'il est occup  prendre,
hypnotis sur elle comme sur un miroir. jusque dans ses
oeuvres les plus parfaites, alors qu'il parat avoir
triomph des rsistances extrieures et aussi de la
sienne propre, il est  la merci de la matrialit qu'il
a d se donner. C'est ce que chacun de nous peut
exprimenter en lui-mme. Notre libert, dans les
mouvements mmes par o elle s'affirme, cre les
habitudes naissantes qui l'toufferont si elle ne se
renouvelle par un effort constant - l'automatisme la
guette. La pense la plus vivante se glacera dans la
formule qui l'exprime. Le mot se retourne contre l'ide.
La lettre tue l'esprit. Et notre plus ardent
enthousiasme, quand il s'extriorise en action, se fige
parfois si naturellement en froid calcul d'intrt ou de
vanit, l'un adopte si aisment la forme de l'autre, que
nous pourrions les confondre ensemble, douter de notre
propre sincrit, nier la bont et l'amour, si nous ne
savions que le mort garde encore quelque temps lei;
traits du vivant.
La cause profonde de ces dissonances gt dans une
irrmdiable diffrence de rythme. La vie en gnral est
la mobilit mme; les manifestations particulires de la
vie n'acceptent cette mobilit qu' regret et retardent
constamment sur elle. Celle-l toujours va de l'avant;
celles-ci voudraient pitiner sur place. L'volution en
gnral se ferait, autant que possible, en ligne droite;
chaque volution spciale est un processus circulaire.
Comme des tourbillons de poussire soulevs par le vent
qui passe, les vivants tournent sur eux-mmes, suspendus
au grand souffle de la vie. Ils sont donc relativement
stables, et contrefont mme si bien l'immobilit que nous
les traitons comme des choses plutt que comme des
progrs, oubliant que la permanence mme de leur forme
n'est que le dessin d'un mouvement. Parfois cependant se
matrialise  nos yeux, dans une fugitive apparition, le
souffle invisible qui les porte. Nous avons cette
illumination soudaine devant certaines formes de l'amour
maternel, si frappant, si touchant aussi chez la plupart
des animaux, observable jusque dans la sollicitude de la
plante pour sa graine. Cet amour, o quelques-uns ont vu
le grand mystre de la vie, nous en livrerait peut-tre
le secret. Il nous montre chaque gnration penche sur
celle qui la suivra. Il nous laisse entrevoir que l'tre
vivant est surtout un lieu de passage, et que l'essentiel
de la vie tient dans le mouvement qui la transmet.
Ce contraste entre la vie en gnral, et les formes o
elle se manifeste, prsente partout le mme caractre. On
pourrait dire que la vie tend  agir le plus possible,
mais que chaque espce prfre donner la plus petite
somme possible d'effort. Envisage dans ce qui est son
essence mme, c'est--dire comme une transition d'espce
 espce, la vie est une action toujours grandissante.
Mais chacune. des espces,  travers lesquelles la vie
passe, ne vise qu' sa commodit. Elle va  ce qui
demande le moins de peine. S'absorbant dans la forme
qu'elle va prendre, elle entre dans un demi-sommeil, o
elle ignore  peu prs tout le reste de la vie; elle se
faonne elle-mme en vue de la plus facile exploitation
possible de son entourage immdiat. Ainsi, l'acte par
lequel la vie s'achemine  la cration d'une forme
nouvelle, et l'acte par lequel cette forme se dessine,
sont deux mouvements diffrents et souvent antagonistes.
Le premier se prolonge dans le second, mais il ne peut
s'y prolonger sans se distraire de sa direction, comme il
arriverait  un sauteur qui, pour franchir l'obstacle,
serait oblig d'en dtourner les yeux et de se regarder
lui-mme.
Les formes vivantes sont, par dfinition mme, des
formes viables. De quelque manire qu'on explique
l'adaptation de l'organisme  ses conditions d'existence,
cette adaptation est ncessairement suffisante du moment
que l'espce subsiste. En ce sens, chacune des espces
successives que dcrivent la palontologie et la zoologie
fut un succs remport par la vie. Mais les choses
prennent un tout autre aspect quand on compare chaque
espce au mouvement qui l'a dpose sur son chemin, et
non plus aux conditions o elle s'est insre. Souvent ce
mouvement a dvi, bien souvent aussi il a t arrt
net; ce qui ne devait tre qu'un lieu de passage est
devenu le terme. De ce nouveau point de vue, l'insuccs
apparat comme la rgle, le succs comme exceptionnel et
toujours imparfait. Nous allons voir que, des quatre
grandes directions o s'est engage la vie animale, deux
ont conduit  des impasses, et que, sur les deux autres,
l'effort a t gnralement disproportionn au rsultat.
Les documents nous manquent pour reconstituer le dtail
de cette histoire. Nous Pouvons cependant en dmler les
grandes lignes. Nous disions qu'animaux et vgtaux ont
d se sparer assez vite de leur souche commune, le
vgtal s'endormant dans l'immobilit, l'animal
s'veillant au contraire de plus en plus et marchant  la
conqute d'un systme nerveux. Il est probable que
l'effort du rgne animal aboutit  crer des organismes
encore simples, mais dous d'une certaine mobilit, et
surtout assez indcis de forme pour se prter  toutes
les dterminations futures. Ces animaux pouvaient
ressembler  certains de nos Vers, avec cette diffrence
toutefois que les Vers aujourd'hui vivants auxquels on
les comparera sont les exemplaires vids et figs des
formes infiniment plastiques, grosses d'un avenir
indfini, qui furent la souche commune des chinodermes,
des Mollusques, des Arthropodes et des Vertbrs.
Un danger les guettait, un obstacle qui faillit sans
doute arrter l'essor de la vie animale. Il y a une
particularit dont on ne peut s'empcher d'tre frapp
quand on jette un coup d'oeil sur la faune des temps
primaires. C'est l'emprisonnement de l'animal dans une
enveloppe plus ou moins dure, qui devait gner et souvent
mme paralyser ses mouvements. Les Mollusques d'abord
avaient une coquille plus universellement que ceux
d'aujourd'hui. Les Arthropodes en gnral taient pourvus
d'une carapace; c'taient des Crustacs. Les plus
anciens Poissons eurent une enveloppe osseuse, d'une
duret extrme 58. L'explication de ce fait gnral doit
tre cherche, croyons-nous, dans une tendance des
organismes mous  se dfendre les uns contre les autres
en se rendant, autant que possible, indvorables. Chaque
espce, dans l'acte par lequel elle se constitue, va  ce
qui lui est le plus commode. De mme que, parmi les
organismes primitifs, certains s'taient orients vers
l'animalit en renonant  fabriquer de l'organique avec
de l'inorganique et en empruntant les substances
organiques toutes faites aux organismes dj aiguills
sur la vie vgtale, ainsi, parmi les espces animales
elles. mmes, beaucoup s'arrangrent pour vivre aux
dpens des autres animaux. Un organisme qui est animal,
c'est--dire mobile, pourra en effet profiter de sa
mobilit pour aller chercher des animaux sans dfense et
s'en repatre, tout aussi bien que des vgtaux. Ainsi,
plus les espces se faisaient mobiles, plus sans doute
elles devenaient voraces et dangereuses les unes pour les
autres. De l dut rsulter un brusque arrt du monde
animal tout entier dans le progrs qui le portait  une
mobilit de plus en plus haute; car la peau dure et
calcaire de l'chinoderme, la coquille du Mollusque, la
carapace du Crustac et la cuirasse ganode des anciens
Poissons ont probablement eu pour origine commune un
effort des espces animales pour se protger contre les
espces ennemies. Mais cette cuirasse, derrire laquelle
l'animal se mettait  l'abri, le gnait dans ses
mouvements et parfois l'immobilisait. Si le vgtal a
renonc  la conscience en s'enveloppant d'une membrane
de cellulose, l'animal qui s'est enferm dans une
citadelle ou dans une armure se condamne  un demi-
sommeil. C'est dans cette torpeur que vivent, aujourd'hui
encore, les chinodermes et mme les Mollusques.
Arthropodes et Vertbrs en furent sans doute menacs
galement. Ils y chapprent et  cette heureuse
circonstance tient l'panouissement actuel des formes les
plus hautes de la vie.
Dans deux directions, en effet, nous voyons la pousse
de la vie au mouvement reprendre le dessus. Les Poissons
changent leur cuirasse ganode pour des cailles.
Longtemps auparavant, les Insectes avaient paru, dbarras
ss, eux aussi, de la cuirasse qui avait protg leurs
anctres. A l'insuffisance de leur enveloppe protectrice
ils supplrent, les uns et les autres, par une agilit
qui leur permettait d'chapper  leurs ennemis et aussi
de prendre l'offensive, de choisir le lieu et le moment
de la rencontre. C'est un progrs du mme genre que nous
observons dans l'volution de l'armement humain. Le
premier mouvement est de se chercher un abri; le second,
qui est le meilleur, est de se rendre aussi souple que
possible pour la fuite et surtout pour l'attaque, -
attaquer tant encore le moyen le plus efficace de se
dfendre. Ainsi le lourd hoplite a t supplant par le
lgionnaire, le chevalier bard de fer a d cder la
place au fantassin libre de ses mouvements, et, d'une
manire gnrale, dans l'volution de l'ensemble de la
vie, comme dans celle des socits humaines, comme dans
celle des destines individuelles, les plus grands succs
ont t pour ceux qui ont accept les plus gros risques.
L'intrt bien entendu de l'animal tait donc de se
rendre plus mobile. Comme nous le disions  propos de
l'adaptation en gnral, on pourra toujours expliquer par
leur intrt particulier la transformation des espces.
On donnera ainsi la cause immdiate de la variation. Mais
on n'en donnera souvent ainsi que la cause la plus
superficielle. La cause profonde est l'impulsion qui
lana la vie dans le monde, qui la fit se scinder entre
vgtaux et animaux, qui aiguilla l'animalit sur la
souplesse de la forme, et qui,  un certain moment, dans
le rgne animal menac de s'assoupir, obtint, sur
quelques points au moins, qu'on se rveillt et qu'on
allt de l'avant.
Sur les deux voies, o volurent sparment les
Vertbrs et les Arthropodes, le dveloppement
(abstraction faite des reculs lis au parasitisme ou 
toute autre cause) a consist avant tout dans un progrs
du systme nerveux sensori-moteur. On cherche la
mobilit, on cherche la souplesse, on cherche -  travers
bien des ttonnements, et non sans avoir donn d'abord
dans une exagration de la masse et de la force brutale -
la varit des mouvements. Mais cette recherche elle-mme
s'est faite dans des directions divergentes. Un coup
d'oeil jet sur le systme nerveux des Arthropodes et sur
celui des Vertbrs nous avertit des diffrences. Chez
les premiers, le corps est form d'une srie plus ou
moins longue d'anneaux juxtaposs; l'activit motrice se
rpartit alors entre un nombre variable, parfois
considrable, d'appendices dont chacun a sa spcialit.
Chez les autres, l'activit se concentre sur deux paires
de membres seulement, et ces organes accomplissent des
fonctions qui dpendent beaucoup moins troitement de
leur forme 59. L'indpendance devient complte chez
l'homme, dont la main peut excuter n'importe quel
travail.
Voil du moins ce qu'on voit. Derrire ce qu'on voit il
y a maintenant ce qu'on devine, deux puissances
immanentes  la vie et d'abord confondues, qui ont d se
dissocier en grandissant.
Pour dfinir ces puissances, il faut considrer, dans
l'volution des Arthropodes et dans celle des Vertbrs,
les espces qui marquent, de part et d'autre, le point
culminant. Comment dterminer ce point? Ici encore on
fera fausse route si l'on vise  la prcision
gomtrique. Il n'existe pas de signe unique et simple
auquel on puisse reconnatre qu'une espce est plus
avance qu'une autre sur une mme ligne d'volution. Il y
a des caractres multiples, qu'il faut comparer entre eux
et peser dans chaque cas particulier, pour savoir jusqu'
quel point ils sont essentiels ou accidentels, et dans
quelle mesure il convient d'en tenir compte.
Il n'est pas contestable, par exemple, que le succs
soit le criterium le plus gnral de la supriorit, les
deux termes tant, jusqu' un certain point, synonymes
l'un de l'autre. Par succs il faut entendre, quand il
s'agit de l'tre vivant, une aptitude  se dvelopper
dans les milieux les plus divers,  travers la plus
grande varit possible d'obstacles, de manire  couvrir
la plus vaste tendue possible de terre. Une espce qui
revendique pour domaine la terre entire est
vritablement une espce dominatrice et par consquent
suprieure. Telle est l'espce humaine, qui reprsentera
le point culminant de l'volution des Vertbrs. Mais
tels sont aussi, dans la srie des Articuls, les
Insectes et en particulier certains Hymnotpres. On a
dit que les Fourmis taient matresses du sous-sol de la
terre, comme l'homme est matre du sol.
D'autre part, un groupe d'espces apparu sur le tard
peut tre un groupe de dgnrs, mais il faut pour cela
qu'une cause spciale de rgression soit intervenue. En
droit, ce groupe serait suprieur au groupe dont il
drive, puisqu'il correspondrait  un stade plus avanc
de l'volution. Or, l'homme est probablement le dernier
venu des Vertbrs 60. Et, dans la srie des Insectes, il
n'y a de postrieur  l'Hymnoptre que le Lpidoptre,
c'est--dire, sans doute, une espce de dgnr,
vritable parasite des plantes  fleurs.

Les grandes directions de l'volution de la vie:
torpeur, intelligence, instinct

Ainsi, par des chemins diffrents, nous sommes conduits
 la mme conclusion. L'volution des Arthropodes aurait
atteint son point culminant avec l'Insecte et en
particulier avec les Hymnotpres, comme celle des
Vertbrs avec l'homme. Maintenant, si l'on remarque que
nulle part l'instinct n'est aussi dvelopp que dans le
monde des Insectes, et que dans aucun groupe d'Insectes
il n'est aussi merveilleux que chez les Hymnoptres, on
pourra dire que toute l'volution du rgne animal,
abstraction faite des reculs vers la vie vgtative,
s'est accomplie sur deux voies divergentes dont l'une
allait  l'instinct et l'autre  l'intelligence.
Torpeur vgtative, instinct et intelligence, voila
donc enfin les lments qui concidaient dans l'impulsion
vitale commune aux plantes et aux animaux, et qui, au
cours d'un dveloppement o ils se manifestrent dans les
formes les plus imprvues, se dissocirent par le seul
fait de leur croissance. L'erreur capitale, celle qui, se
transmettant depuis Aristote, a vici la plupart des
philosophies de la nature, est de voir dans la vie
vgtative, dans la vie instinctive et dans la vie
raisonnable trois degrs successifs d'une mme tendance
qui se dveloppe, alors que ce sont trois directions
divergentes d'une activit qui s'est scinde en
grandissant. La diffrence entre elles n'est pas une
diffrence d'intensit, ni plus gnralement de degr,
mais de nature..
Il importe d'approfondir ce point. De la vie vgtale
et de la vie animale, nous avons vu comment elles se
compltent et comment elles s'opposent. Il s'agit
maintenant de montrer que l'intelligence et l'instinct,
eux aussi, s'opposent et se compltent. Mais disons
d'abord pourquoi l'on est tent d'y voir des activits
dont la premire serait suprieure  la seconde et s'y
superposerait, alors qu'en ralit ce ne sont pas choses
de mme ordre, ni qui se soient succd l'une  l'autre,
ni auxquelles on puisse assigner des rangs.
C'est qu'intelligence et instinct, ayant commenc par
s'entrepntrer, conservent quelque chose de leur origine
commune. Ni l'un ni l'autre ne se rencontrent jamais 
l'tat pur. Nous disions que, dans la plante, peuvent se
rveiller la conscience et la mobilit de l'animal qui se
sont endormies chez elle, et que l'animal vit sous la
menace constante d'un aiguillage sur la vie vgtative.
Les deux tendances de la plante et de l'animal se
pntraient si bien d'abord qu'il n'y a jamais eu rupture
complte entre elles: l'une continue  hanter l'autre;
partout nous les trouvons mles; c'est la proportion
qui diffre. Ainsi pour l'intelligence et l'instinct. Il
n'y a pas d'intelligence o l'on ne dcouvre des traces
d'instinct, pas d'instinct surtout qui ne soit entour
d'une frange d'intelligence. C'est cette frange
d'intelligence qui a t cause de tant de mprises. De ce
que l'instinct est toujours plus ou moins intelligent, on
a conclu qu'intelligence et instinct sont choses de mme
ordre, qu'il n'y a entre eux qu'une diffrence de
complication ou de perfection, et surtout que l'un des
deux est exprimable en termes de l'autre. En ralit, ils
ne s'accompagnent que parce qu'ils se compltent, et ils
ne se compltent que parce qu'ils sont diffrents, ce
qu'il y a d'instinctif dans l'instinct tant de sens
oppos  ce qu'il y a d'intelligent dans l'intelligence.
On ne s'tonnera pas si nous insistons sur ce point.
Nous le tenons pour capital.
Disons d'abord que les distinctions que nous allons
faire seront trop tranches, prcisment parce que nous
voulons dfinir de l'instinct ce qu'il a d'instinctif et
de l'intelligence ce qu'elle a d'intelligent, alors que
tout instinct concret est mlang d'intelligence, comme
toute intelligence relle est pntre d'instinct. De
plus, ni l'intelligence ni l'instinct ne se prtent  des
dfinitions rigides; ce sont des tendances et non pas
des choses faites. Enfin il ne faudra pas oublier que,
dans le prsent chapitre, nous considrons l'intelligence
et l'instinct au sortir de la vie qui les dpose le long
de son parcours. Or, la vie manifeste par un organisme
est,  nos yeux, un certain effort pour obtenir certaines
choses de la matire brute. On ne s'tonnera donc pas si
c'est la diversit de cet effort qui nous frappe dans
l'instinct et dans l'intelligence, et si nous voyons dans
ces deux formes de l'activit psychique, avant tout, deux
mthodes diffrentes d'action sur la matire inerte.
Cette manire un peu troite de les envisager aura
l'avantage de nous fournir un moyen objectif de les
distinguer. En revanche, elle ne nous donnera de
l'intelligence en gnral, et de l'instinct en gnral,
que la position moyenne au-dessus et au-dessous de
laquelle ils oscillent constamment tous deux. C'est
pourquoi l'on ne devra voir dans ce qui va suivre qu'un
dessin schma. tique, o les contours respectifs de
l'intelligence et de l'instinct seront plus accuss qu'il
ne le faut, et o nous aurons nglig l'estompage qui
vient, tout  la fois, de l'indcision de chacun d'eux et
de leur empitement rciproque l'un sur l'autre. En un
sujet aussi obscur, on ne saurait faire un trop grand
effort vers la lumire. Il sera toujours ais de rendre
ensuite les formes plus floues, de corriger ce que le
dessin aurait de trop gomtrique, enfin de substituer 
la raideur d'un schma la souplesse de la vie.
A quelle date faisons-nous remonter l'apparition de
l'homme sur la terre? Au temps o se fabriqurent les
premires armes, les premiers outils. On n'a pas oubli
la querelle mmorable qui s'leva autour de la dcouverte
de Boucher de Perthes dans la carrire de Moulin-Quignon.
La question tait de savoir si l'on avait affaire  des
haches vritables ou  des fragments de silex briss
accidentellement. Mais que, si c'taient des hachettes,
on ft bien en prsence d'une intelligence, et plus
particulirement de l'intelligence humaine, personne un
seul instant n'en douta. Ouvrons, d'autre part, un
recueil d'anecdotes sur l'intelligence des animaux. Nous
verrons qu' ct de beaucoup d'actes explicables par
l'imitation, ou par l'association automatique des images,
il en est que nous n'hsitons pas  dclarer
intelligents; en premire ligne figurent ceux qui
tmoignent d'une pense de fabrication, soit que l'animal
arrive  faonner lui-mme un instrument grossier, soit
qu'il utilise  son profit un objet fabriqu par l'homme.
Les animaux qu'on classe tout de suite aprs l'homme au
point de vue de l'intelligence, les Singes et les l
phants, sont ceux qui savent employer,  l'occasion, un
instrument artificiel. Au-dessous d'eux, mais non pas
trs loin d'eux, on mettra ceux qui reconnaissent un
objet fabriqu: par exemple le Renard, qui sait fort
bien qu'un pige est un pige. Sans doute, il y a
intelligence partout o il y a infrence; mais l'inf
rence. qui consiste en un flchissement de l'exprience
passe dans le sens de l'exprience prsente, est dj un
commencement d'invention. L'invention devient complte
quand elle se matrialise en un instrument fabriqu.
C'est l que tend l'intelligence des animaux, comme  un
idal. Et si, d'ordinaire, elle, n'arrive pas encore 
faonner des objets artificiels et  s'en servir, elle
s'y prpare par les variations mmes qu'elle excute sur
les instincts fournis par la nature. En ce qui concerne
l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqu que
l'invention mcanique a d'abord t sa dmarche essen
tielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite
autour de la fabrication et de l'utilisation
d'instruments artificiels, que les inventions qui
jalonnent la route du progrs en ont aussi trac la
direction. Nous avons de la peine  nous en apercevoir,
parce que les modifications de l'humanit retardent
d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos
habitudes individuelles et mme sociales survivent assez
longtemps aux circonstances pour lesquelles elles taient
faites, de sorte que les effets profonds d'une invention
se font remarquer lorsque nous en avons dj perdu de vue
la nouveaut. Un sicle a pass depuis l'invention de la
machine  vapeur, et nous commenons seulement 
ressentir la secousse profonde qu'elle nous a donne. La
rvolution qu'elle a opre dans l'industrie n'en a pas
moins boulevers les relations entre les hommes. Des
ides nouvelles se lvent. Des sentiments nouveaux sont
en voie d'clore. Dans des milliers d'annes, quand le
recul du pass n'en laissera plus apercevoir que les
grandes lignes, nos guerres et nos rvolutions compteront
pour peu de chose,  supposer qu'on s'en souvienne
encore; mais de la machine  vapeur, avec les inventions
de tout genre qui lui font cortge, on parlera peut-tre
comme nous parlons du bronze ou de la pierre taille;
elle servira  dfinir un ge 61 Si nous pouvions nous
dpouiller de tout orgueil, si, pour dfinir notre
espce, nous nous en tenions strictement  ce que
l'histoire et la prhistoire nous prsentent comme la
caractristique constante de l'homme et de
l'intelligence, nous ne dirions peut-tre pas Homo
sapiens, mais Homo faber. En dfinitive, l'intelligence,
envisage dans ce qui en parat tre la dmarche
originelle, est la facult de fabriquer des objets
artificiels, en particulier des outils  faire des outils
et, d'en varier indfiniment la fabrication.
Maintenant, un animal inintelligent possde-t-il aussi
des outils ou des machines? Oui, certes, mais ici
l'instrument fait partie du corps qui l'utilise. Et,
correspondant  cet instrument, il y a un instinct qui
sait s'en servir. Sans doute il s'en faut que tous les
instincts consistent dans une facult naturelle
d'utiliser un mcanisme inn. Une telle dfinition ne
s'appliquerait pas aux instincts que Romanes a appels
" secondaires", et plus d'un instinct" primaire " y
chapperait. Mais cette dfinition de l'instinct, comme
celle que nous donnons provisoirement de l'intelligence,
dtermine tout au moins la limite idale vers laquelle
s'acheminent les formes trs nombreuses de l'objet
dfini. On a bien souvent fait remarquer que la plupart
des instincts sont le prolongement, ou mieux
l'achvement, du travail d'organisation lui-mme. O
commence l'activit de l'instinct? o finit celle de la
nature? On ne saurait le dire. Dans les mtamorphoses de
la larve en nymphe et en insecte parfait, mtamorphoses
qui exigent souvent, de la part de la larve, des
dmarches appropries et une espce d'initiative, il n'y
a pas de ligne de dmarcation tranche entre l'instinct
de l'animal et le travail organisateur de la matire
vivante. On pourra dire,  volont, que l'instinct
organise les instruments dont il va se servir, ou que
l'organisation se prolonge dans l'instinct qui doit
utiliser l'organe. Les plus merveilleux instincts de
l'Insecte ne font que dvelopper en mouvements sa
structure spciale,  tel point que, l o la vie sociale
divise le travail entre les individus et leur impose
ainsi des instincts diffrents, on observe une diffrence
correspondante de structure: on connat le polymorphisme
des Fourmis, des Abeilles, des Gupes et de certains
Pseudonvroptres. Ainsi,  ne considrer que les cas
limites o l'on assiste au triomphe complet de
l'intelligence et de l'instinct, on trouve entre eux une
diffrence essentielle: l'instinct achev est une
facult d'utiliser et mme de construire des instruments
organiss; l'intelligence acheve est la facult de
fabriquer et d'employer des instruments inorganiss.
Les avantages et les inconvnients de ces deux modes
d'activit sautent aux yeux. L'instinct trouve  sa
porte l'instrument appropri: cet instrument, qui se
fabrique et se rpare lui-mme, qui prsente, comme
toutes les oeuvres de la nature, une complexit de dtail
infinie et une simplicit de fonctionnement merveilleuse,
fait tout de suite, au moment voulu, sans difficult,
avec une perfection souvent admirable, ce qu'il est
appel  faire. En revanche, il conserve une structure 
peu prs invariable, puisque sa modification ne va pas
sans une modification de l'espce. L'instinct est donc
ncessairement spcialis, n'tant que l'utilisation,
pour un objet dtermin, d'un instrument dtermin. Au
contraire, l'instrument fabriqu intelligemment est un
instrument imparfait. Il ne s'obtient qu'au prix d'un
effort. Il est presque toujours d'un maniement pnible.
Mais, comme il est fait d'une matire inorganise, il
peut prendre une forme quelconque, servir  n'importe
quel usage, tirer l'tre vivant de toute difficult
nouvelle qui surgit et lui confrer un nombre illimit de
pouvoirs. Infrieur  l'instrument naturel pour la
satisfaction des besoins immdiats, il a d'autant plus
d'avantage sur celui-ci que le besoin est moins pressant.
Surtout, il ragit sur la nature de l'tre qui l'a
fabriqu, car, en l'appelant  exercer une nouvelle
fonction, il lui confre, pour ainsi dire, une
organisation plus riche, tant un organe artificiel qui
prolonge l'organisme naturel. Pour chaque besoin qu'il
satisfait, il cre un besoin nouveau, et ainsi, au lieu
de fermer, comme l'instinct, le cercle d'action o
l'animal va se mouvoir automatiquement, il ouvre  cette
activit un champ indfini o il la pousse de plus en
plus loin et la fait de plus en plus libre. Mais cet
avantage de l'intelligence sur l'instinct n'apparat que
tard, et lorsque l'intelligence, ayant port la
fabrication  son degr suprieur de puissance, fabrique
dj des machines  fabriquer. Au dbut, les avantages et
les inconvnients de l'instrument fabriqu et de
l'instrument naturel se balancent si bien qu'il est
difficile de dire lequel des deux assurera  l'tre
vivant un plus grand empire sur la nature.
On peut conjecturer qu'ils commencrent par tre
impliqus l'un dans l'autre, que l'activit psychique
originelle participa des deux  la fois, et que, si l'on
remontait assez haut dans le pass, on trouverait des
instincts plus rapprochs de l'intelligence que ceux de
nos Insectes, une intelligence plus voisine de l'instinct
que celle de nos Vertbrs: intelligence et instinct l
mentaires d'ailleurs, prisonniers d'une matire qu'ils
n'arrivent pas  dominer. Si la force immanente  la vie
tait une force illimite, elle et peut-tre dvelopp
indfiniment dans les mmes organismes l'instinct et
l'intelligence. Mais tout parat indiquer que cette force
est finie, et qu'elle s'puise assez vite en se
manifestant. Il lui est difficile d'aller loin dans
plusieurs directions  la fois. Il faut qu'elle
choisisse. Or, elle a le choix entre deux manires d'agir
sur la matire brute. Elle peut fournir cette action
immdiatement en se crant un instrument organis avec
lequel elle travaillera; ou bien elle peut la donner
mdiatement dans un organisme qui, au lieu de possder
naturellement l'instrument requis, le fabriquera lui-mme
en faonnant la matire inorganique. De l l'intelligence
et l'instinct, qui divergent de plus en plus en se
dveloppant, mais qui ne se sparent jamais tout  fait
l'un de l'autre. D'un ct, en effet, l'instinct le plus
parfait de l'Insecte s'accompagne de quelques lueurs
d'intelligence, ne ft-ce que dans le choix du lieu, du
moment et des matriaux de la construction: quand, par
extraordinaire, des Abeilles nidifient  l'air libre,
elles inventent des dispositifs nouveaux et vritablement
intelligents pour s'adapter  ces conditions nouvelles 62.
Mais, d'autre part, l'intelligence a encore plus besoin
de l'instinct que l'instinct de l'intelligence, car
faonner la matire brute suppose dj chez l'animal un
degr suprieur d'organisation, o il n'a pu s'lever que
sur les ailes de l'instinct. Aussi, tandis que la nature
a volu franchement vers l'instinct chez les
Arthropodes, nous assistons, chez presque tous les
Vertbrs,  la recherche plutt qu' l'panouissement de
l'intelligence. C'est encore l'instinct qui forme le
substrat de leur activit psychique, mais l'intelligence
est l, qui aspire  le supplanter. Elle n'arrive pas 
inventer des instruments: du moins s'y essaie-t-elle en
excutant le plus de variations possible sur l'instinct,
dont elle voudrait se passer. Elle ne prend tout  fait
possession d'elle-mme que chez l'homme, et ce triomphe
s'affirme par l'insuffisance mme des moyens naturels
dont l'homme dispose pour se dfendre contre ses ennemis,
contre le froid et la faim. Cette insuffisance, quand on
cherche  en dchiffrer le sens, acquiert la valeur d'un
document prhistorique: c'est le cong dfinitif que
l'instinct reoit de l'intelligence.
Il n'en est pas moins vrai que la nature a d hsiter
entre deux modes d'activit psychique, l'un assur du
succs immdiat, mais limit dans ses effets, l'autre
alatoire, mais dont les conqutes, s'il arrivait 
l'indpendance, pouvaient s'tendre indfiniment. Le plus
grand succs fut d'ailleurs remport, ici encore, du ct
o tait le plus gros risque. Instinct et intelligence
reprsentent donc deux solutions divergentes, galement
lgantes, d'un seul et mme problme.
De l, il est vrai, des diffrences profondes de
structure interne entre l'instinct et l'intelligence.
Nous n'insisterons que sur celles qui intressent notre
prsente tude. Disons donc que l'intelligence et
l'instinct impliquent deux espces de connaissance
radicalement diffrentes. Mais quelques claircissements
sont d'abord ncessaires au sujet de la conscience en
gnral.
On s'est demand jusqu' quel point l'instinct est
conscient. Nous rpondrons qu'il y a ici une multitude de
diffrences et de degrs, que l'instinct est plus ou
moins conscient dans certains cas, inconscient dans
d'autres. La plante, comme nous le verrons, a des
instincts: il est douteux que ces instincts
s'accompagnent chez elle de sentiment. Mme chez
l'animal, on ne trouve gure d'instinct complexe qui ne
soit inconscient dans une partie au moins de ses
dmarches. Mais il faut signaler ici une diffrence, trop
peu remarque, entre deux espces d'inconscience, celle
qui consiste en une conscience nulle et celle qui
provient d'une conscience annule. Conscience nulle et
conscience annule sont toutes deux gales  zro; mais
le premier zro exprime qu'il n'y a rien, le second qu'on
a affaire  deux quantits gales et de sens contraire
qui se compensent et se neutralisent. L'inconscience
d'une pierre qui tombe est une conscience nulle: la
pierre n'a aucun, sentiment de sa chute. En est-il de
mme de l'inconscience de l'instinct dans les cas
extrmes o l'instinct est inconscient? Quand nous
accomplissons machinalement une action habituelle, quand
le somnambule joue automatiquement son rve,
l'inconscience peut tre absolue; mais elle tient, cette
fois,  ce que la reprsentation de l'acte est tenue en
chec par l'excution de l'acte lui-mme, lequel est si
parfaitement semblable  la reprsentation et s'y insre
si exactement qu'aucune conscience ne peut plus dborder.
La reprsentation est bouche par l'action. La preuve en
est que, si l'accomplissement de l'acte est arrt ou
entrav par un obstacle, la conscience peut surgir. Elle
tait donc l, mais neutralise par l'action qui
remplissait la reprsentation. L'obstacle n'a rien cr
de positif; il a simplement fait un vide, il a pratiqu
un dbouchage. Cette inadquation de l'acte  la
reprsentation est prcisment ici ce que nous appelons
conscience.
En approfondissant ce point, on trouverait que la
conscience est la lumire immanente  la zone d'actions
possibles ou d'activit virtuelle qui entoure l'action
effectivement accomplie par l'tre vivant. Elle signifie
hsitation ou choix. L o beaucoup d'actions galement
possibles se dessinent sans aucune action relle (comme
dans une dlibration qui n'aboutit pas), la conscience
est intense. L o l'action relle est la seule action
possible (comme dans l'activit du genre somnambulique ou
plus gnralement automatique), la conscience devient
nulle. Reprsentation et connaissance n'en existent pas
moins dans ce dernier cas, s'il est avr qu'on y trouve
un ensemble de mouvements systmatiss dont le dernier
est dj prform dans le premier, et que la conscience
pourra d'ailleurs en jaillir au choc d'un obstacle. De ce
point de vue, on dfinirait la conscience de l'tre
vivant une diffrence arithmtique entre l'activit
virtuelle et l'activit relle. Elle mesure l'cart entre
la reprsentation et l'action.
On peut ds lors prsumer que l'intelligence sera
plutt oriente vers la conscience, l'instinct vers
l'inconscience. Car, l o l'instrument  manier est
organis par la nature, le point d'application fourni par
la nature, le rsultat  obtenir voulu par la nature, une
faible part est laisse au choix: la conscience
inhrente  la reprsentation sera donc contre-balance,
au fur et  mesure qu'elle tendrait  se dgager, par
l'accomplissement de l'acte, identique  la
reprsentation, qui lui fait contrepoids. L o elle
apparat, elle claire moins l'instinct lui-mme que les
contrarits auxquelles l'instinct est sujet: c'est le
dficit de l'instinct, la distance de l'acte  l'ide,
qui deviendra conscience; et la conscience ne sera alors
qu'un accident. Elle ne souligne essentiellement que la
dmarche initiale de l'instinct, celle qui dclenche
toute la srie des mouvements automatiques. Au contraire,
le dficit est l'tat normal de l'intelligence. Subir des
contrarits est son essence mme. Ayant pour fonction
primitive de fabriquer des instruments inorganiss, elle
doit,  travers mille difficults, choisir pour ce
travail le Feu et le moment, la forme et la matire. Et
elle ne peut se satisfaire entirement, parce que toute
satisfaction nouvelle cre de nouveaux besoins. Bref, si
l'instinct et l'intelligence enveloppent, l'un et
l'autre, des connaissances, la connaissance est plutt
joue et inconsciente dans le cas de l'instinct, plutt
pense et consciente dans le cas de l'intelligence. Mais
c'est l une diffrence de degr plutt que de nature.
Tant qu'on ne s'attache qu' la conscience, on ferme les
yeux sur ce qui est, au point de vue psychologique, la
diffrence capitale entre l'intelligence et l'instinct.
Pour arriver  la diffrence essentielle, il faut, sans
s'arrter  la lumire plus ou moins vive qui claire ces
deux formes de l'activit intrieure, aller tout droit
aux deux objets, profondment distincts l'un de l'autre,
qui en sont les points d'application.
Quand I'Oestre du Cheval dpose ses oeufs sur les
jambes ou sur les paules de l'animal, il agit comme s'il
savait que sa larve doit se dvelopper dans l'estomac du
cheval, et que le cheval, en se lchant, transportera la
larve naissante dans son tube digestif. Quand un
Hymnoptre paralyseur va frapper sa victime aux points
prcis o se trouvent des centres nerveux, de manire 
l'immobiliser sans la tuer, il procde comme ferait un
savant entomologiste, doubl d'un chirurgien habile. Mais
que ne devrait pas savoir le petit Scarabe dont on a si
souvent racont l'histoire, le Sitaris? Ce Coloptre
dpose ses oeufs  l'entre des galeries souterraines que
creuse une espce d'Abeille, l'Anthophore. La larve du
Sitaris, aprs une longue attente, guette l'Anthophore
mle au sortir de la galerie, se cramponne  elle, y
reste attache jusqu'au"vol nuptial"; l, elle saisit
l'occasion de passer du mle  la femelle, et attend
tranquillement que celle-ci ponde ses oeufs. Elle saute
alors sur l'oeuf, qui va lui servir de support dans le
miel, dvore l'oeuf en quelques jours, et, installe sur
la coquille, subit sa premire mtamorphose. Organise
maintenant pour flotter sur le miel, elle consomme cette
provision de nourriture et devient nymphe, puis insecte
parfait. Tout se passe comme si la larve du Sitaris, ds
son closion, savait que l'Anthophore mle sortira de la
galerie d'abord, que le vol nuptial lui fournira le moyen
de se transporter sur la femelle, que celle-ci la
conduira dans un magasin de miel capable de l'alimenter
quand elle se sera transforme, que, jusqu' cette
transformation, elle aura dvor peu  peu l'oeuf de
l'Anthophore, de manire  se nourrir,  se soutenir  la
surface du miel, et aussi  supprimer le rival qui serait
sorti de l'oeuf. Et tout se passe galement comme si le
Sitaris lui-mme savait que sa larve saura toutes ces
choses. La connaissance, si connaissance il y a, n'est
qu'implicite. Elle s'extriorise en dmarches prcises au
lieu de s'intrioriser en conscience. Il n'en est pas
moins vrai que la conduite de l'Insecte dessine la
reprsentation de choses dtermines, existant ou se
produisant en des points prcis de l'espace et du temps,
que l'Insecte connat sans les avoir apprises.
Maintenant, si nous envisageons du mme point de vue
l'intelligence, nous trouvons qu'elle aussi connat
certaines choses sans les avoir apprises. Mais ce sont
des connaissances d'un ordre bien diffrent. Nous ne
voudrions pas ranimer ici la vieille querelle des
philosophes au sujet de l'innit. Bornons-nous donc 
enregistrer le point sur lequel tout le monde est
d'accord,  savoir que le petit enfant comprend
immdiatement des choses que l'animal ne comprendra
jamais, et qu'en ce sens l'intelligence, comme
l'instinct, est une fonction hrditaire, partant inne.
Mais cette intelligence inne, quoiqu'elle soit une
facult de connatre, ne connat aucun objet en
particulier. Quand le nouveau-n cherche pour la premire
fois le sein de sa nourrice, tmoignant ainsi qu'il a la
connaissance (inconsciente, sans doute) d'une chose qu'il
n'a jamais vue, on dira, prcisment parce que la
connaissance inne est ici celle d'un objet dtermin,
que c'est de l'instinct et non pas de l'intelligence.
L'intelligence n'apporte donc la connaissance inne
d'aucun objet. Et pourtant, si elle ne connaissait rien
naturellement, elle n'aurait rien d'inn. Que peut-elle
donc connatre, elle qui ignore toutes choses? - A ct
des choses, il y a les rapports. L'enfant qui vient de
natre ne connat ni des objets dtermins ni une
proprit dtermine d'aucun objet; mais, le jour o
l'on appliquera devant lui une proprit  un objet, une
pithte  un substantif, il comprendra tout de suite ce
que cela veut dire. La relation de l'attribut au sujet
est donc saisie par lui naturellement. Et l'on en dirait
autant de la relation gnrale que le verbe exprime,
relation si immdiatement conue par l'esprit que le
langage peut la sous-entendre, comme il arrive dans les
langues rudimentaires qui n'ont pas de verbe.
L'intelligence fait donc naturellement usage des rapports
d'quivalent  quivalent, de contenu  contenant, de
cause  effet, etc., qu'implique toute phrase o il y a
un sujet, un attribut, un verbe, exprim ou sous-entendu.
Peut-on dire qu'elle ait la connaissance inne de chacun
de ces rapports en particulier? C'est affaire aux
logiciens de chercher si ce sont l autant de relations
irrductibles, ou si l'on ne pourrait pas les rsoudre en
relations plus gnrales encore. Mais, de quelque manire
qu'on effectue l'analyse de la pense, on aboutira
toujours a un ou  plusieurs cadres gnraux, dont
l'esprit possde la connaissance inne puisqu'il en fait
un emploi naturel. Disons donc que si l'on envisage dans
l'instinct et dans l'intelligence ce qu'ils renferment de
connaissance inne, on trouve que cette connaissance
inne porte dans le premier cas sur des choses et dans le
second sur des rapports.
Les philosophes distinguent entre la matire de notre
connaissance et sa forme. La matire est ce qui est donn
par les facults de perception, prises  l'tat brut. La
forme est l'ensemble des rapports qui s'tablissent entre
ces matriaux pour constituer une connaissance
systmatique. La forme, sans matire, peut-elle tre dj
l'objet d'une connaissance? Oui, sans doute,  condition
que cette connaissance ressemble moins  une chose
possde qu' une habitude contracte, moins  un tat
qu' une direction; ce sera, si l'on veut, un certain
pli naturel de l'attention. L'colier, qui sait qu'on va
lui dicter une fraction, tire une barre, avant de savoir
ce que seront le numrateur et le dnominateur; il a
donc prsente  l'esprit la relation gnrale entre les
deux termes, quoiqu'il ne connaisse aucun d'eux; il
connat la forme sans la matire. Ainsi pour les cadres,
antrieurs  toute exprience, o notre exprience vient
s'insrer. Adoptons donc ici les mots consacrs par
l'usage. Nous donnerons de la distinction entre
l'intelligence et l'instinct cette formule plus prcise:
l'intelligence, dans ce qu'elle a d'inn, est la
connaissance d'une forme, l'instinct implique celle d'une
matire.
De ce second point de vue, qui est celui de la
connaissance et non plus de l'action, la force immanente
 la vie en gnral nous apparat encore comme un
principe limit, en lequel coexistent et se pntrent
rciproquement, au dbut, deux manires diffrentes, et
mme divergentes, de connatre. La premire atteint
immdiatement, dans leur matrialit mme, des objets
dtermins. Elle dit:"voici ce qui est". La seconde
n'atteint aucun objet en particulier; elle n'est qu'une
puissance naturelle de rapporter un objet  un objet, ou
une partie  une partie, ou un aspect  un aspect, enfin
de tirer des conclusions quand on possde des prmisses
et d'aller de ce qu'on a appris  ce qu'on ignore. Elle
ne dit plus"ceci est"; elle dit seulement que si les
conditions sont telles, tel sera le conditionn. Bref, la
premire connaissance, de nature instinctive, se
formulerait dans ce que les philosophes appellent des
propositions catgoriques, tandis que la seconde, de
nature  intellectuelle,  s'exprime  toujours
hypothtiquement. De ces deux facults, la premire
semble d'abord bien prfrable  l'autre. Et elle le
serait en effet, si elle s'tendait  un nombre indfini
d'objets. Mais, en fait, elle ne s'applique jamais qu'
un objet spcial, et mme  une partie restreinte de cet
objet. Du moins en a-t-elle la connaissance intrieure et
pleine, non pas explicite, mais implique dans l'action
accomplie. La seconde, au contraire, ne possde
naturellement qu'une connaissance extrieure et vide,
mais, par l mme, elle a l'avantage d'apporter un cadre
o une infinit d'objets pourront trouver place tour 
tour. Tout se passe comme si la force qui volue 
travers les formes vivantes, tant une force limite,
avait le choix, dans le domaine de la connaissance
naturelle ou inne, entre deux espces de limitation,
l'une portant sur l'extension de la connaissance, l'autre
sur sa comprhension. Dans le premier cas, la connais
sance pourra tre toffe et pleine, mais elle se
restreindra alors  un objet dtermin; dans le second,
elle ne limite plus son objet, mais c'est parce qu'elle
ne contient plus rien, n'tant qu'une forme sans matire.
Les deux tendances, d'abord impliques l'une dans
l'autre, ont d se sparer pour grandir. Elles sont
alles, chacune de son ct, chercher fortune dans le
monde. Elles ont abouti  l'instinct et  l'intelligence.
Tels sont donc les deux modes divergents de
connaissance par lesquels l'intelligence et l'instinct
devront se dfinir, si c'est au point de vue de la con
naissance qu'on se place, et non plus de l'action. Mais
connaissance et action ne sont ici que deux aspects d'une
seule et mme facult. Il est ais de voir, en effet, que
la seconde dfinition n'est qu'une nouvelle forme de la
premire.
Si l'instinct est, par excellence, la facult
d'utiliser un instrument naturel organis, il doit
envelopper la connaissance inne (virtuelle ou
inconsciente, il est vrai) et de cet instrument et de
l'objet auquel il s'applique. L'instinct est donc la
connaissance inne d'une chose. Mais l'intelligence est
la facult de fabriquer des instruments inorganiss,
c'est--dire artificiels. Si, par elle, la nature renonce
 doter l'tre vivant de l'instrument qui lui servira,
c'est pour que l'tre vivant puisse, selon les
circonstances, varier sa fabrication. La fonction
essentielle de l'intelligence sera donc de dmler, dans
des circonstances quelconques, le moyen de se tirer
d'affaire. Elle cherchera ce qui peut le mieux servir,
c'est--dire s'insrer dans le cadre pro. pos. Elle
portera essentiellement sur les relations entre la
situation donne et les moyens de l'utiliser. Ce qu'elle
aura donc d'inn, c'est la tendance  tablir des
rapports, et cette tendance implique la connaissance
naturelle de certaines relations trs gnrales,
vritable toffe que l'activit propre  chaque
intelligence taillera en relations plus particulires. L
o l'activit est oriente vers la fabrication, la
connaissance porte donc ncessairement sur des rapports.
Mais cette connaissance toute formelle de l'intelligence
a sur la connaissance matrielle de l'instinct un
incalculable avantage. Une forme, justement parce qu'elle
est vide, peut tre remplie tour  tour,  volont, par
un nombre indfini de choses, mme par celles qui ne
servent  rien. De sorte qu'une connaissance formelle ne
se limite pas  ce qui est pratiquement utile, encore que
ce soit en vue de l'utilit pratique qu'elle a fait son
apparition dans le monde. Un tre intelligent porte en
lui de quoi se dpasser lui-mme.
Il se dpassera cependant moins qu'il ne le voudrait,
moins aussi qu'il ne s'imagine le faire. Le caractre
purement formel de l'intelligence la prive du lest dont
elle aurait besoin pour se poser sur les objets qui
seraient du plus puissant intrt pour la spculation.
L'instinct, au contraire, aurait la matrialit voulue,
mais il est incapable d'aller chercher son objet aussi
loin: il ne spcule pas. Nous touchons au point qui
intresse le plus notre prsente recherche. La diffrence
que nous allons signaler entre l'instinct et l'intelli
gence est celle que toute notre analyse tendait 
dgager. Nous la formulerions ainsi: Il y a des choses
que l'intelligence seule est capable de cher. cher, mais
que, par elle-mme, elle ne trouvera jamais. Ces choses,
l'instinct seul les trouverait; mais il ne les cherchera
jamais.

Fonction primordiale de l'intelligence

Il est ncessaire d'entrer ici dans quelques dtails
provisoires sur le mcanisme de l'intelligence. Nous
avons dit que l'intelligence avait pour fonction
d'tablir des rapports. Dterminons plus prcisment la
nature des relations que l'intelligence tablit. Sur ce
point, on reste encore dans le vague ou dans l'arbitraire
tant qu'on voit dans l'intelligence une facult destine
 la spculation pure. On est rduit alors  prendre les
cadres gnraux de l'entendement pour je ne sais quoi
d'absolu, d'irrductible et d'inexplicable. L'entendement
serait tomb du ciel avec sa forme, comme nous naissons
chacun avec notre visage. On dfinit cette forme, sans
doute, mais c'est tout ce qu'on peut faire, et il n'y a
pas  chercher pourquoi elle est ce qu'elle est plutt
que tout autre chose. Ainsi, l'on enseignera que
l'intelligence est essentiellement unification, que
toutes ses oprations ont pour objet commun d'introduire
une certaine unit dans la diversit des phnomnes, etc.
Mais, d'abord,"unification"est un terme vague, moins
clair que celui de"relation"ou mme que celui de
" pense ", et qui n'en dit pas davantage. De plus, on
pourrait se demander si l'intelligence n'aurait pas pour
fonction de diviser, plus encore que d'unir. Enfin, si
l'intelligence procde comme elle fait parce qu'elle veut
unir, et si elle cherche l'unification simplement parce
qu'elle en a besoin, notre connaissance devient relative
 certaines exigences de l'esprit qui auraient pu, sans
doute, tre tout autres qu'elles ne sont. Pour une
intelligence autrement conforme, autre et t la
connaissance. L'intelligence n'tant plus suspendue 
rien, tout se suspend alors  elle. Et ainsi, pour avoir
plac l'entendement trop haut, on aboutit  mettre trop
bas la connaissance qu'il nous donne. Cette connaissance
devient relative, du moment que l'intelligence est une
espce d'absolu. Au contraire, nous tenons l'intelligence
humaine pour relative aux ncessits de l'action. Posez
l'action, la forme mme de l'intelligence s'en dduit.
Cette forme n'est donc ni irrductible ni inexplicable.
Et, prcisment parce qu'elle n'est pas indpendante, on
ne peut plus dire que la connaissance dpende d'elle. La
connaissance cesse d'tre un produit de l'intelligence
pour devenir, en un certain sens, partie intgrante de la
ralit.
Les philosophes rpondront que l'action s'accomplit
dans un monde ordonn, que cet ordre est dj de la
pense, et que nous commettons une ptition de principe
en expliquant l'intelligence par l'action, qui la
prsuppose. En quoi ils auraient raison, si le point de
vue o nous nous plaons dans le prsent chapitre devait
tre notre point de vue dfinitif. Nous serions alors
dupes d'une illusion comme celle de Spencer, qui a cru
que l'intelligence tait suffisamment explique quand on
la ramenait  l'empreinte laisse en nous par les
caractres gnraux de la matire: comme si l'ordre
inhrent  la matire n'tait pas l'intelligence mme!
Mais nous rservons pour le prochain chapitre la question
de savoir jusqu' quel point, et avec quelle mthode, la
philosophie pourrait tenter une gense vritable de
l'intelligence en mme temps que de la matire. Pour le
moment, le problme qui nous proccupe est d'ordre psy
chologique. Nous nous demandons quelle est la portion du
monde matriel  laquelle notre intelligence est
spcialement adapte. Or, pour rpondre  cette question,
point n'est besoin d'opter pour un systme de
philosophie. Il suffit de se placer au point de vue du
sens commun.
Partons donc de l'action, et posons en principe que
l'intelligence vise d'abord  fabriquer. La fabrication
s'exerce exclusivement sur la matire brute, en ce sens
que, mme si elle emploie des matriaux organiss, elle
les traite en objets inertes, sans se proccuper de la
vie qui les a informs. De la matire brute elle-mme
elle ne retient gure que le solide: le reste se drobe
par sa fluidit mme. Si donc l'intelligence tend 
fabriquer, on peut prvoir que ce qu'il y a de fluide
dans le rel lui chappera en partie, et que ce qu'il y a
de proprement vital dans le vivant lui chappera tout 
fait. Notre intelligence, telle qu'elle sort des mains de
la nature, a pour objet principal le solide inorganis.
Si l'on passait en revue les facults intellectuelles,
on verrait que l'intelligence ne se sent  son aise,
qu'elle n'est tout  fait chez elle, que lorsqu'elle
opre sur la matire brute, en particulier sur des
solides. Quelle est la proprit la plus gnrale de la
matire brute? Elle est tendue, elle nous prsente des
objets extrieurs  d'autres objets et, dans ces objets,
des parties extrieures  des parties, Sans doute il nous
est utile, en vue de nos manipulations ultrieures, de
considrer chaque objet comme divisible en parties
arbitrairement dcoupes, chaque partie tant divisible
encore  notre fantaisie, et ainsi de suite  l'infini.
Mais il nous est avant tout ncessaire, pour la
manipulation prsente, de tenir l'objet rel auquel nous
avons affaire, ou les lments rels en lesquels nous
l'avons rsolu, pour provisoirement dfinitifs et de les
traiter comme autant d'units. A la possibilit de
dcomposer la matire autant qu'il nous plait, et comme
il nous plat, nous faisons allusion quand nous parlons
de la continuit de l'tendue matrielle; mais cette
continuit, comme on le voit, se rduit pour nous  la
facult que la matire nous laisse de choisir le mode de
discontinuit que nous lui trouverons: c'est toujours,
en somme, le mode de discontinuit une fois choisi qui
nous apparat comme effectivement rel et qui fixe notre
attention, parce que c'est sur lui que se rgle notre
action prsente. Ainsi la discontinuit est pense pour
elle-mme, elle est pensable en elle-mme, nous nous la
reprsentons par un acte positif de notre esprit, tandis
que la reprsentation intellectuelle de la continuit est
plutt ngative, n'tant, au fond, que le refus de notre
esprit, devant n'importe quel systme de dcomposition
actuellement donn, de le tenir pour seul possible.
L'intelligence ne se reprsente clairement que le
discontinu.
D'autre part, les objets sur lesquels notre action
s'exerce sont, sans aucun doute, des objets mobiles. Mais
ce qui nous importe, c'est de savoir o le mobile va, o
il est  un moment quelconque de son trajet. En d'autres
termes, nous nous attachons avant tout  ses positions
actuelles ou futures, et non pas au progrs par lequel il
passe d'une position  une autre, progrs qui est le
mouvement mme. Dans les actions que nous accomplissons,
et qui sont des mouvements systmatiss, c'est sur le but
nu la signification du mouvement, sur son dessin
d'ensemble, en un mot sur le plan d'excution immobile
que nous fixons notre esprit. Ce qu'il y a de mouvant
dans l'action ne nous intresse que dans la mesure o le
tout en pourrait tre avanc, retard ou empch par tel
ou tel incident survenu en route. De la mobilit mme
notre intelligence se dtourne, parce qu'elle n'a aucun
intrt  s'en occuper. Si elle tait destine  la
thorie pure, c'est dans le mouvement qu'elle
s'installerait, car le mouvement est sans doute la
ralit mme, et l'immobilit n'est jamais qu'apparente
ou relative. Mais l'intelligence est destine  tout
autre chose. A moins de se faire violence  elle-mme,
elle suit la marche inverse: c'est de l'immobilit
qu'elle part toujours, comme si c'tait la ralit ultime
ou l'lment; quand elle veut se reprsenter le
mouvement, elle le reconstruit avec des immobilits
qu'elle juxtapose. Cette opration, dont nous montrerons
l'illgitimit et le danger dans l'ordre spculatif (elle
conduit  des impasses et cre artificiellement des
problmes philosophiques insolubles), se justifie sans
peine quand on se reporte  sa destination.
L'intelligence,  l'tat naturel, vise un but
pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des
immobilits juxtaposes, elle ne prtend pas reconstituer
le mouvement tel qu'il est; elle le remplace simplement
par un quivalent pratique. Ce sont les philosophes qui
se trompent quand ils transportent dans le domaine de la
spculation une mthode de penser qui est faite pour
l'action. Mais nous nous proposons de revenir sur ce
point. Bornons-nous  dire que le stable et l'immuable
sont ce  quoi notre intelligence s'attache en vertu de
sa disposition naturelle. Notre intelligence ne se
reprsente clairement que l'immobilit.
Maintenant, fabriquer consiste  tailler dans une
matire la forme d'un objet. Ce qui importe avant tout,
c'est la forme  obtenir. Quant  la matire, on choisit
celle qui convient le mieux; mais, pour la choisir,
c'est--dire pour aller la chercher parmi beaucoup
d'autres, il faut s'tre essay, au moins en imagination,
 doter toute espce de matire de la forme de l'objet
conu. En d'autres termes, une intelligence qui vise 
fabriquer est une intelligence qui ne s'arrte jamais 
la forme actuelle des choses, qui ne la considre pas com
me dfinitive, qui tient toute matire, au contraire,
pour taillable  volont. Platon compare le bon
dialecticien au cuisinier habile, qui dcoupe la bte
sans lui briser les os, en suivant les articulations
dessines par la nature 63. Une intelligence qui
procderait toujours ainsi serait bien, en effet, une
intelligence tourne vers la spculation. Mais l'action,
et en particulier la fabrication, exige la tendance
d'esprit inverse. Elle veut que nous considrions toute
forme actuelle des choses, mme naturelles, comme
artificielle et provisoire, que notre pense efface de
l'objet aperu, ft-il organis et vivant, les lignes qui
en marquent au dehors la structure interne, enfin que
nous tenions sa matire pour indiffrente  sa forme.
L'ensemble de la matire devra donc apparatre  notre
pense comme une immense toffe o nous pouvons tailler
ce que nous voudrons, pour le recoudre comme il nous
plaira. Notons-le en passant: c'est ce pouvoir que nous
affirmons quand nous disons qu'il y a un espace, c'est--
dire un milieu homogne et vide, infini et infiniment
divisible, se prtant indiffremment  n'importe quel
mode de dcomposition. Un milieu de ce genre n'est jamais
peru; il n'est que conu. Ce qui est peru, c'est
l'tendue colore, rsistante, divise selon les lignes
que dessinent les contours des corps rels ou de leurs
parties relles lmentaires. Mais quand nous nous
reprsentons notre pouvoir sur cette matire, c'est--
dire notre facult de la dcomposer et de la recomposer
comme il nous plaira, nous projetons, en bloc, toutes ces
dcompositions et recompositions possibles derrire
l'tendue relle, sous forme d'un espace homogne, vide
et indiffrent, qui la sous-tendrait. Cet espace est
donc, avant tout, le schma de notre action possible sur
les choses, encore que les choses aient une tendance
naturelle, comme nous l'expliquerons plus loin,  entrer
dans un schma de ce genre: c'est une vue de l'esprit.
L'animal n'en a probablement aucune ide, mme quand il
peroit comme nous les choses tendues. C'est une
reprsentation qui symbolise la tendance fabricatrice de
l'intelligence humaine. Mais ce point ne nous arrtera
pas pour le moment. Qu'il nous suffise de dire que
l'intelligence est caractrise par la puissance
indfinie de dcomposer selon n'importe quelle loi et de
recomposer en n'importe quel systme.
Nous avons numr quelques-uns des traits essentiels
de l'intelligence humaine. Mais nous avons pris
l'individu  l'tat isol, sans tenir compte de la vie
sociale. En ralit, l'homme est un tre qui vit en
socit. S'il est vrai que l'intelligence humaine vise 
fabriquer, il faut ajouter qu'elle s'associe, pour cela
et pour le reste,  d'autres intelligences. Or, il est
difficile d'imaginer une socit dont les membres ne
communiquent pas entre eux par des signes. Les socits
d'Insectes ont sans doute un langage, et ce langage doit
tre adapt, comme celui de l'homme, aux ncessits de la
vie en commun. Il fait qu'une action commune devient
possible. Mais ces ncessits de l'action commune ne sont
pas du tout les mmes pour une fourmilire et pour une
socit humaine. Dans les socits d'Insectes, il y a
gnralement polymorphisme, la division du travail est
naturelle, et chaque individu est riv par sa structure 
la fonction qu'il accomplit. En tout cas, ces socits
reposent sur l'instinct, et par consquent sur certaines
actions ou fabrications qui sont plus ou moins lies  la
forme des organes. Si donc les Fourmis, par exemple, ont
un langage, les signes qui composent ce langage doivent
tre en nombre bien dtermin, et chacun d'eux rester
invariablement attach, une fois l'espce constitue, 
un certain objet ou  une certaine opration. Le signe
est adhrent  la chose signifie. Au contraire, dans une
socit humaine, la fabrication et l'action sont de forme
variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son
rle, n'y tant pas prdestin par sa structure. Il faut
donc un langage qui permette,  tout instant, de passer
de ce qu'on sait  ce qu'on ignore. Il faut un langage
dont les signes -qui ne peuvent pas tre en nombre infini
- soient extensibles  une infinit de choses. Cette
tendance du signe  se transporter d'un objet  un autre
est caractristique du langage humain. On l'observe chez
le petit enfant, du jour o il commence  parler. Tout de
suite, et naturellement, il tend le sens des mots qu'il
apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou
de la plus lointaine analogie pour dtacher et
transporter ailleurs le signe qu'on avait attach devant
lui  un objet."N'importe quoi peut dsigner n'importe
quoi ", tel est le principe latent du langage enfantin.
On a eu tort de confondre cette tendance avec la facult
de gnraliser. Les animaux eux-mmes gnralisent, et
d'ailleurs un signe, ft-il instinctif, reprsente
toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractrise les
signes du langage humain, ce n'est pas tant leur
gnralit que leur mobilit. Le signe instinctif est un
signe adhrent, le signe intelligent est un signe mobile.
Or, cette mobilit des mots, faite pour qu'ils aillent
d'une chose  une autre, leur a permis de s'tendre des
choses aux ides. Certes, le langage n'et pas donn la
facult de rflchir  une intelligence tout  fait
extriorise, incapable de se replier sur elle-mme. Une
intelligence qui rflchit est une intelligence qui
avait, en dehors de l'effort pratiquement utile, un
surplus de force  dpenser. C'est une conscience qui
s'est dj, virtuellement, reconquise sur elle-mme. Mais
encore faut-il que la virtualit passe  l'acte. Il est
prsumable que, sans le langage, l'intelligence aurait
t rive aux objets matriels qu'elle avait intrt 
considrer. Elle et vcu dans un tat de somnambulisme,
extrieurement  elle-mme, hypnotise sur son travail.
Le langage a beaucoup contribu  la librer. Le mot,
fait pour aller d'une chose  une autre, est, en effet.
essentiellement, dplaable et libre. Il pourra donc
s'tendre, non seulement d'une chose perue  une autre
chose perue, mais encore de la chose perue au souvenir
de cette chose, du souvenir prcis a une image plus
fuyante, d'une image fuyante, mais pourtant reprsente
encore,  la reprsentation de l'acte par lequel on se la
reprsente, c'est--dire  l'ide. Ainsi va s'ouvrir aux
yeux de l'intelligence, qui regardait dehors, tout un
monde intrieur, le spectacle de ses propres oprations.
Elle n'at. tendait d'ailleurs que cette occasion. Elle
profite de ce que le mot est lui-mme une chose pour
pntrer, porte par lui,  l'intrieur de son propre
travail. Son premier mtier avait beau tre de fabriquer
des instruments; cette fabrication n'est possible que
par l'emploi de certains moyens qui ne sont pas taills 
la mesure exacte de leur objet, qui le dpassent, et qui
permettent ainsi  l'intelligence un travail
supplmentaire, c'est--dire dsintress. Du jour o
l'intelligence, rflchissant sur ses dmarches,
s'aperoit elle-mme comme cratrice d'ides, comme
facult de reprsentation en gnral, il n'y a pas
d'objet dont elle ne veuille avoir l'ide, ft-il sans
rapport direct avec l'action pratique. Voil pourquoi
nous disions qu'il y a des choses que l'intelligence
seule peut chercher. Seule en effet, elle s'inquite de
thorie. Et sa thorie voudrait tout embrasser, Don
seulement la matire brute, sur laquelle elle a
naturellement prise, mais encore la vie et la pense.
Avec quels moyens, quels instruments, quelle mthode
enfin elle abordera ces problmes, nous pouvons le
deviner. Originellement, elle est adapte  la forme de
la matire brute. Le langage mme, qui lui a permis
d'tendre son champ d'oprations, est fait pour dsigner
des choses et rien que des choses: c'est seulement parce
que le mot est mobile, parce qu'il chemine d'une chose 
une autre, que l'intelligence devait tt ou tard le
prendre en chemin, alors qu'il n'tait pos sur rien,
pour l'appliquer  un objet qui n'est pas une chose et
qui, dissimul jusque-l, attendait le secours du mot
pour passer de l'ombre  la lumire. Mais le mot, en
couvrant cet objet, le convertit encore en chose. Ainsi
l'intelligence, mme quand elle n'opre plus sur la
matire brute, suit les habitudes qu'elle a contractes
dans cette opration: elle applique des formes qui sont
celles mmes de la matire inorganise. Elle est faite
pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la
satisfait pleinement. Et c'est ce qu'elle exprime en
disant qu'ainsi seulement elle arrive  la distinction et
 la clart.
Elle devra donc, pour se penser clairement et
distinctement elle-mme, s'apercevoir sous forme de
discontinuit. Les concepts sont en effet extrieurs les
uns aux autres, ainsi que des objets dans l'espace. Et
ils ont la mme stabilit que les objets, sur le modle
desquels ils ont t crs. Ils constituent, runis,
un" monde intelligible"qui ressemble par ses caractres
essentiels au monde des solides, mais dont les lments
sont plus lgers, plus diaphanes, plus faciles  manier
pour l'intelligence que l'image pure et simple des choses
concrtes; ils ne sont plus, en effet, la perception
mme des choses, mais la reprsentation de l'acte par
lequel l'intelligence se fixe sur elles. Ce ne sont donc
plus des images, mais des symboles. Notre logique est
l'ensemble des rgles qu'il faut suivre dans la
manipulation des symboles. Comme ces symboles drivent de
la considration des solides, comme les rgles de la
composition de ces symboles entre eux ne font gure que
traduire les rapports les plus gnraux entre solides,
notre logique triomphe dans la science qui prend la
solidit des corps pour objet, c'est--dire dans la
gomtrie.  Logique et gomtrie s'engendrent
rciproquement l'une l'autre, comme nous le verrons un
peu plus loin. C'est de l'extension d'une certaine
gomtrie naturelle, suggre par les proprits
gnrales et immdiatement aperues des solides, que la
logique naturelle est sortie. C'est de cette logique
naturelle,  son tour, qu'est sortie la gomtrie
scientifique, qui tend indfiniment la connaissance des
proprits extrieures des solides 64. Gomtrie et
logique sont rigoureusement applicables  la matire.
Elles sont l chez elles, elles peuvent marcher l toutes
seules. Mais, en dehors de ce domaine, le raisonnement
pur a besoin d'tre surveill par le bon sens, qui est
tout autre chose.
Ainsi, toutes les forces lmentaires de l'intelligence
tendent  transformer la matire en instrument d'action,
c'est--dire, au sens tymologique du mot, en organe. La
vie, non contente de produire des organismes, voudrait
leur donner comme appendice la matire inorganique elle.
mme, convertie en un immense organe par l'industrie de
l'tre vivant. Telle est la tche qu'elle assigne d'abord
 l'intelligence. C'est pourquoi l'intelligence se
comporte invariablement encore comme si elle tait
fascine par la contemplation de la matire inerte. Elle
est la vie regardant au dehors, s'extriorisant par
rapport  elle-mme, adoptant en principe, pour les
diriger en fait, les dmarches de la nature inorganise.
De l son tonnement quand elle se tourne vers le vivant
et se trouve en face de l'organisation. Quoi qu'elle
fasse alors, elle rsout l'organis en inorganis, car
elle ne saurait, sans renverser sa direction naturelle et
sans se tordre sur elle-mme, penser la continuit vraie,
la mobilit relle, la compntration rciproque et, pour
tout dire, cette volution cratrice qui est la vie.
S'agit-il de la continuit? L'aspect de la vie qui est
accessible  notre intelligence, comme d'ailleurs aux
sens que notre intelligence prolonge, est celui qui donne
prise  notre action. Il faut, pour que nous puissions
modifier un objet, que nous l'apercevions divisible et
discontinu. Du point de vue de la science positive, un
progrs incomparable fut ralis le jour o l'on rsolut
en cellules les tissus organiss. L'tude de la cellule,
 son tour, a rvl en elle un organisme dont la
complexit parat augmenter  mesure qu'on l'approfondit
davantage. Plus la science avance, plus elle voit crotre
le nombre des lments htrognes qui se juxtaposent,
extrieurs les uns des autres, pour faire un tre vivant.
Serre-t-elle ainsi de plus prs la vie? ou, au
contraire, ce qu'il y a de proprement vital dans le
vivant ne semble-t-il pas reculer au fur et  mesure
qu'on pousse plus loin le dtail des parties juxtaposes?
Dj se manifeste parmi les savants une tendance 
considrer la substance de l'organisme comme continue, et
la cellule comme une entit artificielle 65. Mais, 
supposer que cette vue finisse par prvaloir, elle ne
pourra aboutir, en s'approfondissant elle-mme, qu' un
autre mode d'analyse de l'tre vivant, et par consquent
 une discontinuit nouvelle, - bien que moins loigne,
peut-tre, de la continuit relle de la vie. La vrit
est que cette continuit ne saurait tre pense par une
intelligence qui s'abandonne  son mouvement naturel.
Elle implique,  la fois, la multiplicit des lments et
la pntration rciproque de tous par tous, deux
proprits qui ne se peuvent gure rconcilier sur le
terrain o s'exerce notre industrie, et par consquent
aussi notre intelligence.
De mme que nous sparons dans l'espace, nous fixons
dans le temps. L'intelligence n'est point faite pour
penser l'volution, au sens propre du mot, c'est--dire
la continuit d'un changement qui serait mobilit pure.
Nous n'insisterons pas ici sur ce point, que nous nous
proposons d'approfondir dans un chapitre spcial. Disons
seulement que l'intelligence se reprsente le devenir
comme une srie d'tats, dont chacun est homogne avec
lui-mme et par consquent ne change pas. Notre attention
est-elle appele sur le changement interne d'un de ces
tats? Vite nous le dcomposons en une autre suite
d'tats qui constitueront, runis, sa modification
intrieure. Ces nouveaux tats, eux, seront chacun
invariables, ou bien alors leur changement interne, s'il
nous frappe, se rsout aussitt en une srie nouvelle
d'tats invariables, et ainsi de suite indfiniment. Ici
encore, penser consiste  reconstituer, et,
naturellement, c'est avec des lments donns, avec des
lments stables par consquent, que nous reconstituons.
De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons
imiter, par le progrs indfini de notre addition, la
mobilit du devenir, mais le devenir lui-mme nous
glissera entre les doigts quand nous croirons le tenir.
Justement parce qu'elle cherche toujours 
reconstituer, et  reconstituer avec du donn,
l'intelligence laisse chapper ce qu'il y a de nouveau 
chaque moment d'une histoire. Elle n'admet pas
l'imprvisible. Elle rejette toute cration. Que des
antcdents dtermins amnent un consquent dtermin,
calculable en fonction d'eux, voil qui satisfait notre
intelligence. Qu'une fin dtermine suscite des moyens
dtermins pour l'atteindre, nous le comprenons encore.
Dans les deux cas nous avons affaire  du connu qui se
compose avec du connu et, en somme,  de l'ancien qui se
rpte. Notre intelligence est l  son aise. Et, quel
que soit l'objet, elle abstraira, sparera, liminera, de
manire  substituer  l'objet mme, s'il le faut, un
quivalent approximatif o les choses se passeront de
cette manire. Mais que chaque instant soit un apport,
que du nouveau jaillisse sans cesse, qu'une forme naisse
dont on dira sans doute, une fois produite, qu'elle est
un effet dtermin par ses causes, mais dont il tait
impossible de supposer prvu ce qu'elle serait, attendu
qu'ici les causes, uniques en leur genre, font partie de
l'effet, ont pris corps en mme temps que lui, et sont
dtermines par lui autant qu'elles le dterminent; c'est
l quelque chose que nous pouvons sentir en nous et
deviner par sympathie hors de nous, niais non pas
exprimer en termes de pur entendement ni, au sens troit
du mot, penser. On ne s'en tonnera pas si l'on songe 
la destination de notre entendement. La causalit qu'il
cherche et retrouve partout exprime le mcanisme mme de
notre industrie, o nous recomposons indfiniment le mme
tout avec les mmes lments, o nous rptons les mmes
mouvements pour obtenir le mme rsultat. La finalit par
excellence, pour notre entendement, est celle de notre
industrie, o l'on travaille sur un modle donn
d'avance, c'est--dire ancien ou compos d'lments
connus. Quant  l'invention proprement dite, qui est
pourtant le point de dpart de l'industrie elle-mme,
notre intelligence n'arrive pas  la saisir dans son
jaillissement, c'est--dire dans ce qu'elle a
d'indivisible, ni dans sa gnialit, c'est--dire dans ce
qu'elle a de crateur. L'expliquer consiste toujours  la
rsoudre, elle imprvisible et neuve, en lments connus
ou anciens, arrangs dans un ordre diffrent.
L'intelligence n'admet pas plus la nouveaut complte que
le devenir radical. C'est dire qu'ici encore elle laisse
chapper un aspect essentiel de la vie, comme si elle
n'tait point faite pour penser un tel objet.
Toutes nos analyses nous ramnent  cette conclusion.
Mais point n'tait besoin d'entrer dans d'aussi longs
dtails sur le mcanisme du travail intellectuel: il
suffirait d'en considrer les rsultats. On verrait que
l'intelligence, si habile  manipuler l'inerte, tale sa
maladresse ds qu'elle touche au vivant. Qu'il s'agisse
de traiter la vie du corps ou celle de l'esprit, elle
procde avec la rigueur, la raideur et la brutalit d'un
instrument qui n'tait pas destin  un pareil usage.
L'histoire de l'hygine et de la pdagogie en dirait long
 cet gard. Quand on songe  l'intrt capital, pressant
et constant, que nous avons  conserver nos corps et 
lever nos mes, aux facilits spciales qui sont donnes
ici  chacun pour exprimenter sans cesse sur lui-mme et
sur autrui, au dommage palpable par lequel se manifeste
et se paie la dfectuosit d'une pratique mdicale ou
pdagogique, on demeure confondu de la grossiret et
surtout de la persistance des erreurs. Aisment on en
dcouvrirait l'origine dans notre obstination  traiter
le vivant comme l'inerte et  penser toute ralit, si
fluide soit-elle, sous forme de solide dfinitivement
arrt. Nous ne sommes  notre aise que dans le
discontinu, dans l'immobile, dans le mort. L'intelligence
est caractrise par une incomprhension naturelle de la
vie.

Nature de l'instinct

C'est sur la forme mme de la vie, au contraire, qu'est
moul l'instinct. Taudis que l'intelligence traite toutes
choses mcaniquement, l'instinct procde, si l'on peut
parler ainsi, organiquement. Si la conscience qui
sommeille en lui se rveillait, s'il s'intriorisait en
connaissance au lieu de s'extrioriser en action, si nous
savions l'interroger et s'il pouvait rpondre, il nous
livrerait les secrets les plus intimes de la vie. Car il
ne fait que continuer le travail par lequel la vie
organise la matire,  tel point que nous ne saurions
dire, comme on l'a montr bien souvent, o l'organisation
finit et o l'instinct commence. Quand le petit poulet
brise sa coquille d'un coup de bec, il agit par instinct,
et pourtant il se borne  suivre le mouvement qui l'a
port  travers la vie embryonnaire. Inversement, au
cours de la vie embryonnaire elle-mme (surtout lorsque
l'embryon vit librement sous forme de larve) bien des
dmarches s'accomplissent qu'il faut rapporter 
l'instinct. Les plus essentiels d'entre les instincts
primaires sont donc rellement des processus vitaux. La
conscience virtuelle qui les accompagne ne s'actualise le
plus souvent que dans la phase initiale de l'acte et
laisse le reste du processus s'accomplir tout seul. Elle
n'aurait qu' s'panouir plus largement, puis 
s'approfondir compltement, pour concider avec la force
gnratrice de la vie.
Quand on voit, dans un corps vivant, des milliers de
cellules travailler ensemble  un but commun, se partager
la tche, vivre chacune pour soi en mme temps que pour
les autres, se conserver, se nourrir, se reproduire, r
pondre aux menaces de danger par des ractions dfensives
appropries, comment ne pas penser  autant d'instincts?
Et pourtant ce sont l des fonctions naturelles de la
cellule, les lments constitutifs de sa vitalit.
Rciproquement, quand on voit les Abeilles d'une ruche
former un systme si troitement organis qu'aucun des
individus ne peut vivre isol au del d'un certain temps,
mme si on lui fournit le logement et la nourriture,
comment ne pas reconnatre que la ruche est rellement,
et non pas mtaphoriquement, un organisme unique, dont
chaque Abeille est une cellule unie aux autres par
d'invisibles liens? L'instinct qui anime l'Abeille se
confond donc avec la force dont la cellule est anime, ou
ne fait que la prolonger. Dans des cas extrmes comme
celui-ci, il concide avec le travail d'organisation.
Certes, il y a bien des degrs de perfection dans le
mme instinct. Entre le Bourdon et l'Abeille, par
exemple, la distance est grande, et l'on passerait de
l'un  l'autre par une foule d'intermdiaires, qui
correspondent  autant de complications de la vie
sociale. Mais la mme diversit se retrouverait dans le
fonctionnement d'lments histologiques appartenant  des
tissus diffrents, plus ou moins apparents les uns aux
autres. Dans les deux cas, il y a des variations
multiples excutes sur un mme thme. La constance du
thme n'en est pas moins manifeste, et les variations ne
font que l'adapter  la diversit des circonstances.
Or, dans un cas comme dans l'autre, qu'il s'agisse des
instincts de l'animal ou des proprits vitales de la
cellule, la mme science et la mme ignorance se
manifestent. Les choses se passent comme si la cellule
connaissait des autres cellules ce qui l'intresse,
l'animal des autres animaux ce qu'il pourra utiliser,
tout le reste demeurant dans l'ombre. Il semble que la
vie, ds qu'elle s'est contracte en une espce
dtermine, perde contact avec le reste d'elle-mme, sauf
cependant sur un ou deux points qui intressent l'espce
qui vient de natre. Comment ne pas voir que la vie
procde ici comme la conscience en gnral, comme la
mmoire? Nous tranons derrire nous, sans nous en
apercevoir, la totalit de notre pass; mais notre
mmoire ne verse dans le prsent que les deux ou trois
souvenirs qui complteront par quelque ct notre
situation actuelle. La connaissance instinctive qu'une
espce possde d'une autre espce sur un certain point
particulier a donc sa racine dans l'unit mme de la vie,
qui est, pour employer l'expression d'un philosophe
ancien, un tout sympathique  lui-mme. Il est impossible
de considrer certains instincts spciaux de l'animal et
de la plante, videmment ns dans des circonstances
extraordinaires, sans les rapprocher de ces souvenirs, en
apparence oublis, qui jaillissent tout  coup sous la
pression d'un besoin urgent.
Sans doute, une foule d'instincts secondaires, et bien
des modalits de l'instinct primaire, comportent une
explication scientifique. Pourtant il est douteux que la
science, avec ses procds d'explication actuels, arrive
jamais  analyser l'instinct compltement. La raison en
est qu'instinct et intelligence sont deux dveloppements
divergents d'un mme principe qui, dans un cas, reste
intrieur  lui-mme, dans l'autre cas s'extriorise et
s'absorbe dans l'utilisation de la matire brute: cette
divergence continue tmoigne d'une incompatibilit
radicale et de l'impossibilit pour l'intelligence de
rsorber l'instinct. Ce qu'il y a d'essentiel dans
l'instinct ne saurait s'exprimer en termes intellectuels,
ni par consquent s'analyser.
Un aveugle-n qui aurait vcu parmi des aveugles-ns
n'admettrait pas qu'il ft possible de percevoir un objet
distant sans avoir pass par la perception de tous les
objets intermdiaires. Pourtant la vision fait ce
miracle. On pourra, il est vrai, donner raison 
l'aveugle-n et dire que la vision, ayant son origine
dans l'branlement de la rtine par les vibrations de la
lumire, n'est point autre chose, en somme, qu'un toucher
rtinien. C'est l, je le veux bien, l'explication
scientifique, car le rle de la science est prcisment
de traduire toute perception en termes de toucher; mais
nous avons montr ailleurs que l'explication
philosophique de la perception devait tre d'une autre
nature,  supposer qu'on puisse encore parler ici
d'explication 66. Or l'instinct, lui aussi, est une
connaissance  distance. Il est  l'intelligence ce que
la vision est au toucher. La science ne pourra faire
autrement que de le traduire en termes d'intelligence;
mais elle construira ainsi une imitation de l'instinct
plutt qu'elle ne pntrera dans l'instinct mme.
On s'en convaincra en tudiant ici les ingnieuses
thories de la biologie volutionniste. Elles se ramnent
 deux types, qui interfrent d'ailleurs souvent l'un
avec l'autre. Tantt, selon les principes du no-
darwinisme, on voit dans l'instinct une somme de
diffrences accidentelles, conserves par la slection:
telle ou telle dmarche utile, naturellement accomplie
par l'individu en vertu d'une prdisposition accidentelle
du germe, se serait transmise de germe  germe en
attendant que le hasard vint y ajouter, par le mme
procd, de nouveaux perfectionnements. Tantt en fait de
l'instinct une intelligence dgrade: l'action juge
utile par l'espce ou par quelques-uns de ses reprsen
tants aurait engendr une habitude, et l'habitude,
hrditairement transmise, serait devenue instinct. De
ces deux systmes, le premier a l'avantage de pouvoir,
sans soulever d'objection grave, parler de transmission
hrditaire, car la modification accidentelle qu'il met 
l'origine de l'instinct ne serait pas acquise par
l'individu, mais inhrente au germe. En revanche, il est
tout a fait incapable d'expliquer des instincts aussi
savants que ceux de la plupart des Insectes. Sans doute,
ces instincts n'ont pas d atteindre tout d'un coup le
degr de complexit qu'ils ont aujourd'hui; ils ont
volu probablement. Mais, dans une hypothse comme celle
des no-darwiniens, l'volution de l'instinct ne pourrait
se faire que par l'addition progressive de pices
nouvelles, en quelque sorte, que des accidents heureux
viendraient engrener dans les anciennes. Or il est
vident que, dans la plupart des cas, ce n'est pas par
voie de simple accroissement que l'instinct a pu se
perfectionner: chaque pice nouvelle exigeait, en effet,
sous peine de tout gter, un remaniement complet de l'en
semble. Comment attendre du hasard un pareil remaniement?
J'accorde qu'une modification accidentelle du germe se
transmettra hrditairement et pourra attendre, en
quelque sorte, que de nouvelles modifications acciden
telles viennent la compliquer. J'accorde aussi que la
slection naturelle liminera toutes celles des formes
plus compliques qui ne seront pas viables. Encore faudra-
t-il,pour que la vie de l'instinct volue, que des
complications viables se produisent. Or elles ne se
produiront que si, dans certains cas, l'addition d'un
lment nouveau amne le changement corrlatif de tous
les lments anciens. Personne ne soutiendra que le
hasard puisse accomplir un pareil miracle. Sous une forme
ou sous une autre, on fera appel  l'intelligence. On
supposera que c'est par un effort plus ou moins conscient
que l'tre vivant dveloppe en lui un instinct suprieur.
Mais il faudra admettre alors qu'une habitude contracte
peut devenir hrditaire, et qu'elle le devient de faon
assez rgulire pour assurer une volution. La chose est
douteuse, pour ne pas dire davantage. Mme si l'on
pouvait rapporter  une habitude hrditairement
transmise et intelligemment acquise les instincts des
animaux, on ne voit pas comment ce mode d'explication
s'tendrait au monde vgtal, o l'effort n'est jamais
intelligent,  supposer qu'il soit quelquefois conscient.
Et pourtant,  voir avec quelle sret et quelle
prcision les plantes grimpantes utilisent leurs vrilles,
quelles manoeuvres merveilleusement combines les
Orchides excutent pour se faire fconder par les
Insectes 67, comment ne pas penser  autant d'instincts?
Cela ne veut pas dire qu'il faille renoncer tout  fait
E la thse des no-darwinistes, non plus qu' celle des
no-lamarckiens. Les premiers ont sans doute raison quand
ils veulent que l'volution se fasse de germe  germe
plutt que d'individu  individu, les seconds quand il
leur arrive de dire qu' l'origine de l'instinct il y a
un effort (encore que ce soit tout autre chose, croyons-
nous, qu'un effort intelligent). Mais ceux-l ont
probablement tort quand ils font de l'volution de
l'instinct une volution accidentelle, et ceux-ci quand
ils voient dans l'effort d'o l'instinct procde un
effort individuel. L'effort par lequel une espce modifie
ses instincts et se modifie aussi elle-mme doit tre
chose bien plus profonde, et qui ne dpend pas uniquement
des circonstances ni des individus. Il ne dpend pas
uniquement de l'initiative des individus, quoique les
individus y collaborent, et il n'est pas purement
accidentel, quoique l'accident y tienne une large place.
Comparons entre elles, en effet, les diverses formes du
mme instinct dans diverses espces d'Hymnoptres.
L'impression que nous avons n'est pas toujours celle que
nous donnerait une complexit croissante obtenue par des
lments ajouts successivement les uns aux autres, ou
une srie ascendante de dispositifs rangs, pour ainsi
dire, le long d'une chelle. Nous pensons plutt, dans
bien des cas au moins,  une circonfrence, des divers
points de laquelle ces diverses varits seraient
parties, toutes regardant le mme centre, toutes faisant
effort dans cette direction, mais chacune d'elles ne s'en
rapprochant que dans la mesure de ses moyens, dans la
mesure aussi o s'clairait pour elle le point central.
En d'autres termes, l'instinct est partout complet, mais
il est plus ou moins simplifi, et surtout il est
simplifi diversement. D'autre part, l o l'on observe
une gradation rgulire, l'instinct se compliquant lui-
mme dans un seul et mme sens, comme s'il montait les
degrs d'une chelle, les espces que leur instinct
classe ainsi en srie linaire sont loin d'avoir toujours
entre elles des rapports de parent. Ainsi, l'tude
comparative qu'on a faite, dans ces dernires annes, de
l'instinct social chez les diverses Apides tablit que
l'instinct des Mliponines est intermdiaire, quant  la
complexit, entre la tendance encore rudimentaire des
Bombines et la science consomme de nos Abeilles:
pourtant entre les Abeilles et les Mliponines il ne peut
pas y avoir un rapport de filiation 68. Vraisemblablement,
la complication plus ou moins grande de ces diverses
socits ne tient pas  un nombre plus ou moins
considrable d'lments additionns. Nous nous trouvons
bien plutt devant un certain thme musical qui se serait
d'abord transpos lui-mme, tout entier, dans un certain
nombre de tons, et sur lequel, tout entier aussi, se
seraient excutes ensuite des variations diverses, les
unes trs simples, les autres infiniment savantes. Quant
au thme originel, il est partout et il n'est nulle part.
C'est en vain qu'on voudrait le noter en termes de
reprsentation: ce fut sans doute,  l'origine, du senti
plutt que du pens. On a la mme impression devant
l'instinct paralyseur de certaines Gupes. On sait que
les diverses espces d'Hymnoptres paralyseurs dposent
leurs oeufs dans des Araignes, des Scarabes, des
Chenilles qui continueront  vivre immobiles pendant un
certain nombre de jours, et qui serviront ainsi de
nourriture frache aux larves, ayant d'abord t soumis
par la Gupe  une savante opration chirurgicale. Dans
la piqre qu'elles donnent aux centres nerveux de leur
victime pour l'immobiliser sans la tuer, ces diverses
espces d'Hymnoptres se rglent sur les diverses
espces de proie auxquelles elles ont respectivement
affaire. La Scolie, qui s'attaque  une larve de Ctoine,
ne la pique qu'en un point, mais en ce point se trouvent
concentrs les ganglions moteurs, et ces ganglions-l
seulement, la piqre de tels autres ganglions pourrait
amener la mort et la pourriture, qu'il s'agit d'viter 69.
Le Sphex  ailes jaunes, qui a choisi pour victime le
Grillon, sait que le Grillon a trois centres nerveux qui
animent ses trois paires de pattes, ou du moins il fait
comme s'il le savait. Il pique l'insecte d'abord sous le
cou, puis en arrire du prothorax, enfin vers la
naissance de l'abdomen 70. L'Ammophile hrisse donne neuf
coup d'aiguillon successifs  neuf centres nerveux de sa
Chenille, et enfin lui happe la tte et la mchonne,
juste assez pour dterminer la paralysie sans la mort 71.
Le thme gnral est"la ncessit de paralyser sans
tuer": les variations sont subordonnes  la structure
du sujet sur lequel on opre. Sans doute, il s'en faut
que l'opration soit toujours excute parfaitement. On a
montr, dans ces derniers temps, qu'il arrive au Sphex
ammophile de tuer la Chenille au lieu de la paralyser,
que parfois aussi il ne la paralyse qu' moiti 72. Mais,
parce que l'instinct est faillible comme l'intelligence,
parce qu'il est susceptible, lui aussi, de prsenter des
carts individuels, il ne s'ensuit pas du tout que
l'instinct du Sphex ait t acquis, comme on l'a
prtendu, par des ttonnements intelligents. A supposer
que, dans la suite des temps, le Sphex soit arriv 
reconnatre un  un, par ttonnement, les points de sa
victime qu'il faut piquer pour l'immobiliser, et le
traitement spcial qu'il faut infliger au cerveau pour
que la paralysie vienne sans entraner la mort, comment
supposer que les lments si spciaux d'une connaissance
si prcise se soient transmis rgulirement, un  un, par
hrdit? S'il y avait, dans toute notre exprience
actuelle, un seul exemple indiscutable d'une transmission
de ce genre, l'hrdit des caractres acquis ne serait
conteste par personne. En ralit, la transmission
hrditaire de l'habitude contracte s'effectue de faon
imprcise et irrgulire,  supposer qu'elle se fasse
jamais vritablement.
Mais toute la difficult vient de ce que nous voulons
traduire la science de l'Hymnoptre en termes
d'intelligence. Force nous est alors d'assimiler le Sphex
 l'entomologiste. qui connat la Chenille, comme il
connat tout le reste des choses, c'est--dire du dehors,
sans avoir, de ce ct, un intrt spcial et vital. Le
Sphex aurait donc  apprendre une  une, comme l'entomo
logiste, les positions des centres nerveux de la
Chenille, - acqurir au moins la connaissance pratique
de ces positions en exprimentant les effets de sa
piqre. Mais il n'en serait plus de mme si l'on
supposait entre le Sphex et sa victime une sympathie (au
sens tymologique du mot) qui le renseignt du dedans,
pour ainsi dire, sur la vulnrabilit de la Chenille. Ce
sentiment de vulnrabilit pourrait ne rien devoir  la
perception extrieure, et rsulter de la seule mise en
prsence du Sphex et de la Chenille, considrs non plus
comme deux organismes, mais comme deux activits. Il
exprimerait sous une forme concrte le rapport de l'un 
l'autre. Certes, une thorie scientifique ne peut faire
appel  des considrations de ce genre. Elle ne doit pas
mettre l'action avant l'organisation, la sympathie avant
la perception et la connaissance. Mais, encore une fois,
ou la philosophie n'a rien  voir ici, ou son rle
commence l o celui de la science finit.
Qu'elle fasse de l'instinct un"rflexe compos", ou
une habitude intelligemment contracte et devenue
automatisme, ou une somme de petits avantages accidentels
accumuls et fixs par la slection, dans tous les cas la
science prtend rsoudre compltement l'instinct soit en
dmarches intelligentes, soit en mcanismes construits
pice  pice, comme ceux que combine notre intelligence.
Je veux bien que la science soit ici dans son rle. Elle
nous donnera,  dfaut d'une analyse relle de l'objet,
une traduction de cet objet en termes d'intelligence.
Mais comment ne pas remarquer que la science elle-mme
invite la philosophie  prendre les choses d'un autre
biais? Si notre biologie en tait encore  Aristote, si
elle tenait la srie des tres vivants pour unilinaire,
si elle nous montrait la vie tout entire voluant vers
l'intelligence et passant, pour cela, par la sensibilit
et l'instinct, nous aurions le droit, nous, tres
intelligents, de nous retourner vers les manifestations
antrieures et par consquent infrieures de la vie, et
de prtendre les faire tenir, sans les dformer, dans les
cadres de notre intelligence. Mais un des rsultats les
plus clairs de la biologie a t de montrer que
l'volution s'est faite selon des lignes divergentes.
C'est  l'extrmit de deux de ces lignes, - les deux
principales, - que nous trouvons l'intelligence et
l'instinct sous leurs formes  peu prs pures. Pourquoi
l'instinct se rsoudrait-il alors en lments
intelligents? Pourquoi mme en termes tout  fait
intelligibles? Ne voit-on pas que penser ici  de
l'intelligent, ou  de l'absolument intelligible, est
revenir  la thorie aristotlicienne de la nature? Sans
doute il vaudrait encore mieux y revenir que de s'arrter
net devant l'instinct, comme devant un insondable
mystre. Mais, pour n'tre pas du domaine de
l'intelligence, l'instinct n'est pas situ hors des
limites de l'esprit. Dans des phnomnes de sentiment,
dans des sympathies et des antipathies irrflchies, nous
exprimentons en nous-mmes, sous une forme bien plus
vague, et trop pntre aussi d'intelligence, quelque
chose de ce qui doit se passer dans la conscience d'un
insecte agissant par instinct. L'volution n'a fait
qu'carter l'un de l'autre, pour les dvelopper jusqu'au
bout, des lments qui se compntraient  l'origine.
Plus prcisment, l'intelligence est, avant tout, la
facult de rapporter un point de l'espace  un autre
point de l'espace, un objet matriel  un objet matriel;
elle s'applique  toutes choses, mais en restant en
dehors d'elles, et elle n'aperoit jamais d'une cause
profonde que sa diffusion en effets juxtaposs. Queue que
soit la force qui se traduit dans la gense du systme
nerveux de la Chenille, nous ne l'atteignons, avec nos
yeux et notre intelligence, que comme une juxtaposition
de nerfs et de centres nerveux. Il est vrai que nous en
atteignons ainsi tout l'effet extrieur. Le Sphex, lui,
n'en saisit sans doute que peu de chose, juste ce qui
l'intresse; du moins le saisit-il du dedans, tout
autrement que par un processus de connaissance, par une
intuition (vcue plutt que reprsente) qui ressemble
sans doute a ce qui s'appelle chez nous sympathie
divinatrice.
C'est un fait remarquable que le va-et-vient des
thories scientifiques de l'instinct entre l'intelligent
et le simplement intelligible, je veux dire entre
l'assimilation de l'instinct  une intelligence" tombe"
et la rduction de l'instinct  un pur mcanisme 73.
Chacun de ces deux systmes d'explication triomphe dans
la critique qu'il fait de l'autre, le premier quand il
nous montre que l'instinct ne peut pas tre un pur
rflexe, le second quand il dit que c'est autre chose que
de l'intelligence, mme tombe dans l'inconscience.
Qu'est-ce  dire, sinon que ce sont l deux symbolismes
galement acceptables par certains cts et, par
d'autres, galement inadquats  leur objet?
L'explication concrte, non plus scientifique, mais
mtaphysique, doit tre cherche dans une tout autre
voie, non plus dans la direction de l'intelligence, mais
dans celle de la"sympathie."
L'instinct est sympathie. Si cette sympathie pouvait
tendre son objet et aussi rflchir sur elle-mme, elle
nous donnerait la clef des oprations vitales, - de mme
que l'intelligence, dveloppe et redresse, nous
introduit dans la matire. Car, nous ne saurions trop le
rpter, l'intelligence et l'instinct sont tourns dans
deux sens opposs, celle-l vers la matire inerte, celui-
ci vers la vie. L'intelligence, par l'intermdiaire de la
science qui est son oeuvre, nous livrera de plus en plus
compltement le secret des oprations physiques; de la
vie elle ne nous apporte, et ne prtend d'ailleurs nous
apporter, qu'une traduction en termes d'inertie. Elle
tourne tout autour, prenant, du dehors, le plus grand
nombre possible de vues sur cet objet qu'elle attire
chez elle, au lieu d'entrer chez lui. Mais c'est 
l'intrieur mme de la vie que nous conduirait
l'intuition, je veux dire l'instinct devenu dsintress,
conscient de lui-mme, capable de rflchir sur son objet
et de l'largir indfiniment.
Qu'un effort de ce genre n'est pas impossible, c'est ce
que dmontre dj l'existence, chez l'homme, d'une
facult esthtique  ct de la perception normale. Notre
oeil aperoit les traits de l'tre vivant, mais
juxtaposs les uns aux autres et non pas organiss entre
eux. L'intention de la vie, le mouvement simple qui court
 travers les lignes, qui les lie les unes aux autres et
leur donne une signification, lui chappe. C'est cette
intention que l'artiste vise  ressaisir en se replaant
 l'intrieur de l'objet par une espce de sympathie, en
abaissant, par un effort d'intuition, la barrire que
l'espace interpose entre lui et le modle. Il est vrai
que cette intuition esthtique, comme d'ailleurs la per
ception extrieure, n'atteint que l'individuel. Mais on
peut concevoir une recherche oriente dans le mme sens
que l'art et qui prendrait pour objet la vie en gnral,
de mme que la science physique, en suivant jusqu'au bout
la direction marque par la perception extrieure,
prolonge en lois gnrales les faits individuels. Sans
doute, cette philosophie n'obtiendra jamais de son objet
une connaissance comparable  celle que la science a du
sien. L'intelligence reste le noyau lumineux autour
duquel l'instinct, mme largi et pur en intuition, ne
forme qu'une nbulosit vague. Mais,  dfaut de la
connaissance proprement dite, rserve  la pure
intelligence, l'intuition pourra nous faire saisir ce que
les donnes de l'intelligence ont ici d'insuffisant et
nous laisser entrevoir le moyen de les complter. D'un
ct, en effet, elle utilisera le mcanisme mme de
l'intelligence  montrer comment les cadres intellectuels
ne trouvent plus ici leur exacte application, et, d'autre
part, par son travail propre, elle nous suggrera tout au
moins le sentiment vague de ce qu'il faut mettre  la
place des cadres intellectuels. Ainsi, elle pourra amener
l'intelligence  reconnatre que la vie n'entre tout 
fait ni dans la catgorie du multiple ni dans celle de
l'un, que ni la causalit mcanique ni la finalit ne
donnent du processus vital une traduction suffisante.
Puis, par la communication sympathique qu'elle tablira
entre nous et le reste des vivants, par la dilatation
qu'elle obtiendra de notre conscience, elle nous
introduira dans le domaine propre de la vie, qui est
compntration rciproque, cration indfiniment
continue. Mais si, par l, elle dpasse l'intelligence,
c'est de l'intelligence que sera venue la secousse qui
l'aura fait monter au point o elle est. Sans
l'intelligence, elle serait reste, sous forme
d'instinct, rive  l'objet spcial qui l'intresse
pratiquement, et extriorise par lui en mouvements de
locomotion.
Comment la thorie de la connaissance doit tenir compte
de ces deux facults, intelligence et intuition, et
comment aussi, faute d'tablir entre l'intuition et
l'intelligence une distinction assez nette, elle s'engage
dans d'inextricables difficults, crant des fantmes
d'ides auxquelles s'accrocheront des fantmes de
problmes, c'est ce que nous essaierons de montrer un peu
plus loin. On verra que le problme de la connaissance,
pris de ce biais, ne fait qu'un avec le problme
mtaphysique, et que l'un et l'autre relvent alors de
l'exprience. D'une part, en effet, si l'intelligence est
accorde sur la matire et l'intuition sur la vie, il
faudra les presser l'une et l'autre pour extraire d'elles
la quintessence de leur objet; la mtaphysique sera donc
suspendue  la thorie de la connaissance. Mais, d'autre
part, si la conscience s'est scinde ainsi en intuition
et intelligence, c'est par la ncessit de s'appliquer
sur la matire en mme temps que de suivre le courant de
la vie. Le ddoublement de la conscience tiendrait ainsi
 la double forme du rel, et la thorie de la connais
sance devrait se suspendre  la mtaphysique. A la
vrit, chacune de ces deux recherches conduit 
l'autre; elles font cercle, et le cercle ne peut avoir
pour centre que l'tude empirique de l'volution. C'est
seulement en regardant la conscience courir  travers la
matire, s'y perdre et s'y retrouver, se diviser et se
reconstituer, que nous formerons une ide de l'opposition
des deux termes entre eux, comme aussi, peut-tre, de
leur origine commune. Mais, d'autre part, en appuyant sur
cette opposition des deux lments et sur cette
communaut d'origine, nous dgagerons sans doute plus
clairement le sens de l'volution elle-mme.
Tel sera l'objet de notre prochain chapitre. Mais dj
les faits que nous venons de passer en revue nous
suggreraient l'ide de rattacher la vie soit  la
conscience mme, soit  quelque chose qui y ressemble.

Vie et conscience. Place apparente de l'homme dans la
nature

Dans toute l'tendue du rgne animal, disions-nous, la
conscience apparat comme proportionnelle  la puissance
de choix dont l'tre vivant dispose. Elle claire la zone
de virtualits qui entoure l'acte. Elle mesure l'cart
entre ce qui se fait et ce qui pourrait se faire. A
l'envisager du dehors, on pourrait donc la prendre pour
un simple auxiliaire de l'action, pour une lumire que
l'action allume, tincelle fugitive qui jaillirait du
frottement de l'action relle contre les actions
possibles. Mais il faut remarquer que les choses se
passeraient exactement de mme si la conscience, au lieu
d'tre effet, tait cause. On pourrait supposer que, mme
chez l'animal le plus rudimentaire, la conscience couvre,
en droit, un champ norme, mais qu'elle est comprime, en
fait, dans une espce d'tau: chaque progrs des centres
nerveux, en donnant  l'organisme le choix entre un plus
grand nombre d'actions, lancerait un appel aux
virtualits capables d'entourer le rel, desserrerait
ainsi l'tau, et laisserait plus librement passer la
conscience. Dans cette seconde hypothse, comme dans la
premire, la conscience serait bien l'instrument de
l'action; mais il serait encore plus vrai de dire que
l'action est l'instrument de la conscience, car la
complication de l'action avec elle-mme et la mise aux
prises de l'action avec l'action seraient, pour la
conscience emprisonne, le seul moyen possible de se
librer. Comment choisir entre les deux hypothses? Si
la premire tait vraie, la conscience dessinerait
exactement,  chaque instant, l'tat du cerveau; le
paralllisme (dans la mesure o il est intelligible)
serait rigoureux entre l'tat psychologique et l'tat
crbral. Au contraire, dans la seconde hypothse, il y
aurait bien solidarit et interdpendance entre le
cerveau et la conscience, mais non pas paralllisme:
plus le cerveau se compliquera, augmentant ainsi le
nombre des actions possibles entre lesquelles l'organisme
a le choix, plus la conscience devra dborder son
concomitant physique. Ainsi, le souvenir d'un mme
spectacle auquel ils auront assist modifiera probable
ment de la mme manire un cerveau de chien et un cerveau
d'homme, si la perception a t la mme; pourtant le
souvenir devra tre tout autre chose dans une conscience
d'homme que dans une conscience de chien. Chez le chien,
le souvenir restera captif de la perception; il ne se
rveillera que lorsqu'une perception analogue viendra le
rappeler en reproduisant le mme spectacle, et il se
manifestera alors par la reconnaissance, plutt joue que
pense, de la perception actuelle bien plus que par une
renaissance vritable du souvenir lui-mme. L'homme, au
contraire, est capable d'voquer le souvenir  son gr, 
n'importe quel moment, indpendamment de la perception
actuelle. Il ne se borne pas  jouer sa vie passe, il se
la reprsente et il la rve. La modification locale du
cerveau  laquelle le souvenir est attach tant la mme
de part et d'autre, la diffrence psychologique entre les
deux souvenirs ne pourra pas avoir sa raison dans telle
ou telle diffrence de dtail entre les deux mcanismes
crbraux, mais dans la diffrence entre les deux
cerveaux pris globalement: le plus complexe des deux, en
mettant un plus grand nombre de mcanismes aux prises
entre eux, aura permis  la conscience de se dgager de
l'treinte des uns et des autres, et d'arriver 
l'indpendance. Que les choses se passent bien ainsi, que
la seconde des deux hypothses soit celle pour laquelle
il faut opter, c'est ce que nous avons essay de prouver,
dans un travail antrieur, par l'tude des faits qui
mettent le mieux en relief le rapport de l'tat conscient
 l'tat crbral, les faits de reconnaissance normale et
pathologique, en particulier les aphasies 74. Mais c'est
ce que le raisonnement aurait aussi bien fait prvoir.
Nous avons montr sur quel postulat contradictoire avec
lui-mme, sur quelle confusion de deux symbolismes
incompatibles entre eux, repose l'hypothse d'une
quivalence entre l'tat crbral et l'tat psycho
logique 75.
L'volution de la vie, envisage de ce ct, prend un
sens plus net, encore qu'on ne puisse pas la subsumer 
une vritable ide. Tout se passe comme si un large
courant de conscience avait pntr dans la matire,
charg, comme toute conscience, d'une multiplicit norme
de virtualits qui s'entrepntraient. Il a entran la
matire  l'organisation, mais son mouvement en a t 
la fois infiniment ralenti et infiniment divis. D'une
part, en effet, la conscience a d s'assoupir, comme la
chrysalide dans l'enveloppe o elle se prpare des ailes,
et d'autre part les tendances multiples qu'elle
renfermait se sont rparties entre des sries divergentes
d'organismes, qui d'ailleurs extriorisaient ces
tendances en mouvements plutt qu'ils ne les
intriorisaient en reprsentations. Au cours de cette
volution, tandis que les uns s'endormaient de plus en
plus profondment, les autres se rveillaient de plus en
plus compltement, et la torpeur des uns servait
l'activit des autres. Mais le rveil pouvait se faire de
deux manires diffrentes. La vie, c'est--dire la con
science lance  travers la matire, fixait son attention
ou sur son propre mouvement, ou sur la matire qu'elle
traversait. Elle s'orientait ainsi soit dans le sens de
l'intuition, soit dans celui de l'intelligence.
L'intuition, au premier abord, semble bien prfrable 
l'intelligence, puisque la vie et la conscience y restent
intrieures  elles-mmes. Mais le spectacle de
l'volution des tres vivants nous montre qu'elle ne
pouvait aller bien loin. Du ct de l'intuition, la
conscience s'est trouve  tel point comprime par son
enveloppe qu'elle a d rtrcir l'intuition en instinct,
c'est--dire n'embrasser que la trs petite portion de
vie qui l'intressait; - encore l'embrasse-t-elle dans
l'ombre, en la touchant sans presque la voir. De ce ct,
l'horizon s'est tout de suite ferm. Au contraire, la
conscience se dterminant en intelligence, c'est--dire
se concentrant d'abord sur la matire, semble ainsi
s'extrioriser par rapport  elle-mme; mais, justement
parce qu'elle s'adapte aux objets du dehors, elle arrive
 circuler au milieu d'eux,  tourner les barrires
qu'ils lui opposent,  largir indfiniment son domaine.
Une fois libre, elle peut d'ailleurs se replier 
l'intrieur, et rveiller les virtualits d'intuition qui
sommeillent encore en elle.
De ce point de vue, non seulement la conscience
apparat comme le principe moteur de l'volution, mais
encore, parmi les tres conscients eux-mmes, l'homme
vient occuper une place privilgie. Entre les animaux et
lui, il n'y a plus une diffrence de degr, mais de
nature. En attendant que cette conclusion se dgage de
notre prochain chapitre, montrons comment nos prcdentes
analyses la suggrent.
C'est un fait digne de remarque que l'extraordinaire
disproportion des consquences d'une invention 
l'invention elle-mme. Nous disions que l'intelligence
est modele sur la matire et qu'elle vise d'abord  la
fabrication. Mais fabrique-t-elle pour fabriquer, ou ne
poursuivrait-elle pas, involontairement et mme
inconsciemment, tout autre chose? Fabriquer consiste 
informer la matire,  l'assouplir et  la plier,  la
convertir en instrument afin de s'en rendre matre. C'est
cette matrise qui profite  l'humanit, bien plus encore
que le rsultat matriel de l'invention mme. Si nous
retirons un avantage immdiat de l'objet fabriqu, comme
pourrait le faire un animal intelligent, si mme cet
avantage est tout ce que l'inventeur recherchait, il est
peu de chose en comparaison des ides nouvelles, des
sentiments nouveaux que l'invention peut faire surgir de
tous cts, comme si elle avait pour effet essentiel de
nous hausser au-dessus de nous-mmes et, par l,
d'largir notre horizon. Entre l'effet et la cause la
disproportion, ici, est si grande qu'il est difficile de
tenir la cause pour productrice de son effet. Elle le
dclanche, en lui assignant, il est vrai, sa direction.
Tout se passe enfin comme si la mainmise de
l'intelligence sur la matire avait pour principal objet
de laisser passer quelque chose que la matire arrte.
La mme impression se dgage d'une comparaison entre le
cerveau de l'homme et celui des animaux. La diffrence
parait d'abord n'tre qu'une diffrence de volume et de
complexit. Mais il doit y avoir bien autre chose encore,
 en juger par le fonctionnement. Chez l'animal, les
mcanismes moteurs que le cerveau arrive  monter, ou, en
d'autres termes, les habitudes que sa volont contracte,
n'ont d'autre objet et d'autre effet que d'accomplir les
mouvements dessins dans ces habitudes, emmagasins dans
ces mcanismes. Mais, chez l'homme, l'habitude motrice
peut avoir un second rsultat, incommensurable avec le
premier. Elle peut tenir en chec d'autres habitudes mo
trices et, par l, en domptant l'automatisme, mettre en
libert la conscience. On sait quels vastes territoires
le langage occupe dans le cerveau humain. Les mcanismes
crbraux qui correspondent aux mots ont ceci de
particulier qu'ils peuvent tre mis aux prises avec
d'autres mcanismes, ceux par exemple qui correspondent
aux choses mmes, ou encore tre mis aux prises les uns
avec les autres: pendant ce temps la conscience, qui et
t entrane et noye dans l'accomplissement de l'acte,
se ressaisit et se libre 76.
La diffrence doit donc tre plus radicale que ne le
ferait croire un examen superficiel. C'est celle qu'on
trouverait entre un mcanisme qui absorbe l'attention et
un mcanisme dont on peut se distraire. La machine 
vapeur primitive, telle que Newcomen l'avait conue,
exigeait la prsence d'une personne exclusivement charge
de manoeuvrer les robinets, soit pour introduire la
vapeur dans le cylindre, soit pour y jeter la pluie
froide destine  la condensation. On raconte qu'un
enfant employ  ce travail, et fort ennuy d'avoir  le
faire, eut l'ide de relier les manivelles des robinets,
par des cordons, au balancier de la machine. Ds lors la
machine ouvrait et fermait ses robinets elle-mme; elle
fonctionnait toute seule. Maintenant, un observateur qui
et compar la structure de cette seconde machine  celle
de la premire, sans s'occuper des deux enfants chargs
de la surveillance, n'et trouv entre elles qu'une
lgre diffrence de complication. C'est tout ce qu'on
peut apercevoir, en effet, quand on ne regarde que les
machines. Mais si l'on jette un coup d'oeil sur les
enfants, on voit que l'un est absorb par sa
surveillance, que l'autre est libre de s'amuser  sa
guise, et que, par ce ct, la diffrence entre les deux
machines est radicale, la premire retenait l'attention
captive, la seconde lui donnant cong. C'est une
diffrence du mme genre, croyons-nous, qu'on trouverait
entre le cerveau de l'animal et le cerveau humain.
En rsum, si l'on voulait s'exprimer en termes de
finalit, il faudrait dire que la conscience, aprs avoir
t oblige, pour se librer elle-mme, de scinder
l'organisation en deux parties complmentaires, vgtaux
d'une part et animaux de l'autre, a cherch une issue
dans la double direction de l'instinct et de
l'intelligence - elle ne l'a pas trouve avec l'instinct,
et elle ne l'a obtenue, du ct de l'intelligence, que
par un saut brusque de l'animal  l'homme. De sorte qu'en
dernire analyse l'homme serait la raison d'tre de
l'organisation entire de la vie sur notre plante. Mais
ce ne serait l qu'une manire de parler. Il n'y a en
ralit qu'un certain courant d'existence et le courant
antagoniste; de l toute l'volution de la vie. Il faut
maintenant que nous serrions de plus prs l'opposition de
ces deux courants. Peut-tre leur dcouvrirons-nous ainsi
une source commune. Par l nous pntrerons sans doute
aussi dans les plus obscures rgions de la mtaphysique.
Mais, comme les deux directions que nous avons  suivre
se trouvent marques dans l'intelligence d'une part, dans
l'instinct et l'intuition de J'autre, nous ne craignons
pas de nous garer. Le spectacle de l'volution de la vie
nous suggre une certaine conception de la connaissance
et aussi une certaine mtaphysique qui s'impliquent
rciproquement. Une fois dgages, cette mtaphysique et
cette critique pourront jeter quelque lumire,  leur
tour, sur l'ensemble de l'volution.

Chapitre III
De la signification de la vie.
L'ordre de la nature
et la forme de l'intelligence.
Rapport du problme de la vie au problme de la
connaissance. La mthode philosophique. Cercle vicieux
apparent de la mthode propose. Cercle vicieux rel de
la mthode inverse

Au cours de notre premier chapitre, nous avons trac
une ligne de dmarcation entre l'inorganique et
l'organis, mais nous indiquions que le sectionnement de
la matire en corps inorganiss est relatif  nos sens et
 notre intelligence, et que la matire, envisage comme
un tout indivis, doit tre un flux plutt qu'une chose.
Par l nous prparions les voies  un rapprochement entre
l'inerte et le vivant.
D'autre part, nous avons montr dans notre second
chapitre que la mme opposition se retrouve entre
l'intelligence et l'instinct, celui-ci accord sur
certaines dterminations de la vie, celle-l modele sur
la configuration de la matire brute. Mais instinct et
intelligence se dtachent l'un et l'autre, ajoutions-
nous, sur un fond unique, qu'on pourrait appeler, faute
d'un meilleur mot, la Conscience en gnral, et qui doit
tre coextensif  la vie universelle. Par l nous
faisions entrevoir la possibilit d'engendrer
l'intelligence, en partant de la conscience qui
l'enveloppe.
Le moment serait donc venu de tenter une gense de
l'intelligence en mme temps qu'une gense des corps, -
deux entreprises videmment corrlatives l'une de
l'autre, s'il est vrai que les grandes lignes de notre
intelligence dessinent la forme gnrale de notre action
sur la matire, et que le dtail de la matire se rgle
sur les exigences de notre action. Intellectualit et
matrialit se seraient constitues, dans le dtail, par
adaptation rciproque. L'une et l'autre driveraient
d'une forme d'existence plus vaste et plus haute. C'est
l qu'il faudrait les replacer, pour les en voir sortir.
Une pareille tentative paratra, au premier abord,
dpasser en tmrit les spculations les plus hardies
des mtaphysiciens. Elle prtendrait aller plus loin que
la psychologie, plus loin que les cosmogonies, plus loin
que la mtaphysique traditionnelle, car psychologie,
cosmologie et mtaphysique commencent par se donner
l'intelligence dans ce qu'elle a d'essentiel, au lieu
qu'il s'agit ici de l'engendrer, dans sa forme et dans sa
matire. L'entreprise est en ralit beaucoup plus
modeste, comme nous allons le faire voir. Mais disons
d'abord par o elle se distingue des autres.
Pour commencer par la psychologie, il ne faut pas
croire qu'elle engendre l'intelligence quand elle en suit
le dveloppement progressif  travers la srie animale.
La psychologie compare nous apprend que, plus un animal
est intelligent, plus il tend  rflchir sur les actions
par lesquelles il utilise les choses et  se rapprocher
ainsi de l'homme; mais ses actions adoptaient dj, par
elles-mmes, les principales lignes de l'action humaine,
elles dmlaient dans le monde matriel les mmes
directions gnrales que nous y dmlons, elles
s'appuyaient sur les mmes objets relis entre eux par
les mmes rapports, de sorte que l'intelligence animale,
quoiqu'elle ne forme pas de concepts proprement dits, se
meut dj dans une atmosphre conceptuelle. Absorbe 
tout instant par les actes et attitudes qui sortent
d'elle, attire par eux au dehors, s'extriorisant ainsi
par rapport  elle-mme, elle joue sans doute les
reprsentations plutt qu'elle ne les pense; du moins ce
jeu dessine-t-il dj en gros le schma de l'intelligence
humaine 77. Expliquer l'intelligence de l'homme par celle
de l'animal consiste donc simplement  dvelopper en
humain un embryon d'humanit. On montre comment une
certaine direction a t suivie de plus en plus loin par
des tres de plus en plus intelligents. Mais, du moment
qu'on pose la direction, on se donne l'intelligence.
On se la donne aussi, comme on se donne du mme coup la
matire, dans une cosmogonie comme celle de Spencer. On
nous montre la matire obissant  des lois, les objets
se reliant aux objets et les faits aux faits par des
rapports constants, la conscience recevant l'empreinte de
ces rapports et de ces lois, adoptant ainsi la
configuration gnrale de la nature et se dterminant en
intelligence. Mais comment ne pas voir qu'on suppose
l'intelligence ds qu'on pose les objets et les faits? A
priori, en dehors de toute hypothse sur l'essence de la
matire, il est vident que la matrialit d'un corps ne
s'arrte pas au point o nous le touchons. Il est prsent
partout o son influence se fait sentir. Or, sa force
attractive, pour ne parler que d'elle, s'exerce sur le
soleil, sur les plantes, peut-tre sur l'univers entier.
Plus la physique avance, plus elle efface d'ailleurs
l'individualit des corps et mme des particules en
lesquelles l'imagination scientifique commenait par les
dcomposer; corps et corpuscules tendent  se fondre
dans une interaction universelle. Nos perceptions nous
donnent le dessin de notre action possible sur les choses
bien plus que celui des choses mmes. Les contours que
nous trouvons aux objets marquent simplement ce que nous
en pouvons atteindre et modifier. Les lignes que nous
voyons traces  travers la matire sont celles mmes sur
lesquelles nous sommes appels  circuler. Contours et
routes se sont accuss au fur et  mesure que se
prparait l'action de la conscience sur la matire, c'est-
-dire, en somme, au fur et  mesure que se constituait
l'intelligence. Il est douteux que les animaux construits
sur un autre plan que nous, un Mollusque ou un Insecte
par exemple, dcoupent la matire selon les mmes
articulations. Il n'est mme pas ncessaire qu'ils la
morcellent en corps. Pour suivre les indications de
l'instinct, point n'est besoin de percevoir des objets,
il suffit de distinguer des proprits. L'intelligence,
au contraire, mme sous sa forme la pins humble, aspire
dj  faire que de la matire agisse sur de la matire.
Si, par quelque ct, la matire se prte  une division
en agents et patients, ou plus simplement en fragments
coexistants et distincts, c'est de ce ct que
l'intelligence regardera. Et, plus elle s'occupera de
diviser, plus elle dploiera dans l'espace, sous forme
d'tendue juxtapose  de l'tendue, une matire qui tend
sans doute  la spatialit, mais dont les parties sont
cependant encore  l'tat d'implication et de
compntration rciproques. Ainsi, le mme mouvement qui
porte l'esprit  se dterminer en intelligence, c'est--
dire en concepts distincts, amne la matire  se
morceler en objets nettement extrieurs les uns aux
autres. Plus la conscience s'intellectualise, plus la
matire se spatialise. C'est dire que la philosophie
volutionniste, quand elle se reprsente, dans l'espace,
une matire dcoupe selon les lignes mmes que suivra
notre action, se donne par avance, toute faite,
l'intelligence qu'elle prtendait engendrer.
La mtaphysique se livre  un travail du mme genre,
mais plus subtil et plus conscient de lui-mme, quand
elle dduit a priori les catgories de la pense. On
presse l'intelligence, on la ramne  sa quintessence, on
la fait tenir dans un principe si simple qu'on pourrait
le croire vide: de ce principe on tire ensuite ce qu'on
y a mis en puissance. Par l, on montre sans doute la
cohrence de l'intelligence avec elle-mme, on dfinit
l'intelligence, on en donne la formule, mais on n'en
retrace pas du tout la gense. Une entreprise comme celle
de Fichte, quoique plus philosophique que celle de
Spencer, en ce qu'elle respecte davantage l'ordre
vritable des choses, ne nous conduit gure plus loin
qu'elle. Fichte prend la pense  l'tat de concentration
et la dilate en ralit. Spencer part de la ralit
extrieure et la recondense en intelligence. Mais, dans
un cas comme dans l'autre, il faut qu'on commence par se
donner l'intelligence, ou contracte ou panouie, saisie
en elle-mme par une vision directe ou aperue par
rflexion dans la nature, comme dans un miroir.
L'entente de la plupart des philosophes sur ce point
vient de ce qu'ils s'accordent  affirmer l'unit de la
nature, et  se reprsenter cette unit sous une forme
abstraite et gomtrique. Entre l'organis et
l'inorganis ils ne voient pas, ils ne veulent pas voir
la coupure. Les uns partent de l'inorganique et
prtendent, en le compliquant avec. lui. mme,
reconstituer le vivant; les autres posent d'abord la vie
et s'acheminent vers la matire brute par un decrescendo
habilement mnag; mais, pour les uns et pour les autres,
il n'y a dans la nature que des diffrences de degr, -
degrs de complexit dans la premire hypothse, degrs
d'intensit dans la seconde. Une fois ce principe admis,
l'intelligence devient aussi vaste que le rel, car il
est incontestable que ce qu'il y a de gomtrique dans
les choses est entirement accessible  l'intelligence
humaine; et, si la continuit est parfaite entre la
gomtrie et le reste, tout le reste devient galement
intelligible, galement intelligent. Tel est le postulat
de la plupart des systmes. On s'en convaincra sans peine
en comparant entre elles des doctrines qui paraissent
n'avoir aucun point de contact entre elles, aucune
commune mesure, celles d'un Fichte et d'un Spencer par
exemple, - deux noms que le hasard vient de nous faire
rapprocher l'un de l'autre.
Au fond de ces spculations il y a donc les deux
convictions (corrlatives et complmentaires) que la
nature est une et que l'intelligence a pour fonction de
l'embrasser en entier. La facult de connatre tant
suppose coextensive  la totalit de l'exprience, il ne
peut plus tre question de l'engendrer. On se la donne et
on s'en sert, comme on se sert de la vue pour embrasser
l'horizon. Il est vrai qu'on diffrera d'avis sur la
valeur du rsultat: pour les uns, c'est la ralit mme
que l'intelligence treint, pour les autres ce n'en est
que le fantme. Mais, fantme ou ralit, ce que
l'intelligence saisit est cens tre la totalit du
saisissable.
Par l s'explique la confiance exagre de la
philosophie dans les forces de l'esprit individuel.
Qu'elle soit dogmatique ou critique, qu'elle consente 
la relativit de notre connaissance ou qu'elle prtende
s'installer dans l'absolu, une philosophie est
gnralement l'oeuvre d'une philosophe, une vision unique
et globale du tout. Elle est  prendre ou  laisser.
Plus modeste, seule capable aussi de se complter et de
se perfectionner, est la philosophie que nous rclamons.
L'intelligence humaine, telle que, nous nous la
reprsentons, n'est point du tout celle que nous montrait
Platon dans l'allgorie de la caverne. Elle n'a pas plus
pour fonction de regarder passer des ombres vaines que de
contempler, en se retournant derrire elle, l'astre
blouissant. Elle a autre chose  faire. Attels, comme
des boeufs de labour,  une lourde tche, nous sentons le
jeu de nos muscles et de nos articulations, le poids de
la charrue et la rsistance du sol: agir et se savoir
agir, entrer en contact avec la ralit et mme la vivre,
mais dans la mesure seulement o elle intresse l'oeuvre
qui s'accomplit et le sillon qui se creuse, voil la
fonction de l'intelligence humaine. Pourtant un fluide
bienfaisant nous baigne, o nous puisons la force mme de
travailler et de vivre. De cet ocan de vie, o nous
sommes immergs, nous aspirons sans cesse quelque chose,
et nous sentons que notre tre, ou du moins
l'intelligence qui le guide, s'y est form par une espce
de solidification locale. La philosophie ne peut tre
qu'un effort pour se fondre  nouveau dans le tout.
L'intelligence, se rsorbant dans son principe, revivra 
rebours sa propre gense. Mais l'entreprise ne pourra
plus s'achever tout d'un coup; elle sera ncessairement
collective et progressive. Elle consistera dans un
change d'impressions qui, se corrigeant entre elles et
se superposant aussi les unes aux autres, finiront par
dilater en nous l'humanit et par obtenir qu'elle se
transcende elle-mme.
Mais cette mthode a contre elle les habitudes les plus
invtres de l'esprit. Elle suggre tout de suite l'ide
d'un cercle vicieux. En vain, nous dira-t-on, vous
prtendez aller plus loin que l'intelligence: comment le
ferez-vous, sinon avec l'intelligence mme? Tout ce qu'il
y a d'clair dans votre conscience est intelligence.
Vous tes intrieur  votre pense, vous ne sortirez pas
d'elle. Dites, si vous voulez, que l'intelligence est
capable de progrs, qu'elle verra de plus en plus clair
dans un nombre de plus en plus grand de choses. Mais ne
parlez pas de l'engendrer, car c'est avec votre
intelligence encore que vous en feriez la gense.
L'objection se prsente naturellement a l'esprit. Mais
on prouverait aussi bien, avec un pareil raisonnement,
l'impossibilit d'acqurir n'importe quelle habitude
nouvelle. Il est de l'essence du raisonnement de nous
enfermer dans le cercle du donn. Mais l'action brise le
cercle. Si vous n'aviez jamais vu un homme nager, vous me
diriez peut-tre que nager est chose impossible, attendu
que, pour apprendre  nager, il faudrait commencer par se
tenir sur l'eau, et par consquent savoir nager dj. Le
raisonnement me clouera toujours, en effet,  la terre
ferme. Mais si, tout bonnement, je me jette  l'eau sans
avoir peur, je me soutiendrai d'abord sur l'eau tant bien
que mal en me dbattant contre elle, et peu  peu je
m'adapterai  ce nouveau milieu, j'apprendrai  nager.
Ainsi, en thorie, il y a une espce d'absurdit 
vouloir connatre autrement que par l'intelligence;
mais, si l'on accepte franche. ment le risque, l'action
tranchera peut-tre le noeud que le raisonnement a nou
et qu'il ne dnouera pas.
Le risque paratra d'ailleurs moins gros  mesure qu'on
adoptera davantage le point de vue o nous nous plaons.
Nous avons montr que l'intelligence s'est dtache d'une
ralit plus vaste, mais qu'il n'y a jamais eu de cou.
pure nette entre les deux: autour de la pense
conceptuelle subsiste une frange indistincte qui en
rappelle l'origine. Bien plus, nous comparions
l'intelligence  un noyau solide qui se serait form par
voie de condensation. Ce noyau ne diffre pas
radicalement du fluide qui l'enveloppe. Il ne s'y
rsorbera que parce qu'il est fait de la mme substance.
Celui qui se jette  l'eau, n'ayant jamais connu que la
rsistance de la terre ferme, se noierait tout de suite
s'il ne se dbattait pas contre la fluidit du nouveau
milieu; force lui est de se cramponner  ce que l'eau
lui prsente encore, pour ainsi dire, de solidit. A
cette condition seulement on finit par s'accommoder au
fluide dans ce qu'il a d'inconsistant. Ainsi pour notre
pense, quand elle s'est dcide  faire le saut.
Mais il faut qu'elle saute, c'est--dire qu'elle sorte
de son milieu. Jamais la raison, raisonnant sur ses
pouvoirs, n'arrivera  les tendre, encore que cette
extension n'apparaisse pas du tout comme draisonnable
une fois accomplie. Vous aurez beau excuter mille et
mille variations sur le thme de la marche, vous ne
tirerez pas de l une rgle pour nager. Entrez dans
l'eau, et, quand vous saurez nager, vous comprendrez que
le mcanisme de la natation se rattache  celui de la
marche. Le premier prolonge le second, mais le second ne
vous et pas introduit dans le premier. Ainsi, vous
pourrez spculer aussi intelligemment que vous voudrez
sur le mcanisme de l'intelligence, vous n'arriverez
jamais, par cette mthode,  le dpasser. Vous obtiendrez
du plus compliqu, mais non pas du suprieur ou mme
simplement du diffrent. Il faut brusquer les choses, et,
par un acte de volont, pousser l'intelligence hors de
chez elle.
Le cercle vicieux n'est donc qu'apparent. Il est au
contraire rel, croyons-nous, avec toute autre manire de
philosopher. C'est ce que nous voudrions montrer en
quelques mots, quand ce ne serait que pour prouver que la
philosophie ne peut pas, ne doit pas accepter la relation
tablie par le pur intellectualisme entre la thorie de
la connaissance et la thorie du connu, entre la
mtaphysique et la science.
A premire vue, il peut paratre prudent d'abandonner 
la science positive la considration des faits. La
physique et la chimie s'occuperont de la matire brute,
les sciences biologiques et psychologiques tudieront les
manifestations de la vie. La tche du philosophe est
alors nettement circonscrite. Il reoit, des mains du
savant, les faits et les lois, et, soit qu'il cherche 
les dpasser pour en atteindre les causes profondes, soit
qu'il croie impossible d'aller plus loin et qu'il le
prouve par l'analyse mme de la connaissance
scientifique, dans les deux cas il a pour les faits et
pour les relations, tels que la science les lui transmet,
le respect que l'on doit  la chose juge. A cette
connaissance il superposera une critique de la facult de
connatre et aussi, le cas chant, une mtaphysique:
quant  la connaissance mme, dans sa matrialit, il la
tient pour affaire de science et non pas de philosophie.
Mais comment ne pas voir que cette prtendue division
du travail revient  tout brouiller et  tout confondre?
La mtaphysique ou la critique que le philosophe se
rserve de faire, il va les recevoir toutes faites de la
science positive, dj contenues dans les descriptions et
les analyses dont il a abandonn au savant tout le souci.
Pour n'avoir pas voulu intervenir, ds le dbut, dans les
questions de fait, il se trouve rduit, dans les
questions de principe,  formuler purement et simplement
en termes plus prcis la mtaphysique et la critique
inconscientes, partant inconsistantes, que dessine
l'attitude mme de la science vis--vis de la ralit. Ne
nous laissons pas duper par une apparente analogie entre
les choses de la nature et les choses humaines. Nous ne
sommes pas ici dans le domaine judiciaire, o la
description du fait et le jugement sur le fait sont deux
choses distinctes, par la raison trs simple qu'il y a
alors au-dessus du fait, indpendante de lui, une loi
dicte par un lgislateur. Ici les lois sont intrieures
aux faits et relatives aux lignes qu'on a suivies pour
dcouper le rel en faits distincts. On ne peut pas
dcrire l'aspect de l'objet sans prjuger de sa nature
intime et de son organisation. La forme n'est plus tout 
fait isolable de la matire, et celui qui a commenc par
rserver  la philosophie les questions de principe, et
qui a voulu, par l, mettre la philosophie au-dessus des
sciences comme une Cour de Cassation au-dessus des cours
d'assises et d'appel, sera amen, de degr en degr,  ne
plus faire d'elle qu'une simple cour d'enregistrement,
charge tout au plus de libeller en termes plus prcis
des sentences qui lui arrivent irrvocablement rendues.
La science positive, en effet, est oeuvre de pure
intelligence. Or, qu'on accepte ou qu'on rejette notre
conception de l'intelligence, il y a un point que tout le
monde nous accordera, c'est que l'intelligence se sent
surtout  son aise en prsence de la matire inorganise.
De cette matire elle tire de mieux en mieux parti par
des inventions mcaniques, et les inventions mcaniques
lui deviennent d'autant plus faciles qu'elle pense la
matire plus mcaniquement. Elle porte en elle, sous
forme de logique naturelle, un gomtrisme latent qui se
dgage au fur et  mesure qu'elle pntre davantage dans
l'intimit de la matire inerte. Elle est accorde sur
cette matire, et c'est pourquoi la physique et la
mtaphysique de la matire brute sont si prs l'une de
l'autre. Maintenant, quand l'intelligence aborde l'tude
de la vie, ncessairement elle traite le vivant comme
l'inerte, appliquant  ce nouvel objet les mmes formes,
transportant dans ce nouveau domaine les mmes habitudes
qui lui ont si bien russi dans l'ancien. Et elle a
raison de le faire, car  cette condition seulement le
vivant offrira  notre action la mme prise que la
matire inerte. Mais la vrit o l'on aboutit ainsi
devient toute relative  notre facult d'agir. Ce n'est
plus qu'une vrit symbolique. Elle ne peut pas avoir la
mme valeur que la vrit physique, n'tant qu'une
extension de la physique  un objet dont nous convenons a
priori de n'envisager que l'aspect extrieur. Le devoir
de la philosophie serait donc d'intervenir ici
activement, d'examiner le vivant sans arrire-pense
d'utilisation pratique, en se dgageant des formes et des
habitudes proprement intellectuelles. Son objet  elle
est de spculer, c'est--dire de voir; son attitude vis-
-vis du vivant ne saurait tre celle de la science, qui
ne vise qu' agir, et qui, ne pouvant agir que par
l'intermdiaire de la matire inerte, envisage le reste
de la ralit sous cet unique aspect. Qu'arrivera-t-il
donc si elle abandonne  la science positive toute seule
les faits biologiques et les faits psychologiques, comme
elle lui a laiss,  bon droit, les faits physiques? A
priori elle acceptera une conception mcanistique de la
nature entire, conception irrflchie et mme
inconsciente, issue du besoin matriel. A priori elle
acceptera la doctrine de l'unit simple de la
connaissance, et de l'unit abstraite de la nature.
Ds lors la philosophie est faite. Le philosophe n'a
plus le choix qu'entre un dogmatisme et un scepticisme
mtaphysiques qui reposent, au fond, sur le mme
postulat, et qui n'ajoutent rien  la science positive.
Il pourra hypostasier l'unit de la nature ou, ce qui
revient au mme, l'unit de la science, dans un tre qui
ne sera rien puis. qu'il ne fera rien, dans un Dieu
inefficace qui rsumera simplement en lui tout le donn,
ou dans une Matire ternelle, du sein de laquelle se
dverseraient les proprits des choses et les lois de la
nature, ou encore dans une Forme pure qui chercherait 
saisir une multiplicit insaisissable et qui sera, comme
on voudra, forme de la nature ou forme de la pense.
Toutes ces philosophies diront, dans des langages varis,
que la science a raison de traiter le vivant comme
l'inerte, et qu'il n'y a aucune diffrence de valeur,
aucune distinction  faire entre les rsultats auxquels
l'intelligence aboutit en appliquant ses catgories, soit
qu'elle se repose dans la matire inerte, soit qu'elle
s'attaque  la vie.
Pourtant, dans bien des cas, on sent craquer le cadre.
Mais, comme on n'a pas commenc par distinguer entre
l'inerte et le vivant, l'un adapt par avance au cadre o
on l'insre, l'autre incapable d'y tenir autrement que
par une convention qui en limine l'essentiel, on est
rduit  frapper d'une gale suspicion tout ce que le
cadre contient. A un dogmatisme mtaphysique, qui
Brigeait en absolu l'unit factice de la science,
succdera maintenant un scepticisme ou un relativisme qui
universalisera et tendra  tous les rsultats de la
science le caractre artificiel de certains d'entre eux.
Ainsi, la philosophie oscillera dsormais entre la
doctrine qui tient la ralit absolue pour inconnaissable
et celle qui, dans l'ide qu'elle nous donne de cette
ralit, ne dit rien de plus que ce que disait la
science. Pour avoir voulu prvenir tout conflit entre la
science et la philosophie, on aura sacrifi la
philosophie sans que la science y ait gagn grand'chose.
Et pour avoir prtendu viter le cercle vicieux apparent
qui consisterait  user de l'intelligence pour dpasser
l'intelligence, on tournera dans un cercle bien rel,
celui qui consiste  retrouver laborieusement, en
mtaphysique, une unit qu'on a commenc par poser a
priori, une unit qu'on a admise aveuglment,
inconsciemment, par cela seul qu'on abandonnait toute
l'exprience  la science et tout le rel  l'entendement
pur.
Commenons, au contraire, par tracer une ligne de
dmarcation entre l'inerte et le vivant. Nous trouverons
que le premier entre naturellement dans les cadres de
l'intelligence, que le second ne s'y prte
qu'artificiellement, que ds lors il faut adopter vis--
vis de celui-ci une attitude spciale et l'examiner avec
des yeux qui ne sont pas ceux de la science positive. La
philosophie envahit ainsi le domaine de l'exprience.
Elle se mle de bien des choses qui, jusqu'ici, ne la
regardaient pas. Science, thorie de la connaissance et
mtaphysique vont se trouver portes sur le mme terrain.
Il en rsultera d'abord une certaine confusion parmi
elles. Toutes trois croiront d'abord y avoir perdu
quelque chose. Mais toutes trois finiront par tirer
profit de la rencontre.
La connaissance scientifique, en effet, pouvait
s'enorgueillir de ce qu'on attribuait une valeur uniforme
 ses affirmations dans le domaine entier de
l'exprience. Mais, prcisment parce que toutes se
trouvaient places au mme rang, toutes finissaient par y
tre entaches de la mme relativit. Il n'en sera plus
de mme quand on aura commenc par faire la distinction
qui, selon nous, s'impose. L'entendement est chez lui
dans le domaine de la matire inerte. Sur cette matire
s'exerce essentiellement l'action humaine, et l'action,
comme nous le disions plus haut, ne saurait se mouvoir
dans l'irrel. Ainsi, pourvu que l'on ne considre de la
physique que sa forme gnrale, et non pas le dtail de
sa ralisation, on peut dire qu'elle touche  l'absolu.
Au contraire, c'est par accident, -chance ou convention,
comme on voudra, - que la science obtient sur le vivant
une prise analogue  celle qu'elle a sur la matire
brute. Ici l'application des cadres de l'entendement
n'est plus naturelle. Nous ne voulons pas dire qu'elle ne
soit plus lgitime, au sens scientifique du mot. Si la
science doit tendre notre action sur les choses, et si
nous ne pouvons agir qu'avec la matire inerte pour
instrument, la science peut et doit continuer  traiter
le vivant comme elle traitait l'inerte. Mais il sera
entendu que, plus elle s'enfonce dans les profondeurs de
la vie, plus la connaissance qu'elle nous fournit devient
symbolique, relative aux contingences de l'action. Sur ce
nouveau terrain la philosophie devra donc suivre la
science, pour superposer  la vrit scientifique une
connaissance d'un autre genre, qu'on pourra appeler
mtaphysique. Ds lors toute notre connaissance,
scientifique ou mtaphysique, se relve. Dans l'absolu
nous sommes, nous circulons et vivons. La connaissance
que nous en avons est incomplte, sans doute, mais non
pas extrieure ou relative. C'est l'tre mme, dans ses
profondeurs, que nous atteignons par le dveloppement
combin et progressif de la science et de la philosophie.
En renonant ainsi  l'unit factice que l'entendement
impose du dehors  la nature, nous en retrouverons peut-
tre l'unit vraie, intrieure et vivante. Car l'effort
que nous donnons pour dpasser le pur entendement nous
introduit dans quelque chose de plus vaste, o notre
entendement se dcoupe et dont il a d se dtacher. Et,
comme la matire se rgle sur l'intelligence, comme il y
a entre elles un accord vident, on ne peut engendrer
l'une sans faire la gense de l'autre. Un processus
identique a d tailler en mme temps matire et
intelligence dans une toffe qui les contenait toutes
deux. Dans cette ralit, nous nous replacerons de plus
en plus compltement,  mesure que nous nous efforcerons
davantage de transcender l'intelligence pure.
De la possibilit d'une gense simultane de la matire
et de l'intelligence. Gomtrie inhrente  la matire.

Fonctions essentielles de l'intelligence

Concentrons-nous donc sur ce que nous avons, tout  la
fois, de plus dtach de l'extrieur et de moins pntr
d'intellectualit. Cherchons, au plus profond de nous-
mmes, le point o nous nous sentons le plus intrieurs 
notre propre vie. C'est dans la pure dure que nous nous
replongeons alors, une dure o le pass, toujours en
marche, se grossit sans cesse d'un prsent absolument
nouveau. Mais, en mme temps, nous sentons se tendre,
jusqu' sa limite extrme, le ressort de notre volont.
Il faut que, par une contraction violente de notre
personnalit sur elle-mme, nous ramassions notre pass
qui se drobe, pour le pousser, compact et indivis, dans
un prsent qu'il crera en s'y introduisant. Bien rares
sont les moments o nous nous ressaisissons nous-mmes 
ce point: ils ne font qu'un avec nos actions vraiment
libres. Et, mme alors, nous ne nous tenons jamais tout
entiers. Notre sentiment de la dure, je veux dire la
concidence de notre moi avec lui-mme, admet des degrs.
Mais, plus le sentiment est profond et la concidence
complte, plus la vie o ils nous replacent absorbe
l'intellectualit en la dpassant. Car l'intelligence a
pour fonction essentielle de lier le mme au mme, et il
n'y a d'entirement adaptables au cadre de l'intelligence
que les faits qui se rptent. Or, sur les moments rels
de la dure relle l'intelligence trouve sans doute prise
aprs coup, en reconstituant le nouvel tat avec une
srie de vues prises du dehors sur lui et qui ressemblent
autant que possible au dj connu: en ce sens, l'tat
contient de l'intellectualit"en puissance ", pour
ainsi dire. Il la dborde cependant, il reste
incommensurable avec elle, tant indivisible et nouveau.
Dtendons-nous maintenant, interrompons l'effort qui
pousse dans le prsent la plus grande partie possible du
pass. Si la dtente tait complte, il n'y aurait plus
ni mmoire ni volont: c'est dire que nous ne tombons
jamais dans cette passivit absolue, pas plus que nous ne
pouvons nous rendre absolument libres. Mais,  la limite,
nous entrevoyons une existence faite d'un prsent qui
recommencerait sans cesse, plus de dure relle, rien que
de l'instantan qui meurt et renat indfiniment. Est-ce
l l'existence de la matire? Pas tout  fait, sans
doute, car l'analyse la rsout en branlements
lmentaires dont les plus courts sont d'une dure trs
faible, presque vanouissante, mais non pas nulle. On
peut nanmoins prsumer que l'existence physique incline
dans ce second sens, comme l'existence psychique dans le
premier.
Au fond de la "spiritualit" d'une part, de la
" matrialit" avec l'intellectualit de l'autre, il y
aurait donc deux processus de direction oppose, et l'on
passerait du premier au second par voie d'inversion, peut-
tre mme de simple interruption, s'il est vrai
qu'inversion et interruption soient deux termes qui
doivent tre tenus ici pour synonymes, comme nous le
montrerons en dtail un peu plus loin. Cette prsomption
se confirmera si l'on considre les choses du point de
vue de l'tendue, et non plus seulement de la dure.
Plus nous prenons conscience de notre progrs dans la
pure dure, plus nous sentons les diverses parties de
notre tre entrer les unes dans les autres et notre
personnalit tout entire se concentrer en un point, ou
mieux en une pointe, qui s'insre dans l'avenir en
l'entamant sans cesse. En cela consistent la vie et
l'action libres. Laissons-nous aller, au contraire; au
lieu d'agir, rvons. Du mme coup notre moi s'parpille;
notre pass, qui jusque-l se ramassait sur lui-mme dans
l'impulsion indivisible qu'il nous communiquait, se
dcompose en mille et raille souvenirs qui
s'extriorisent les uns par rapport aux autres. Ils
renoncent  s'entrepntrer  mesure qu'ils se figent
davantage. Notre personnalit redescend ainsi dans la
direction de l'espace. Elle le ctoie sans cesse,
d'ailleurs, dans la sensation. Nous ne nous appesantirons
pas ici sur un point que nous avons approfondi ailleurs.
Bornons-nous  rappeler que l'extension admet des degrs,
que toute sensation est extensive dans une certaine
mesure, et que l'ide de sensations intendues,
artificiellement localises dans l'espace, est une simple
vue de l'esprit, suggre par une mtaphysique
inconsciente bien plutt que par l'observation
psychologique.
Sans doute nous ne faisons que les premiers pas dans la
direction de l'tendue, mme quand nous nous laissons
aller le plus que nous pouvons. Mais supposons, un
instant, que la matire consiste en ce mme mouvement
pouss plus loin, et que le physique soit simplement du
psychique inverti. On comprendrait alors que l'esprit se
sentt si bien  son aise et circult si naturellement
dans l'espace, ds que la matire lui en suggre la
reprsentation plus distincte. Cet espace il en avait la
reprsentation implicite dans le sentiment mme qu'il
prenait de sa dtente ventuelle, c'est--dire de son
extension possible. Il le retrouve dans les choses, niais
il l'et obtenu sans elles s'il et eu l'imagination
assez puissante pour pousser jusqu'au bout l'inversion de
son mouvement naturel. D'autre part, nous nous
expliquerions ainsi que la matire accentut encore sa
matrialit sous le regard de l'esprit. Elle a commenc
par aider celui-ci  redescendre sa pente  elle, elle
lui a donn l'impulsion. Mais l'esprit continue, une fois
lanc. La reprsentation qu'il forme de l'espace pur
n'est que le schma du terme o ce mouvement aboutirait.
Une fois en possession de la forme d'espace, il s'en sert
comme d'un filet aux mailles faisables et dfaisables 
volont, lequel, jet sur la matire, la divise comme les
besoins de notre action l'exigent. Ainsi, l'espace de
notre gomtrie et la spatialit des choses s'engendrent
mutuellement par l'action et la raction rciproques de
deux termes qui sont de mme essence, mais qui marchent
en sens inverse l'un de l'autre. Ni l'espace n'est aussi
tranger  notre nature que nous nous le figurons, ni la
matire n'est aussi compltement tendue dans l'espace
que notre intelligence et nos sens se la reprsentent.
Nous avons trait du premier point ailleurs. En ce qui
concerne le second, nous nous bornerons  faire observer
que la spatialit parfaite consisterait en une parfaite
extriorit des parties les unes par rapport aux autres,
c'est--dire en une indpendance rciproque complte. Or,
il n'y a pas de point matriel qui n'agisse sur n'importe
quel autre point matriel. Si l'on remarque qu'une chose
est vritablement l o elle agit, on sera conduit  dire
(comme le faisait Faraday 78 que tous les atomes
s'entrepntrent et que chacun d'eux remplit le monde.
Dans une pareille hypothse, l'atome ou plus gnralement
le point matriel devient une simple vue de l'esprit,
celle o l'on arrive en continuant assez loin le travail
(tout relatif  notre facult d'agir) par lequel nous
subdivisons la matire en corps. Pourtant il est
incontestable que la matire se prte  cette
subdivision, et qu'en la supposant morcelable en parties
extrieures les unes des autres, nous construisons une
science suffisamment reprsentative du rel. Il est
incontestable que, s'il n'y a pas de systme tout  fait
isol, la science trouve cependant moyen de dcouper
l'univers en systmes relativement indpendants les uns
des autres, et qu'elle ne commet pas ainsi d'erreur
sensible. Qu'est-ce  dire, sinon que la matire s'tend
dans l'espace sans y tre absolument tendue, et qu'en la
tenant pour dcomposable en systmes isols, en lui
attribuant des lments bien distincts qui changent les
uns par rapport aux autres sans changer eux-mmes (qui
" se dplacent", disons-nous, sans s'altrer), en lui
confrant enfin les proprits de l'espace pur, en se
transporte au terme du mouvement dont elle dessine
simplement la direction?
Ce que l'Esthtique transcendentale de Kant nous parat
avoir tabli d'une manire dfinitive, c'est que
l'tendue n'est pas un attribut matriel comparable aux
autres. Sur la notion de chaleur, sur celle de couleur ou
de pesanteur, le raisonnement ne travaillera pas
indfiniment: pour connatre les modalits de la
pesanteur, ou de la chaleur, il faudra reprendre contact
avec l'exprience. Il n'en est pas de mme pour la notion
d'espace. A supposer qu'elle nous soit fournie
empiriquement par la vue et le toucher (et Kant ne l'a
jamais contest), elle a ceci de remarquable que
l'esprit, spculant sur elle avec ses seules forces, y
dcoupe a priori des figures dont il dterminera a priori
les proprits: l'exprience, avec laquelle il n'a pas
gard contact, le suit cependant  travers les
complications infinies de ses raisonnements et leur donne
invariablement raison. Voil le fait. Kant l'a mis en
pleine lumire. Mais l'explication du fait doit tre
cherche, croyons-nous, dans une tout autre voie que
celle o Kant s'engage.
L'intelligence, telle que Kant nous la reprsente,
baigne dans une atmosphre de spatialit  laquelle elle
est aussi insparablement unie que le corps vivant 
l'air qu'il respire. Nos perceptions ne nous arrivent
qu'aprs avoir travers cette atmosphre. Elles s'y sont
imprgnes par avance de notre gomtrie, de sorte que
notre facult de penser ne fait que retrouver, dans la
matire, les proprits mathmatiques qu'y a dposes par
avance notre facult de percevoir. Ainsi, nous sommes
assurs de voir la matire se plier avec docilit  nos
raisonnements; mais cette matire, dans ce qu'elle a
d'intelligible, est notre oeuvre: de la ralit " en
soi " nous ne savons et ne saurons jamais rien, puisque
nous ne saisissons d'elle que sa rfraction  travers les
formes de notre facult de percevoir. Que si nous
prtendons en affirmer quelque chose, aussitt
l'affirmation contraire surgit, galement dmontrable,
galement plausible: l'idalit de l'espace, prouve
directement par l'analyse de la connaissance, l'est
indirectement par les antinomies o la thse oppose
conduit. Telle est l'ide directrice de la critique
kantienne. Elle a inspir  Kant une rfutation
premptoire des thories dites"empiriquement " de la
connaissance. Elle est,  notre sens, dfinitive dans ce
qu'elle nie. Mais nous apporte-t-elle, dans ce qu'elle
affirme, la solution du problme?
Elle se donne l'espace comme une forme toute faite de
notre facult de percevoir, - vritable deus ex machina
dont on ne voit ni comment il surgit, ni pourquoi il est
ce qu'il est plutt que tout autre chose. Elle se donne
des "choses en soi" dont elle prtend que nous ne
pouvons rien connatre: de quel droit en affirme-telle
alors l'existence, mme comme"problmatique "? Si
l'inconnaissable ralit projette dans notre facult de
percevoir une diversit sensible, capable de s'y insrer
exactement, n'est-elle pas, par l mme, connue en
partie? Et, en approfondissant cette insertion, n'allons-
nous pas tre amens, sur un point tout au moins, 
supposer entre les choses et notre esprit un accord
prtabli, - hypothse paresseuse, dont Kant avait raison
de vouloir se passer? Au fond, c'est pour n'avoir pas
distingu de degrs dans la spatialit que Kant a d se
donner l'espace tout fait, - d'o la question de savoir
comment la"diversit sensible"s'y adapte. C'est pour
la mme raison qu'il a cru la matire entirement
dveloppe en parties absolument extrieures les unes aux
autres: de l des antinomies, dont on verrait sans peine
que la thse et l'antithse supposent la concidence
parfaite de la matire avec l'espace gomtrique, mais
qui s'vanouissent ds qu'on cesse d'tendre  la matire
ce qui est vrai de l'espace pur. De l enfin la
concluSion qu'il y a trois alternatives, et trois
seulement, entre lesquelles opter pour la thorie de la
connaissance: ou l'esprit se rgle sur les choses, ou
les choses se rglent Sur l'esprit, ou il faut supposer
entre les choses et l'esprit une concordance mystrieuse.
Mais la vrit est qu'il y en a une quatrime, 
laquelle Kant ne parat pas avoir song, - d'abord parce
qu'il ne pensait pas que l'esprit dbordt l'intel
ligence, ensuite (et c'est, au fond, la mme chose) parce
qu'il n'attribuait pas  la dure une existence absolue,
ayant mis a priori le temps sur la mme ligne que
l'espace. Cette solution consisterait d'abord 
considrer l'intelligence comme une fonction spciale de
l'esprit, essentiellement tourne vers la matire inerte.
Elle consisterait ensuite  dire que ni la matire ne
dtermine la forme de l'intelligence, ni l'intelligence
n'impose sa forme  la matire, ni la matire et
l'intelligence n'ont t rgles l'une sur l'autre par je
ne sais quelle harmonie prtablie, mais que
progressivement l'intelligence et la matire se sont
adaptes l'une  l'autre pour s'arrter enfin  une forme
commune. Cette adaptation se serait d'ailleurs effectue
tout naturellement, parce que c'est la mme inversion du
mme mouvement qui cre  la fois l'intellectualit de
l'esprit et la matrialit des choses.
De ce point de vue, la connaissance que nous donnent de
la matire notre perception, d'un ct, et la science, de
l'autre, nous apparat comme approximative, sans doute,
mais non pas comme relative. Notre perception, dont le
rle est d'clairer nos actions, opre un sectionnement
de la matire qui sera toujours trop net, toujours
subordonn  des exigences pratiques, toujours  rviser
par consquent. Notre science, qui aspire  prendre la
forme mathmatique, accentue plus qu'il ne faut la
spatialit de la matire; ses schmas seront donc, en
gnral, trop prcis, et d'ailleurs toujours  refaire.
Il faudrait, pour qu'une thorie scientifique ft
dfinitive, que l'esprit pt embrasser en bloc la
totalit des choses et les situer exactement les unes par
rapport aux autres; mais, en ralit, nous sommes obligs
de poser les problmes un  un, en termes qui sont par l
mme des termes provisoires, de sorte que la solution de
chaque problme devra tre indfiniment corrige par la
solution qu'on donnera des problmes suivants, et que la
science, dans son ensemble, est relative  l'ordre
contingent dans lequel les problmes ont t poss tour 
tour. C'est en ce sens, et dans cette mesure, qu'il faut
tenir la science pour conventionnelle, mais la
conventionalit est de fait, pour ainsi dire, et non pas
de droit. En principe, la science positive porte sur la
ralit mme, pourvu qu'elle ne sorte pas de son domaine
propre, qui est la matire inerte.
La connaissance scientifique, ainsi envisage,
s'lve. En revanche, la thorie de la connaissance
devient une entreprise infiniment difficile, et qui passe
les forces de la pure intelligence. Il ne suffit plus, en
effet, de dterminer, par une analyse conduite avec
prudence, les catgories de la pense, il s'agit de les
engendrer. En ce qui concerne l'espace, il faudrait, par
un effort sui generis de l'esprit, suivre la progression
ou plutt la rgression de l'extra-spatial se dgradant
en spatialit. En nous plaant d'abord aussi haut que
possible dans notre propre conscience pour nous laisser
ensuite peu  peu tomber, nous avons bien le sentiment
que notre moi s'tend en souvenirs inertes extrioriss
les ans par rapport aux autres, au lieu de se tendre en
un vouloir indivisible et agissant. Mais ce n'est l
qu'un commencement. Notre conscience, en esquissant le
mouvement, nous en montre la direction et nous fait
entrevoir la possibilit pour lui de se continuer
jusqu'au bout; elle ne va pas aussi loin. En revanche, si
nous considrons la matire qui nous parat d'abord
coineider avec l'espace, nous trouvons que, plus notre
attention se fixe sur elle, plus les parties que nous
disions juxtaposes entrent les unes dans les autres,
chacune d'elles subissant l'action du tout qui lui est,
par consquent, prsent en quelque manire. Ainsi,
quoiqu'elle se dploie dans le sens de l'espace, la
matire n'y aboutit pas tout  fait: d'o l'on peut
conclure qu'elle ne fait que continuer beau. coup plus
loin le mouvement que la conscience pouvait esquisser en
nous  l'tat naissant. Nous tenons donc les deux bouts
de la chane, quoique nous n'arrivions pas  saisir les
autres anneaux. Nous chapperont-ils toujours? Il faut
considrer que la philosophie, telle que nous la
dfinissons, n'a pas encore pris conscience complte
d'elle-mme. La physique comprend son rle quand elle
pousse la matire dans le sens de la spatialit; mais la
mtaphysique a-t-elle compris le sien quand elle
embotait purement et simplement le pas de la physique,
avec le chimrique espoir d'aller plus loin dans la mme
direction? Sa tche propre ne serait-elle pas, au
contraire, de remonter la pente que la physique descend,
de ramener la matire  ses origines, et de constituer
progressivement une cosmologie qui serait, si l'on peut
parler ainsi, une psychologie retourne? Tout ce qui
apparat comme positif au physicien et au gomtre
deviendrait, de ce nouveau point de vue, interruption ou
interversion de la positivit vraie, qu'il faudrait
dfinir en termes psychologiques.
Certes, si l'on considre l'ordre admirable des
mathmatiques, l'accord parfait des objets dont elles
s'occupent, la logique immanente aux nombres et aux
figures, la certitude o nous sommes, quelles que soient
la diversit et la complexit de nos raisonnements sur le
mme sujet, de retomber toujours sur la mme conclusion,
on hsitera  voir dans des proprits d'apparence aussi
positive un systme de ngations, l'absence plutt que la
prsence d'une ralit vraie. Mais il ne faut pas oublier
que notre intelligence, qui constate cet ordre et qui
l'admire, est dirige dans le sens mme du mouvement qui
aboutit  la matrialit et  la spatialit de son objet.
Plus, en analysant son objet, elle y met de complication,
plus compliqu est l'ordre qu'elle y trouve. Et cet ordre
et cette complication lui font ncessairement l'effet
d'une ralit positive, tant de mme sens qu'elle,
Quand un pote me lit ses vers, je puis m'intresser
assez  lui pour entrer dans sa pense, m'insrer dans
ses sentiments, revivre l'tat simple qu'il a parpill
en phrases et en mots. Je sympathise alors avec son
inspiration, je la suis d'un mouvement continu qui est,
comme l'inspiration elle-mme, un acte indivis.
Maintenant, il suffit que je relche mon attention, que
je dtende ce qu'il y avait en moi de tendu, pour que les
sons, jusque-l noys dans le sens, m'apparaissent
distinctement, un  un, dans leur matrialit. Je n'ai
rien  ajouter pour cela; il suffit que je retranche
quelque chose. A mesure que je me laisserai aller, les
sons successifs s'individualiseront davantage: comme les
phrases s'taient dcomposes en mots, ainsi les mots se
scanderont en syllabes que je percevrai tour  tour.
Allons plus loin encore dans le sens du rve: ce sont
les lettres qui se distingueront les unes des autres et
que je verrai dfiler, entrelaces, sur une feuille de
papier imaginaire. J'admirerai alors la prcision des
entrelacements, l'ordre merveilleux du cortge,
l'insertion exacte des lettres dans les syllabes, des
syllabes dans les mots et des mots dans les phrases. Plus
j'aurai avanc dans le sens tout ngatif du relchement,
plus j'aurai cr d'extension et de complication; plus
la complication,  son tour, crotra, plus admirable me
paratra l'ordre qui continue  rgner, inbranl, entre
les lments. Pourtant cette complication et cette
extension ne reprsentent rien de positif: elles
expriment une dficience du vouloir. Et, d'autre part, il
faut bien que l'ordre croisse avec la complication,
puisqu'il n'en est qu'un aspect: plus on aperoit
symboliquement de parties dans un tout indivisible, plus
augmente, ncessairement, le nombre des rapports que les
parties ont entre elles, puisque la mme indivision du
tout rel continue  planer sur la multiplicit
croissante des lments symboliques en laquelle
l'parpillement de l'attention l'a dcompos. Une
comparaison de ce genre fera comprendre, dans une
certaine mesure, comment la mme suppression de ralit
positive, la mme inversion d'un certain mouvement
originel, peut crer tout  la fois l'extension dans
l'espace et l'ordre admirable que notre mathmatique y
dcouvre. Il y a sans doute cette diffrence entre les
deux cas, que les mots et les lettres ont t invents
par un effort positif de l'humanit, tandis que l'espace
surgit automatiquement, comme surgit, une fois poss les
deux termes, le reste d'une soustraction 79. Mais, dans un
cas comme dans l'autre, la complication  l'infini des
parties et leur parfaite coordination entre elles sont
cres du mme coup par une inversion qui est, au fond,
une interruption, c'est--dire une diminution de ralit
positive.
Toutes les oprations de notre intelligence tendent 
la gomtrie, comme au terme o elles trouvent leur
parfait achvement. Mais, comme la gomtrie leur est
ncessairement antrieure (puisque ces oprations
n'aboutiront jamais  reconstruire l'espace et ne peuvent
faire autrement que de se le donner), il est vident que
c'est une gomtrie latente, immanente  notre
reprsentation de l'espace, qui est le grand ressort de
notre intelligence et qui la fait marcher. On s'en
convaincra en considrant les deux fonctions essentielles
de l'intelligence, la facult de dduire et celle
d'induire.
Commenons par la dduction. Le mme mouvement par
lequel je trace une figure dans l'espace en engendre les
proprits elles sont visibles et tangibles dans ce
mouvement mme je sens, je vis dans l'espace le rapport
de la dfinition  ses consquences, des prmisses  la
conclusion. Tous les autres concepts dont l'exprience me
suggre l'ide ne sont qu'en partie reconstituables a
priori, la dfinition en sera donc imparfaite, et les
dductions o entreront ces concepts, si rigoureusement
qu'on enchane la conclusion aux prmisses. participeront
de cette imperfection. Mais lorsque je trace grossire
ment sur le sable la base d'un triangle, et que je
commence  former les deux angles  la base, je sais
d'une manire certaine et je comprends absolument que, si
ces deux angles sont gaux, les cts le seront aussi, la
figure pouvant alors se retourner sur elle-mme sans que
rien s'y trouve chang. je le sais, bien avant d'avoir
appris la gomtrie. Ainsi, antrieurement  la gomtrie
savante, il y a une gomtrie naturelle dont la clart et
l'vidence dpassent celles des autres dductions. Celles-
ci portent sur des qualits et non plus sur des
grandeurs. Elles se forment donc sans doute sur le modle
des premires, et doivent emprunter leur force  ce que,
sous la qualit, nous voyons confusment la grandeur
transparatre. Remarquons que les questions de situation
et de grandeur sont les premires qui se posent  notre
activit, celles que l'intelligence extriorise en
action rsout avant mme qu'ait paru l'intelligence
rflchie: le sauvage s'entend mieux que le civilis 
valuer des distances, a dterminer une direction, 
retracer de mmoire le schma souvent complexe du chemin
qu'il a parcouru et  revenir ainsi, en ligne droite, 
son point de dpart 80. Si l'animal ne dduit pas explici
tement, s'il ne forme pas explicitement des concepts, il
ne se reprsente pas non plus un espace homogne. Vous ne
pouvez vous donner cet espace sans introduire, du mme
coup, une gomtrie virtuelle qui se dgradera, d'elle-
mme, en logique. Toute la rpugnance des philosophes 
envisager les choses de ce biais vient de ce que le
travail logique de l'intelligence reprsente  leurs yeux
un effort positif de l'esprit. Mais, si l'on entend par
spiritualit une marche en avant  des crations toujours
nouvelles,  des conclusions incommensurables avec les
prmisses et indterminables par rapport  elles, on
devra dire d'une reprsentation qui se meut parmi des
rapports de dtermination ncessaire,  travers des
prmisses qui contiennent par avance leur conclusion,
qu'elle suit la direction inverse, celle de la
matrialit. Ce qui apparat, du point de vue de
l'intelligence, comme un effort, est en soi un abandon.
Et tandis que, du point de vue de l'intelligence, il y a
une ptition de principe  faire sortir automatiquement
de l'espace la gomtrie, de la gomtrie elle-mme la
logique, au contraire, si l'espace est le terme ultime du
mouvement de dtente de l'esprit, on ne peut se donner
l'espace sans poser ainsi la logique et la gomtrie, qui
sont sur le trajet dont la pure intuition spatiale est le
terme.
On n'a pas assez remarqu combien la porte de la
dduction est faible dans les sciences psychologiques et
morales. D'une proposition vrifie par les faits on ne
peut tirer ici des consquences vrifiables que jusqu'
un certain point, dans une certaine mesure. Bien vite il
faut en appeler au bon sens, c'est--dire  l'exprience
continue du rel, pour inflchir les consquences
dduites et les recourber le long des sinuosits de la
vie. La dduction ne russit dans les choses morales que
mtaphoriquement, pour ainsi dire, et dans l'exacte
mesure on le moral est transposable en physique, je veux
dire traduisible en symboles spatiaux. La mtaphore ne va
jamais bien loin, pas plus que la courbe ne se laisse
longtemps confondre avec sa tangente. Comment n'tre pas
frapp de ce qu'il y a d'trange, et mme de paradoxal,
dans cette faiblesse de la dduction? Voici une pure
opration de l'esprit, s'accomplissant par la seule force
de l'esprit. Il semble que si, quelque part, elle devrait
se sentir chez elle et voluer  son aise, c'est parmi
les choses de l'esprit, c'est dans le domaine de
l'esprit. Point du tout, c'est l qu'elle est tout de
suite au bout de son rouleau. Au contraire, en gomtrie,
en astronomie, en physique, alors que nous avons affaire
 des choses extrieures  nous, la dduction est toute
puissante! L'observation et l'exprience sont sans doute
ncessaires ici pour arriver au principe, c'est--dire
pour dcouvrir l'aspect sous lequel il fallait envisager
les choses; mais,  la rigueur, avec beaucoup de chance,
on et pu le trouver tout de suite; et, ds qu'on
possde ce principe, on en tire assez loin des
consquences que l'exprience vrifiera toujours. Que
conclure de l, sinon que la dduction est une opration
rgle sur les dmarches de la matire, calque sur les
articulations mobiles de la matire, implicitement
donne, enfin, avec l'espace qui sous-tend la matire?
Tant qu'elle roule dans l'espace ou dans le temps
spatialis elle n'a qu' se laisser aller. C'est la dure
qui met les btons dans les roues.
La dduction ne va donc pas sans une arrire-pense
d'intuition spatiale. Mais on en dirait autant de
l'induction. Certes, il n'est pas ncessaire de penser en
gomtre, ni mme de penser du tout, pour attendre des
mmes conditions la rptition du mme fait. La
conscience de l'animal fait dj ce travail, et,
indpendamment de toute conscience, le corps vivant lui-
mme est dj construit pour extraire des situations
successives o il se trouve les similitudes qui
l'intressent, et pour rpondre ainsi aux excitations par
des ractions appropries. Mais il y a loin d'une attente
et d'une raction machinales du corps  l'induction
proprement dite, qui est une opration intellectuelle.
Celle-ci repose sur la croyance qu'il y a des causes et
des effets, et que les mmes effets suivent les mmes
causes. Maintenant, si l'on approfondit cette double
croyance voici ce qu'on trouve. Elle implique d'abord que
la ralit est dcomposable en groupes, qu'on peut
pratiquement tenir pour isols et indpendants. Si je
fais bouillir de l'eau dans une casserole place sur un
rchaud, l'opration et les objets qui la supportent
sont, en ralit, solidaires d'une foule d'autres objets
et d'une foule d'autres oprations: de proche en proche,
on trouverait que notre systme solaire tout entier est
intress  ce qui s'accomplit en ce point de l'espace.
Mais, dans une certaine mesure, et pour le but spcial
que je poursuis, je puis admettre que les choses se
passent comme si le groupe eau-casserole-rchaud allum
tait un microcosme indpendant. Voil ce que j'affirme
d'abord. Maintenant, quand je dis que ce microcosme se
comportera toujours de la mme manire, que la chaleur
provoquera ncessairement, au bout d'un certain temps,
l'bullition de l'eau, j'admets que, si je me donne un
certain nombre d'lments du systme, cela suffit pour
que le systme soit complet: il se complte
automatiquement, je ne suis pas libre de le complter par
la pense comme il me plat. Le rchaud allum, la
casserole et l'eau tant poss, ainsi qu'un certain
intervalle de dure, l'bullition, que l'exprience m'a
montre hier tre ce qui manquait au systme pour tre
complet, le compltera demain, n'importe quand, toujours.
Qu'y a-t-il au fond de cette croyance? Il faut remarquer
qu'elle est plus ou moins assure, selon les cas, et
qu'elle prend le caractre d'une certitude absolue
lorsque le microcosme considr ne contient que des
grandeurs. Si je pose deux nombres, en effet, je ne suis
plus libre de choisir leur diffrence. Si je me donne
deux cts d'un triangle et l'angle compris, le troisime
ct surgt de lui-mme, le triangle se complte automa
tiquement. Je puis, n'importe o et n'importe quand,
tracer les deux mmes cts comprenant le mme angle; il
est vident que les nouveaux triangles ainsi forms
pourront tre superposs au premier, et que par
consquent le mme troisime ct sera venu complter le
systme. Or, si ma certitude est parfaite dans le cas o
je raisonne sur de pures dterminations spatiales, ne
dois-je pas supposer que, dans les autres cas, elle l'est
d'autant plus qu'elle se rapproche davantage de ce cas
limite? Mme, ne serait-ce pas le cas limite qui
transparatrait  travers tous les autres 81 et qui les
colorerait, selon leur plus ou moins grande transparence,
d'une nuance plus ou moins accuse de ncessit
gomtrique? De fait, quand je dis que mon eau place
sur mon rchaud va bouillir aujourd'hui comme elle
faisait hier, et que cela est d'une absolue ncessit je
sens confusment que mon imagination transporte le r
chaud d'aujourd'hui sur celui d'hier, la casserole sur la
casserole, l'eau sur l'eau, la dure qui s'coule sur la
dure qui s'coule, et que le reste parat ds lors
devoir concider aussi, par la mme raison qui fait que
les troisimes cts de deux triangles qu'on superpose
concident si les deux premiers concident dj ensemble.
Mais mon imagination ne procde ainsi que parce qu'elle
ferme les yeux sur deux points essentiels, Pour que le
systme d'aujourd'hui pt tre superpos  celui d'hier,
il faudrait que celui-ci et attendu celui-l, que le
temps se ft arrt et que tout ft devenu simultan 
tout: c'est ce qui arrive en gomtrie, mais en
gomtrie seulement. L'induction implique donc d'abord
que, dans le monde du physicien comme dans celui du
gomtre, le temps ne compte pas. Mais elle implique
aussi que des qualits peuvent se superposer les unes aux
autres comme des grandeurs. Si je transporte idalement
le rchaud allum d'aujourd'hui sur celui d'hier, je
constate sans doute que la forme est reste la mme; il
suffit, pour cela, que les surfaces et les artes
concident; mais qu'est-ce que la concidence de deux
qualits, et comment les superposer l'une  l'autre pour
s'assurer qu'elles sont identiques? Pourtant, j'tends au
second ordre de ralit tout ce qui s'applique au
premier. Le physicien lgitimera plus tard cette
opration en ramenant, autant que possible, les
diffrences de qualit  des diffrences de grandeur;
mais, avant toute science, j'incline  assimiler les
qualits aux quantits, comme si j'apercevais derrire
celles-l, par transparence, un mcanisme gomtrique 82.
Plus cette transparence est complte, plus, dans les
mmes conditions, la rptition du mme fait me parat
ncessaire. Nos inductions sont certaines,  nos yeux,
dans l'exacte mesure o nous faisons fondre les
diffrences qualitatives dans l'homognit de l'espace
qui les sous-tend, de sorte que la gomtrie est la
limite idale de nos inductions aussi bien que celle de
nos dductions. Le mouvement au terme duquel est la
spatialit dpose le long de son trajet la facult
d'induire comme celle de dduire, l'intellectualit tout
entire.
Il les cre dans l'esprit. Mais il cre aussi, dans
les choses, l'"ordre"que notre induction, aide de la
dduction, retrouve. Cet ordre, auquel notre action
s'adosse et o notre intelligence se reconnat, nous
parait merveilleux. Non seulement les mmes grosses
causes produisent toujours les mmes effets d'ensemble,
mais, sous les causes et les effets visibles, notre
science dcouvre une infinit de changements
infinitsimaux qui s'insrent de plus en plus exactement
les uns dans les autres  mesure qu'on pousse l'analyse
plus loin: si bien qu'au terme de cette analyse la
matire serait, nous semble-t-il, la gomtrie mme.
Certes, l'intelligence admire a bon droit, ici, l'ordre
croissant dans la complexit croissante: l'un et l'autre
ont pour elle une ralit positive, tant de mme sens
qu'elle. Mais les choses changent d'aspect quand on
considre le tout de la ralit comme une marche en
avant, indivise,  des crations qui se succdent. On
devine alors que la complication des lments matriels,
et l'ordre mathmatique qui les relie entre eux, doivent
surgir automatiquement, ds que se produit, au sein du
tout, une interruption ou une inversion partielles. Comme
d'ailleurs l'intelligence se dcoupe dans l'esprit par un
processus du mme genre, elle est accorde sur cet ordre
et cette complication, et les admire parce qu'elle s'y
reconnat. Mais ce qui est admirable en soi, ce qui
mriterait de provoquer l'tonne. ment, c'est la cration
sans cesse renouvele que le tout du rel, indivis,
accomplit en avanant, car aucune complication de l'ordre
mathmatique avec lui-mme, si savante qu'on la suppose,
n'introduira un atome de nouveaut dans le monde, au lieu
que, cette puissance de cration une fois pose (et elle
existe, puisque nous en prenons conscience en nous, tout
au moins, quand nous agissons librement), elle n'a qu'
se distraire d'elle-mme pour se dtendre,  se dtendre
pour s'tendre,  s'tendre pour que l'ordre mathmatique
qui prside  la disposition des lments ainsi
distingus, et le dterminisme inflexible qui les lie,
manifestent l'interruption de l'acte crateur; ils ne
font qu'un, d'ailleurs, avec cette interruption mme.
C'est cette tendance toute ngative qu'expriment les
lois particulires du monde physique. Aucune d'elles,
prise  part, n'a de ralit objective: elle est
l'oeuvre d'un savant qui a considr les choses d'un
certain biais, isol certaines variables, appliqu
certaines units conventionnelles de mesure. Et nanmoins
il y a un ordre approximativement mathmatique immanent 
la matire, ordre objectif, dont notre science se
rapproche au fur et  mesure de son progrs. Car si la
matire est un relchement de l'inextensif en extensif
et, par l, de la libert en ncessit, elle a beau ne
point concider tout  fait avec le pur espace homogne,
elle s'est constitue par le mouvement qui y conduit, et
ds lors elle est sur le chemin de la gomtrie. Il est
vrai que des lois  forme mathmatique ne s'appliqueront
jamais sur elle compltement. Il faudrait pour cela
qu'elle ft pur espace, et qu'elle sortt de la dure.
On n'insistera jamais assez sur ce qu'il y a
d'artificiel dans la forme mathmatique d'une loi
physique, et par consquent dans notre connaissance
scientifique des choses 83. Nos units de mesure sont
conventionnelles et, si l'on peut parler ainsi,
trangres aux intentions de la nature: comment supposer
que celle-ci ait rapport toutes les modalits de la
chaleur aux dilatations d'une mme masse de mercure ou
aux changements de pression d'une mme masse d'air
maintenue  un volume constant? Mais ce n'est pas assez
dire. D'une manire gnrale, mesurer est une opration
tout humaine, qui implique qu'on superpose rellement ou
idalement deux objets l'un  l'autre un certain nombre
de fois. La nature n'a pas song  cette superposition.
Elle ne mesure pas, elle ne compte pas davantage.
Pourtant la physique compte, mesure, rapporte les unes
aux autres des variations"quantitatives"pour obtenir
des lois, et elle russit. Son succs serait
inexplicable, si le mouvement constitutif de la
matrialit n'tait le mouvement mme qui, prolong par
nous jusqu' son terme, c'est--dire jusqu' l'espace
homogne, aboutit  nous faire compter, mesurer, suivre
dans leurs variations respectives des termes qui sont
fonctions les uns des autres. Pour effectuer ce
prolongement, notre intelligence n'a d'ailleurs qu' se
prolonger elle-mme, car elle va naturellement a l'espace
et aux mathmatiques, intellectualit et matrialit
tant de mme nature et se produisant de la mme manire.
Si l'ordre mathmatique tait chose positive, s'il y
avait, immanentes  la matire, des lois comparables 
celles de nos codes, le succs de notre science tiendrait
du miracle. Quelles chances aurions-nous, en effet, de
retrouver l'talon de la nature et d'isoler prcisment,
pour en dterminer les relations rciproques, les
variables que celle-ci aurait choisies? Mais le succs
d'une science  forme mathmatique serait non moins
incomprhensible, si la matire n'avait pas tout ce qu'il
faut pour entrer dans nos cadres. Une seule hypothse
reste donc plausible: c'est que l'ordre mathmatique
n'ait rien de positif, qu'il soit la forme o tend,
d'elle-mme, une certaine interruption, et que la
matrialit consiste prcisment dans une interruption de
ce genre. On comprendra ainsi que notre science soit
contingente, relative aux variables qu'elle a choisies,
relative  l'ordre o elle a pos successivement les
problmes, et que nanmoins elle russisse. Elle et pu,
dans son ensemble, tre toute diffrente et pourtant
russir encore. C'est justement parce qu'aucun systme
dfini de lois mathmatiques n'est  la base de la
nature, et que la mathmatique en gnral reprsente
simplement le sens dans lequel la matire retombe. Mettez
dans n'importe quelle posture une de ces petites poupes
de lige dont les pieds sont en plomb, couchez-la sur le
dos, renversez-la sur la tte, lancez-la en l'air; elle
se remettra toujours debout, automatiquement. Ainsi pour
la matire: nous pouvons la prendre par n'importe quel
bout et la manipuler n'importe comment, elle retombera
toujours dans quelqu'un de nos cadres mathmatiques,
parce qu'elle est leste de gomtrie.

Esquisse d'une thorie de la connaissance fonde sur
l'analyse de l'ide de dsordre. Les deux formes opposes
de l'ordre: le problme des genres et le problme des
lois. Le dsordre et les deux ordres

Mais le philosophe se refusera peut-tre a fonder une
thorie de la connaissance sur de pareilles
considrations. Il y rpugnera, parce que l'ordre
mathmatique, tant de l'ordre, lui paratra renfermer
quelque chose de positif. En vain nous disons que cet
ordre se produit automatiquement par l'interruption de
l'ordre inverse, qu'il est cette interruption mme.
L'ide n'en subsiste pas moins qu'il pourrait ne pas y
avoir d'ordre du tout, et que l'ordre mathmatique des
choses, tant une conqute sur le dsordre, possde une
ralit positive. En approfondissant ce point, un verrait
quel rle capital joue l'ide de dsordre dans les
problmes relatifs  la thorie de la connaissance. Elle
n'y parat pas explicitement, et c'est pourquoi l'on ne
s'est pas occup d'elle. Pourtant, c'est par la critique
de cette ide qu'une thorie de la connaissance devrait
commencer, car si le grand problme est de savoir
pourquoi et comment la ralit se soumet  un ordre,
c'est que l'absence de toute espce d'ordre parat
possible ou concevable. A cette absence d'ordre le
raliste et l'idaliste croient penser l'un et l'autre,
le raliste quand il parle de la rglementation que les
lois "objectives"imposent effectivement  un dsordre
possible de la nature, l'idaliste quand il suppose une
"diversit sensible" qui se coordonnerait - tant par
consquent sans ordre - sous l'influence organisatrice de
notre entendement. L'ide du dsordre, entendu au sens
d'une absence d'ordre, est donc celle qu'il faudrait
analyser d'abord. La philosophie l'emprunte  la vie
courante. Et il est incontestable que, couramment,
lorsque nous parlons de dsordre, nous pensons a quelque
chose. Mais  quoi pensons-nous?
On verra, dans le prochain chapitre, combien il est
malais de dterminer le contenu d'une ide ngative, et
 quelles illusions on s'expose, dans quelles
inextricables difficults la philosophie tombe, pour
n'avoir pas entrepris ce travail. Difficults et
illusions tiennent d'ordinaire  ce qu'on accepte comme
dfinitive une manire de s'exprimer essentiellement
provisoire. Elles tiennent  ce qu'on transporte dans le
domaine de la spculation un procd fait pour la
pratique. Si je choisis, au hasard, un volume dans ma
bibliothque, je puis, aprs y avoir jet un coup d'oeil,
le remettre sur les rayons en disant:"ce ne sont pas
des vers."Est-ce bien ce que j'ai aperu en feuilletant
le livre? Non, videmment. Je n'ai pas vu, je ne verrai
jamais une absence de vers. J'ai vu de la prose. Mais
comme c'est de la posie que je dsire, j'exprime ce que
je trouve en fonctions de ce que je cherche, et, au lieu
de dire "voil de la prose", je dis"ce ne sont pas
des vers". Inversement, s'il me prend fantaisie de lire
de la prose et que je tombe sur un volume de vers, je
m'crierai:"ce n'est pas de la prose", traduisant ainsi
les donnes de ma perception, qui me montre des vers,
dans la langue de mon attente et de mon attention, qui
sont fixes sur l'ide de prose et ne veulent entendre
parler que d'elle. Maintenant, si M. Jourdain m'coutait,
il infrerait sans doute de ma double exclamation que
prose et posie sont deux formes de langage rserves aux
livres, et que ces formes savantes se sont superposes 
un langage brut, lequel n'tait ni prose ni vers. Parlant
de cette chose qui n'est ni vers ni prose, il croirait
d'ailleurs y penser: ce ne serait pourtant l qu'une
pseudo -reprsentation. Allons plus loin: la pseudo-
reprsentation pourrait crer un pseudo-problme, si M.
Jourdain demandait  son professeur de philosophie
comment la forme prose et la forme posie se sont
surajoutes  ce qui ne possdait ni l'une ni l'autre, et
s'il voulait qu'on lui ft la thorie, en quelque sorte,
de l'imposition de ces deux formes  cette simple
matire. Sa question serait absurde, et l'absurdit
viendrait de ce qu'il aurait hypostasi en substrat
commun de la prose et de la posie la ngation simultane
des deux, oubliant que la ngation de l'une consiste dans
la position de l'autre.
Or, supposons qu'il y ait deux espces d'ordre, et que
ces deux ordres soient deux contraires au sein d'un mme
genre. Supposons aussi que l'ide de dsordre surgisse
dans notre esprit toutes les fois que, cherchant l'une
des deux espces d'ordre, nous rencontrons l'autre.
L'ide de dsordre aurait alors une signification nette
dans la pratique courante de la vie; elle objectiverait,
pour la commodit du langage, la dception d'un esprit
qui trouve devant lui un ordre diffrent de celui dont il
a besoin, ordre dont il n'a que faire pour le moment, et
qui, en ce sens, n'existe pas pour lui. Mais elle ne
comporterait aucun emploi thorique. Que si nous
prtendons, malgr tout, l'introduire en philosophie,
infailliblement nous perdrons de vue sa signification
vraie. Elle notait l'absence d'un certain ordre, mais au
profit d'un autre (dont on n'avait pas  s'occuper);
seulement, comme elle s'applique  chacun des deux tour 
tour, et mme qu'elle va et vient sans cesse entre les
deux, nous la prendrons en route, ou plutt en l'air,
comme le volant entre les deux raquettes, et nous la
traiterons comme si elle reprsentait, non plus l'absence
de l'un ou de l'autre ordre indiffremment, mais
l'absence des deux ensemble, - chose qui n'est ni perue
ni conue, simple entit verbale. Ainsi natrait le
problme de savoir comment l'ordre s'impose au dsordre,
la forme  la matire. En analysant l'ide de dsordre
ainsi subtilise, on verrait qu'elle ne reprsente rien
du tout, et du mme coup s'vanouiraient les problmes
qu'on faisait lever autour d'elle.
Il est vrai qu'il faudrait commencer par distinguer,
par opposer mme l'une  l'autre, deux espces d'ordre
que l'on confond d'ordinaire ensemble. Comme cette
confusion a cr les principales difficults du problme
de la connaissance, il ne sera pas inutile d'appuyer
encore une fois sur les traits par o les deux ordres se
distinguent.
D'une manire gnrale, la ralit est ordonne dans
l'exacte mesure o elle satisfait notre pense. L'ordre
est donc un certain accord entre le sujet et l'objet.
C'est l'esprit se retrouvant dans les choses. Mais
l'esprit, disions-nous, peut marcher dans deux sens
opposs. Tantt il suit sa direction naturelle: c'est
alors le progrs sous forme de tension, la cration
continue, l'activit libre. Tantt il l'invertit, et
cette inversion, pousse jusqu'au bout, mnerait 
l'extension,  la dtermination rciproque ncessaire des
lments extrioriss les uns par rapport aux autres,
enfin au mcanisme gomtrique. Or, soit que l'exprience
nous paraisse adopter la premire direction, soit qu'elle
s'oriente dans le sens de la seconde, dans les deux cas
nous disons qu'il y a de l'ordre, car dans les deux
processus l'esprit se retrouve. La confusion entre eux
est donc naturelle. Il faudrait, pour y chapper, mettre
sur les deux espces d'ordre des noms diffrents, et ce
n'est pas facile,  cause de la varit et de la
variabilit des formes qu'elles prennent. L'ordre du
second genre pourrait se dfinir par la gomtrie, qui en
est la limite extrme: plus gnralement, c'est de lui
qu'il s'agit toutes les fois qu'on trouve un rapport de
dtermination ncessaire entre des causes et des effets.
Il voque des ides d'inertie, de passivit,
d'automatisme. Quant  l'ordre du premier genre, il
oseille sans doute autour de la finalit: on ne saurait
cependant le dfinir par elle, car tantt il est au-
dessus, tantt au-dessous. Dans ses formes les plus
hautes il est plus que finalit, car d'une action libre
ou d'une oeuvre d'art on pourra dire qu'elles manifestent
nu ordre parfait, et pourtant elles ne sont exprimables
en termes d'ides qu'aprs coup et approximativement. La
vie dans son ensemble, envisage comme une volution
cratrice, est quelque chose d'analogue: elle transcende
la finalit, si l'on entend par finalit la ralisation
d'une ide conue ou concevable par avance. Le cadre de
la finalit est donc trop troit pour la vie dans son
intgralit. Au contraire, il est souvent trop large pour
telle ou telle manifestation de la vie, prise en
particulier. Quoi qu'il en soit, c'est toujours  du
vital qu'on a ici affaire, et toute la prsente tude
tend a tablir que le vital est dans la direction du
volontaire. On pourrait donc dire que ce premier genre
d'ordre est celui du vital ou du voulu, par opposition au
second, qui est celui de l'inerte et de l'automatique. Le
sens commun fait d'ailleurs instinctivement la
distinction entre les deux espces d'ordre, au moins dans
les cas extrmes: instinctivement aussi, il les
rapproche. Des phnomnes astronomiques on dira qu'ils
manifestent un ordre admirable, entendant par l qu'on
peut les prvoir mathmatiquement. Et l'on trouvera un
ordre non moins admirable  une symphonie de Beethoven,
qui est la gnialit, l'originalit et par consquent
l'imprvisibilit mme.
Mais c'est par exception seulement que l'ordre du
premier genre revt une forme aussi distincte. En
gnral, il se prsente avec des caractres qu'on a tout
intrt a confondre avec ceux de l'ordre oppos. Il est
bien certain, par exemple, que si nous envisagions
l'volution de la vie dans son ensemble, la spontanit
de son mouvement et l'imprvisibilit de ses dmarches
s'imposeraient  notre attention. Mais ce que nous
rencontrons dans notre exprience courante, c'est tel ou
tel vivant dtermin, telles ou telles manifestations
spciales de la vie, qui rptent  peu prs des formes
et des faits dj connus: mme, la similitude de
structure que nous constatons partout entre ce qui
engendre et ce qui est engendr, similitude qui nous
permet d'enfermer un nombre indfini d'individus vivants
dans le mme groupe, est  nos yeux le type mme du
gnrique, les genres inorganiques nous paraissant
prendre les genres vivants pour modle. Il se trouve
ainsi que l'ordre vital, tel qu'il s'offre  nous dans
l'exprience qui le morcelle, prsente le mme caractre
et accomplit la mme fonction que l'ordre physique; l'un
et l'autre font que notre exprience se rpte, l'un et
l'autre permettent que notre esprit gnralise. En
ralit, ce caractre a des origines toutes diffrentes
dans les deux cas, et mme des significations opposes.
Dans le second, il a pour type, pour limite idale, et
aussi pour fondement, la ncessit gomtrique en vertu
de laquelle les mmes composantes donnent une rsultante
identique. Dans le premier, il implique au contraire
l'intervention de quelque chose qui s'arrange de manire
 obtenir le mme effet, alors mme que les causes
lmentaires, infiniment complexes, peuvent tre toutes
diffrentes. Nous avons insist sur ce dernier point dans
notre premier chapitre, quand nous avons montr comment
des structures identiques se rencontrent sur des lignes
d'volution indpendantes. Mais, sans chercher aussi
loin, on peut prsumer que la seule reproduction du type
de l'ascendant par ses descendants est dj tout autre
chose que la rptition d'une mme composition de forces
qui se rsumeraient dans une rsultante identique. Quand
on pense  l'infinit d'lments infinitsimaux et de
causes infinitsimales qui concourent  la gense d'un
tre vivant, quand on songe qu'il suffirait de l'absence
ou de la dviation de l'un d'eux pour que rien ne marcht
plus, le premier mouvement de l'esprit est de faire
surveiller cette arme de petits ouvriers par un
contrematre avis, le"principe vital", qui rparerait
 tout instant les fautes commises, corrigerait l'effet
des distractions, remettrait les choses en place: par l
on essaie de traduire la diffrence entre l'ordre
physique et l'ordre vital, celui-l faisant que la mme
combinaison de causes donne le mme effet d'ensemble,
celui-ci assurant la stabilit de l'effet lors mme qu'il
y a du flottement dans les causes. Mais ce n'est l
qu'une traduction: en y rflchissant, on trouve qu'il
ne peut pas y avoir de contrematre, par la raison trs
simple qu'il n'y a pas d'ouvriers. Les causes et les
lments que l'analyse physico-chimique dcouvre sont des
causes et des lments rels, sans doute, pour les faits
de destruction organique; ils sont alors en nombre
limit. Mais les phnomnes vitaux proprement dits, ou
faits de cration organique, nous ouvrent, quand nous les
analysons, la perspective d'un progrs  l'infini: d'o
l'on peut infrer que causes et lments multiples ne
sont ici que des vues de l'esprit s'essayant  une
imitation indfiniment approche de l'opration de la
nature, tandis que l'opration imite est un acte
indivisible. La ressemblance entre individus d'une mme
espce aurait ainsi un tout autre sens, une tout autre
origine que la ressemblance entre effets complexes
obtenus par la mme composition des mmes causes. Mais,
dans un cas comme dans l'autre, il y a ressemblance, et
par consquent gnralisation possible. Et comme c'est l
tout ce qui nous intresse dans la pratique, puisque
notre vie quotidienne est ncessairement une attente des
mmes choses et des mmes situations, il tait naturel
que ce caractre commun, essentiel au point de vue de
notre action, rapprocht les deux ordres l'un de l'autre,
en dpit d'une diversit tout interne, qui n'intresse
que la spculation. De l l'ide d'un ordre gnral de la
nature, le mme partout, planant  la fois sur la vie et
sur la matire. De l notre habitude de dsigner par le
mme mot, et de nous reprsenter de la mme manire,
l'existence de lois dans le domaine de la matire inerte
et celle de genres dans le domaine de la vie.
Que d'ailleurs cette confusion soit  l'origine de la
plupart des difficults souleves par le problme de la
connaissance, chez les anciens comme chez les modernes,
cela ne nous parat pas douteux. En effet, la gnralit
des lois et celle des genres tant dsignes par le mme
mot, subsumes  la mme ide, l'ordre gomtrique et
l'ordre vital taient ds lors confondus ensemble. Selon
le point de vue o l'on se plaait, la gnralit des
lois tait explique par celle des genres, ou celle des
genres par celles des lois. Des deux thses ainsi
dfinies, la premire est caractristique de la pense
antique; la seconde appartient  la philosophie moderne.
Mais, dans l'une et l'autre philosophies, l'ide de
" gnralit"est une ide quivoque, qui runit dans
son extension et dans sa comprhension des objets et des
lments incompatibles entre eux. Dans l'une et dans
l'autre, on groupe sous le mme concept deux espces
d'ordre qui se ressemblent simplement par la facilit
qu'ils donnent  notre action sur les choses. On
rapproche deux termes en vertu d'une similitude tout
extrieure, qui justifie sans doute leur dsignation par
le mme mot dans la pratique, mais qui ne nous autorise
pas du tout, dans le domaine spculatif,  les confondre
dans la mme dfinition.
Les anciens, en effet, ne se sont pas demand pourquoi
la nature se soumet  des lois, mais pourquoi elle
s'ordonne selon des genres. L'ide de genre correspond
surtout  une ralit objective dans le domaine de la
vie, o elle traduit un fait incontestable, l'hrdit.
Il ne peut d'ailleurs y avoir de genres que l o il y a
des objets individuels: or, si l'tre organis est
dcoup dans l'ensemble de la matire par son
organisation mme, je veux dire par la nature, c'est
notre perception qui morcelle la matire inerte en corps
distincts, guide par les intrts de l'action, guide
par les ractions naissantes que notre corps dessine,
c'est--dire, comme on l'a montr ailleurs 84, par les
genres virtuels qui aspirent  se constituer: genres et
individus se dterminent donc ici l'un l'autre par une
opration semi-artificielle, toute relative  notre
action future sur les choses. Nanmoins, les anciens
n'hsitrent pas  mettre tous les genres sur le mme
rang,  leur attribuer la mme existence absolue. La
ralit devenant ainsi un systme de genres, c'est  la
gnralit des genres (c'est--dire, en somme,  la
gnralit expressive de l'ordre vital) que devait se
ramener la gnralit des lois. Il serait intressant, 
cet gard, de comparer la thorie aristotlicienne de la
chute des corps  l'explication fournie par Galile.
Aristote est uniquement proccup des concepts de
" haut "et de"bas", de"lieu propre"et de lieu
emprunt, de " mouvement naturel"et de " mouvement
forc " 85: la loi physique, en vertu de laquelle la
pierre tombe, exprime pour lui que la pierre regagne le
" lieu naturel "de toutes les pierres,  savoir la
terre. La pierre,  ses yeux, n'est pas tout  fait
pierre tant qu'elle n'est pas  sa place normale; en
retombant  cette place elle vise  se complter, comme
un tre vivant qui grandit, et  raliser ainsi
pleinement l'essence du genre pierre 86. Si cette
conception de la loi physique tait exacte, la loi ne
serait plus une simple relation tablie par l'esprit, la
subdivision de la matire en corps ne serait plus
relative  notre facult de percevoir: tous les corps
auraient la mme individualit que les corps vivants, et
les lois de l'univers physique exprimeraient des rapports
de parent relle entre des genres rels. On sait quelle
physique sortit de l, et comment, pour avoir cru  la
possibilit d'une science une et dfinitive, embrassant
la totalit du rel et concidant avec l'absolu, les
anciens durent s'en tenir, en fait,  une traduction plus
ou moins grossire du physique en vital.
Mais la mme confusion se retrouve chez les modernes,
avec cette diffrence que le rapport entre les deux
termes est interverti, que les lois ne sont plus ramenes
aux genres, mais les genres aux lois, et que la science,
suppose encore une fois une, devient tout entire
relative, au lieu d'tre tout entire, comme le voulaient
les anciens, en concidence avec l'absolu. C'est un fait
remarquable que l'clipse du problme des genres dans la
philosophie moderne. Notre thorie de la connaissance
roule  peu prs exclusivement sur la question des lois:
les genres devront trouver moyen de s'arranger avec les
lois, peu importe comment. La raison en est que notre
philosophie a son point de dpart dans les grandes
dcouvertes astronomiques et physiques des temps
modernes. Les lois de Kepler et de Galile sont restes,
pour elle, le type idal et unique de toute connaissance.
Or, une loi est une relation entre des choses ou entre
des faits. Plus prcisment, une loi  forme mathmatique
exprime qu'une certaine grandeur est fonction d'une ou de
plusieurs autres variations, convenablement choisies. Or,
le choix des grandeurs variables, la rpartition de la
nature en objets et en faits, a dj quelque chose de
contingent et de conventionnel. Mais admettons que le
choix soit tout indiqu, impos mme par l'exprience:
la loi n'en restera pas moins une relation, et une
relation consiste essentiellement en une comparaison;
elle n'a de ralit objective que pour une intelligence
qui se reprsente en mme temps plusieurs termes. Cette
intelligence peut n'tre pas la mienne ni la vtre; une
science qui porte sur des lois peut donc tre une science
objective, que l'exprience contenait par avance et que
nous lui faisons simplement dgorger: il n'en est pas
moins vrai que la comparaison, si elle n'est l'oeuvre de
personne en particulier, s'effectue tout au moins
impersonnellement, et qu'une exprience faite de lois,
c'est--dire de termes rapports  d'autres termes, est
une exprience faite de comparaisons, qui a dj d
traverser, quand nous la recueillons, une atmosphre
d'intellectualit. L'ide d'une science et d'une
exprience toutes relatives  l'entendement humain est
donc implicitement contenue dans la conception d'une
science une et intgrale qui se composerait de lois:
Kant n'a fait que la dgager. Mais cette conception
rsulte d'une confusion arbitraire entre la gnralit
des lois et celle des genres. S'il faut une intelligence
pour conditionner des termes les uns par rapport aux
autres, on conoit que, dans certaine cas, les termes,
eux, puissent exister d'une manire indpendante. Et si,
 ct des relations de ternie  terme, l'exprience nous
prsentait aussi des termes indpendants, les genres
vivants tant tout autre chose que des systmes de lois,
une moiti au moins de notre connaissance porterait sur
la " chose en soi ", sur la ralit mme. Cette
connaissance serait fort difficile, justement parce
qu'elle ne construirait plus son objet et serait oblige,
au contraire, de le subir; mais, si peu qu'elle
l'entamt, c'est dans l'absolu mme qu'elle aurait mordu.
Allons plus loin: l'autre moiti de la connaissance ne
serait plus aussi radicalement, aussi dfinitivement
relative que le disent certains philosophes, si l'on
pouvait tablir qu'elle porte sur une ralit d'ordre
inverse, ralit que nous exprimons toujours en lois
mathmatiques, c'est--dire en relations qui impliquent
des comparaisons, mais qui ne se prte  et travail que
parce qu'elle est leste de spatialit et par consquent
de gomtrie. Quoi qu'il en soit, c'est la confusion des
deux espces d'ordre qu'on trouve derrire le relativisme
des modernes, comme elle tait dj sous le dogmatisme
des anciens.
Nous en avons assez dit pour marquer l'origine de
cette confusion. Elle tient  ce que l'ordre"vital", qui
est essentiellement cration, se manifeste moins  nous
dans son essence que dans quelques-uns de ses accidents:
ceux-ci imitent l'ordre physique et gomtrique, ils
nous prsentent, Comme lui, des rptitions qui rendent
la gnralisation possible, et c'est l tout ce qui nous
importe. Il n'est pas douteux que la vie, dans son
ensemble, soit une volution, c'est--dire une
transformation incessante. Mais la vie ne peut progresser
que par l'intermdiaire des vivants, qui en sont
dpositaires. Il faut que des milliers et des milliers
d'entre eux,  peu prs semblables, se rptent les uns
les autres dans l'espace et dans le temps, pour que
grandisse et mrisse la nouveaut qu'ils laborent. Tel,
un livre qui s'acheminerait  sa refonte en traversant
des milliers de tirages  des milliers d'exemplaires. Il
y a toutefois cette diffrence entre les deux cas que les
tirages successifs sont identiques, identiques aussi les
exemplaires simultans du mme tirage, au lieu que, ni
sur les divers points de l'espace ni aux divers moments
du temps, les reprsentants d'une mme espce ne se
ressemblent tout  fait. L'hrdit ne transmet pas
seulement les caractres; elle transmet aussi l'lan en
vertu duquel les caractres se modifient, et cet lan est
la vitalit mme. C'est pourquoi nous disons que la
rptition qui sert de base  nos gnralisations est
essentielle dans l'ordre physique, accidentelle dans
l'ordre vital. Celui-l est un ordre "automatique ";
celui-ci est, je ne dirai pas volontaire, mais analogue 
l'ordre "voulu".
Or, ds qu'on s'est reprsent clairement la
distinction entre l'ordre " voulu " et l'ordre
" automatique", l'quivoque dont vit l'ide de dsordre
se dissipe, et, avec elle, une des principales
difficults du problme de la connaissance.
Le problme capital de la thorie de la connaissance
est en effet de savoir comment la science est possible,
c'est--dire, en somme, pourquoi il y a de l'ordre, et
non pas du dsordre, dans les choses. L'ordre existe,
c'est un fait. Mais d'autre part le dsordre, qui nous
parat tre moins que de l'ordre, serait, semble-t-il, de
droit. L'existence de l'ordre serait donc un mystre 
claircir, en tous cas un problme  poser. Plus
simplement, ds qu'on entreprend de fonder l'ordre, on le
tient pour contingent, sinon dans les choses, du moins
aux yeux de l'esprit: d'une chose qu'on ne jugerait pas
contingente on ne demanderait aucune explication. Si
l'ordre ne nous apparaissait pas comme une conqute sur
quelque chose, ou comme une addition  quelque chose (qui
serait l'"absence d'ordre"), ni le ralisme antique
n'aurait parl d'une"matire" laquelle s'ajouterait
l'Ide, ni l'idalisme moderne n'aurait pos une
" diversit sensible" que l'entendement organiserait en
nature. Et il est incontestable, en effet, que tout ordre
est contingent et conu comme tel. Mais contingent par
rapport  quoi?
La rponse,  notre sens, n'est pas douteuse. Un ordre
est contingent, et nous apparat contingent, par rapport
 l'ordre inverse, comme les vers sont contingents par
rapport  la prose et la prose par rapport aux vers.
Mais, de mme que tout parler qui n'est pas prose est
vers et ncessairement conu comme vers, de mme que tout
parler qui n'est pas vers est prose et ncessairement
conu comme prose, ainsi toute manire d'tre qui n'est
pas l'un des deux ordres est l'autre, et ncessairement
conue comme l'autre. Mais nous pouvons ne pas nous
rendre compte de ce que nous concevons, et n'apercevoir
l'ide rellement prsente  notre esprit qu' travers
une brume d'tats affectifs. On s'en convaincra en
considrant l'emploi que nous faisons de l'ide de
dsordre dans la vie courante. Quand j'entre dans une
chambre et que je la juge"en dsordre", qu'est-ce que
j'entends par l? La position de chaque objet s'explique
par les mouvements automatiques de la personne qui couche
dans la chambre, ou par les causes efficientes, quelles
qu'elles soient, qui ont mis chaque meuble, chaque
vtement, etc.,  la place o ils sont: l'ordre, au
second sens du mot, est parfait. Mais c'est l'ordre du
premier genre que j'attends, l'ordre que met consciemment
dans sa vie une personne range, l'ordre voulu enfin et
non pas l'automatique. J'appelle alors dsordre l'absence
de cet ordre. Au fond, tout ce qu'il y a de rel, de
peru et mme de conu dans cette absence de l'un des
deux ordres, c'est la prsence de l'autre. Mais le second
m'est indiffrent ici, je ne m'intresse qu'au premier,
et j'exprime la prsence du second en fonction du
premier, au lieu de l'exprimer, pour ainsi dire, en
fonction d'elle-mme, en disant que c'est du dsordre.
Inversement, quand nous dclarons nous reprsenter un
chaos, c'est--dire un tat de choses o le monde
physique n'obit plus  des lois,  quoi pensons-nous?
Nous imaginons des faits qui apparatraient et
disparatraient capricieusement. Nous commenons par
penser  l'univers physique tel que nous le connaissons,
avec des effets et des causes bien proportionns les uns
aux autres: puis, par une srie de dcrets arbitraires,
nous augmentons, diminuons, supprimons, de manire 
obtenir ce que nous appelons le dsordre. En ralit,
nous avons substitu du vouloir au mcanisme de la
nature; nous avons remplac l'"ordre automatique" par
une multitude de volonts lmentaires, autant que nous
imaginons d'apparitions et de disparitions de phnomnes.
Sans doute, pour que toutes ces petites volonts
constituassent un"ordre voulu", il faudrait qu'elles
eussent accept la direction d'une volont suprieure.
Mais, en y regardant de prs, on verra que c'est bien ce
qu'elles font: notre volont est l, qui s'objective
elle-mme tour  tour dans chacune de ces volonts
capricieuses, qui prend bien garde  ne pas lier le mme
au mme,  ne pas laisser l'effet proportionnel  la
cause, enfin qui fait planer sur l'ensemble des volitions
lmentaires une intention simple. Ainsi l'absence de
l'un des deux ordres consiste bien encore ici dans la
prsence de l'autre. - En analysant l'ide de hasard,
proche parente de l'ide de dsordre, on y trouverait les
mmes lments. Que le jeu tout mcanique des causes qui
arrtent la roulette sur un numro me fasse gagner, et
par consquent opre comme et fait un bon gnie soucieux
de mes intrts, que la force toute mcanique du vent
arrache du toit une tuile et me la lance sur la tte,
c'est--dire agisse comme et fait un mauvais gnie
conspirant contre ma personne, dans les deux cas je
trouve un mcanisme l o j'aurais cherch, l o
j'aurais d rencontrer, semble-t-il, une intention;
c'est ce que j'exprime en parlant de hasard. Et d'un
monde anarchique, o les phnomnes se succderaient au
gr de leur caprice, je dirai encore que c'est le rgne
du hasard, entendant par l que je trouve devant moi des
volonts, ou plutt des dcrets, quand c'est du mcanisme
que j'attendais. Ainsi s'explique le singulier
ballottement de l'esprit quand il tente de dfinir le
hasard. Ni la cause efficiente ni la cause finale ne
peuvent lui fournir la dfinition cherche. Il oseille,
incapable de se fixer, entre l'ide d'une absence de
cause finale et celle d'une absence de cause efficiente,
chacune de ces deux dfinitions le renvoyant  l'autre.
Le problme reste insoluble, en effet, tant qu'on tient
l'ide de hasard pour une pure ide, sans mlange
d'affection. Mais, en ralit, le hasard ne fait
qu'objectiver l'tat d'me de celui qui se serait attendu
 l'une des deux espces d'ordre, et qui rencontre
l'autre. Hasard et dsordre sont donc ncessairement
conus comme relatifs. Que si l'on veut se les
reprsenter  comme  absolus,  on  s'aperoit
qu'involontairement on va et vient comme une navette
entre les deux espces d'ordre, passant dans celui-ci au
moment prcis o l'on se surprendrait soi-mme dans celui-
l, et que la prtendue absence de tout ordre est en
ralit la prsence des deux avec, en outre, le
balancement d'un esprit qui ne se pose dfinitivement ni
sur l'un ni sur l'autre. Pas plus dans les choses que
dans notre reprsentation des choses, il ne peut tre
question de donner ce dsordre pour substrat  l'ordre,
puisqu'il implique les deux espces d'ordre et qu'il est
fait de leur combinaison.
Mais notre intelligence passe outre. Par un simple sic
jubeo, elle pose un dsordre qui serait une "absence
d'ordre". Elle pense ainsi un mot ou une juxtaposition
de mots, rien de plus. Qu'elle cherche  mettre sous le
mot une ide: elle trouvera que le dsordre peut bien
tre la ngation d'un ordre, mais que cette ngation est
alors la constatation implicite de la prsence de l'ordre
oppos, constatation sur laquelle nous fermons les yeux
parce qu'elle ne nous intresse pas, ou  laquelle nous
chappons en niant  son tour le second ordre, c'est--
dire, au fond, en rtablissant le premier. Comment parler
alors d'une diversit incohrente qu'un entendement
organiserait? On aura beau dire que nul ne suppose cette
incohrence ralise ou ralisable: du moment qu'on en
parle, c'est qu'on croit y penser; or, en analysant
l'ide effectivement prsente, on n'y trouvera, encore
une fois, que la dception de l'esprit devant un ordre
qui ne l'intresse pas, ou une oscillation de l'esprit
entre deux espces d'ordre, ou enfin la reprsentation
pure et simple du mot vide qu'on a cr en accolant le
prfixe ngatif  un mot qui signifiait quelque chose.
Mais c'est cette analyse qu'on nglige de faire. On
l'omet, prcisment parce qu'on ne songe pas  distinguer
deux espces d'ordre irrductibles l'une  l'autre.
Nous disions en effet que tout ordre apparat
ncessairement comme contingent. S'il y a deux espces
d'ordre, cette contingence de l'ordre s'explique: l'une
des formes est contingente par rapport  l'autre. O je
trouve du gomtrique, le vital tait possible; o
l'ordre est vital, il aurait pu tre gomtrique. Mais
supposons que l'ordre soit partout de mme espce, et com
porte simplement des degrs, qui aillent du gomtrique
au vital. Un ordre dtermin continuant a m'apparatre
comme contingent, et ne pouvant plus l'tre par rapport 
un ordre d'un autre genre, je croirai ncessairement que
l'ordre est contingent par rapport  une absence de lui-
mme, c'est--dire par rapport  un tat de choses " o
il n'y aurait pas d'ordre du tout". Et cet tat de
choses, je croirai y penser, parce qu'il est impliqu,
semble-t-il, dans la contingence mme de l'ordre, qui est
un fait incontestable. Je poserai donc, au sommet de la
hirarchie, l'ordre vital, puis, comme une diminution ou
une moins haute complication de celui-l, l'ordre
gomtrique, et enfin, tout en bas, l'absence d'ordre,
l'incohrence mme, auxquelles l'ordre se superposerait.
C'est pourquoi l'incohrence me fera l'effet d'un mot
derrire lequel il doit y avoir quelque chose, sinon de
ralis, du moins de pens. Mais si je remarque que
l'tat de choses impliqu par la contingence d'un ordre
dtermin est simplement la prsence de l'ordre
contraire, si, par l mme, je pose deux espces d'ordre
inverses l'une de l'autre, je m'aperois qu'entre les
deux ordres on ne saurait imaginer de degrs
intermdiaires, et qu'on ne saurait davantage descendre
de ces deux ordres vers l'" incohrent ". Ou
l'incohrent n'est qu'un mot vide de sens, ou, si je lui
donne une signification, c'est  la condition de mettre
l'incohrence  mi-chemin entre les deux ordres, et non
pas au-dessous de l'un et de l'autre. Il n'y a pas
l'incohrent d'abord, puis le gomtrique, puis le
vital: il y a simplement le gomtrique et le vital,
puis, par un balancement de l'esprit entre l'un et
l'autre, l'ide de l'incohrent. Parler d'une diversit
incoordonne  laquelle l'ordre se surajoute est donc
commettre une vritable ptition de principe, car en
imaginant l'incoordonn on pose rellement un ordre, ou
plutt on en pose deux.
Cette longue analyse tait ncessaire pour montrer
comment le rel pourrait passer de la tension 
l'extension et de la libert  la ncessit mcanique par
voie d'inversion. Il ne suffisait pas d'tablir que ce
rapport entre les deux termes nous est suggr, tout  la
fois, par la conscience et par l'exprience sensible. Il
fallait prouver que l'ordre gomtrique n'a pas besoin
d'explication, tant purement et simplement la
suppression de l'ordre inverse. Et, pour cela, il tait
indispensable d'tablir que la suppression est toujours
une substitution, et mme qu'elle est ncessairement
conue comme telle: seules, les exigences de la vie
pratique nous suggrent ici une manire de parler qui
nous trompe  la fois sur ce qui se passe dans les choses
et sur ce qui est prsent  notre pense. Il faut
maintenant que nous examinions de plus prs l'inversion
dont nous venons de dcrire les consquences. Quel est
donc le principe qui n'a qu'a se dtendre pour s'tendre,
l'interruption de la cause quivalant ici  un
renversement de l'effet?

Cration et volution. Le monde matriel. De l'origine et
de la destination de la vie. L'essentiel et l'accidentel
dans les processus vitaux et dans le mouvement volutif.
L'humanit. Vie du corps et vie de l'esprit

Faute d'un meilleur mot, nous l'avons appel
conscience. Mais il ne s'agit pas de cette conscience
diminue qui fonctionne en chacun de nous. Notre
conscience  nous est la conscience d'un certain tre
vivant, plac en un certain point de l'espace; et, si
elle va bien dans la mme direction que son principe,
elle est sans cesse tire en sens inverse, oblige,
quoiqu'elle marche en avant, de regarder en arrire.
Cette vision rtrospective est, comme nous l'avons
montr, la fonction naturelle de l'intelligence et par
consquent de la conscience distincte. Pour que notre
conscience concidt avec quelque chose de son principe,
il faudrait qu'elle se dtacht du tout fait et
s'attacht au se faisant. Il faudrait que, se retournant
et se tordant sur elle-mme, la facult de voir ne ft
plus qu'un avec l'acte de vouloir. Effort douloureux, que
nous pouvons donner brusquement en violentant la nature,
mais non pas soutenir au del de quelques instants. Dans
l'action libre, quand nous contractons tout notre tre
pour le lancer en avant, nous avons la conscience plus ou
moins claire des motifs et des mobiles, et mme,  la
rigueur, du devenir par lequel ils s'organisent en acte;
mais le pur vouloir, le courant qui traverse cette
matire en lui communiquant la vie, est chose que nous
sentons  peine, que tout au plus nous effleurons au
passage. Essayons de nous y installer, ne ft-ce que pour
un moment: mme alors, c'est un vouloir individuel,
fragmentaire, que nous saisirons. Pour arriver au
principe de toute vie comme aussi de toute matrialit,
il faudrait aller plus loin encore. Est-ce impossible?
non, certes; l'histoire de la philosophie est l pour en
tmoigner. Il n'y a pas de systme durable qui ne soit,
dans quelques-unes au moins de ses parties, vivifi par
l'intuition. La dialectique est ncessaire pour mettre
l'intuition  l'preuve, ncessaire aussi pour que
l'intuition se rfracte en concepts et se propage 
d'autres hommes; mais elle ne fait, bien souvent, que
dvelopper le rsultat de cette intuition qui la dpasse.
A vrai dire, les deux dmarches sont de sens contraires:
le mme effort, par lequel on lie des ides  des ides,
fait vanouir l'intuition que les ides se proposaient
d'emmagasiner. Le philosophe est oblig d'abandonner
l'intuition une fois qu'il en a reu l'lan, et de se
fier  lui-mme pour continuer le mouvement, en poussant
maintenant les concepts les uns derrire les autres. Mais
bien vite il sent qu'il a perdu pied; un nouveau contact
devient ncessaire; il faudra dfaire la plus grande
partie de ce qu'on avait fait. En rsum, la dialectique
est ce qui assure l'accord de notre pense avec elle-
mme. Mais par la dialectique, - qui n'est qu'une dtente
de l'intuition, - bien des accords diffrents sont
possibles, et il n'y a pourtant qu'une vrit.
L'intuition, si elle pouvait se prolonger au del de
quelques instants, n'assurerait pas seulement l'accord du
philosophe avec sa propre pense, mais encore celui de
tous les philosophes entre eux. Telle qu'elle existe,
fuyante et incomplte, elle est, dans chaque systme, ce
qui vaut mieux que le systme, et ce qui lui survit.
L'objet de la philosophie serait atteint si cette
intuition pouvait se soutenir, se gnraliser, et surtout
s'assurer des points de repre extrieurs pour ne pas
s'garer. Pour cela, un va-et-vient continuel est
ncessaire entre la nature et l'esprit.
Quand nous replaons notre tre dans notre vouloir, et
notre vouloir lui-mme dans l'impulsion qu'il prolonge,
nous comprenons, nous sentons que la ralit est une
croissance perptuelle, une cration qui se poursuit sans
fin. Notre volont fait dj ce miracle. Toute oeuvre
humaine qui renferme une part d'invention, tout acte
volontaire qui renferme une part de libert, tout
mouvement d'un organisme qui manifeste de la spontanit,
apporte quelque chose de nouveau dans le monde. Ce ne
sont l, il est vrai, que des crations de forme. Comment
seraient-elles autre chose? Nous ne sommes pas le cou
rant vital lui-mme; nous sommes ce courant dj charg
de matire, c'est--dire de parties congeles de sa
substance qu'il charrie le long de son parcours. Dans la
composition d'une oeuvre gniale comme dans une simple
dcision libre, nous avons beau tendre au plus haut point
le ressort de notre activit et crer ainsi ce qu'aucun
assemblage pur et simple de matriaux n'aurait pu donner
(quelle juxtaposition de courbes connues quivaudra
jamais au trait de crayon d'un grand artiste?), il n'y
en a pas moins ici des lments qui prexistent et
survivent  leur organisation. Mais si un simple arrt de
l'action gnratrice de la forme pouvait en constituer la
matire (les lignes originales dessines par l'artiste ne
sont-elles pas dj, elles-mmes, la fixation et comme la
conglation d'un mouvement?), une cration de matire ne
serait ni incomprhensible ni inadmissible. Car nous
saisissons du dedans, nous vivons  tout instant une
cration de forme, et ce serait prcisment l, dans les
cas o la forme est pure et o le courant crateur
s'interrompt momentanment, une cration de matire.
Considrons toutes les lettres de l'alphabet qui entrent
dans la composition de tout ce qui a jamais t crit:
nous ne concevons pas que d'autres lettres surgissent et
viennent s'ajouter  celles-l pour faire un nouveau
pome. Mais que le pote cre le pome et que la pense
humaine s'en enrichisse, nous le comprenons fort bien:
cette cration est un acte simple de l'esprit, et
l'action n'a qu' l'aire une pause, au lieu de se
continuer, en une cration nouvelle, pour que, d'elle-
mme, elle s'parpille en mots qui se dissocient en
lettres qui s'ajouteront  tout ce qu'il y avait dj de
lettres dans le monde. Ainsi, que le nombre des atomes
composant a un moment donn l'univers matriel augmente,
cela heurte nos habitudes d'esprit, cela contredit notre
exprience. Mais qu'une ralit d'un tout autre ordre, et
qui tranche sur l'atome comme la pense du pote sur les
lettres de l'alphabet, croisse par des additions
brusques, cela n'est pas inadmissible; et l'envers de
chaque addition pourrait bien tre un monde, ce que nous
nous reprsentons, symboliquement d'ailleurs, comme une
juxtaposition d'atomes.
Le mystre rpandu sur l'existence de l'univers vient
pour une forte part, en effet, de ce que nous voulons que
la gense s'en soit faite d'un seul coup, ou bien alors
que toute matire soit ternelle. Qu'on parle de cration
ou qu'on pose une matire incre, dans les deux cas
c'est la totalit de l'univers qu'on met en cause. En
approfondissant cette habitude d'esprit, on y trouverait
le prjug que nous analyserons dans notre prochain
chapitre, l'ide, commune aux matrialistes et  leurs
adversaires, qu'il n'y a pas de dure rellement
agissante et que l'absolu - matire ou esprit - ne
saurait prendre place dans le temps concret, dans le
temps que nous sentons tre l'toffe mme de notre vie:
d'o rsulterait que tout est donn une fois pour toutes,
et qu'il faut poser de toute ternit ou la multiplicit
matrielle elle-mme, ou l'acte crateur de cette
multiplicit, donn en bloc dans l'essence divine. Une
fois dracin ce prjug, l'ide de cration devient plus
claire, car elle se confond avec celle d'accroissement.
Mais ce n'est plus alors de l'univers dans sa totalit
que nous devrons parler.
Pourquoi en parlerions-nous? L'univers est un
assemblage de systmes solaires que nous avons tout lieu
(le croire analogues au ntre. Sans doute, ces systmes
ne sont pas absolument indpendants les uns des autres.
Notre soleil rayonne de la chaleur et de la lumire au
del de la plante la plus lointaine, et d'autre part
notre systme solaire tout entier se meut dans une
direction dfinie, comme s'il y tait attir. Il y a donc
un lien entre les mondes. Mais ce lien peut tre
considr comme infiniment lche en comparaison de la
solidarit qui unit les parties d'un mme monde entre
elles. De sorte que ce n'est pas artificiellement, pour
des raisons de simple commodit, que nous isolons notre
systme solaire, la nature elle-mme nous invite 
l'isoler. En tant qu'tres vivants, nous dpendons de la
plante o nous sommes et du soleil qui l'alimente, mais
de rien autre chose. En tant qu'tres pensants, nous
pouvons appliquer les lois de notre physique  notre
monde  nous, et sans doute aussi les tendre  chacun
des mondes pris isolment, mais rien ne dit qu'elles
s'appliquent encore  l'univers entier, ni mme qu'une
telle affirmation ait un sens, car l'univers n'est pas
fait, mais se fait sans cesse. Il s'accrot sans doute
indfiniment par l'adjonction de mondes nouveaux.
tendons alors  l'ensemble de notre systme solaire,
mais limitons  ce systme relativement clos, comme aux
autres systmes relativement clos, les deux lois les plus
gnrales de notre science, le principe de la
conservation de l'nergie et celui de la dgradation.
Voyous ce qui en rsultera. Il faut d'abord remarquer que
ces deux principes n'ont pas la mme porte mtaphysique.
Le premier est une loi quantitative, et par consquent
relative, en partie,  nos procds de mesure. Il dit
que, dans un systme suppos clos, l'nergie totale,
c'est--dire la somme des nergies cintique et
potentielle, reste constante. Or, S'il n'y avait que de
l'nergie cintique dans le monde, ou mme s'il n'y
avait, en outre de l'nergie cintique, qu'une seule
espce d'nergie potentielle, l'artifice de la mesure ne
suffirait pas  rendre la loi artificielle. La loi de con
servation de l'nergie exprimerait bien que quelque chose
se conserve en quantit constante. Mais il y a en ralit
des nergies de nature diverse 87, et la mesure de chacune
d'elles a t videmment choisie de manire  justifier
le principe de la conservation de l'nergie. La part de
convention inhrente  ce principe est donc assez grande,
encore qu'il y ait sans doute, entre les variations des
diverses nergies composant un mme systme, une
solidarit qui a prcisment rendu possible l'extension
du principe par des mesures convenablement choisies. Si
donc le philosophe fait application de ce principe 
l'ensemble du systme solaire, il devra tout au moins en
estomper les contours. La loi de conservation de
l'nergie ne pourra plus exprimer ici la permanence
objective d'une certaine quantit d'une certaine chose,
mais plutt la ncessit pour tout changement qui se
produit d'tre contre~balanc, quelque part, par un
changement de sens contraire. C'est dire que, mme si
elle rgit l'ensemble de notre systme solaire, la loi de
conservation de l'nergie nous renseigne sur le rapport
d'un fragment de ce monde  un autre fragment plutt que
sur la nature du tout.
Il en est autrement du second principe de la
thermodynamique. La loi de dgradation de l'nergie, en
effet, ne porte pas essentiellement sur des grandeurs.
Sans doute l'ide premire en naquit, dans la pense de
Carnot, de certaines considrations quantitatives sur le
rendement des machines thermiques. Sans doute aussi,
c'est en termes mathmatiques que Clausius la gnralisa,
et c'est  la conception d'une grandeur calculable, l'
"entropie", qu'il aboutit. Ces prcisions sont
ncessaires aux applications. Mais la loi resterait
vaguement formulable et aurait pu,  la rigueur, tre
formule en gros, lors mme qu'on n'et jamais song 
mesurer les diverses nergies du monde physique, lors
mme qu'on n'et pas cr le concept d'nergie. Elle
exprime essentiellement, en effet, que tous les
changements physiques ont une tendance  se dgrader en
chaleur, et que la chaleur elle-mme tend  se rpartir
d'une manire uniforme entre les corps. Sous cette forme
moins prcise, elle devient indpendante de toute
convention; elle est la plus mtaphysique des lois de la
physique, en ce qu'elle nous montre du doigt, sans
symboles interposs, sans artifices de mesure, la
direction o marche le monde. Elle dit que les
changements visibles et htrognes les uns aux autres se
dilueront de plus en plus en changements invisibles et
homognes, et que l'instabilit  laquelle nous devons la
richesse et la varit des changements s'accomplissant
dans notre systme solaire cdera peu  peu la place  la
stabilit relative d'branlements lmentaires qui se
rpteront indfiniment les uns les autres. Tel, un homme
qui conserverait ses forces mais les consacrerait de
moins en moins  des actes, et finirait par les employer
tout entires  faire respirer ses poumons et palpiter
son coeur.
Envisag de ce point de vue, un monde tel que notre
systme solaire apparat comme puisant  tout instant
quelque chose de la mutabilit qu'il contient. Au dbut
tait le maximum d'utilisation possible de l'nergie;
cette mutabilit est alle sans cesse en diminuant. D'o
vient-elle? On pourrait d'abord supposer qu'elle est
venue de quelque autre point de l'espace, mais la
difficult ne serait que recule, et pour cette source
extrieure de mutabilit la mme question se poserait. On
pourrait ajouter, il est vrai, que le nombre des mondes
capables de se passer de la mutabilit les uns aux autres
est illimit, que la somme de mutabilit contenue dans
l'univers est infinie, et que, ds lors, il n'y a pas
plus lieu d'en rechercher l'origine que d'en prvoir la
fin. Une hypothse de ce genre est aussi irrfutable
qu'elle est indmontrable; mais parler d'un univers
infini consiste  admettre une concidence parfaite de la
matire avec l'espace abstrait, et par consquent une
extriorit absolue de toutes les parties de la matire
les unes par rapport aux autres. Nous avons vu plus haut
ce qu'il faut penser de cette dernire thse, et combien
il est difficile de la concilier avec l'ide d'une
influence rciproque de toutes les parties de la matire
les unes sur les autres, influence  laquelle on prtend
justement ici faire appel. On pourrait enfin supposer que
l'instabilit gnrale est sortie d'un tat gnral de
stabilit, que la priode o nous sommes, et pendant
laquelle l'nergie utilisable va en diminuant, a t
prcde d'une priode o la mutabilit tait en voie
d'accroissement, que d'ailleurs les alternatives
d'accroissement et de diminution se succdent sans fin.
Cette hypothse est thoriquement concevable, comme on
l'a montr avec prcision dans ces derniers temps; mais,
d'aprs les calculs de Boltzmann, elle est d'une
improbabilit mathmatique qui passe toute imagination et
qui quivaut, pratiquement,  l'impossibilit absolue 88.
En ralit, le problme est insoluble si l'on se main
tient sur le terrain de la physique, car le physicien est
oblig d'attacher l'nergie  des particules tendues,
et, mme s'il ne voit dans les particules que des
rservoirs d'nergie, il reste dans l'espace: il
mentirait  son rle s'il cherchait l'origine de ces
nergies dans un processus extra-spatial. C'est bien l
cependant,  notre sens, qu'il faut la chercher.
Considre-t-on in abstracto l'tendue en gnral?
L'extension apparat seulement, disions-nous, comme une
tension qui s'interrompt. S'attache-t-on  la ralit
concrte qui remplit cette tendue? L'ordre qui y rgne,
et qui se manifeste par les lois de la nature, est un
ordre qui doit natre de lui-mme quand l'ordre inverse
est supprim: une dtente du vouloir produirait prcis
ment cette suppression. Enfin, voici que le sens o
marche cette ralit nous suggre maintenant l'ide d'une
chose qui se dfait; l est, sans aucun doute, un des
traits essentiels de la matrialit. Que conclure de l,
sinon que le processus par lequel cette chose se fait est
dirig en sens contraire des processus physiques et qu'il
est ds lors, par dfinition mme, immatriel? Notre
vision du monde matriel est celle d'un poids qui tombe;
aucune image tire de la matire proprement dite ne nous
donnera une ide du poids qui s'lve. Mais cette
conclusion s'imposera  nous avec plus de force encore si
nous serrons de plus prs la ralit concrte, si nous
considrons, non plus seulement la matire en gnral,
mais,  l'intrieur de cette matire, les corps vivants.
Toutes nos analyses nous montrent en effet dans la vie
un effort pour remonter la pente que la matire descend.
Par l elles nous laissent entrevoir la possibilit, la
ncessit mme, d'un processus inverse de la matrialit,
crateur de la matire par sa seule interruption. Certes,
la vie qui volue  la surface de notre plante est
attache  de la matire. Si elle tait pure conscience,
 plus forte raison supra-conscience, elle serait pure
activit cratrice. De fait, elle est rive  un
organisme qui la soumet aux lois gnrales de la matire
inerte. Mais tout se passe comme si elle faisait son
possible pour s'affranchir de ces lois. Elle n'a pas le
pouvoir de renverser la direction des changements
physiques, telle que le principe de Carnot la dtermine.
Du moins se comporte-t-elle absolument comme ferait une
force qui, laisse  elle-mme, travaillerait dans la
direction inverse. Incapable d'arrter la marche des
changements matriels, elle arrive cependant  la
retarder. L'volution de la vie continue en effet, comme
nous l'avons montr, une impulsion initiale; cette
impulsion, qui a dtermin le dveloppement de la
fonction chlorophyllienne dans la plante et du systme
sensori-moteur chez l'animal, amne la vie  des actes de
plus en plus efficaces par la fabrication et j'emploi
d'explosifs de plus en plus puissants. Or, que
reprsentent ces explosifs sinon un emmagasinage de
l'nergie solaire, nergie dont la dgradation se trouve
ainsi provisoirement suspendue en quelques-uns des points
o elle se dversait? L'nergie utilisable que
l'explosif recle se dpensera, sans doute, au moment de
l'explosion; mais elle se ft dpense plus tt si un
organisme ne s'tait trouv l pour en arrter la
dissipation, pour la retenir et l'additionner avec elle-
mme. Telle qu'elle se prsente aujourd'hui  nos yeux,
au point o l'a amene une scission des tendances,
complmentaires l'une de l'autre, qu'elle renfermait en
elle, la vie est suspendue tout entire  la fonction
chlorophyllienne de la plante. C'est dire qu'envisage
dans son impulsion initiale, avant toute scission, elle
tait une tendance  accumuler dans un rservoir, comme
font surtout les parties vertes des vgtaux, en vue
d'une dpense instantane efficace, comme celle
qu'effectue l'animal, quelque chose qui se ft coul
sans elle. Elle est comme un effort pour relever le poids
qui tombe. Elle ne russit, il est vrai, qu' en retarder
la chute. Du moins peut-elle nous donner une ide de ce
que fut l'lvation du poids 89.
Imaginons donc un rcipient plein de vapeur a une
haute tension, et,  et l, dans les parois du vase, une
fissure par o la vapeur s'chappe en jet. La vapeur
lance en l'air se condense presque tout entire en
gouttelettes qui retombent, et cette condensation et
cette chute reprsentent simplement la perte de quelque
chose, une interruption, un dficit. Mais une faible
partie du jet de vapeur subsiste, non condense, pendant
quelques instants; celle-l fait effort pour relever les
gouttes qui tombent; elle arrive, tout au plus,  en
ralentir la chute. Ainsi, d'un immense rservoir de vie
doivent s'lancer sans cesse des jets, dont chacun,
retombant, est un monde. L'volution des espces vivantes
 l'intrieur de ce monde reprsente ce qui subsiste de
la direction primitive du jet originel, et d'une
impulsion qui se continue en sens inverse de la
matrialit. Mais ne nous attachons pas trop  cette
comparaison. Elle ne nous donnerait de la ralit qu'une
image affaiblie et mme trompeuse, car la fissure, le jet
de vapeur, le soulvement des gouttelettes sont
dtermins ncessairement, au lieu que la cration d'un
monde est un acte libre et que la vie,  l'intrieur du
monde matriel, participe de cette libert. Pensons donc
plutt  un geste comme celui du bras qu'on lve; puis
supposons que le bras, abandonn  lui-mme, retombe, et
que pourtant subsiste en lui, s'efforant de le relever,
quelque chose du vouloir qui l'anima: avec cette image
d'un geste crateur qui se dfait nous aurons dj une
reprsentation plus exacte de la matire. Et nous verrons
alors, dans l'activit vitale, ce qui subsiste du
mouvement direct dans le mouvement inverti, une ralit
qui se fait  travers celle qui se dfait.
Tout est obscur dans l'ide de cration si l'on pense
 des choses qui seraient cres et  une chose qui cre,
comme on le fait d'habitude, comme l'entendement ne peut
s'empcher de le faire. Nous montrerons, dans notre
prochain chapitre, l'origine de cette illusion. Elle est
naturelle  notre intelligence, fonction essentiellement
pratique, faite pour nous reprsenter des choses et des
tats plutt que des changements et des actes. Mais
choses et tats ne sont que des vues prises par notre
esprit sur le devenir. Il n'y a pas de choses, il n'y a
que des actions. Plus particulirement, si je considre
le monde o nous vivons, je trouve que l'volution
automatique et rigoureusement dtermine de ce tout bien
li est de l'action qui se dfait, et que les formes
imprvues qu'y dcoupe la vie, formes capables de se
prolonger elles-mmes en mouvements imprvus,
reprsentent de l'action qui se fait. Or, j'ai tout lieu
de croire que les-autres mondes sont analogues au ntre,
que les choses s'y passent de la mme manire. Et je sais
qu'ils ne se sont pas tous constitus en mme temps,
puisque l'observation me montre, aujourd'hui mme, des
nbuleuses en voie de concentration. Si, partout, c'est
la mme espce d'action qui s'accomplit, soit qu'elle se
dfasse soit quelle tente de se refaire, j'exprime
simple. ment cette similitude probable quand je parle
d'un centre d'o les mondes jailliraient comme les fuses
d'un immense bouquet, - pourvu toutefois que je ne donne
pas ce centre pour une chose, mais pour une continuit de
jaillissement. Dieu, ainsi dfini, n'a rien de tout
fait; il est vie incessante, action, libert. La
cration, ainsi conue, n'est pas un mystre, nous
l'exprimentons en nous ds que nous agissons librement.
Que des choses nouvelles puissent s'ajouter aux choses
qui existent, cela est absurde, sans aucun doute, puisque
la chose rsulte d'une solidification opre par notre
entendement, et qu'il n'y a jamais d'autres choses que
celles que l'entendement a constitues. Parler de choses
qui se crent reviendrait donc  dire que l'entendement
se donne plus qu'il ne se donne, - affirmation
contradictoire avec elle-mme, reprsentation vide et
vaine. Mais que l'action grossisse en avanant, qu'elle
cre nu fur et  mesure de son progrs, c'est ce que
chacun de nous constate quand il se regarde agir. Les
choses se constituent par la coupe instantane que
l'entendement pratique,  un moment donn, dans un flux
de ce genre, et ce qui est mystrieux quand on compare
entre elles les coupes devient clair quand on se reporte
au flux. Mme, les modalits de l'action cratrice, en
tant que celle-ci se poursuit dans l'organisation des
formes vivantes, se simplifient singulirement quand on
les prend de ce biais. Devant la complexit d'un
organisme et la multitude quasi-infinie d'analyses et de
synthses entrelaces qu'elle prsuppose, notre
entendement recule dconcert. Que le jeu pur et simple
des forces physiques et chimiques puisse faire cette
merveille, nous avons peine  le croire. Et si c'est une
science profonde qui est  l'oeuvre, comment comprendre
l'influence exerce sur la Matire sans forme par cette
forme sans matire? Mais la difficult nat de ce qu'on
se reprsente, statique. ment, des particules matrielles
toutes faites, juxtaposes les unes aux autres, et,
statiquement aussi, une cause extrieure qui plaquerait
sur elles une organisation savante. En ralit la vie est
un mouvement, la matrialit est le mouvement inverse, et
chacun de ces deux mouvements est simple, la matire qui
forme un monde tant un flux indivis, indivise aussi
tant la vie qui la traverse en y dcoupant des tres
vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de mme quelque
chose du second: il en rsulte entre eux un modus
vivendi, qui est prcisment l'organisation. Cette
organisation prend pour nos sens et pour notre
intelligence la forme de parties entirement extrieures
 des parties dans le temps et dans l'espace. Non
seulement nous fermons les yeux sur l'unit de l'lan
qui, traversant les gnrations, relie les individus aux
individus, les espces aux espces, et fait de la srie
entire des vivants une seule immense vague courant sur
la matire, mais chaque individu lui-mme nous apparat
comme un agrgat, agrgat de molcules et agrgat de
faits. La raison s'en trouverait dans la structure de
notre intelligence, qui est faite pour agir du dehors sur
la matire et qui n'y arrive qu'en pratiquant, dans le
flux du rel, des coupes instantanes dont chacune
devient, dans sa fixit, indfiniment dcomposable.
N'apercevant, dans un organisme, que des parties
extrieures  des parties, l'entendement n'a le choix
qu'entre deux systmes d'explication: on tenir
l'organisation infiniment complique (et, par l,
infiniment savante) pour un assemblage fortuit, ou la
rapporter  l'influence incomprhensible d'une force
extrieure qui en aurait group, les lments. Mais cette
complication est l'oeuvre de l'entendement, cette
incomprhensibilit est son oeuvre aussi. Essayons de
voir, non plus avec les yeux de la seule intelligence,
qui ne saisit que le tout fait et qui regarde du dehors,
Mais avec l'esprit, je veux dire avec cette facult de
voir qui est immanente  la facult d'agir et qui
jaillit, en quelque sorte, de la torsion du vouloir sur
lui-mme. Tout se remettra en mouvement, et tout se
rsoudra en mouvement. L o l'entendement, s'exerant
sur l'image suppose fixe de l'action en marche, nous
montrait des parties infiniment multiples et un ordre
infiniment savant, nous devinerons un processus simple,
une action qui se fait  travers une action du mme genre
qui se dfait, quelque chose comme le chemin que se fraye
la dernire fuse du feu d'artifice parmi les dbris qui
retombent des fuses teintes.
De ce point de vue s'claireront et se complteront
les considrations gnrales que nous prsentions sur
l'volution de la vie. On dgagera plus nettement ce
qu'il y a d'accidentel, ce qu'il y a d'essentiel dans
cette volution.
L'lan de vie dont nous parlons consiste, en somme,
dans une exigence de cration. Il ne peut crer
absolument, parce qu'il rencontre devant lui la matire,
c'est--dire le mouvement inverse du sien. Mais il se
saisit de cette matire, qui est la ncessit mme, et il
tend  y introduire la plus grande somme possible
d'indtermination et de libert. Comment s'y prend-il?
Un animal lev dans la srie peut se reprsenter en
gros, disions-nous, par un systme nerveux sensori-moteur
pos sur des systmes digestif, respiratoire,
circulatoire, etc. Ces derniers ont pour rle de le
nettoyer, de le rparer, de le protger, de le rendre
aussi indpendant que possible des circonstances
extrieures, mais, par-dessus tout, de lui fournir
l'nergie qu'il dpensera en mouvements. La complexit
croissante de l'organisme tient donc thoriquement
(malgr les innombrables exceptions dues aux accidents de
l'volution)  la ncessit de compliquer le systme
nerveux. Chaque complication d'une partie quelconque de
l'organisme en entrane d'ailleurs beaucoup d'autres,
parce qu'il faut bien que cette partie elle-mme vive,
tout changement en un point du corps ayant sa
rpercussion partout. La complication pourra donc aller 
l'infini dans tous les sens: mais c'est la complication
du systme nerveux qui conditionne les autres en droit,
sinon toujours en fait. Maintenant, en quoi consiste le
progrs du systme nerveux lui-mme? En un dveloppement
simultan de l'activit automatique et de l'activit
volontaire, la premire fournissant  la seconde un
instrument appropri. Ainsi, dans un organisme tel que le
ntre, un nombre considrable de mcanismes moteurs se
montent dans la moelle et dans le bulbe, n'attendant
qu'un signal pour librer l'acte correspondant; la
volont s'emploie, dans certains cas,  monter le
mcanisme lui-mme, et, dans les autres,  choisir les
mcanismes  dclancher, la manire de les combiner
ensemble, le moment du dclanchement. La volont d'un
animal est d'autant plus efficace, d'autant plus intense
aussi, qu'elle a le choix entre un plus grand nombre de
ces mcanismes, que le carrefour o toutes les voies
motrices se croisent est plus compliqu, ou, en d'autres
termes, que son cerveau atteint un dveloppement plus
considrable. Ainsi, le progrs du systme nerveux assure
 l'acte une prcision croissante, une varit
croissante, une efficacit et une indpendance
croissantes. L'organisme se comporte de plus en plus
comme une machine  agir qui se reconstruirait tout
entire pour chaque action nouvelle, comme si elle tait
de caoutchouc et pouvait,  tout instant, changer la
forme de toutes ses pices. Mais, avant l'apparition du
systme nerveux, avant mme la formation d'un organisme
proprement dit, dj dans la masse indiffrencie de
l'Amibe se manifestait cette proprit essentielle de la
vie animale. L'Amibe se dforme dans des directions
variables; sa masse entire fait donc ce que la diffren
ciation des parties localisera dans un systme sensori-
moteur chez l'animal dvelopp. Ne le faisant que d'une
manire rudimentaire, elle est dispense de la
complication des organismes suprieurs: point n'est
besoin ici que des lments auxiliaires passent  des
Blments moteurs de l'nergie  dpenser; l'animal
indivis se meut, et indivis aussi se procure de
l'nergie par l'intermdiaire des substances organiques
qu'il s'assimile. Ainsi, qu'on se place en bas ou en haut
de la srie des animaux, on trouve toujours que la vie
animale consiste 1.  se procurer une provision
d'nergie, 2.  la dpenser, par l'entremise d'une
matire aussi souple que possible, dans des directions
variables et imprvues.
Maintenant, d'o vient l'nergie? De l'aliment
ingr, car l'aliment est une espce d'explosif, qui
n'attend que l'tincelle pour se dcharger de l'nergie
qu'il emmagasine. Qui a fabriqu cet explosif? L'aliment
peut tre la chair d'un animal qui se sera nourri
d'animaux, et ainsi de suite; mais, en fin de compte,
c'est au vgtal qu'on aboutira. Lui seul recueille
vritablement l'nergie solaire. Les animaux ne font que
la lui emprunter, ou directement, ou en se la repassant
les uns aux autres. Comment la plante a-t-elle emmagasin
cette nergie? Par la fonction chlorophyllienne surtout,
c'est--dire par un chimisme sui generis dont nous
n'avons pas la clef, et qui ne ressemble probablement pas
 celui de nos laboratoires. L'opration consiste  se
servir de l'nergie solaire pour fixer le carbone de
l'acide carbonique, et, par l,  emmagasiner cette
nergie comme on emmagasinerait celle d'un porteur d'eau
en l'employant  remplir un rservoir surlev: l'eau
une fois monte pourra mettre en mouvement, comme on
voudra et quand on voudra, un moulin ou une turbine.
Chaque atome de carbone fix reprsente quelque chose
comme l'lvation de ce poids d'eau, ou comme la tension
d'un fil lastique qui aurait uni le carbone  l'oxygne
dans l'acide carbonique. L'lastique se dtendra, le
poids retombera, l'nergie mise en rserve se retrouvera,
enfin, le jour o, par un simple dclanchement, on
permettra au carbone d'aller rejoindre son oxygne.
De sorte que la vie tout entire, animale et vgtale,
dans ce qu'elle a d'essentiel, apparat comme un effort
pour accumuler de l'nergie et pour la lcher ensuite
dans des canaux flexibles, dformables,  l'extrmit
desquels elle accomplira des travaux infiniment varis.
Voil ce que l'lan vital, traversant la matire,
voudrait obtenir tout d'un coup. Il y russirait, sans
doute, si sa puissance tait illimite ou si quelque aide
lui pouvait venir du dehors. Mais l'lan est fini, et il
a t donn une fois pour toutes. Il ne peut pas
surmonter tous les obstacles. Le mouvement qu'il imprime
est tantt dvi, tantt divis, toujours contrari, et
l'volution du monde organis n'est que le droulement de
cette lutte. La premire grande scission qui dut
s'effectuer fut celle des deux rgnes vgtal et animal,
qui se trouvent ainsi tre complmentaires l'un de
l'autre, sans que cependant un accord ait t tabli
entre eux. Ce n'est pas pour l'animal que la plante
accumule de l'nergie, c'est pour sa consommation
propre; mais sa dpense  elle est moins discontinue,
moins ramasse et moins efficace, par consquent, que ne
l'exigeait l'lan initial de la vie, dirig
essentiellement vers des actes libres: le mme organisme
ne pouvait soutenir avec une gale force les deux rles 
la fois, accumuler graduellement et utiliser brusquement.
C'est pourquoi, d'eux-mmes, sans aucune intervention
extrieure, par le seul effet de la dualit de tendance
implique dans l'lan originel et de la rsistance
oppose par la matire  cet lan, les organismes
appuyrent les uns dans la premire direction, les autres
dans la seconde. A ce ddoublement en succdrent
beaucoup d'autres. De l les lignes divergentes
d'volution, au moins dans ce qu'elles ont d'essentiel.
Mais il y faut tenir compte des rgressions, des arrts,
des accidents de tout genre. Et il faut se rappeler,
surtout, que chaque espce se comporte comme si le
mouvement gnral de la vie s'arrtait  elle au lieu de
la traverser. Elle ne pense qu' elle, elle ne vit que
pour elle. De l les luttes sans nombre dont la nature
est le thtre. De l une dsharmonie frappante et
choquante, mais dont nous ne devons pas rendre
responsable le principe mme de la vie.
La part de la contingence est donc grande dans
l'volution. Contingentes, le plus souvent, sont les
formes adoptes, ou plutt inventes. Contingente,
relative aux obstacles rencontrs en tel lieu,  tel
moment, la dissociation de la tendance primordiale en
telles et telles tendances complmentaires qui crent des
lignes divergentes d'volution. Contingents les arrts et
les reculs; contingentes, dans une large mesure, les
adaptations. Deux choses seulement sont ncessaires: 1
une accumulation graduelle d'nergie; 2 une canalisation
lastique de cette nergie dans des directions variables
et indterminables, au bout desquelles sont les actes
libres.
Ce double rsultat a t obtenu d'une certaine manire
sur notre plante. Mais il et pu l'tre par de tout
autres moyens. Point n'tait ncessaire que la vie jett
son dvolu sur le carbone de l'acide carbonique
principalement. L'essentiel tait pour elle d'emmagasiner
de l'nergie solaire; mais, au lieu de demander au
Soleil d'carter les uns des autres, par exemple, des
atomes d'oxygne et de carbone, elle et pu
(thoriquement du moins, et abstraction faite de
difficults d'excution peut-tre insurmontables) lui
proposer d'autres lments chimiques, qu'il aurait ds
lors fallu associer ou dissocier par des moyens physiques
tout diffrents. Et, si l'lment caractristique des
substances nergtiques de l'organisme et t autre que
le carbone, l'lment caractristique des substances
plastiques et probablement t autre que l'azote. La
chimie des corps vivants et donc t radicalement
diffrente de ce qu'elle est. Il en serait rsult des
formes vivantes sans analogie avec celles que nous
connaissons, dont l'anatomie et t autre, la
physiologie autre. Seule, la fonction sensori-motrice se
ft conserve, sinon dans son mcanisme, du moins dans
ses effets. Il est donc vraisemblable que la vie se
droule sur d'autres plantes, dans d'autres systmes
solaires aussi, sous des formes dont nous n'avons aucune
ide, dans des conditions physiques auxquelles elle nous
parat, du point de vue de notre physiologie, rpugner
absolument. Si elle vise essentiellement  capter de
l'nergie utilisable pour la dpenser en actions
explosives, elle choisit sans doute dans chaque systme
solaire et sur chaque plante, comme elle le fait sur la
terre, les moyens les plus propres  obtenir ce rsultat
dans les conditions qui lui sont faites. Voil du moins
ce que dit le raisonnement par analogie, et c'est user 
rebours de ce raisonnement que (le dclarer la vie
impossible l o d'autres conditions lui sont faites que
sur la terre. La vrit est que la vie est possible
partout o l'nergie descend la pente indique par la loi
de Carnot et o une cause, de direction inverse, peut
retarder la descente, - c'est--dire, sans doute, dans
tous les mondes suspendus  toutes les toiles. Allons
plus loin: il n'est mme pas ncessaire que la vie se
concentre et se prcise dans des organismes proprement
dits, c'est--dire dans des corps dfinis qui prsentent
 l'coulement de l'nergie des canaux une fois faits,
encore qu'lastiques. On conoit (quoiqu'on n'arrive
gure  l'imaginer) que de l'nergie puisse tre mise en
rserve et ensuite dpense sur des lignes variables
courant  travers une matire non encore solidifie. Tout
l'essentiel de la vie serait l, puisqu'il y aurait
encore accumulation lente d'nergie et dtente brusque.
Entre cette vitalit, vague et floue, et la vitalit
dfinie que nous connaissons, il n'y aurait gure plus de
diffrence qu'il n'y en a, dans notre vie psychologique,
entre l'tat de rve et l'tat de veille. Telle a pu tre
la condition de la vie dans notre nbuleuse avant que la
condensation de la matire ft acheve, s'il est vrai que
la vie prenne son essor au moment mme o, par l'effet
d'un mouvement inverse, la matire nbulaire apparat.
On conoit donc que la vie et pu revtir un tout
autre aspect extrieur et dessiner des formes trs
diffrentes de celles que nous lui connaissons. Avec un
autre substrat chimique, dans d'autres conditions
physiques, l'impulsion ft reste la mme, mais elle se
ft scinde bien diffremment en cours de route et, dans
l'ensemble, un autre chemin et t parcouru, - moins de
chemin peut-tre, peut-tre aussi davantage. En tout cas,
de la srie entire des vivants, aucun terme n'et t ce
qu'il est. Maintenant, tait-il ncessaire qu'il y et
une srie et des termes? Pourquoi l'lan unique ne se
serait-il pas imprim  un corps unique, qui et volu
indfiniment?
Cette question se pose, sans doute, quand on compare
la vie  un lan. Et il faut la comparer  un lan, parce
qu'il n'y a pas d'image, emprunte au monde physique, qui
puisse en donner plus approximativement l'ide. Mais ce
n'est qu'une image. La vie est en ralit d'ordre
psychologique, et il est de l'essence du psychique
d'envelopper une pluralit confuse de termes qui
s'entrepntrent. Dans l'espace, et dans l'espace seul,
sans aucun doute, est possible la multiplicit
distincte: un point est absolument extrieur  un autre
point. Mais l'unit pure et vide ne se rencontre, elle
aussi, que dans l'espace: c'est celle d'un point
mathmatique. Unit et multiplicit abstraites sont, com
me on voudra, des dterminations de l'espace ou des
catgories  de  l'entendement, spatialit  et
intellectualit tant calques l'une sur l'autre. Mais ce
qui est de nature psychologique ne saurait s'appliquer
exactement sur l'espace, ni entrer tout  fait dans les
cadres de l'entendement. Ma personne,  un moment donn,
est-elle une ou multiple? Si je la dclare une, des voix
intrieures surgissent et protestent, celles des
sensations, sentiments, reprsentations entre lesquels
mon individualit se partage. Mais si je la fais
distinctement multiple, ma conscience s'insurge tout
aussi fort; elle affirme que mes sensations, mes
sentiments, mes penses sont des abstractions que j'opre
sur moi-mme, et que chacun de mes tats implique tous
les autres. Je suis donc - il faut bien adopter le
langage de l'entendement, puisque l'entendement seul a un
langage - unit multiple et multiplicit une 90; mais
unit et multiplicit ne sont que des vues prises sur ma
personnalit par un entendement qui braque sur moi ses
catgories: je n'entre ni dans l'une ni dans l'autre ni
dans les deux  la fois, quoique les deux, runies,
puissent donner une imitation approximative de cette
interpntration rciproque et de cette continuit que je
trouve au fond de moi-mme. Telle est ma vie intrieure,
et telle est aussi la vie en gnral. Si, dans son
contact avec la matire, la vie est comparable  une
impulsion ou  un lan, envisage en elle-mme elle est
une immensit de virtualit, un empitement mutuel de
mille et mille tendances qui ne seront pourtant" mille
et mille"qu'une fois extriorises les unes par rapport
aux autres, c'est--dire spatialises. Le contact avec la
matire dcide de cette dissociation. La matire divise
effectivement ce qui n'tait que virtuellement multiple,
et, en ce sens, l'individuation est en partie l'oeuvre de
la matire, en partie l'effet de ce que la vie porte en
elle. C'est ainsi que d'un sentiment potique
s'explicitant en strophes distinctes, en vers distincts,
en mots distincts, on pourra dire qu'il contenait cette
multiplicit d'lments individus et que pourtant c'est
la matrialit du langage qui la cre.
Mais  travers les mots, les vers et les strophes,
court l'inspiration simple qui est le tout du pome.
Ainsi, entre les individus dissocis, la vie circule
encore: partout, la tendance  s'individuer est
combattue et en mme temps paracheve par une tendance
antagoniste et complmentaire  s'associer, comme si
l'unit multiple de la vie, tire dans le sens de la
multiplicit, faisait d'autant plus d'effort pour se
rtracter sur elle-mme. Une partie n'est pas plutt
dtache qu'elle tend  se runir, sinon  tout le reste,
du moins a ce qui est le plus prs d'elle. De l, dans
tout le domaine de la vie, un balancement entre
l'individuation et l'association. Les individus se
juxtaposent en une socit; mais la socit,  peine
forme, voudrait fondre dans un organisme nouveau les
individus juxtaposs, de manire  devenir elle-mme un
individu qui puisse, a son tour, faire partie intgrante
d'une association nouvelle. Au plus bas degr de
l'chelle des organismes nous trouvons dj de vritables
associations, les colonies microbiennes, et, dans ces
associations, s'il faut en croire un travail rcent, la
tendance  s'individuer par la constitution d'un noyau 91.
La mme tendance se retrouve  un chelon plus lev,
chez ces Protophytes qui, une fois sortis de la cellule-
mre par voie de division, restent unis les uns aux
autres par la substance glatineuse qui entoure leur
surface, comme aussi chez ces Protozoaires qui commencent
par entremler leurs pseudopodes et finissent par se
souder entre eux. On connat la thorie dite
"coloniale" de la gense des organismes suprieurs. Les
Protozoaires, constitus par une cellule unique, auraient
form, en se juxtaposant, des agrgats, lesquels, se
rapprochant  leur tour, auraient donn des agrgats
d'agrgats: ainsi, des organismes de plus cri plus
compliqus, de plus en plus diffrencis aussi, seraient
ns de l'association d'organismes  peine diffrencis et
lmentaires 92. Sous cette forme extrme, la thse a
soulev des objections graves; de plus en plus parat
s'affirmer l'ide que le polyzosme est un fait
exceptionnel et anormal 93. Mais il n'en est pas moins
vrai que les choses se passent comme si tout organisme
suprieur tait n d'une association de cellules qui se
seraient partag entre elles le travail. Trs
probablement, ce ne sont pas les cellules qui ont fait
l'individu par voie d'association; c'est plutt
l'individu qui a fait les cellules par voies de
disssociation 94. Mais ceci mme nous rvle, dans la
gense de l'individu, une hantise de la forme sociale,
comme s'il ne pouvait se dvelopper qu' la condition de
scinder sa substance en lments ayant eux-mmes une
apparence d'individualit et unis entre eux par une
apparence de sociabilit. Nombreux sont les cas o la
nature parat hsiter entre les deux formes, et se
demander si elle constituera une socit ou un individu.
il suffit alors de la plus lgre impulsion pour faire
pencher la balance d'un ct ou de l'autre. Si l'on prend
un Infusoire assez volumineux, tel que le Stentor, et
qu'on le coupe en deux moitis contenant chacune une
partie du noyau, chacune des deux moitis rgnre un
Stentor indpendant; mais si l'on effectue la division
incompltement, en laissant entre les deux moitis une
communication protoplasmique, on les voit excuter,
chacune de son ct, des mouvements parfaitement
synergiques, de sorte qu'il suffit ici d'un fil maintenu
ou coup pour que la vie affecte la forme sociale ou la
forme individuelle. Ainsi, dans des organismes
rudimentaires faits d'une cellule unique, nous constatons
dj que l'individualit apparente du tout est le compos
d'un nombre non dfini d'individualits virtuelles,
virtuellement associes. Mais, de bas en haut de la srie
des vivants, la mme loi se manifeste. Et c'est ce que
nous exprimons en disant qu'unit et multiplicit sont
des catgories de la matire inerte, que l'lan vital
n'est ni unit ni multiplicit pures, et que si la
matire  laquelle il se communique le met en demeure
d'opter pour l'une des deux, son option ne sera jamais
dfinitive: il sautera indfiniment de l'une  l'autre.
L'volution de la vie dans la double direction de
l'individualit et de l'association n'a donc rien
d'accidentel. Elle tient  l'essence mme de la vie.
Essentielle aussi est la marche  la rflexion. Si nos
analyses sont exactes, c'est la conscience, ou mieux la
supraconscience, qui est  l'origine de la vie.
Conscience ou supraconscience est la fuse dont les
dbris teints retombent en matire; conscience encore
est ce qui subsiste de la fuse mme, traversant les
dbris et les illuminant en organismes. Mais cette
conscience, qui est une exigence de cration, ne se
manifeste  elle-mme que l o la cration est possible.
Elle s'endort quand la vie est condamne 
l'automatisme; elle se rveille ds que renat la
possibilit d'un choix. C'est pourquoi, dans les orga
nismes dpourvus de systme nerveux, elle varie en raison
du pouvoir de locomotion et de dformation dont
l'organisme dispose. Et, chez les animaux  systme
nerveux, elle est proportionnelle  la complication du
carrefour o se croisent les voies dites sensorielles et
les voies motrices, c'est--dire du cerveau. Comment faut-
il comprendre cette solidarit entre l'organisme et la
conscience?
Nous n'insisterons pas ici sur un point que nous avons
approfondi dans des travaux antrieurs. Bornons-nous 
rappeler que la thorie d'aprs laquelle la conscience
serait attache  certains neurones, par exemple, et se
dgagerait de leur travail comme une phosphorescence,
peut tre accepte par le savant pour le dtail de
l'analyse; c'est une manire commode de s'exprimer. Mais
ce n'est pas autre chose. En ralit, un tre vivant est
un centre d'action. Il reprsente une certaine somme de
contingence s'introduisant dans le monde, c'est--dire
une certaine quantit d'action possible, - quantit
variable avec les individus et surtout avec les espces.
Le systme nerveux d'un animal dessine les lignes
flexibles sur lesquelles son action courra (bien que
l'nergie potentielle  librer soit accumule dans les
muscles plutt que dans le systme nerveux lui-mme),
ses centres nerveux indiquent, par leur dveloppement et
leur configuration, le choix plus ou moins tendu qu'il
aura entre des actions plus ou moins nombreuses et
compliques. Or, le rveil de la conscience, chez un tre
vivant, tant d'autant plus complet qu'une plus grande
latitude de choix lui est laisse et qu'une somme plus
considrable d'action lui est dpartie, il est clair que
le dveloppement de la conscience paratra se rgler sur
celui des centres nerveux. D'autre part, tout tat de
conscience tant, par un certain ct, une question pose
 l'activit motrice et mme un commencement de rponse,
il n'y a pas de fait psychologique qui n'implique
l'entre en jeu des mcanismes corticaux. Tout paratra
donc se passer comme si la conscience jaillissait du
cerveau, et comme si le dtail de l'activit consciente
se modelait sur celui de l'activit crbrale. En
ralit, la conscience ne jaillit pas du cerveau; mais
cerveau et conscience se correspondent parce qu'ils
mesurent galement, l'un par la complexit de sa
structure et l'autre par l'intensit de son rveil, la
quantit de choix dont l'tre vivant dispose.
Prcisment parce qu'un tat crbral exprime
simplement ce qu'il y a d'action naissante, dans l'tat
psychologique correspondant, l'tat psychologique en dit
plus long que l'tat crbral. La conscience d'un tre
vivant, comme nous avons essay de le prouver ailleurs,
est solidaire de son cerveau dans le sens o un couteau
pointu est solidaire de sa pointe: le cerveau est la
pointe acre par o ta conscience pntre dans le tissu
compact des vnements, mais il n'est pas plus coextensif
 la conscience que la pointe ne l'est au couteau. Ainsi,
de ce que deux cerveaux, comme celui du singe et celui de
l'homme, se ressemblent beaucoup, on ne peut pas conclure
que le% consciences correspondantes soient comparables ou
commensurables entre elles.
Mais ils se ressemblent peut-tre moins qu'on ne le
suppose, Comment n'tre pas frapp du fait que l'homme
est capable d'apprendre n'importe quel exercice, de
fabriquer n'importe quel objet, enfin d'acqurir
n'importe quelle habitude motrice, alors que la facult
de combiner des mouvements nouveaux est strictement
limite chez l'animal le mieux dou, mme chez le singe?
La caractristique crbrale de l'homme est l. Le
cerveau humain est fait, comme tout cerveau, pour monter
des mcanismes moteurs et pour nous laisser choisir parmi
eux,  un instant quelconque, celui que nous mettrons en
mouvement par un jeu de dclic. Mais il diffre des
autres cerveaux en ce que le nombre des mcanismes qu'il
peut monter, et par consquent le nombre des dclics
entre lesquels il donne le choix, est indfini. Or, du
limit  l'illimit il y a toute la distance du ferm 
l'ouvert. Ce n'est pas une diffrence de degr, mais de
nature.
Radicale aussi, par consquent, est la diffrence
entre la conscience de l'animal, mme le plus
intelligent, et la conscience humaine. Car la conscience
correspond exactement  la puissance de choix dont l'tre
vivant dispose; elle est coextensive  la frange d'action
possible qui entoure l'action relle: conscience est
synonyme d'invention et de libert. Or, chez l'animal,
l'invention n'est jamais qu'une variation sur le thme de
la routine. Enferm dans les habitudes de l'espce, il
arrive sans doute  les largir par son initiative
individuelle; mais il n'chappe  l'automatisme que pour
un instant, juste le temps de crer un automatisme
nouveau les portes de sa prison se referment aussitt
ouvertes en tirant sur sa chane il ne russt qu'
l'allonger. Avec l'homme, la conscience brise la chane.
Chez l'homme, et chez l'homme seulement, elle se libre.
Toute l'histoire de la vie, jusque-l, avait t celle
d'un effort de la conscience pour soulever la matire, et
d'un crasement plus ou moins complet de la conscience
par la matire qui retombait sur elle. L'entreprise tait
paradoxale, - si toutefois l'on peut parler ici,
autrement que par mtaphore, d'entreprise et d'effort. Il
s'agissait de crer avec la matire, qui est la ncessit
mme, un instrument de libert, de fabriquer une mca
nique qui triompht du mcanisme, et d'employer le
dterminisme de la nature  passer  travers les mailles
du filet qu'il avait tendu. Mais, partout ailleurs que
chez l'homme, la conscience s'est laiss prendre au filet
dont elle voulait traverser les mailles. Elle est reste
captive des mcanismes qu'elle avait monts.
L'automatisme, qu'elle prtendait tirer dans le sens de
la libert, s'enroule autour d'elle et l'entrane. Elle
n'a pas la force de s'y soustraire, parce que l'nergie
dont elle avait fait provision pour des actes s'emploie
presque tout entire  maintenir l'quilibre infiniment
subtil, essentiellement instable, o elle a amen la
matire. Mais l'homme n'entretient pas seulement sa
machine; il arrive  s'en servir comme il lui plat. Il
le doit sans doute  la supriorit de son cerveau, qui
lui permet de construire un nombre illimit de mcanismes
moteurs, d'opposer sans cesse de nouvelles habitudes aux
anciennes, et, en divisant l'automatisme contre lui-mme,
de le dominer. Il le doit  son langage, qui fournit  la
conscience un corps immatriel o s'incarner et la dispen
se ainsi de se poser exclusivement sur les corps
matriels dont le flux l'entranerait d'abord,
l'engloutirait bientt. Il le doit  la vie sociale, qui
emmagasine et conserve les efforts comme le langage
emmagasine la pense, fixe par l un niveau moyen o les
individus devront se hausser d'emble, et, par cette
excitation initiale, empche les mdiocres de s'endormir,
pousse les meilleurs  monter plus haut. Mais notre
cerveau, notre socit et notre langage ne sont que les
signes extrieures et divers d'une seule et mme
supriorit interne. Ils disent, chacun  sa manire, le
succs unique, exceptionnel, que la vie a remport  un
moment donn de son volution. Ils traduisent la diff
rence de nature, et non pas seulement de degr, qui
spare l'homme du reste de l'animalit. Ils nous laissent
deviner que si, au bout du large tremplin sur lequel la
vie avait pris son lan, tous les autres sont descendus,
trouvant la corde tendue trop haute, l'homme seul a saut
l'obstacle.
C'est dans ce sens tout spcial que l'homme est
le " terme" et le "but" de l'volution. La vie, avons-
nous dit, transcende la finalit comme les autres
catgories. Elle est essentiellement un courant lanc 
travers la matire, et qui en tire ce qu'il peut. Il n'y
a donc pas eu,  proprement parler, de projet ni de plan.
D'autre part, il est trop vident que le reste de la
nature n'a pas t rapport  l'homme: nous luttons
comme les autres espces, nous avons lutt contre les
autres espces. Enfin, si l'volution de la vie s'tait
heurte  des accidents diffrents sur la route, si, par
l, le courant de la vie avait t divis autrement, nous
aurions t, au physique et au moral, assez diffrents de
ce que nous sommes. Pour ces diverses raisons, on aurait
tort de considrer l'humanit, telle que nous l'avons
sous les yeux, comme prforme dans le mouvement
volutif. On ne peut mme pas dire qu'elle soit
l'aboutissement de l'volution entire, car l'volution
s'est accomplie sur plusieurs lignes divergentes, et, si
l'espce humaine est  l'extrmit de l'une d'elles,
d'autres lignes ont t suivies avec d'autres espces au
bout. C'est dans un sens bien diffrent que nous tenons
l'humanit pour la raison d'tre de l'volution.
De notre point de vue, la vie apparat globalement
comme une onde immense qui se propage  partir d'un
centre et qui, sur la presque totalit de sa
circonfrence, s'arrte et se convertit en oscillation
sur place: en un seul point l'obstacle a t forc,
l'impulsion a pass librement. C'est cette libert
qu'enregistre la forme humaine. Partout ailleurs que chez
l'homme, la conscience s'est vu acculer  une impasse;
avec l'homme seul elle a poursuivi son chemin. L'homme
continue donc indfiniment le mouvement vital, quoiqu'il
n'entrane pas avec lui tout ce que la vie portait en
elle. Sur d'autres lignes d'volution ont chemin
d'autres tendances que la vie impliquait, dont l'homme a
sans doute conserv quelque chose, puisque tout se
compntre, mais dont il n'a conserve que peu de chose.
Tout se passe comme si un tre indcis et flou, qu'on
pourra appeler, comme on voudra, homme ou sur-homme,
avait cherch  se raliser, et n'y tait parvenu qu'en
abandonnant en route une partie de lui-mme. Ces dchets
sont reprsents par le reste de l'animalit, et mme par
le monde vgtal, du moins dans ce que ceux-ci ont de
positif et de suprieur aux accidents de l'volution.
De ce point de vue s'attnuent singulirement les
discordances dont la nature nous offre le spectacle.
L'ensemble du monde organis devient comme l'humus sur
lequel devait pousser ou l'homme lui-mme ou un tre qui,
moralement, lui ressemblt. Les animaux, si loigns, si
ennemis mme qu'ils soient de notre espce, n'en ont pas
moins t d'utiles compagnons de route, sur lesquels la
conscience s'est dcharge de ce qu'elle tranait
d'encombrant, et qui lui ont permis de s'lever, avec
l'homme, sur les hauteurs d'o elle voit un horizon
illimit se rouvrir devant elle.
Il est vrai qu'elle n'a pas seulement abandonn en
route un bagage embarrassant. Elle a d renoncer aussi 
des biens prcieux. La conscience, chez l'homme, est
surtout intelligence. Elle aurait pu, elle aurait d,
semble-t-il, tre aussi intuition. Intuition et
intelligence reprsentent deux directions opposes du
travail conscient: l'intuition marche dans le sens mme
de la vie, l'intelligence va en sens inverse, et se
trouve ainsi tout naturellement rgle sur le mouvement
de la matire. Une humanit complte et parfaite serait
celle o ces deux formes de l'activit consciente
atteindraient leur plein dveloppement. Entre cette
humanit et la ntre on conoit d'ailleurs bien des
intermdiaires possibles, correspondant  tous les degrs
imaginables de l'intelligence et de l'intuition. L est
la part de la contingence dans la structure mentale de
notre espce. Une volution autre et pu conduire  une
humanit ou plus intelligente encore, ou plus intuitive.
En fait, dans l'humanit dont nous faisons partie,
l'intuition est  peu prs compltement sacrifie 
l'intelligence. Il semble qu' conqurir la matire, et 
se reconqurir sur elle-mme, la conscience ait d
puiser le meilleur de sa force. Cette conqute, dans les
conditions particulires o elle s'est faite, exigeait
que la conscience s'adaptt aux habitudes de la matire
et concentrt toute son attention sur elles, enfin se
dtermint plus spcialement en intelligence. L'intuition
est l cependant, mais vague et surtout discontinue.
C'est une lampe presque teinte, qui ne se ranime que de
loin en loin, pour quelques instants  peine. Mais elle
se ranime, en somme, l o un intrt vital est en jeu.
Sur notre personnalit, sur notre libert, sur la place
que nous occupons dans l'ensemble de la nature, sur notre
origine et peut-tre aussi sur notre destine, elle pro.
jette une lumire vacillante et faible, mais qui n'en
perce pas moins l'obscurit de la nuit o nous laisse
l'intelligence.
De ces intuitions vanouissantes, et qui n'clairent
leur objet que de distance en distance, la philosophie
doit s'emparer, d'abord pour les soutenir, ensuite pour
les dilater et les raccorder ainsi entre elles. Plus elle
avance dans ce travail, plus elle s'aperoit que
l'intuition est l'esprit mme et, en un certain sens, la
vie mme: l'intelligence s'y dcoupe par un processus
imitateur de celui qui a engendr la matire. Ainsi
apparat l'unit de la vie mentale. On ne la reconnat
qu'en se plaant dans l'intuition pour aller de l 
l'intelligence, car de l'intelligence on ne passera
jamais  l'intuition.
La philosophie nous introduit ainsi dans la vie
spirituelle. Et elle nous montre en mme temps la
relation de la vie de l'esprit  celle du corps. La
grande erreur des doctrines spiritualistes a t de
croire qu'en isolant la vie spirituelle de tout le reste,
en la suspendant dans l'espace aussi haut que possible au-
dessus de terre, elles la mettaient  l'abri de toute
atteinte: comme si elles ne l'exposaient pas simplement
ainsi  tre prise pour un effet de mirage! Certes,
elles ont raison d'couter la conscience, quand la
conscience affirme la libert humaine, - mais
l'intelligence est l, qui dit que la cause dtermine son
effet, que le mme conditionne le mme, que tout se
rpte et que tout est donn. Elles ont raison de croire
 la ra. lit absolue de la personne et  son
indpendance vis--vis de la matire; - mais la science
est l, qui montre la solidarit de la vie consciente et
de l'activit crbrale. Elles ont raison d'attribuer 
l'homme une place privilgie dans la nature, de tenir
pour infinie la distance de l'animal  l'homme; - mais
l'histoire de la vie est l, qui nous fait assister  la
gense des espces par voie de transformation graduelle
et qui semble ainsi rintgrer l'homme dans l'animalit.
Quand un instinct puissant proclame la survivance
probable de la personne, elles ont raison de ne pas
fermer l'oreille  sa voix; -mais s'il existe ainsi des
" mes"capables d'une vie indpendante, d'o viennent-
elles? quand, comment, pourquoi entrent-elles dans ce
corps que nous voyons, sous nos yeux, sortir trs
naturellement d'une cellule mixte emprunte aux corps de
ses deux parents? Toutes ces questions resteront sans
rponse, une philosophie d'intuition sera la ngation de
la science, tt ou tard elle sera balaye par la science,
si elle ne se dcide pas  voir la vie du corps l o
elle est rellement, sur le chemin qui mne  la vie de
l'esprit. Mais ce n'est plus alors  tels ou tels vivants
dtermins qu'elle aura affaire. La vie entire, depuis
l'impulsion initiale qui la lana dans le monde, lui
apparatra comme un flot qui monte, et que contrarie le
mouvement descendant de la matire. Sur la plus grande
partie de sa surface,  des hauteurs diverses, le courant
est converti par la matire en un tourbillonnement sur
place. Sur un seul point il passe libre. ment, entranant
avec lui l'obstacle, qui alourdira sa marche mais ne
l'arrtera pas. En ce point est l'humanit; l est notre
situation privilgie. D'autre part, ce flot qui monte
est conscience, et, comme toute conscience, il enveloppe
des virtualits sans nombre qui se compntrent,
auxquelles ne conviennent par consquent ni la catgorie
de l'unit ni celle de la multiplicit, faites pour la
matire inerte. Seule, la matire qu'il charrie avec lui,
et dans les interstices de laquelle il s'insre, peut le
diviser en individualits distinctes. Le courant passe
donc, traversant les gnrations humaines, se subdivisant
en individus: cette subdivision tait dessine en lui
vaguement, mais elle ne se ft pas accuse sans la
matire. Ainsi se crent sans cesse des mes, qui
cependant, en un certain sens, prexistaient. Elles ne
sont pas autre chose que les ruisselets entre lesquels se
partage le grand fleuve de la vie, coulant a travers le
corps de l'humanit. Le mouvement d'un courant est
distinct de ce qu'il traverse, bien qu'il en adopte
ncessairement les sinuosits. La conscience est
distincte de l'organisme qu'elle anime, bien qu'elle en
subisse certaines vicissitudes. Comme les actions
possibles, dont un tat de conscience contient le dessin,
reoivent  tout instant, dans les centres nerveux, un
commencement d'excution, le cerveau souligne  tout
instant les articulations motrices de l'tat de
conscience; mais la se borne l'interdpendance de la
conscience et du cerveau; le sort de la conscience n'est
pas li pour cela au sort de la matire crbrale. Enfin,
la conscience est essentiellement libre; elle est la
libert mme: mais elle ne peut traverser la matire
sans se poser sur elle, sans s'adapter  elle: cette
adaptation est ce qu'on appelle l'intellectualit; et
l'intelligence, se retournant vers la conscience
agissante, C'est--dire libre, la fait naturellement
entrer dans les cadres o elle a coutume de voir la
matire s'insrer. Elle apercevra donc toujours la
libert sous forme de ncessit; toujours elle ngligera
la part de nouveaut ou de cration inhrente  l'acte
libre, toujours elle substituera  l'action elle-mme une
imitation artificielle, approximative, obtenue en
composant l'ancien avec l'ancien et le mme avec le mme.
Ainsi, aux yeux d'une philosophie qui fait effort pour
rabsorber l'intelligence dans l'intuition, bien des
difficults s'vanouissent ou s'attnuent. Mais une telle
doctrine ne facilite pas seulement la spculation. Elle
nous donne aussi plus de force pour agir et pour vivre.
Car, avec elle, nous ne nous sentons plus isols dans
l'humanit, l'humanit ne nous semble pas non plus isole
dans la nature qu'elle domine. Comme le plus petit grain
de poussire est solidaire de notre systme solaire tout
entier, entran avec lui dans ce mouvement indivis de
descente qui est la matrialit mme, ainsi tous les
tres organiss, du plus humble au plus lev, depuis les
premires origines de la vie jusqu'au temps o nous
sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps,
ne font que rendre sensible aux yeux une impulsion
unique, inverse du mouvement de la matire et, en elle-
mme, indivisible. Tous les vivants se tiennent, et tous
cdent a la mme formidable pousse. L'animal prend son
point d'appui sur la plante, l'homme chevauche sur
l'animalit, et l'humanit entire, dans l'espace et dans
le temps, est une immense arme qui galope  ct de
chacun de nous, en avant et en arrire de nous, dans une
charge entranante capable de culbuter toutes les
rsistances et de franchir bien des obstacles, mme peut-
tre la mort.

Chapitre IV
Le mcanisme cinmatographique
de la pense 95 et l'illusion mcanistique.
Coup d'oeil sur l'histoire des systmes.
Le devenir rel et le faux volutionnisme.
Esquisse d'une critique des systmes fonde sur l'analyse
des ides de nant et d'immutabilit. L'existence et le
nant

Il nous reste  examiner en elles-mmes deux illusions
thoriques que nous avons constamment rencontres sur
notre chemin, et dont nous avions envisag jusqu'
prsent les consquences plutt que le principe. Tel sera
l'objet du prsent chapitre. Il nous fournira l'occasion
d'carter certaines objections, de dissiper certains
malentendus, et surtout de dfinir plus nettement, en
l'opposant  d'autres, une philosophie qui voit dans la
dure l'toffe mme de la ralit.
Matire ou esprit, la ralit nous est apparue comme
un perptuel devenir. Elle se fait ou elle se dfait,
mais elle n'est jamais quelque chose de fait. Telle est
l'intuition que nous avons de l'esprit quand nous
cartons le voile qui s'interpose entre notre conscience
et nous. Voil aussi ce que l'intelligence et les sens
eux-mmes nous montreraient de la matire, s'ils en
obtenaient une reprsentation immdiate et dsintresse.
Mais, proccupe avant tout des ncessits de l'action,
l'intelligence, comme les sens, se borne  prendre de
loin en loin, sur le devenir de la matire, des vues
instantanes et, par l mme, immobiles. La conscience,
se rglant  son tour sur l'intelligence, regarde de la
vie intrieure ce qui est dj fait, et ne la sent que
confusment se faire. Ainsi se dtachent de la dure les
moments qui nous intressent et que nous avons cueillis
le long de son parcours. Nous ne retenons qu'eux. Et nous
avons raison de le faire, tant que l'action est seule en
cause. Mais lorsque, spculant sur la nature du rel,
nous le regardons encore comme notre intrt pratique
nous demandait de le regarder, nous devenons incapables
de voir l'volution vraie, le devenir radical. Nous
n'apercevons du devenir que des tats, de la dure que
des instants, et, mme quand nous parlons de dure et de
devenir, c'est  autre chose que nous pensons. Telle est
la plus frappante des deux illusions que nous voulons
examiner. Elle consiste a croire qu'on pourra penser
l'instable par l'intermdiaire du stable, le mouvant par
l'immobile.
L'autre illusion est proche parente de la premire.
Elle a la mme origine. Elle vient, elle aussi, de ce que
nous transportons  la spculation un procd fait pour
la pratique. Toute action vise  obtenir un objet dont on
se sent prive, ou a crer quelque chose qui n'existe pas
encore. En ce sens trs particulier, elle comble un vide
et va du vide au plein, d'une absence  une prsence, de
l'irrel au rel. L'irralit dont il s'agit ici est
d'ailleurs purement relative  la direction o s'est
engage notre attention, car nous sommes immergs dans
des ralits et n'en pouvons sortir; seulement, si la
ralit prsente n'est pas celle que nous cherchions,
nous parlons de l'absence de la seconde l o nous
constatons la prsence de la premire. Nous exprimons
ainsi ce que nous avons en fonction de ce que nous
voudrions obtenir. Rien de plus lgitime clans le domaine
de l'action. Mais, bon gr malgr, nous conservons cette
manire de parler, et aussi de penser, quand nous
spculons sur la nature des choses indpendamment de
l'intrt qu'elles ont pour nous. Ainsi nat la seconde
des deux illusions que nous signalions, celle que nous
allons approfondir d'abord. Elle tient, comme la
premire, aux habitudes statiques que notre intelligence
contracte quand elle prpare notre action sur les choses.
De mme que nous passons par l'immobile pour aller au
mouvant, ainsi nous nous servons du vide pour penser le
plein.
Dj nous avons trouv cette illusion sur notre chemin
quand nous avons abord le problme fondamental de la
connaissance. La question, disions-nous, est de savoir
pourquoi il y a de l'ordre, et non pas du dsordre, dans
les choses. Mais la question n'a de sens que si l'on
suppose que la dsordre, entendu comme une absence
d'ordre, est possible, ou imaginable, ou concevable. Or,
il n'y a de rel que l'ordre; mais, comme l'ordre peut
prendre deux formes, et que la prsence de l'une
consiste, si l'on veut, dans l'absence de l'autre, nous
parlons de dsordre toutes les fois que nous sommes
devant celui des deux ordres que nous ne cherchions pas.
L'ide de dsordre est donc toute pratique. Elle
correspond  une certaine dception d'une certaine
attente, et ne dsigne pas l'absence de tout ordre, mais
seulement la prsence d'un ordre qui n'offre pas
d'intrt actuel. Que si l'on essaie de nier l'ordre
compltement, absolument, on s'aperoit qu'on saute
indfiniment d'une espce d'ordre  l'autre, et que la
prtendue suppression de l'une et de l'autre implique la
prsence des deux. Enfin si l'on passe outre, si, de
parti pris, on ferme les yeux sur ce mouvement de
l'esprit et sur tout ce qu'il suppose, on n'a plus
affaire  une ide, et du dsordre il ne reste qu'un mot.
Ainsi le problme de la connaissance est compliqu, et
peut-tre rendu insoluble, par l'ide que l'ordre comble
un vide, et que sa prsence effective est superpose 
son absence virtuelle. Nous allons de l'absence  la
prsence, du vide au plein, en vertu de l'illusion
fondamentale de notre entendement. Voil l'erreur dont
nous signalons une consquence dans notre dernier
chapitre. Comme nous le faisions pressentir, nous
n'aurons dfinitivement raison de cette erreur que si
nous la prenons corps  corps. Il faut que nous la
regardions bien en face, en elle-mme, dans la conception
radicalement fausse qu'elle implique de la ngation, du
vide, et du nant 96.
Les philosophes ne se sont gure occups de l'ide de
nant. Et pourtant elle est souvent le ressort cach,
l'in. visible moteur de la pense philosophique. Ds le
premier veil de la rflexion, c'est elle qui pousse en
avant, droit sous le regard de la conscience, les
problmes angoissants, les questions qu'on ne peut fixer
sans tre pris de vertige. Je n'ai pas plutt commenc 
philosopher que je me demande pourquoi j'existe; et
quand je me suis rendu compte de la solidarit qui me lie
au reste de l'univers, la difficult n'est que recule,
je veux savoir pourquoi l'univers existe; et si je
rattache l'univers  un Principe immanent ou transcendant
qui le supporte ou qui le cre, ma pense ne se repose
dans ce principe que pour quelques instants; le mme
problme se pose, cette fois dans toute son ampleur et sa
gnralit: d'o vient, comment comprendre que quelque
chose existe? Ici mme, dans le prsent travail, quand
la matire a t dfinie par une espce de descente,
cette descente par l'interruption d'une monte, cette
monte elle-mme par une croissance, quand un Principe de
cration enfin a t mis au fond des choses, la mme
question surgit: comment, pourquoi ce principe existe-t-
il, plutt que rien?
Maintenant, si j'carte ces questions pour aller  ce
qui se dissimule derrire elles, voici ce que je trouve.
L'existence m'apparat comme une conqute sur le nant.
Je me dis qu'il pourrait, qu'il devrait mme ne rien y
avoir, et je m'tonne alors qu'il y ait quelque chose. Ou
bien je me reprsente toute ralit comme tendue sur le
nant, ainsi que sur un tapis: le nant tait d'abord,
et l'tre est venu par surcrot. Ou bien encore, si
quelque chose a toujours exist, il faut que le nant lui
ait toujours servi de substrat ou de rceptacle, et lui
soit, par consquent, ternellement antrieur. Un verre a
beau tre toujours plein, le liquide qui le remplit n'en
comble pas moins un vide. De mme, l'tre a pu se trouver
toujours l: le nant, qui est rempli et comme bouch
par lui, ne lui en prexiste pas moins, sinon en fait, du
moins en droit. Enfin je ne puis me dfaire de l'ide que
le plein est une broderie sur le canevas du vide, que
l'tre est superpos au nant, et que dans la
reprsentation de"rien"il y a moins que dans celle
de"quelque chose". De l tout le mystre.
Il faut que ce mystre soit clairci. Il le faut
surtout, si l'on met au fond des choses la dure et le
libre choix. Car le ddain de la mtaphysique pour toute
ralit qui dure vient prcisment de ce qu'elle n'arrive
 l'tre qu'en passant par le "nant", et de ce qu'une
existence qui dure ne lui parat pas assez forte pour
vaincre l'inexistence et se poser elle-mme. C'est pour
cette raison surtout qu'elle incline  doter l'tre
vritable d'une existence logique, et non pas
psychologique ou physique. Car telle est la nature d'une
existence purement logique qu'elle semble se suffire 
elle-mme, et se poser par le seul effet de la force
immanente  la vrit. Si je me demande pourquoi des
corps ou des esprits existent plutt que rien, je ne
trouve pas de rponse. Mais qu'un principe logique tel
que A = A ait la vertu de se crer lui-mme, triomphant
du nant dans l'ternit, cela me semble naturel.
L'apparition d'un cercle trac  la craie sur un tableau
est chose qui a besoin d'tre explique: cette existence
toute physique n'a pas, par elle-mme, de quoi vaincre
l'inexistence. Mais l'"essence logique " du cercle,
c'est--dire la possibilit de le tracer selon une
certaine loi, c'est--dire enfin sa dfinition, est chose
qui me parat ternelle; elle n'a ni lieu ni date, car
nulle part,  aucun moment, le trac d'un cercle n'a
commenc d'tre possible. Supposons donc au principe sur
lequel toutes choses reposent et que toutes choses
manifestent une existence de mme nature que celle de la
dfinition du cercle, ou que celle de l'axiome A = A: le
mystre de l'existence s'vanouit, car l'tre qui est au
fond de tout se pose alors dans l'ternel comme se pose
la logique mme. Il est vrai qu'il nous en cotera un
assez gros sacrifice: si le principe de toutes choses
existe  la manire d'un axiome logique ou d'une
dfinition mathmatique, les choses elles-mmes devront
sortir de ce principe comme les applications d'un axiome
ou les consquences d'une dfinition, et il n'y aura plus
de place, ni dans les choses ni dans leur principe, pour
la causalit efficace entendue au sens d'un libre choix.
Telles sont prcisment les conclusions d'une doctrine
comme celle de Spinoza ou mme de Leibniz par exemple, et
telle en a t la gense.
Si nous pouvions tablir que l'ide de nant, au sens
o nous la prenons quand nous l'opposons  celle
d'existence, est une pseudo-ide, les problmes qu'elle
soulve autour d'elle deviendraient des pseudo-problmes.
L'hypothse d'un absolu qui agirait librement, qui
durerait minemment, n'aurait plus rien de choquant. Le
chemin serait fray  une philosophie plus rapproche de
l'intuition, et qui ne demanderait plus les mmes
sacrifices au sens commun.
Voyons donc a quoi l'on pense quand on parle du nant.
Se reprsenter le nant consiste ou  l'imaginer ou  le
concevoir. Examinons ce que peut tre cette image ou
cette ide. Commenons par l'image.
Je vais fermer les yeux, boucher mes oreilles,
teindre une  une les sensations qui m'arrivent du monde
extrieur: voil qui est fait, toutes mes perceptions
s'vanouissent, l'univers matriel s'abme pour moi dans
le silence et dans la nuit. Je subsiste cependant, et ne
puis m'empcher de subsister. Je suis encore l, avec les
sensations organiques qui m'arrivent de la priphrie et
de l'intrieur de mon corps, avec les souvenirs que me
laissent mes perceptions passes, avec l'impression mme,
bien positive et bien pleine, du vide que je viens de
faire autour de moi. Comment supprimer tout cela?
comment s'liminer soi-mme? Je puis,  la rigueur,
carter mes souvenirs et oublier jusqu' mon pass
immdiat; je conserve du moins la conscience que j'ai de
mon prsent rduit  sa plus extrme pauvret, c'est--
dire de l'tat actuel de mon corps. Je vais essayer
cependant d'en finir avec cette conscience elle-mme.
J'attnuerai de plus en plus les sensations que mon corps
m'envoie: les voici tout prs de s'teindre; elles
s'teignent, elles disparaissent dans la nuit o se sont
dj perdues toutes choses. Mais non!  l'instant mme
o ma conscience s'teint, une autre conscience
s'allume; - ou plutt elle s'tait allume dj, elle
avait surgi l'instant d'auparavant pour assister  la
disparition de la premire. Car la premire ne pouvait
disparatre que pour une autre et vis--vis d'une autre.
Je ne me vois ananti que si, par un acte positif, encore
qu'involontaire et inconscient, je me suis dj
ressuscit moi-mme. Ainsi j'ai beau faire, je perois
toujours quelque chose, soit du dehors, soit du dedans.
Quand je ne connais plus rien des objets extrieurs,
c'est que je me rfugie dans la conscience que j'ai de
moi-mme; si j'abolis cet intrieur, son abolition mme
devient un objet pour un moi imaginaire qui, cette fois,
peroit comme un objet extrieur le moi qui disparat.
Extrieur ou intrieur, il y a donc toujours un objet que
mon imagination se reprsente. Elle peut, il est vrai,
aller de l'un  l'autre, et, tour  tour, imaginer un
nant de perception externe ou un nant de perception
intrieure, -mais non pas les deux  la fois, car
l'absence de l'un consiste, au fond, dans la prsence
exclusive de l'autre. Mais, de ce que deux nants
relatifs sont imaginables tour  tour, on conclut  tort
qu'ils sont imaginables ensemble: conclusion dont
l'absurdit devrait sauter aux yeux, puisqu'on ne saurait
imaginer un nant sans s'apercevoir, au moins
confusment, qu'on l'imagine, c'est--dire qu'on agit,
qu'on pense, et que quelque chose, par consquent,
subsiste encore.
L'image proprement dite d'une suppression de tout
n'est donc jamais forme par la pense. L'effort par
lequel nous tendons  crer cette image aboutit
simplement  nous faire osciller entre la vision d'une
ralit extrieure et celle d'une ralit interne. Dans
ce va-et-vient de notre esprit entre le dehors et le
dedans, il y a un point, situ  gale distance des deux,
o il nous semble que nous n'apercevons plus l'un et que
nous n'apercevons pas encore l'autre: c'est l que se
forme l'image du nant. En ralit, nous apercevons alors
l'un et l'autre, tant arrivs au point o les deux
termes sont mitoyens, et l'image du nant, ainsi dfinie,
est une image pleine de choses, une image qui renferme 
la fois celle du sujet et celle de l'objet, avec. en
plus, un saut perptuel de l'une  l'autre et la refus de
jamais se poser dfinitivement sur l'une d'elles, Il est
vident que ce n'est pas ce nant-l que nous pour. rions
opposer  l'tre, et mettre avant lui ou au-dessous de
lui, puisqu'il renferme dj l'existence en gnral. Mais
on nous dira que, si la reprsentation du nant
intervient, visible ou latente, dans les raisonnements
des philosophes, ce n'est pas sous forme d'image, mais
d'ide. On nous accordera que nous n'imaginons pas une
aboliion de tout, mais on prtendra que nous pouvons la
concevoir. On entend, disait Descartes, un polygone de
mille cts,quoiqu'on ne le voie pas en imagination: il
suffit qu'on se reprsente clairement la possibilit de
le construire. De mme pour l'ide d'une abolition de
toutes choses. Rien de plus simple, dira-t-on, que le
procd par lequel on en construit l'ide. Il n'est pas
un seul objet de notre exprience, en effet, que nous ne
puissions supposer aboli. tendons cette abolition d'un
premier objet  un second, puis  un troisime, et ainsi
de suite aussi longtemps qu'on voudra: le nant n'est
pas autre chose que la limite o tend l'opration. Et le
nant ainsi dfini est bien l'abolition du tout. - Voil
la thse, il suffit de la considrer sous cette forme
pour apercevoir l'absurdit qu'elle recle.
Une ide construite de toutes pices par l'esprit
n'est une ide, en effet, que si les pices sont capables
de coexister ensemble: elle se rduirait  un simple
mot, si les lments qu'on rapproche pour la composer se
chassaient les uns les autres au fur et  mesure qu'on
les assemble. Quand j'ai dfini le cercle, je me
reprsente sans peine un cercle noir ou un cercle blanc,
un cercle en carton, en fer ou en cuivre, un cercle
transparent ou un cercle opaque, - mais non pas un cercle
carr, parce que la loi de gnration du cercle exclut la
possibilit de limiter cette figure avec des lignes
droites. Ainsi mon esprit peut se reprsenter abolie
n'importe quelle chose existante, mais si l'abolition de
n'importe quoi par l'esprit tait une opration dont le
mcanisme impliqut qu'elle s'effectue sur une partie du
Tout et non pas sur le Tout lui-mme, alors l'extension
d'une telle opration  la totalit des choses pourrait
devenir chose absurde, contradictoire avec elle-mme, et
l'ide d'une abolition de tout prsenterait Peut-tre les
mmes caractres que celle d'un cercle carr: ce ne
serait plus une ide, ce ne serait qu'un mot. Examinons
donc de prs le mcanisme de l'opration.
En fait, l'objet qu'on supprime est ou extrieur ou
intrieur: c'est une chose ou c'est un tat de
conscience. Considrons le premier cas. J'abolis par la
pense un objet extrieur:  l'endroit o il tait,"il
n'y a plus rien". - Plus rien de cet objet, sans aucun
doute, mais un autre objet a pris sa place: il n'y a pas
de vide absolu dans la nature. Admettons pourtant que le
vide absolu soit possible; ce n'est pas  ce vide que je
pense quand je dis que l'objet, une fois aboli, laisse sa
place inoccupe, car il s'agit par hypothse d'une place,
c'est--dire d'un vide limit par des contours prcis,
c'est--dire d'une espce de chose. Le vide dont je parle
n'est donc, au fond, que l'absence de tel objet
dtermin, lequel tait ici d'abord, se trouve mainte.
nant ailleurs et, en tant qu'il n'est plus  son ancien
lieu, laisse derrire lui, pour ainsi dire, le vide de
lui-mme. Un tre qui ne serait pas dou de mmoire ou de
prvision ne prononcerait jamais ici les mots de"vide"
ou de"nant"; il exprimerait simplement ce qui est et
ce qu'il peroit; or, ce qui est et ce qu'on peroit,
c'est la prsence d'une chose ou d'une autre, jamais
l'absence de quoi que ce soit. Il n'y a d'absence que
pour un tre capable de souvenir et d'attente. Il se
souvenait d'un objet et s'attendait peut-tre  le
rencontrer: il en trouve un autre, et il exprime la
dception de son attente, ne elle-mme du souvenir, en
disant qu'il ne trouve plus rien, qu'il se heurte au
nant. Mme s'il ne s'attendait pas  rencontrer l'objet,
c'est une attente possible de cet objet, c'est encore la
dception de son attente ventuelle, qu'il traduit en
disant que l'objet n'est plus o il tait. Ce qu'il
peroit, en ralit, ce qu'il russit  penser
effectivement, c'est la prsence de l'ancien objet  une
nouvelle place ou celle d'un nouvel objet  l'ancienne;
le reste, tout ce qui s'exprime ngativement par des mots
tels que le nant ou le vide, n'est pas tant pense
qu'affection, ou, pour parler plus exactement, coloration
affective de la pense. L'ide d'abolition ou de nant
partiel se forme donc ici au cours de la substitution
d'une chose  une autre, ds que cette substitution est
pense par un esprit qui prfrerait maintenir l'ancienne
chose  la place de la nouvelle ou qui conoit tout au
moins cette prfrence comme possible. Elle implique du
ct subjectif une prfrence, du ct objectif une
substitution, et n'est point autre chose qu'une
combinaison, ou plutt une interfrence, entre ce
sentiment de prfrence et cette ide de substitution.
Tel est le mcanisme de l'opration par laquelle notre
esprit abolit un objet et arrive  se reprsenter, dans
le monde extrieur, un nant partiel. Voyons maintenant
comment il se le reprsente  l'intrieur de lui-mme. Ce
que nous constatons en nous, ce sont encore des
phnomnes qui se produisent, et non pas, videmment, des
phnomnes qui ne se produisent pas. J'prouve une
sensation ou une motion, je conois une ide, je prends
une rsolution: ma conscience peroit ces faits qui sont
autant de prsences, et il n'y a pas de moment o des
faits de ce genre ne me soient prsents. Je puis sans
doute interrompre, par la pense, le cours de ma vie
intrieure, supposer que je dors sans rve ou que j'ai
cess d'exister; mais,  l'instant mme o je fais cette
supposition, je me conois, je m'imagine veillant sur mon
sommeil ou survivant  mon anantissement, et je ne
renonce  me percevoir du dedans que pour me rfugier
dans la perception extrieure de moi-mme. C'est dire
qu'ici encore le plein succde toujours au plein, et
qu'une intelligence qui ne serait qu'intelligence, qui
n'aurait ni regret ni dsir, qui rglerait son mouvement
sur le mouvement de son objet, ne concevrait mme pas une
absence ou un vide. La conception d'un vide nat ici
quand la conscience, retardant sur elle-mme, reste
attache au souvenir d'un tat ancien alors qu'un autre
tat est dj prsent. Elle n'est qu'une comparaison
entre ce qui est et ce qui pourrait ou devrait tre,
entre du plein et du plein. En un mot, qu'il s'agisse
d'un vide de matire ou d'un vide de conscience, la
reprsentation du vide est toujours une reprsentation
pleine, qui se rsout  l'analyse en deux lments
positifs; l'ide, distincte ou confuse, d'une
substitution, et le sentiment, prouv ou imagin, d'un
dsir ou d'un regret.
Il suit de cette double analyse que l'ide du nant
absolu, entendu au sens d'une abolition de tout, est une
ide destructive d'elle-mme, une pseudo-ide, un simple
mot. Si supprimer une chose consiste  la remplacer par
une autre, si penser l'absence d'une chose n'est possible
que par la reprsentation plus ou moins explicite de la
prsence de quelque autre chose, enfin si abolition
signifie d'abord substitution, l'ide d'une" abolition
de tout"est aussi absurde que celle d'un cercle carr.
L'absurdit ne saute pas aux yeux, par ce qu'il n'existe
pas d'objet particulier qu'on ne puisse supposer aboli:
alors, de ce qu'il n'est pas interdit de supprimer par la
pense chaque chose tour  tour, on conclut qu'il est
possible de les supposer supprimes toutes ensemble. On
ne voit pas que supprimer chaque chose tour  tour,
consiste prcisment  la remplacer au fur et  mesure
par une autre, et que ds lors la suppression de tout
absolument implique une vritable contradiction dans les
termes, puisque cette opration consisterait  dtruire
la condition mme qui lui permet de s'effectuer.
Mais l'illusion est tenace. De ce que supprimer une
chose consiste en fait  lui en substituer une autre, on
ne conclura pas, on ne voudra pas conclure que
l'abolition d'une chose par la pense implique la
substitution, par la pense, d'une nouvelle chose 
l'ancienne. On nous accordera qu'une chose est toujours
remplace par une autre chose, et mme que notre esprit
ne peut penser la disparition d'un objet extrieur ou
intrieur sans se reprsenter, - sous une forme
indtermine et confuse, il est vrai, - qu'un autre objet
s'y substitue. Mais on ajoutera que la reprsentation
d'une disparition est celle d'un phnomne qui se produit
dans l'espace ou tout au moins dans le temps, qu'elle
implique encore, par consquent, l'vocation d'une image,
et qu'il s'agirait prcisment ici de s'affranchir de
l'imagination pour faire appel  l'entendement pur. Ne
parlons donc plus, nous dira-t-on, de disparition ou
d'abolition; ce sont l des oprations physiques. Ne
nous reprsentons plus que l'objet A soit aboli ou
absent. Disons simplement que nous le pensons
" inexistant". L'abolir est agir sur lui dans le temps
et peut-tre aussi dans l'espace; c'est accepter, par
consquent, les conditions de l'existence spatiale et
temporelle, accepter la solidarit qui lie un objet 
tous les autres et l'empche de disparatre sans tre
remplac aussitt. Mais nous pouvons nous affranchir de
ces conditions: il suffit que, par un effort
d'abstraction, nous voquions la reprsentation de
l'objet A tout seul, que nous convenions d'abord de le
considrer comme existant, et qu'ensuite, par un trait de
plume intellectuel, nous biffions cette clause. L'objet
sera alors, de par notre dcret, inexistant.
Soit. Biffons purement et simplement la clause. Il ne
faut pas croire que notre trait de plume se suffise  lui-
mme et qu'il soit, lui, isolable du reste des choses. On
va voir qu'il ramne avec lui, bon gr, mal gr, tout ce
dont nous prtendions nous abstraire. Comparons, en
effet, entre elles les deux ides de l'objet A suppos
rel et du mme objet suppos "inexistant".
L'ide de l'objet A suppos existant n'est que la
reprsentation pure et simple de l'objet A, car on ne
peut pas se reprsenter un objet sans lui attribuer, par
l mme, une certaine ralit. Entre penser un objet et
le penser existant, il n'y a absolument aucune
diffrence: Kant a mis ce point en pleine lumire dans
sa critique de l'argument ontologique. Ds lors, qu'est-
ce que penser l'objet A inexistant? Se le reprsenter
inexistant ne peut pas consister  retirer de l'ide de
l'objet A l'ide de l'attribut"existence ", puisque,
encore une fois, la reprsentation de l'existence de
l'objet est insparable de la reprsentation de l'objet
et ne fait mme qu'un avec elle. Se reprsenter l'objet A
inexistant ne peut donc consister qu' ajouter quelque
chose  l'ide de cet objet: on y ajoute, en effet,
l'ide d'une exclusion de cet objet particulier par la
ralit actuelle en gnral. Penser l'objet A inexistant,
c'est penser l'objet d'abord, et par consquent le penser
existant; c'est ensuite penser qu'une autre ralit,
avec laquelle il est incompatible, le supplante.
Seulement, il est inutile que nous nous reprsentions
explicitement cette dernire ralit; nous n'avons pas 
nous occuper de ce qu'elle est; il nous suffit de savoir
qu'elle chasse l'objet A, lequel est seul  nous
intresser. C'est pourquoi nous pensons  l'expulsion
plutt qu' la cause qui expulse. Mais cette cause n'en
est pas moins prsente  l'esprit; elle y est  l'tat
implicite, ce qui expulse tant insparable de
l'expulsion comme la main qui pousse la plume est
insparable du trait de plume qui biffe. L'acte par
lequel on dclare un objet irrel pose donc l'existence
du rel en gnral. En d'autres termes, se reprsenter un
objet comme irrel ne peut pas consister  le priver de
toute espce d'existence, puisque la reprsentation d'un
objet est ncessairement celle de cet objet existant. Un
pareil acte consiste simplement  dclarer que
l'existence attache par notre esprit  l'objet, et
insparable de sa reprsentation, est une existence tout
idale, celle d'un simple possible. Mais idalit d'un
objet, simple possibilit d'un objet, n'ont de sens que
par rapport  une ralit qui chasse dans la rgion de
l'idal ou du simple possible cet objet incompatible avec
elle. Supposez abolie l'existence plus forte et plus
substantielle, c'est l'existence attnue et plus faible
du simple possible qui va devenir la ralit mme, et
vous ne vous reprsenterez plus alors l'objet comme
inexistant. En d'autres termes, et si trange que notre
assertion puisse paratre, il y a plus, et non pas moins,
dans l'ide d'un objet conu comme"n'existant pas"que
dans l'ide de ce mme objet conu comme"existant ",
car l'ide de l'objet " n'existant pas " est
ncessairement l'ide de l'objet"existant", avec, en
plus, la reprsentation d'une exclusion de cet objet par
la ralit actuelle prise en bloc.
Mais on prtendra que notre reprsentation de
l'inexistant n'est pas encore assez dgage de tout
lment imaginatif, pas assez ngative." Peu importe,
nous dira-t-on, que l'irralit d'une chose consiste dans
son expulsion par d'autres. Nous n'en voulons rien
savoir. Ne sommes-nous pas libres de diriger notre
attention o il nous plat et comme il nous plat? Eh
bien, aprs avoir voqu la reprsentation d'un objet et
l'avoir suppos par l mme, si vous voulez, existant,
nous accolerons simplement  notre affirmation un
" non ", et cela suffira pour que nous le pensions
inexistant. C'est l une opration tout intellectuelle,
indpendante de ce qui se passe en dehors de l'esprit.
Pensons donc n'importe quoi ou pensons tout, puis mettons
en marge de notre pense le"non"qui prescrit le rejet
de ce qu'elle contient: nous abolissons idalement
toutes choses par le seul fait d'en dcrter
l'abolition." - Au fond, c'est bien de ce prtendu
pouvoir inhrent  la ngation que viennent ici toutes
les difficults et toutes les erreurs. On se reprsente
la ngation comme exactement symtrique de l'affirmation.
On s'imagine que la ngation, comme l'affirmation, se
suffit  elle-mme. Ds lors la ngation aurait, comme
l'affirmation, la puissance de crer des ides, avec
cette seule diffrence que ce seraient des ides
ngatives. En affirmant une chose, puis une autre chose,
et ainsi de suite indfiniment, je forme l'ide de Tout:
de mme, en niant une chose, puis les autre choses, enfin
en niant Tout, on arriverait  l'ide de Rien. Mais c'est
justement cette assimilation qui nous parat arbitraire.
On ne voit pas que, si l'affirmation est un acte complet
de l'esprit, qui peut aboutir  constituer une ide, la
ngation n'est jamais que la moiti d'un acte
intellectuel dont on sous-entend ou plutt dont on remet
 un avenir indtermin l'autre moiti. On ne voit pas
non plus que, si l'affirmation est un acte de l'intelli
gence pure, il entre dans la ngation un lment extra-
intellectuel, et que c'est prcisment  l'intrusion d'un
lment tranger que la ngation doit son caractre
spcifique.
Pour commencer par le second point, remarquons que
nier consiste toujours  carter une affirmation
possible 97. La ngation n'est qu'une attitude prise par
l'esprit vis--vis d'une affirmation ventuelle. Quand je
dis: "cette table est noire", c'est bien de la table
que je parle: je l'ai vue noire, et mon jugement traduit
ce que j'ai vu. Mais si je dis:"cette table n'est pas
blanche", je n'exprime sre. ment pas quelque chose que
j'aie peru, car j'ai vu du noir, et non pas une absence
de blanc. Ce n'est donc pas, au fond, sur la table elle-
mme que je porte ce jugement, mais plutt sur le
jugement qui la dclarerait blanche. Je juge un jugement,
et non pas la table. La proposition"cette table n'est
pas blanche " implique que vous pourriez la croire
blanche, que vous la croyiez telle ou que j'allais la
croire telle: je vous prviens, ou je m'avertis moi-
mme, que ce jugement est  remplacer par un autre (que
je laisse, il est vrai, indtermin). Ainsi, tandis que
l'affirmation porte directement sur la chose, la ngation
ne vise la chose qu'indirectement,  travers une
affirmation interpose. Une proposition affirmative
traduit un jugement port sur un objet; une proposition
ngative traduit un jugement port sur un jugement. La
ngation diffre donc de l'affirmation proprement dite en
ce qu'elle est une affirmation du second degr: elle
affirme quelque chose d'une affirmation qui, elle,
affirme quelque chose d'un objet.
Mais il suit tout d'abord de l que la ngation n'est
pas le fait d'un pur esprit, je veux dire d'un esprit
dtach de tout mobile, plac en face des objets et ne
voulant avoir affaire qu' eux. Ds qu'on nie, on fait la
leon aux autres ou on se la fait  soi-mme. On prend 
partie un interlocuteur, rel ou possible, qui se trompe
et qu'on met sur ses gardes. Il affirmait quelque chose:
on le prvient qu'il devra affirmer autre chose (sans
spcifier toutefois l'affirmation qu'il faudrait
substituer  la premire). Il n'y a plus simplement alors
une personne et un objet en prsence l'un de l'autre; il
y a, en face de l'objet, une personne parlant  une
personne, la combattant et l'aidant tout  la fois; il y
a un commencement de socit. La ngation vise quelqu'un,
et non pas seulement, comme la pure opration
intellectuelle, quelque chose. Elle est d'essence
pdagogique et sociale. Elle redresse ou plutt avertit,
la personne avertie et redresse pouvant d'ailleurs tre,
par une espce de ddoublement, celle mme qui parle.
Voil pour le second point. Arrivons au premier. Nous
disions que la ngation n'est jamais que la moiti d'un
acte intellectuel dont on laisse l'autre moiti
indtermine. Si j'nonce la proposition ngative"cette
table n'est pas blanche", j'entends par l que vous
devez substituer  votre jugement " la table est
blanche"un autre jugement. je vous donne un
avertissement, et l'avertissement porte sur la ncessit
d'une substitution. Quant  ce que vous devez substituer
 votre affirmation, je ne vous en dis rien, il est vrai.
Ce peut tre parce que j'ignore la couleur de la table,
mais c'est aussi bien, c'est mme plutt bien parce que
la couleur blanche est la seule qui nous intresse pour
le moment, et que ds lors j'ai simplement  vous
annoncer qu'une autre couleur devra tre substitue au
blanc, sans avoir  vous dire laquelle. Un jugement
ngatif est donc bien un jugement indiquant qu'il y a
lieu de substituer  un jugement affirmatif un autre
jugement affirmatif, la nature de ce second jugement
n'tant d'ailleurs pas spcifie, quelquefois parce qu'on
l'ignore, plus souvent parce qu'elle n'offre pas
d'intrt actuel, l'attention ne se portant que sur la
matire du premier.
Ainsi, toutes les fois que j'accole un"non"  une
affirmation, toutes les fois que je nie, j'accomplis deux
actes bien dtermins: 1 je m'intresse  ce qu'affirme
un de mes semblables, ou  ce qu'il allait dire, ou  ce
qu'aurait pu dire un autre moi que je prviens; 2
j'annonce qu'une seconde affirmation, dont je ne spcifie
pas le contenu, devra tre substitue  celle que je
trouve devant moi. Mais ni dans l'un ni dans l'autre de
ces deux actes on ne trouvera autre chose que de
l'affirmation. Le caractre sui generis de la ngation
vient de la superposition du premier au second. C'est
donc en vain qu'on attribuerait  1a ngation le pouvoir
de crer des ides sui generis, symtriques de celles que
cre l'affirmation et diriges en sens contraire. Aucune
ide ne sortira d'elle, car elle n'a pas d'autre contenu
que celui du jugement affirmatif qu'elle juge.
Plus prcisment, considrons un jugement existentiel
et non plus un jugement attributif. Si je dis:"l'objet
A n'existe pas ", j'entends par l, d'abord, qu'on
pourrait croire que l'objet A existe: comment d'ailleurs
penser l'objet A sans le penser existant, et quelle
diffrence peut-il y avoir, encore une fois, entre l'ide
de l'objet A existant et l'ide pure et simple de l'objet
A? Donc, par cela seul que je dis"l'objet A", je lui
attribue une espce d'existence, ft-ce celle d'un simple
possible, c'est--dire d'une pure ide. Et par consquent
dans le jugement l'objet A n'est pas"il y a d'abord une
affirmation telle que: "l'objet A a t ", ou:
" l'objet A sera", ou plus gnralement: "l'objet A
existe au moins comme simple possible ". Maintenant,
quand j'ajoute les deux mots"n'est pas", que puis-je
entendre par l sinon que, si l'on va plus loin, si l'on
rige l'objet possible en objet rel, on se trompe, et
que le possible dont je parle est exclu de la ralit
actuelle comme incompatible avec elle? Les jugements qui
posent la non-existence d'une chose sont donc des
jugements qui formulent un contraste entre le possible et
l'actuel (c'est--dire entre deux espces d'existence,
l'une pense et l'autre constate) dans des cas o une
personne, relle ou imaginaire, croyait  tort qu'un
certain possible tait ralis. A la place de ce possible
il y a une ralit qui en diffre et qui le chasse: le
jugement ngatif exprime ce contraste, mais il l'exprime
sous une forme volontairement incomplte, parce qu'il
s'adresse  une personne qui, par hypothse, s'intresse
exclusivement au possible indiqu et ne s'inquitera pas
de savoir par quel genre de ralit le possible est
remplac. L'expression de la substitution est donc
oblige de se tronquer. Au lieu d'affirmer qu'un second
terme s'est substitu au premier, on maintiendra sur le
premier, et sur le premier seul, l'attention qui se
dirigeait sur lui d'abord. Et, sans sortir du premier, on
affirmera implicitement qu'un second terme le remplace en
disant que le premier"n'est pas". On jugera ainsi un
jugement au lieu de juger une chose. On avertira les
autres ou l'on s'avertira soi-mme d'une erreur possible,
au lieu d'apporter une information positive. Supprimez
toute intention de ce genre, rendez  la connaissance son
caractre exclusivement scientifique ou philosophique,
supposez, en d'autres termes, que la ralit vienne
s'inscrire d'elle-mme sur un esprit qui ne se soucie que
des choses et ne s'intresse pas aux personnes: on
affirmera que telle ou telle chose est, on n'affirmera
jamais qu'une chose n'est pas.
D'o vient donc qu'on s'obstine  mettre l'affirmation
et la ngation sur la mme ligne et  les doter d'une
gale objectivit? D'o vient qu'on a tant de peine 
reconnatre ce que la ngation a de subjectif,
d'artificiellement tronqu, de relatif  l'esprit humain
et surtout  la vie sociale? La raison en est sans doute
que ngation et affirmation s'expriment, l'une et
l'autre, par des propositions, et que toute proposition,
tant forme de mots qui symbolisent des concepts, est
chose relative  la vie sociale et  l'intelligence
humaine. Que je dise "le sol est humide" ou "le sol
n'est pas humide", dans les deux cas les termes "sol "
et " humide" sont des concepts plus ou moins artifi
ciellement crs par l'esprit de l'homme, je veux dire
extraits par sa libre initiative de la continuit de
l'exprience. Dans les deux cas, ces concepts sont
reprsents par les mmes mots conventionnels. Dans les
deux cas on peut mme dire,  la rigueur, que la
proposition vise une fin sociale et pdagogique, puisque
la premire propagerait une vrit comme la seconde
prviendrait une erreur. Si l'on se place  ce point de
vue, qui est celui de la logique formelle, affirmer et
nier sont bien en effet deux actes symtriques l'un de
l'autre, dont le premier tablit un rapport de convenance
et le second un rapport de disconvenance entre un sujet
et un attribut. - Mais comment ne pas voir que la
symtrie est tout extrieure et la ressemblance
superficielle? Supposez aboli le langage, dissoute la
socit, atrophie chez l'homme toute initiative
intellectuelle, toute facult de se ddoubler et de se
juger lui-mme: l'humidit du sol n'en subsistera pas
moins, capable de s'inscrire automatiquement dans la
sensation et d'envoyer une vague reprsentation 
l'intelligence hbte. L'intelligence affirmera donc
encore, en termes implicites. Et, par consquent, ni les
concepts distincts, ni les mots, ni le dsir de rpandre
la vrit autour de soi, ni celui de s'amliorer soi-
mme, n'taient de l'essence mme de l'affirmation. Mais
cette intelligence passive, qui embote machinalement le
pas de l'exprience, qui n'avance ni ne retarde sur le
cours du rel, n'aurait aucune vellit de nier. Elle ne
saurait recevoir une empreinte de ngation, car, encore
une fois, ce qui existe peut venir s'enregistrer, mais
l'inexistence de l'inexistant ne s'enregistre pas. Pour
qu'une pareille intelligence arrive  nier, il faudra
qu'elle se rveille de sa torpeur, qu'elle formule la
dception d'une attente relle ou possible, qu'elle
corrige une erreur actuelle ou ventuelle, enfin qu'elle
se propose de faire la leon aux autres ou  elle-mme.
On aura plus de peine  s'en apercevoir sur l'exemple
que nous avons choisi, mais l'exemple n'en sera que plus
instructif et l'argument plus probant. Si l'humidit est
capable de venir s'enregistrer automatiquement, il en est
de mme, dira-t-on, de la non-humidit, car le sec peut,
aussi bien que l'humide, donner des impressions  la
sensibilit qui les transmettra comme des reprsentations
plus ou moins distinctes  l'intelligence. En ce sens, la
ngation de l'humidit serait chose aussi objective,
aussi purement intellectuelle, aussi dtache de toute
intention pdagogique que l'affirmation. - Mais qu'on y
regarde de prs: on verra que la proposition ngative
"le sol n'est pas humide"et la proposition affirmative
" le sol est sec"ont des contenus tout diffrents. La
seconde implique que l'on connat le sec, qu'on a prouv
les sensations spcifiques, tactiles ou visuelles par
exemple, qui sont  la base de cette reprsentation. La
premire n'exige rien de semblable: elle pourrait aussi
bien tre formule par un poisson intelligent, qui
n'aurait jamais peru que de l'humide. Il faudrait, il
est vrai, que ce poisson se ft lev jusqu' la
distinction du rel et du possible, et qu'il se soucit
d'aller au-devant de l'erreur de ses congnres, lesquels
considrent sans doute comme seules possibles les
conditions d'humidit o ils vivent effectivement. Tenez-
vous en strictement aux termes de la proposition"le soi
n'est pas humide", vous trouverez qu'elle signifie deux
choses: 1. qu'on pourrait croire que le sol est humide,
2. que l'humidit est remplace en fait par une certaine
qualit x. Cette qualit, on la laisse dans
l'indtermination, soit qu'on n'en ait pas la
connaissance positive, soit qu'elle n'ait aucun intrt
actuel pour la personne  laquelle la ngation s'adresse.
Nier consiste donc bien toujours  prsenter sous une
forme tronque un systme de deux affirmations, l'une
dtermine qui porte sur un certain possible, l'autre
indtermine, se rapportant a la ralit inconnue ou
indiffrente qui supplante cette possibilit: la seconde
affirmation est virtuellement contenue dans le jugement
que nous portons sur la premire, jugement qui est la
ngation mme. Et ce qui donne  la ngation son
caractre subjectif, c'est prcisment que, dans la
constatation d'un remplacement, elle ne tient compte que
du remplac et ne s'occupe pas du remplaant. Le remplac
n'existe que comme conception de l'esprit. Il faut, pour
continuer  le voir et par consquent pour en parler,
tourner le dos  la ralit, qui coule du pass au
prsent, d'arrire en avant. C'est ce qu'on fait quand on
nie. On constate le changement, ou plus gnralement la
substitution, comme verrait le trajet de la voiture un
'voyageur qui regarderait en arrire et ne voudrait
connatre  chaque instant que le point o il a cess
d'tre; il ne dterminerait jamais sa position actuelle
que par rapport  celle qu'il vient de quitter au lieu de
l'exprimer en fonction d'elle-mme.
En rsum, pour un esprit qui suivrait purement et
simplement le fil de l'exprience, il n'y aurait pas de
vide, pas de nant, mme relatif ou partiel, pas de
ngation possible. Un pareil esprit verrait des faits
succder  des faits, des tats  des tats, des choses 
des choses. Ce qu'il noterait  tout moment, ce sont des
choses qui existent, des tats qui apparaissent, des
faits qui se produisent. Il vivrait dans l'actuel et,
s'il tait capable de juger, il n'affirmerait jamais que
l'existence du prsent.
Dotons cet esprit de mmoire et surtout du dsir de
s'appesantir sur le pass. Donnons-lui la facult de
dissocier et de distinguer. Il ne notera plus seulement
l'tat actuel de la ralit qui passe. Il se reprsentera
le passage comme un changement, par consquent comme un
contraste entre ce qui a t et ce qui est. Et comme il
n'y a pas de diffrence essentielle entre un pass qu'on
se remmore et un pass qu'on imagine, il aura vite fait
de s'lever  la reprsentation du possible en gnral.
Il s'aiguillera ainsi sur la voie de la ngation. Et
sur. tout il sera sur le point de se reprsenter une
disparition. Il n'y arrivera pourtant pas encore. Pour se
reprsenter qu'une chose a disparu, il ne suffit pas
d'apercevoir nu contraste entre le pass et le prsent;
il faut encore tourner le dos au prsent, s'appesantir
sur le pass, et penser le contraste du pass avec le
prsent en termes de pass seulement, sans y faire
figurer le prsent.
L'ide d'abolition n'est donc pas une pure ide; elle
implique qu'on regrette le pass ou qu'on le conoit
regrettable, qu'on a quelque raison de s'y attarder. Elle
nat lorsque le phnomne de la substitution est coup en
deux par un esprit qui n'en considre que la premire
moiti, parce qu'il ne s'intresse qu' elle. Supprimez
tout intrt, toute affection: il ne reste plus que la
ralit qui coule, et la connaissance indfiniment
renouvele qu'elle imprime en nous de son tat prsent.
De l'abolition  la ngation, qui est une opration
plus gnrale, il n'y a maintenant qu'un pas. Il suffit
qu'on se reprsente le contraste de ce qui est, non
seulement avec ce qui a t, mais encore avec tout ce qui
aurait pu tre. Et il faut qu'on exprime ce contraste en
fonction de ce qui aurait pu tre et non pas de ce qui
est, qu'on affirme l'existence de l'actuel en ne
regardant que le possible. La formule qu'on obtient ainsi
n'exprime plus simplement une dception de l'individu:
elle est faite pour corriger ou prvenir une erreur,
qu'on suppose plutt tre l'erreur d'autrui. En ce sens,
la ngation a un caractre pdagogique et social.
Maintenant, une fois la ngation formule, elle
prsente un aspect symtrique de celui de l'affirmation.
Il nous semble alors que, si celle-ci affirmait une
ralit objective, celle-l doit affirmer une non-ralit
galement objective et, pour ainsi dire, galement
relle. En quoi nous avons  la fois tort et raison:
tort, puisque la ngation ne saurait s'objectiver dans ce
qu'elle a de ngatif; raison cependant, en ce que la
ngation d'une chose implique l'affirmation latente de
son remplacement par une autre chose, qu'on laisse de
ct systmatiquement. Mais la forme ngative de la
ngation bnficie de l'affirmation qui est au fond
d'elle: chevauchant sur le corps de ralit positive
auquel il est attach, ce fantme s'objective. Ainsi se
forme l'ide de vide ou de nant partiel, une chose se
trouvant remplace non plus par une autre chose, mais par
un vide qu'elle laisse, c'est--dire par la ngation
d'elle-mme. Comme d'ailleurs cette opration se pratique
sur n'importe quelle chose, nous la supposons
s'effectuant sur chaque chose tour  tour, et enfin
effectue sur toutes choses en bloc. Nous obtenons ainsi
l'ide du " nant absolu". Que si maintenant nous
analysons cette ide de Rien, nous trouvons qu'elle est,
au fond, l'ide de Tout, avec, en plus, un mouvement de
l'esprit qui saute indfiniment d'une chose  une autre,
refuse de se tenir en place, et concentre toute son
attention sur ce refus en ne dterminant jamais sa
position actuelle que par rapport  celle qu'il vient de
quitter. C'est donc une reprsentation minemment
comprhensive et pleine, aussi pleine et comprhensive
que l'ide de Tout, avec laquelle elle a la plus troite
parent.
Comment opposer alors l'ide de Rien  celle de Tout?
Ne voit-on pas que c'est opposer du plein  du plein, et
que la question de savoir"pourquoi quelque chose existe"
est par consquent une question dpourvue de sens, un
pseudo-problme soulev autour d'une pseudo-ide? Il
faut pourtant que nous disions encore une fois pourquoi
ce fantme de problme hante l'esprit avec une telle
obstination. En vain nous montrons que, dans la
reprsentation d'une"abolition du rel", il n'y a que
l'image de toutes ralits se chassant les unes les
autres, indfiniment, en cercle. En vain nous ajoutons
que l'ide d'inexistence n'est que celle de l'expulsion
d'une existence impondrable, ou existence" simplement
possible ", par une existence plus substantielle, qui
serait la vraie ralit. En vain nous trouvons dans la
forme sui generis de la ngation quelque chose d'extra-
intellectuel, la ngation tant le jugement d'un
jugement, un avertissement donn a autrui ou  soi-mme,
de sorte qu'il serait absurde de lui attribuer le pouvoir
de crer des reprsentations d'un nouveau genre, des
ides sans contenu. Toujours la conviction persiste
qu'avant les choses, ou tout au moins sous les choses, il
y a le nant. Si l'on cherche la raison de ce fait, on la
trouve prcisment dans l'lment affectif, social et,
pour tout dire, pratique, qui donne sa forme spcifique 
la ngation. Les plus grosses difficults philosophiques
naissent, disions-nous, de ce que les formes de l'action
humaine s'aventurent hors de leur domaine propre. Nous
sommes faits pour agir autant et plus que pour penser; -
ou plutt, quand nous suivons le mouvement de notre
nature, c'est pour agir que nous pensons. Il ne faut donc
pas s'tonner que les habitudes de l'action dteignent
sur celles de la reprsentation, et que notre esprit
aperoive toujours les choses dans l'ordre mme o nous
avons coutume de nous les figurer quand nous nous
proposons d'agir sur elles. Or il est incontestable,
comme nous le faisions remarquer plus haut, que toute
action humaine a son point de dpart dans une
dissatisfaction et, par l mme, dans un sentiment
d'absence. On n'agirait pas si l'on ne se proposait un
but, et l'on ne recherche une chose que parce qu'on en
ressent la privation. Notre action procde ainsi de
" rien "  "quelque chose", et elle a pour essence
mme de broder " quelque chose"sur le canevas du
" rien". A vrai dire, le rien dont il est question ici
n'est pas tant l'absence d'une chose que celle d'une
utilit. Si je mne un visiteur dans une chambre que je
n'ai pas encore garnie de meubles, je l'avertis " qu'il
n'y a rien". Je sais pourtant que la chambre est pleine
d'air; mais, comme ce n'est pas sur de l'air qu'on
s'assoit, la chambre ne contient vritablement rien de ce
qui, en ce moment, pour le visiteur et pour moi-mme,
compte pour quelque chose. D'une manire gnrale, le
travail humain consiste  crer de l'utilit; et, tant
que le travail n'est pas fait, il n'y a"rien", - rien
de ce qu'on voulait obtenir. Notre vie se passe ainsi 
combler des vides, que notre intelligence conoit sous
l'influence extra-intellectuelle du dsir et du regret,
sous la pression des ncessits vitales: et, si l'on
entend par vide une absence d'utilit et non pas de
choses, on peut dire, dans ce sens tout relatif, que nous
allons constamment du vide au plein. Telle est la
direction o marche notre action. Notre spculation ne
peut s'empcher d'en faire autant, et, naturellement,
elle passe du sens relatif au sens absolu, puisqu'elle
s'exerce sur les choses mmes et non pas sur l'utilit
qu'elles ont pour nous. Ainsi s'implante en nous l'ide
que la ralit comble un vide, et que le nant, conu
comme une absence de tout, prexiste  toutes choses en
droit, sinon en fait. C'est cette illusion que nous avons
essay de dissiper, en montrant que l'ide de Rien, si
l'on prtend y voir celle d'une abolition de toutes
choses, est une ide destructive d'elle-mme et se rduit
 un simple mot, - que si, au contraire, c'est
vritablement une ide, on y trouve autant de matire que
dans l'ide de Tout.
Cette longue analyse tait ncessaire pour montrer
qu'une ralit qui se suffit  elle-mme n'est pas
ncessairement une ralit trangre  la dure. Si l'on
passe (consciemment ou inconsciemment) par l'ide du
nant pour arriver  celle de l'tre, l'tre auquel on
aboutit est une essence logique ou mathmatique, partant
intemporelle. Et, ds lors, une conception statique du
rel s'impose: tout parat donn en une seule fois, dans
l'ternit. Mais il faut s'habituer  penser l'tre
directement, sans faire un dtour, sans s'adresser
d'abord au fantme de nant qui s'interpose entre lui et
nous. Il faut tcher ici de voir pour voir, et non plus
de voir pour agir. Alors l'Absolu se rvle trs prs de
nous et, dans une certaine mesure, en nous. Il est
d'essence psychologique, et non pas mathmatique ou
logique. Il vit avec nous. Comme nous, mais, par certains
cts, infiniment plus concentr et plus ramass sur lui-
mme, il dure.

Le devenir et la forme

Mais pensons-nous jamais la vraie dure? Ici encore
une prise de possession directe sera ncessaire. On ne
rejoindra pas la dure par un dtour: il faut
s'installer en elle d'emble. C'est ce que l'intelligence
refuse le plus souvent de faire, habitue qu'elle est 
penser le mouvant par l'intermdiaire de l'immobile.
Le rle de l'intelligence est, en effet, de prsider 
des actions. Or, dans l'action, c'est le rsultat qui
nous intresse; les moyens importent peu pourvu que le
but soit atteint. De l vient que nous nous tendons tout
entiers sur la fin  raliser, nous fiant le plus souvent
 elle pour que, d'ide, elle devienne acte. Et de l
vient aussi que le terme o notre activit se reposera
est seul reprsent explicitement  notre esprit: les
mouvements constitutifs de l'action mme ou chappent 
notre conscience ou ne lui arrivent que confusment.
Considrons un acte trs simple comme celui de lever le
bras. O en serions-nous, si nous avions a imaginer par
avance toutes les contractions et tensions lmentaires
qu'il implique, ou mme  les percevoir, une a une,
pendant qu'elles s'accomplissent? L'esprit se transporte
tout de suite au but, c'est--dire  la vision
schmatique et simplifie de l'acte suppose accompli.
Alors, si aucune reprsentation antagoniste ne neutralise
l'effet de la premire, d'eux-mmes les mouvements
appropris viennent remplir le schma, aspirs, en
quelque sorte, par le vide de ses interstices.
L'intelligence ne reprsente donc  l'activit que des
buts  atteindre, c'est--dire des points de repos. Et,
d'un but atteint  un autre but atteint, d'un repos  un
repos, notre activit se transporte par une srie de
bonds, pendant lesquels notre conscience se dtourne le
plus possible du mouvement s'accomplissant pour ne
regarder que l'image anticipe du mouvement accompli.
Or, pour qu'elle se reprsente, immobile, le rsultat
de l'acte qui s'accomplit, il faut que l'intelligence
aperoive, immobile aussi, le milieu o ce rsultat
s'encadre. Notre activit est insre dans le monde
matriel. Si la matire nous apparaissait comme un
perptuel coulement,  aucune de nos actions nous
n'assignerions un terme. Nous sentirions chacune d'elles
se dissoudre au fur et  mesure de son accomplissement,
et nous n'anticiperions pas sur un avenir toujours
fuyant. Pour que notre activit saute d'un acte  un
acte, il faut que la matire passe d'un tat  un tat,
car c'est seulement dans un tat du monde matriel que
l'action peut insrer un rsultat et par consquent
s'accomplir. Mais est-ce bien ainsi que se prsente la
matire?
A priori, on peut prsumer que notre perception
s'arrange pour prendre la matire de ce biais. Organes
sensoriels et organes moteurs sont en effet coordonns
les uns aux autres. Or, les premiers symbolisent notre
facult de percevoir, comme les seconds notre facult
d'agir. L'organisme nous rvle ainsi, sous une forme
visible et tangible, l'accord parfait de la perception et
de l'action. Si donc notre activit vise toujours un
rsultat o momentanment elle s'insre, notre perception
ne doit gure retenir du monde matriel,  tout instant,
qu'un tat o provisoirement elle se pose. Telle est
l'hypothse qui se prsente  l'esprit. Il est ais de
voir que l'exprience la confirme.
Ds le premier coup d'oeil jet sur le monde, avant
mme que nous y dlimitions des corps, nous y distinguons
des qualits. Une couleur succde  une couleur, un son 
un son, une rsistance  une rsistance, etc. Chacune de
ces qualits, prise  part, est un tat qui semble
persister tel quel, immobile, en attendant qu'un autre le
remplace. Pourtant chacune de ces qualits se rsout, 
l'analyse, en un nombre norme de mouvements
lmentaires. Qu'on y voie des vibrations ou qu'on se la
reprsente de toute autre manire, un fait est certain,
c'est que toute qualit est changement. En vain
d'ailleurs on cherche ici, sous le changement, la chose
qui change; c'est toujours provisoirement, et pour
satisfaire notre imagination, que nous attachons le
mouvement  un mobile. Le mobile fuit sans cesse sous le
regard de la science; celle-ci n'a jamais affaire qu' de
la mobilit. En la plus petite fraction perceptible de se
conde, dans la perception quasi instantane d'une qualit
sensible, ce peuvent tre des trillions d'oscillations
qui se rptent: la permanence d'une qualit sensible
consiste en cette rptition de mouvements, comme de
palpitations successives est faite la persistance de la
vie. La premire fonction de la perception est
prcisment de saisir une srie de changements
lmentaires sous forme de qualit ou d'tat simple, par
un travail de condensation. Plus grande est la force
d'agir dpartie  une espce animale, plus nombreux, sans
doute, sont les changements lmentaires que sa facult
de percevoir concentre en un de ses instants. Et le
progrs doit tre continu, dans la nature, depuis les
tres qui vibrent presque  l'unissons des oscillations
thres jusqu' ceux qui immobilisent des trillions de
ces oscillations dans la plus courte de leurs perceptions
simples. Les premiers ne sentent gure que des
mouvements, les derniers peroivent de la qualit. Les
premiers sont tout prs de se laisser prendre dans
l'engrenage des choses; les autres ragissent, et la
tension de leur facult d'agir est sans doute
proportionnelle  la concentration de leur facult de
percevoir. Le progrs se continue jusque dans l'humanit
mme. On est d'autant plus"homme d'action"qu'on sait
embrasser d'un coup d'a-il un plus grand nombre
d'vnements: c'est la mme raison qui fait qu'on
peroit des vnements successifs un  un et qu'on se
laisse conduire par eux, ou qu'on les saisit en bloc et
qu'on les domine. En rsum, les qualits de la matire
sont autant de vues stables que nous prenons sur son
instabilit.
Maintenant, dans la continuit des qualits sensibles
nous dlimitons des corps. Chacun de ces corps change, en
ralit,  tout moment. D'abord, il se rsout en un
groupe de qualits, et toute qualit, disions-nous,
consiste en une succession de mouvements lmentaires.
Mais, mme si l'on envisage la qualit comme un tat
stable, le corps est encore instable en ce qu'il change
de qualits sans cesse. Le corps par excellence, celui
que nous sommes le mieux fonds  isoler dans la
continuit de la matire, parce qu'il constitue un syst
me relativement clos, est le corps vivant; c'est
d'ailleurs pour lui que nous dcoupons les autres dans le
tout. Or, la vie est une volution. Nous concentrons une
priode de cette volution en une vue stable que nous
appelons une forme, et, quand le changement est devenu
assez considrable pour vaincre l'heureuse inertie de
notre perception, nous disons que le corps a chang de
forme. Mais, en ralit, le corps change de forme  tout
instant. Ou plutt il n'y a pas de forme, puisque la
forme est de l'immobile et que la ralit est mouvement.
Ce qui est rel, c'est le changement continuel de forme:
la forme n'est qu'un instantan pris sur une transition.
Donc, ici encore, notre perception s'arrange pour
solidifier en images discontinues la continuit fluide du
rel. Quand les images successives ne diffrent pas trop
les unes des autres, nous les considrons toutes comme
l'accroissement et la diminution d'une seule image
moyenne, ou comme la dformation de cette image dans des
sens diffrents. Et c'est  cette moyenne que nous
pensons quand nous parlons de l'essence d'une chose, ou
de la chose mme.
Enfin les choses, une fois constitues, manifestent 
la surface, par leurs changements de situation, les
modifications profondes qui s'accomplissent au sein du
Tout. Nous disons alors qu'elles agissent les unes sur
les autres. Cette action nous apparat sans doute sous
forme de mouvement. Mais de la mobilit du mouvement nous
dtournons le plus possible notre regard: ce qui nous
intresse, c'est, comme nous le disions plus haut, le
dessin immobile du mouvement plutt que le mouvement
mme. S'agit-il d'un mouvement simple? nous nous
demandons o il va. C'est par sa direction, c'est--dire
par la position de son but provisoire, que nous nous le
reprsentons  tout moment. S'agit-il d'un mouvement
complexe? nous voulons savoir, avant tout, ce qui se
passe, ce que le mouvement fait, c'est--dire le rsultat
obtenu ou l'intention qui prside. Examinez de prs ce
que vous avez dans l'esprit quand vous parlez d'une
action en voie d'accomplissement. L'ide du changement
est l, je le veux bien, mais elle se cache dans la
pnombre. En pleine lumire il y a le dessin immobile de
l'acte suppos accompli. C'est par l, et par l
seulement, que l'acte complexe se distingue et se
dfinit. Nous serions fort embarrasss pour imaginer les
mouvements inhrents aux actions de manger, de boire, de
se battre, etc. Il nous suffit de savoir, d'une manire
gnrale et indtermine, que tous ces actes sont des
mouvements. Une fois en rgle de ce ct, nous cherchons
simplement  nous reprsenter le plan d'ensemble de
chacun de ces mouvements complexes, c'est--dire le
dessin immobile qui les sous-tend. Ici encore la
connaissance porte sur un tat plutt que sur un
changement. Il en est donc de ce troisime cas comme des
deux autres. Qu'il s'agisse de mouvement qualitatif ou de
mouvement volutif ou de mouvement extensif, l'esprit
s'arrange pour prendre des vues stables sur
l'instabilit. Et il aboutit ainsi, comme nous venons de
le montrer,  trois espces de reprsentations: 1 les
qualits, 2 les formes ou essences, 3 les actes.
A ces trois manires de voir correspondent trois
catgories de mots. les adjectifs, les substantifs et
les verbes, qui sont les lments primordiaux du langage.
Adjectifs et substantifs symbolisent donc des tats. Mais
le verbe lui-mme, si l'on s'en tient  la partie
claire de la reprsentation qu'il voque, n'exprime
gure autre chose.
Que si maintenant on cherchait  caractriser avec plus
de prcision notre attitude naturelle vis--vis du
devenir, voici ce qu'on trouverait. Le devenir est
infiniment vari Celui qui va du jaune au vert ne
ressemble pas  celui qui va du vert au bleu: ce sont
des mouvements qualitatifs diffrents. Celui qui va de la
fleur au fruit ne ressemble pas  celui qui va de la
larve  la nymphe et de la nymphe  l'insecte parfait:
ce sont des mouvements volutifs diffrents. L'action de
manger ou de boire ne ressemble pas  l'action de se
battre: ce sont des mouvements extensifs diffrents. Et
ces trois genres de mouvement eux-mmes, qualitatif,
volutif, extensif, diffrent profondment. L'artifice de
notre perception, comme celui de notre intelligence,
comme celui de notre langage, consiste  extraire de ces
devenirs trs varis la reprsentation unique du devenir
en gnral, devenir indtermin, simple abstraction qui
par elle-mme ne dit rien et  laquelle il est mme rare
que nous pensions. A cette ide toujours la mme, et
d'ailleurs obscure ou inconsciente, nous adjoignons
alors, dans chaque cas particulier, une ou plusieurs
images claires qui reprsentent des tats et qui servent
 distinguer tous les devenirs les uns des autres. C'est
cette composition d'un tat spcifique et dtermin avec
le changement en gnral et indtermin que nous
substituons  la spcificit du changement. Une
multiplicit indfinie de devenirs diversement colors,
pour ainsi dire, passe sous nos yeux: nous nous
arrangeons pour voir de simples diffrences de couleur,
c'est--dire d'tat, sous lesquelles coulerait dans
l'obscurit un devenir toujours et partout le mme,
invariablement incolore.
Supposons qu'on veuille reproduire sur un cran une
scne anime, le dfil d'un rgiment par exemple. Il y
aurait une premire manire de s'y prendre. Ce serait de
dcouper des figures articules reprsentant les soldats,
d'imprimer  chacune d'elles le mouvement de la marche,
mouvement variable d'individu  individu quoique commun 
l'espce humaine, et de projeter le tout sur l'cran. Il
faudrait dpenser  ce petit jeu une somme de travail
formidable, et l'on n'obtiendrait d'ailleurs qu'un assez
mdiocre rsultat: comment reproduire la souplesse et la
varit de la vie? Maintenant, il y a une seconde
manire de procder, beaucoup plus aise en mme temps
que plus efficace. C'est de prendre sur le rgiment qui
passe une srie d'instantans, et de projeter ces
instantans sur l'cran, de manire qu'ils se remplacent
trs vite les uns les autres. Ainsi fait le
cinmatographe. Avec des photographies dont chacune
reprsente le rgiment dans une attitude immobile, il
reconstitue la mobilit du rgiment qui passe. Il est
vrai que, si nous avions affaire aux photographies toutes
seules, nous aurions beau les regarder, nous ne les
verrions pas s'animer: avec de l'immobilit, mme
indfiniment juxtapose  elle-mme, nous ne ferons
jamais du mouvement. Pour que les images s'animent, il
faut qu'il y ait du mouvement quelque part. Le mouvement
existe bien ici, en effet, il est dans l'appareil. C'est
parce que la bande cinmatographique se droule, amenant,
tour  tour, les diverses photographies de la scne  se
continuer les unes les autres, que chaque acteur de cette
scne reconquiert sa mobilit: il enfile toutes ses
attitudes successives sur l'invisible mouvement de la
bande cinmatographique. Le procd a donc consist, en
somme,  extraire de tous les mouvements propres  toutes
les figures un mouvement impersonnel, abstrait et simple,
le mouvement en gnral pour ainsi dire,  le mettre dans
l'appareil, et  reconstituer l'individualit de chaque
mouvement particulier par la composition de ce mouvement
anonyme avec les attitudes personnelles. Tel est
l'artifice du cinmatographe. Et tel est aussi celui de
notre connaissance. Au lieu de nous attacher au devenir
intrieur des choses, nous nous plaons en dehors d'elles
pour recomposer leur devenir artificiellement. Nous
prenons des vues quasi instantanes sur la ralit qui
passe, et, comme elles sont caractristiques de cette
ralit, il nous suffit de les enfiler le long d'un
devenir abstrait, uniforme, invisible, situ au fond de
l'appareil de la connaissance, pour imiter ce qu'il y a
de caractristique dans ce devenir lui-mme. Perception,
intellection, langage procdent en gnral ainsi. Qu'il
s'agisse de penser le devenir, ou de l'exprimer, ou mme
de le percevoir, nous ne faisons gure autre chose
qu'actionner une espce de cinmatographe intrieur. On
rsumerait donc tout ce qui prcde en disant que le
mcanisme de notre connaissance usuelle est de nature
cinmatographique.
Sur le caractre tout pratique de cette opration il
n'y a pas de doute possible. Chacun de nos actes vise une
certaine insertion de notre volont dans la ralit.
C'est, entre notre corps et les autres corps, un
arrangement comparable  celui des morceaux de verre qui
composent une figure kaldoscopique. Notre activit va
d'un arrangement  un rarrangement, imprimant chaque
fois au kalidoscope, sans doute, une nouvelle secousse,
mais ne s'intressant pas  la secousse et ne voyant que
la nouvelle figure. La connaissance qu'elle se donne de
l'opration de la nature doit donc tre exactement
symtrique de l'intrt qu'elle prend  sa propre
opration. En ce sens on pourrait dire, si ce n'tait
abuser d'un certain genre de comparaison, que le
caractre cinmatographique de notre connaissance des
choses tient au caractre kaldoscopique de notre
adaptation  elles.
La mthode cinmatographique est donc la seule
pratique, puisqu'elle consiste  rgler l'allure gnrale
de la connaissance sur celle de l'action, en attendant
que le dtail de chaque acte se rgle  son tour sur
celui de la connaissance. Pour que l'action soit toujours
claire, il faut que l'intelligence y soit toujours
prsente; mais l'intelligence, pour accompagner ainsi la
marche de l'activit et en assurer la direction, doit
commencer par en adopter le rythme. Discontinue est
l'action, comme toute pulsation de vie; discontinue sera
donc la connaissance. Le mcanisme de la facult de
connatre a t construit sur ce plan. Essentiellement
pratique, peut-il servir, tel quel,  la spculation?
Essayons, avec lui, de suivre la ralit dans ses
dtours, et voyons ce qui va se passer.
Sur la continuit d'un certain devenir j'ai pris une
srie de vues que j'ai relies entre elles par " le
devenir"en gnral. Mais il est entendu que je ne puis
en rester l. Ce qui n'est pas dterminable n'est pas
reprsentable: du"devenir en gnral"je n'ai qu'une
connaissance verbale. Comme la lettre x dsigne une
certaine inconnue, quelle qu'elle soit, ainsi mon
" devenir en gnral", toujours le mme, symbolise ici
une certaine transition sur laquelle j'ai pris des
instantans. de cette transition mme il ne m'apprend
rien. Je vais donc me concentrer tout entier sur la
transition et, entre deux instantans, chercher ce qui se
passe. Mais, puisque j'applique la mme mthode, j'arrive
au mme rsultat; une troisime vue va simplement
s'intercaler entre les deux autres. Indfiniment je
recommencerai, et indfiniment je juxtaposerai des vues 
des vues, sans obtenir autre chose. L'application de la
mthode cinmatographique aboutira donc ici  un
perptuel recommencement, o l'esprit, ne trouvant jamais
 se satisfaire et ne voyant nulle part o se poser, se
persuade sans doute  lui-mme qu'il imite par son
instabilit le mouvement mme du rel. Mais si, en
s'entranant lui-mme au vertige, il finit par se donner
l'illusion de la mobilit, son opration ne l'a pas fait
avancer d'un pas, puisqu'elle le laisse toujours aussi
loin du terme. Pour avancer avec la ralit mouvante,
c'est en elle qu'il faudrait se replacer. Installez-vous
dans le changement, vous saisirez  la fois et le
changement lui-mme et les tats successifs en lesquels
il pourrait  tout instant s'immobiliser. Mais avec ces
tats successifs, aperus du dehors comme des immobilits
relles et non plus virtuelles, vous ne reconstituerez
jamais du mouvement. Appelez-les, selon le cas, qualits,
formes, positions ou intentions; vous pourrez en
multiplier le nombre autant qu'il vous plaira et
rapprocher ainsi indfiniment l'un de l'autre deux tats
conscutifs: vous prouverez toujours devant le
mouvement intermdiaire la dception de l'enfant qui
voudrait, en rapprochant l'une de l'autre ses deux mains
ouvertes, craser de la fume. Le mouvement glissera dans
l'intervalle, parce que toute tentative pour reconstituer
le changement avec des tats implique cette proposition
absurde que le mouvement est fait d'immobilits.
C'est de quoi la philosophie s'aperut ds qu'elle
ouvrit les yeux. Les arguments de Znon d'Ele,
quoiqu'ils aient t formuls dans une intention bien
diffrente, ne disent pas autre chose.
Considre-t-on la flche qui vole? A chaque instant,
dit Znon, elle est immobile, car elle n'aurait le temps
de se mouvoir, c'est--dire d'occuper au moins deux
positions successives, que si on lui concdait au moins
deux instants. A un moment donn, elle est donc au repos
en un point donn. Immobile en chaque point de son
trajet, elle est, pendant tout le temps qu'elle se meut,
immobile.
Oui, si nous supposons que la flche puisse jamais tre
en un point de son trajet. Oui, si la flche, qui est du
mouvant, concidait jamais avec une position, qui est de
l'immobilit. Mais la flche n'est jamais en aucun point
de son trajet. Tout au plus doit-on dire qu'elle pourrait
y tre, en ce sens qu'elle y passe et qu'il lui serait
loisible de s'y arrter. Il est vrai que, si elle s'y
arrtait, elle y resterait, et que ce ne serait plus, en
ce point,  du mouvement que nous aurions affaire. La
vrit est que, si la flche part du point A pour
retomber au point B, son mouvement AB est aussi simple,
aussi indcomposable, en tant que mouvement, que la
tension de l'arc qui la lance. Comme le shrapnell,
clatant avant de toucher terre, couvre d'un indivisible
danger la zone d'explosion, ainsi la flche qui va de A
en B dploie d'un seul coup, quoique sur une certaine
tendue de dure, son indivisible mobilit. Supposez un
lastique que vous tireriez de A en B; pourriez-vous en
diviser l'extension? La course de la flche est cette
extension mme, aussi simple qu'elle, indivise comme
elle. C'est un seul et unique bond. Vous fixez un point C
dans l'intervalle parcouru, et vous dites qu' un certain
moment la flche tait en C. Si elle y avait t, c'est
qu'elle s'y serait arrte, et vous n'auriez plus une
course de A en B, mais deux courses, l'une de A en C,
l'autre de C en B, avec un intervalle de repos. Un
mouvement unique est tout entier, par hypothse,
mouvement entre deux arrts: s'il y a des arrts
intermdiaires, ce n'est plus un mouvement unique. Au
fond, l'illusion vient de ce que le mouvement, une fois
effectu, a dpos le long de son trajet une trajectoire
immobile sur laquelle on peut compter autant
d'immobilits qu'on voudra. De l on conclut que le
mouvement, s'effectuant, dposa  chaque instant au-
dessous de lui une position avec laquelle il concidait.
On ne voit pas que la trajectoire se cre tout d'un coup,
encore qu'il lui faille pour cela un certain temps, et
que si l'on peut diviser a volont la trajectoire une
fois cre, on ne saurait diviser sa cration, qui est un
acte en progrs et non pas une chose. Supposer que le
mobile est en un point du trajet, c'est, par un coup de
ciseau donn en ce point, couper le trajet en deux et
substituer deux trajectoires  la trajectoire unique que
l'on considrait d'abord. C'est distinguer deux actes
successifs l o, par hypothse, il n'y en a qu'un. Enfin
c'est transporter  la course mme de la flche tout ce
qui peut se dire de l'intervalle qu'elle a parcouru,
c'est--dire admettre a priori cette absurdit que le
mouvement concide avec l'immobile.
Nous ne nous appesantirons pas ici sur les trois autres
arguments de Znon. Nous les avons examins ailleurs.
Bornons-nous  rappeler qu'ils consistent encore 
appliquer le mouvement le long de la ligne parcourue et 
sup. poser que ce qui est vrai de la ligne est vrai du
mouvement. Par exemple, la ligne peut tre divise en
autant de parties qu'on veut, de la grandeur qu'on veut,
et c'est toujours la mme ligne. De l on conclura qu'on
a le droit de supposer le mouvement articul comme on
veut, et que c'est toujours le mme mouvement. On
obtiendra ainsi une srie d'absurdits qui toutes
exprimeront la mme absurdit fondamentale. Mais la
possibilit d'appliquer le mouvement sur la ligne
parcourue n'existe que pour un observateur qui, se tenant
en dehors du mouvement et envisageant  tout instant la
possibilit d'un arrt, prtend recomposer le mouvement
rel avec ces immobilits possibles. Elle s'vanouit ds
qu'on adopte par la pense la continuit du mouvement
rel, celle dont chacun de nous a conscience quand il
lve le bras ou avance d'un pas. Nous sentons bien alors
que la ligne parcourue entre deux arrts se dcrit d'un
seul trait indivisible, et qu'on chercherait vainement 
pratiquer dans le mouvement qui la trace des divisions
correspondant, chacune  chacune, aux divisions
arbitrairement choisies de la ligne une fois trace. La
ligne parcourue par le mobile se prte  un mode de
dcomposition quelconque parce qu'elle n'a pas
d'organisation interne. Mais tout mouvement est articul
intrieurement. C'est ou un bond indivisible (qui peut
d'ailleurs occuper une trs longue dure) ou une srie de
bonds indivisibles. Faites entrer en ligne de compte les
articulations de ce mouvement, ou bien alors ne spculez
pas sur sa nature,
Quand Achille poursuit la tortue, chacun de ses Pas
doit tre trait comme un indivisible, chaque pas de la
tortue aussi. Aprs un certain nombre de pas, Achille
aura enjamb la tortue. Rien n'est plus simple. Si vous
tenez a diviser davantage les deux mouvements, distinguez
de part et d'autre, dans le trajet d'Achille et dans
celui de la tortue, des sous-multiples du pas de chacun
d'eux; mais respectez les articulations naturelles des
deux trajets. Tant que vous les respecterez, aucune
difficult ne surgira, parce que vous suivrez les
indications de l'exprience. Mais l'artifice de Znon
consiste  recomposer le mouvement d'Achille selon une
loi arbitrairement choisie. Achille arriverait d'un
premier bond au point o tait la tortue, d'un second
bond au point o elle s'est transporte pendant qu'il
faisait le premier, et ainsi de suite. Dans ce cas,
Achille aurait en effet toujours un nouveau bond  faire.
Mais il va sans dire qu'Achille, pour rejoindre la
tortue, s'y prend tout autrement. Le mouvement considr
par Znon ne serait l'quivalent du mouvement d'Achille
que si l'on pouvait traiter le mouvement comme on traite
l'intervalle parcouru, dcomposable et recomposable 
volont. Ds qu'on a souscrit  cette premire absurdit,
toutes les autres s'ensuivent 98.
Rien ne serait plus facile, d'ailleurs, que d'tendre
l'argumentation de Znon au devenir qualitatif et au
devenir volutif. On retrouverait les mmes
contradictions. Que l'enfant devienne adolescent, puis
homme mr, enfin vieillard, cela se comprend quand on
considre que l'volution vitale est ici la ralit mme.
Enfance, adolescence, maturit, vieillesse sont de
simples vues de l'esprit, des arrts possibles imagins
pour nous, du dehors, le long de la continuit d'un
progrs. Donnons-nous au contraire l'enfance,
l'adolescence, la maturit et la vieillesse comme des
parties intgrantes de l'volution: elles deviennent des
arrts rels, et nous ne concevons plus comment
l'volution est possible, car des repos juxtaposs
n'quivaudront jamais  un mouvement. Comment, avec ce
qui est fait, reconstituer ce qui se fait? Comment, par
exemple, de l'enfance une fois pose comme une chose,
passera-t-on  l'adolescence, alors que, par hypothse,
on s'est donn l'enfance seulement? Qu'on y regarde de
prs: on verra que notre manire habituelle de parler,
laquelle se rgle sur notre manire habituelle de penser,
nous conduit  de vritables impasses logiques, impasses
o nous nous engageons sans inquitude parce que nous
sentons confusment qu'il nous serait toujours loisible
d'en sortir; il nous suffirait, en effet, de renoncer aux
habitudes cinmatographiques de notre intelligence. Quand
nous disons "l'enfant devient homme", gardons-nous de
trop approfondir le sens littral de l'expression. Nous
trouverions que, lorsque nous posons le sujet"enfant",
l'attribut"homme"ne lui convient pas encore, et que,
lorsque nous nonons l'attribut "homme", il ne s'appli
que dj plus au sujet "enfant". La ralit, qui est la
transition de l'enfance  l'ge mr, nous a gliss entre
les doigts. Nous n'avons que les arrts imagi
naires "enfant" et "homme", et nous sommes tout prs de
dire que l'un de ces arrts est l'autre, de mme que la
flche de Znon est, selon ce philosophe,  tous les
points du trajet. La vrit est que, si le langage se
moulait ici sur le rel, nous ne dirions pas " l'enfant
devient homme ", mais "il y a devenir de l'enfant 
l'homme". Dans la premire proposition, "devient" est
un verbe  sens indtermin, destin  masquer
l'absurdit o l'on tombe en attribuant l'tat "homme "
au sujet "enfant". Il se comporte  peu prs comme le
mouvement, toujours le mme, de la bande
cinmatographique, mouvement cach dans l'appareil et
dont le rle est de superposer l'une  l'autre les images
successives pour imiter le mouvement de l'objet rel.
Dans la seconde,"devenir"est un sujet. Il passe au
premier plan. Il est la ralit mme: enfance et ge
d'homme ne sont plus alors que des arrts virtuels,
simples vues de l'esprit: nous avons affaire, cette
fois, au mouvement objectif lui-mme, et non plus  son
imitation cinmatographique. Mais la premire manire de
s'exprimer est seule conforme  nos habitudes de langage.
Il faudrait, pour adopter la seconde, se soustraire au
mcanisme cinmatographique de la pense. Il en faudrait
faire abstraction complte, pour dissiper d'un seul coup
les absurdits thoriques que la question du mouvement
soulve. Tout est obscurit, tout est contradiction quand
on prtend, avec des tats, fabriquer une transition.
L'obscurit se dissipe, la contradiction tombe ds qu'on
se place le long de la transition, pour y distinguer des
tats en y pratiquant par la pense des coupes
transversales. C'est qu'il y a plus dans la transition
que la srie des tats, c'est--dire des coupes
possibles, plus dans le mouvement que la srie des
positions, c'est--dire des arrts possibles. Seulement,
la premire manire de voir est conforme aux procds de
l'esprit humain; la seconde exige au contraire qu'on
remonte la pente des habitudes intellectuelles. Faut-il
s'tonner si la philosophie a d'abord recul devant un
pareil effort? Les Grecs avaient confiance dans la
nature, confiance dans l'esprit laiss  son inclination
naturelle, confiance dans le langage surtout, en tant
qu'il extriorise la pense naturellement. Plutt que de
donner tort  l'altitude que prennent, devant le cours
des choses, la pense et le langage, ils aimrent mieux
donner tort au cours des choses.

La philosophie des formes et sa conception du devenir.
Platon et Aristote. Pente naturelle de l'intelligence

C'est ce que firent sans mnagement les philosophes de
l'cole d'le. Comme le devenir choque les habitudes de
la pense et s'insre mal dans les cadres du langage, ils
le dclarrent irrel. Dans le mouvement spatial et dans
le changement en gnral ils ne virent qu'illusion pure.
On pouvait attnuer cette conclusion sans changer les
prmisses, dire que la ralit change, mais qu'elle ne
devrait pas changer. L'exprience nous met en prsence du
devenir, voil la ralit sensible. Mais la ralit
intelligible, celle qui devrait tre, est plus relle
encore, et celle-l, dira-t-on, ne change pas. Sous le
devenir qualitatif, sous le devenir volutif, sous le
devenir extensif, l'esprit doit chercher ce qui est
rfractaire au changement: la qualit dfinissable, la
forme ou essence, la fin. Tel fut le principe fondamental
de la philosophie qui se dveloppa  travers l'antiquit
classique, la philosophie des Formes ou, pour employer un
terme plus voisin du grec, la philosophie des Ides.
Le mot eidos, que nous traduisons ici par Ide, a en
effet ce triple sens. Il dsigne: 1. la qualit, 2. la
forme ou essence, 3. le but ou dessein de l'acte
s'accomplissant, c'est--dire, au fond, le dessin de
l'acte suppos accompli. Ces trois points de vue sont
ceux de l'adjectif, du substantif et du verbe, et
correspondent aux trois catgories essentielles du
langage. Aprs les explications que nous avons donnes un
peu plus haut, nous pourrions et nous devrions peut-tre
traduire eidos par"vue"ou plutt par"moment". Car
eidos est la vue stable prise sur l'instabilit des
choses: la qualit qui est un moment du devenir, la
forme qui est un moment de l'volution, l'essence qui est
la forme moyenne au-dessus et au-dessous de laquelle les
autres formes s'chelonnent comme des altrations de
celle-l, enfin le dessein inspirateur de l'acte s'ac
complissant, lequel n'est point autre chose, disions-
nous, que le dessin anticip de l'action accomplie.
Ramener les choses aux Ides consiste donc  rsoudre le
devenir en ses principaux moments, chacun de ceux-ci
tant d'ailleurs soustrait par hypothse  la loi du
temps et comme cueilli dans l'ternit. C'est dire qu'on
aboutit  la philosophie des Ides quand on applique le
mcanisme cinmatographique de l'intelligence  l'analyse
du rel.
Mais, ds qu'on met les Ides immuables au fond de la
mouvante ralit, toute une physique, toute une
cosmologie, toute une thologie mme s'ensuivent
ncessairement. Arrtons-nous sur ce point. Il n'entre
pas dans notre pense de rsumer en quelques pages une
philosophie aussi complexe et aussi comprhensive que
celle des Grecs. Mais, puisque nous venons de dcrire le
mcanisme cinmatographique de l'intelligence, il importe
que nous montrions  quelle reprsentation du rel le jeu
de ce mcanisme aboutit. Cette reprsentation est
prcisment, croyons-nous, celle qu'on trouve dans la
philosophie antique. Les grandes lignes de la doctrine
qui s'est dveloppe de Platon  Plotin, en passant par
Aristote (et mme, dans une certaine mesure, par les
stociens), n'ont rien d'accidentel, rien de contingent,
rien qu'il faille tenir pour une fantaisie de philosophe.
Elles dessinent la vision qu'une intelligence
systmatique se donnera de l'universel devenir quand elle
le regardera  travers des vues prises de loin en loin
sur son coulement. De sorte qu'aujourd'hui encore nous
philosopherons  la manire des Grecs, nous retrouverons,
sans avoir besoin de les connatre, telles et telles de
leurs conclusions gnrales, dans l'exacte mesure o nous
nous fierons  l'instinct cinmatographique de notre
pense.
Nous disions qu'il y a plus dans un mouvement que dans
les positions successives attribues au mobile, plus dans
un devenir que dans les formes traverses tour  tour,
plus dans l'volution de la forme que les formes rali
ses l'une aprs l'autre. La philosophie pourra donc, des
termes du premier genre, tirer ceux du second, mais non
pas du second le premier: c'est du premier que la
spculation devrait partir. Mais l'intelligence renverse
l'ordre des deux termes, et, sur ce point, la philosophie
antique procde comme fait l'intelligence. Elle
s'installe donc dans l'immuable, elle ne se donnera que
des Ides. Pourtant il y a du devenir, c'est un fait.
Comment, ayant pos l'immutabilit toute seule, en fera-t-
on sortir le changement? Ce ne peut tre par l'addition
de quelque chose, puisque par hypothse, il n'existe rien
de positif en dehors des Ides. Ce sera donc par une
diminution. Au fond de la philosophie antique gt
ncessairement ce postulat - Il y a plus dans l'immobile
que dans le mouvant, et l'on passe, par voie de
diminution ou d'attnuation, de l'immutabilit au
devenir.
C'est donc du ngatif, ou tout au plus du zro, qu'il
faudra ajouter aux Ides pour obtenir le changement. En
cela consiste le"non-tre"platonicien, la"matire"
aristotlicienne, - un zro mtaphysique qui, accol 
l'Ide comme le zro arithmtique  l'unit, la multiplie
dans l'espace et dans le temps. Par lui l'Ide immobile
et simple se rfracte en un mouvement indfiniment
propag. En droit, il ne devrait y avoir que des Ides
immuables, immuablement embotes les unes dans les
autres. En fait, la matire y vient surajouter son vide
et dcroche du mme coup le devenir universel. Elle est
l'insaisissable rien qui, se glissant entre les Ides,
cre l'agitation sans fin et l'ternelle inquitude,
comme un soupon insinu entre deux coeurs qui s'aiment.
Dgradez les ides immuables: vous obtenez, par l mme,
le flux perptuel des choses. Les Ides ou Formes sont
sans doute le tout de la ralit intelligible, c'est--
dire de la vrit, en ce qu'elles reprsentent, runies,
l'quilibre thorique de l'tre. Quant  la ralit
sensible, elle est une oscillation indfinie de part et
d'autre de ce point d'quilibre.
De l,  travers toute la philosophie des Ides, une
certaine conception de la dure, comme aussi de la
relation du temps  l'ternit. A qui s'installe dans le
devenir, la dure apparat comme la vie mme des choses,
comme la ralit fondamentale. Les Formes, que l'esprit
isole et emmagasine dans des concepts, ne sont alors que
des vues prises sur la ralit changeante. Elles sont des
moments cueillis le long de la dure, et, prcisment
parce qu'on a coup le fil qui les reliait au temps,
elles ne durent plus. Elles tendent  se confondre avec
leur propre dfinition, c'est--dire avec la
reconstruction artificielle et l'expression symbolique
qui est leur quivalent intellectuel. Elles entrent dans
l'ternit, si l'on veut; mais ce qu'elles ont d'ternel
ne fait plus qu'un avec ce qu'elles ont d'irrel. - Au
contraire, si l'on traite le devenir par la mthode
cinmatographique, les Formes ne sont plus des vues
prises sur le changement, elles en sont les lments
constitutifs, elles reprsentent tout ce qu'il y a de
positif dans le devenir. L'ternit ne plane plus au-
dessus du temps comme une abstraction, elle le fonde
comme une ralit. Telle est prcisment, sur ce point,
l'attitude de la philosophie des Formes ou des Ides.
Elle tablit entre l'ternit et le temps le mme rapport
qu'entre la pice d'or et la menue monnaie, - monnaie si
menue que le paiement se poursuit indfiniment sans que
la dette soit jamais paye: on se librerait d'un seul
coup avec la pice d'or. C'est ce que Platon exprime dans
son magnifique langage quand il dit que Dieu, ne pouvant
faire le monde ternel, lui donna le Temps, " image
mobile de l'ternit"99.
De l aussi une certaine conception de l'tendue, qui
est  la base de la philosophie des Ides, quoiqu'elle
n'ait pas t dgage aussi explicitement. Imaginons
encore un esprit qui se replace le long du devenir et qui
en adopte le mouvement. Chaque tat successif, chaque
qualit, chaque Forme enfin lui apparatra comme une
simple coupe pratique par la pense dans le devenir
universel. Il trouvera que la forme est essentiellement
tendue, insparable qu'elle est du devenir extensif qui
l'a matrialise au cours de son coulement. Toute forme
occupe ainsi de l'espace comme elle occupe du temps. Mais
la philosophie des Ides suit la marche inverse. Elle
part de la Forme, elle y voit l'essence mme de la
ralit. Elle n'obtient pas la forme par une vue prise
sur le devenir; elle se donne des formes dans l'ternel;
de cette ternit immobile la dure et le devenir ne
seraient que la dgradation. La forme ainsi pose,
indpendante du temps, n'est plus alors celle qui tient
dans une perception; c'est un concept. Et, comme une
ralit d'ordre conceptuel n'occupe pas plus d'tendue
qu'elle n'a de dure, il faut que les Formes sigent en
dehors de l'espace comme elles planent au-dessus du
temps. Espace et temps ont donc ncessairement, dans la
philosophie antique, la mme origine et la mme valeur.
C'est la mme diminution de l'tre qui s'exprime par une
distension dans le temps et par une extension dans
l'espace.
Extension et distension manifestent alors simplement
l'cart entre ce qui est et ce qui devrait tre. Du point
de vue de la philosophie antique se place, l'espace et le
temps ne peuvent tre que le champ que se donne une
ralit incomplte, ou plutt gare hors de soi, pour y
courir  la recherche d'elle-mme. Seulement il faudra
admettre ici que le champ se cre au fur et  mesure de
la course, et que la course le dpose, en quelque sorte,
au-dessous d'elle. cartez de sa position d'quilibre un
pendule idal, simple point mathmatique: une
oscillation sans fin se produit, le long de laquelle des
points se juxtaposent  des points et des instants
succdent  des instants. L'espace et le temps qui
naissent ainsi n'ont pas plus de"positivit" que le
mouvement lui-mme. Ils reprsentent l'cart entre la
position artificiellement donne au pendule et sa
position normale, ce qui lui manque pour retrouver sa
stabilit naturelle. Ramenez-le  sa position normale:
espace, temps et mouvement se rtractent en un point
mathmatique. De mme, les raisonnements humains se
continuent en une chane sans fin, mais ils s'abmeraient
tout d'un coup dans la vrit saisie par intuition, car
leur extension et leur distension ne sont qu'un cart,
pour ainsi dire, entre notre pense et la vrit 100. Ainsi
pour l'tendue et la dure vis--vis des Formes pures ou
Ides. Les formes sensibles sont devant nous, toujours
prtes  ressaisir leur idalit, toujours empches par
la matire qu'elles portent en elles, c'est--dire par
leur vide intrieur, par l'intervalle qu'elles laissent
entre ce qu'elles sont et ce qu'elles devraient tre.
Sans cesse elles sont sur le point de se reprendre et
sans cesse occupes  se perdre. Une loi inluctable les
condamne, comme le rocher de Sisyphe,  retomber quand
elles vont toucher le fate, et cette loi, qui les a
lances dans l'espace et le temps, n'est point autre
chose que la constance mme de leur insuffisance
originelle. Les alternances de gnration et de
dprissement, les volutions sans cesse renaissantes, le
mouvement circulaire indfiniment rpt des sphres
clestes, tout cela reprsente simplement un certain
dficit fondamental en lequel consiste la matrialit.
Comblez ce dficit: du mme coup vous supprimez l'espace
et le temps, c'est--dire les oscillations indfiniment
renouveles autour d'un quilibre stable toujours
poursuivi, jamais atteint. Les choses rentrent les unes
dans les autres. Ce qui tait dtendu dans l'espace se
retend en forme pure. Et pass, prsent, avenir se
rtractent en un moment unique, qui est l'ternit. Cela
revient  dire que le physique est du logique gt. En
cette proposition se rsume toute la philosophie des
Ides. Et l est aussi le principe cach de la
philosophie inne  notre entendement. Si l'immutabilit
est plus que le devenir, la forme est plus que le
changement, et c'est par une vritable chute que le
systme logique des Ides, rationnellement subordonnes
et coordonnes entre elles, s'parpille en une srie
physique d'objets et d'vnements accidentellement placs
les uns  la suite des autres. L'ide gnratrice d'un
pome se dveloppe en des milliers d'imaginations,
lesquelles se matrialisent en phrases qui se dploient
en mots. Et, plus on descend de l'ide immobile, enroule
sur elle-mme, aux mots qui la droulent, plus il y a de
place laisse  la contingence et au choix: d'autres
mtaphores, exprimes par d'autres mots, eussent pu
surgir; une image a t appele par une image, un mot
par un mot. Tous ces mots courent maintenant les uns
derrire les autres, cherchant en vain, par eux-mmes, 
rendre la simplicit de l'ide gnratrice. Notre oreille
n'entend que les mots; elle ne peroit donc que des
accidents. Mais notre esprit, par bonds successifs, saute
des mots aux images, des images  l'ide originelle, et
remonte ainsi, de la perception des mots, accidents
provoqus par des accidents,  la conception de l'Ide
qui se pose elle-mme. Ainsi procde le philosophe en
face de l'univers. L'exprience fait passer sous ses yeux
des phnomnes qui courent, eux aussi, les uns derrire
les autres dans un ordre accidentel, dtermin par les
circonstances de temps et de lieu. Cet ordre physique,
vritable affaissement de l'ordre logique, n'est point
autre chose que la chute du logique dans l'espace et le
temps. Mais le philosophe, remontant du percept au
concept, voit se condenser en logique tout ce que le
physique avait de ralit positive. Son intelligence,
faisant abstraction de la matrialit qui distend l'tre,
le ressaisit en lui-mme dans l'immuable systme des
Ides. Ainsi s'obtient la Science, laquelle nous
apparat, complte et toute faite, ds que nous remettons
notre intelligence  sa vraie place, corrigeant l'cart
qui la sparait de l'intelligible. La science n'est donc
pas une construction humaine. Elle est antrieure  notre
intelligence, indpendante d'elle, vritablement
gnratrice des choses.
Et en effet, si l'on tenait les Formes pour de simples
vues prises par l'esprit sur la continuit du devenir,
elles seraient relatives  l'esprit qui se les
reprsente, elles n'auraient pas d'existence en soi. Tout
au plus pourrait-on dire que chacune de ces Ides est un
idal. Mais c'est dans l'hypothse contraire que nous
nous sommes placs. Il faut donc que les Ides existent
par elles-mmes. La philosophie antique ne pouvait
chapper  cette conclusion. Platon la formula, et c'est
en vain qu'Aristote essaya de s'y soustraire. Puisque le
mouvement nat de la dgradation de l'immuable, il n'y
aurait pas de mouvement, pas de monde sensible par
consquent, s'il n'y avait, quelque part, l'immutabilit
ralise. Aussi, ayant commenc par refuser aux Ides une
existence indpendante et ne pouvant pas, nanmoins, les
en priver, Aristote les pressa les unes dans les autres,
les ramassa en boule, et plaa au-dessus du monde
physique une Forme qui se trouva tre ainsi la Forme des
Formes, l'Ide des Ides, ou enfin, pour employer son
expression, la Pense de la Pense. Tel est le Dieu
d'Aristote, -ncessairement immuable et tranger  ce qui
se passe dans le monde, puisqu'il n'est que la synthse
de tous les concepts en un concept unique. Il est vrai
qu'aucun des concepts multiples ne saurait exister 
part, tel quel, dans l'unit divine: c'est en vain qu'on
chercherait les Ides de Platon  l'intrieur du Dieu
d'Aristote. Mais il suffit d'imaginer le Dieu d'Aristote
se rfractant lui-mme, ou simplement inclinant vers le
monde, pour qu'aussitt paraissent se dverser hors de
lui les Ides platoniciennes, impliques dans l'unit de
son essence: tels, les rayons sortent du soleil, qui
pourtant ne les renfermait point. C'est sans doute cette
possibilit d'un dversement des Ides platoniciennes
hors du Dieu aristotlique qui est figure, dans la
philosophie d'Aristote, par l'intellect actif, le nous
qu'on a appel poitikos, - c'est--dire par ce qu'il y a
d'essentiel, et pourtant d'inconscient,  dans
l'intelligence humaine. Le nous poitikos est la Science
intgrale, pose tout d'un coup, et que l'intelligence
consciente, discursive, est condamne  reconstruire avec
peine, pice  pice. Il y a donc en nous, ou plutt
derrire nous, une vision possible de Dieu, comme diront
les Alexandrins, vision toujours virtuelle, jamais
actuellement ralise par l'intelligence consciente. Dans
cette intuition nous verrions Dieu s'panouir en Ides.
C'est elle qui "fait tout 101", jouant par rapport 
l'intelligence discursive, en mouvement dans le temps, le
mme rle que joue le Moteur immobile lui-mme par
rapport au mouvement du ciel et au cours des choses.
On trouverait donc, immanente  la philosophie des
Ides, une conception sui generis de la causalit,
conception qu'il importe de mettre en pleine lumire,
parce que c'est celle o chacun de nous arrivera quand il
suivra jusqu'au bout, pour remonter jusqu' l'origine des
choses, le mouvement naturel de l'intelligence. A vrai
dire, les philosophes anciens ne l'ont jamais formule
explicite nient. Ils se sont borns  en tirer les
consquences et, en gnral, ils nous ont signal des
points de vue sur elle plutt qu'ils ne nous l'ont
prsente elle-mme. Tantt, en effet, on nous parle
d'une attraction, tantt d'une impulsion exerce par le
premier moteur sur l'ensemble du monde. Les deux vues se
trouvent chez Aristote, qui nous montre dans le mouvement
de l'univers une aspiration des choses  la perfection
divine et par consquent une ascension vers Dieu, tandis
qu'il le dcrit ailleurs comme l'effet d'un contact de
Dieu avec la premire sphre et comme descendant, par
consquent, de Dieu aux choses. Les Alexandrins n'ont
d'ailleurs fait, croyons-nous, que suivre cette double
indication quand ils ont parl de procession et de
conversion: tout drive du premier principe et tout
aspire  y rentrer. Mais ces deux conceptions de la
causalit divine ne peuvent s'identifier ensemble que si
on les ramne l'une et l'autre  une troisime, que nous
tenons pour fondamentale et qui seule fera comprendre,
non seulement pourquoi, en quel sens, les choses se
meuvent dans l'espace et dans le temps, mais aussi
pourquoi il y a de l'espace et du temps, pourquoi du
mouvement, pourquoi des choses.

Le devenir d'aprs la science moderne. Deux points de vue
sur le temps

Cette conception, qui transparat de plus en plus sous
les raisonnements des philosophes grecs  mesure qu'on va
de Platon  Plotin, nous la formulerions ainsi: La
position d'une ralit implique la position simultane de
tous les degrs de ralit intermdiaires entre elle et
le pur nant. Le principe est vident lorsqu'il s'agit du
nombre: nous ne pouvons poser le nombre 10 sans poser,
par l mme, l'existence des nombres, 9, 8, 7..., etc.,
enfin de tout intervalle entre 10 et zro. Mais notre
esprit passe naturellement, ici, de la sphre de la
quantit  celle de la qualit. Il nous semble qu'une
certaine perfection tant don. ne, toute la continuit
des dgradations est donne aussi entre cette perfection,
d'une part, et d'autre part le nant que nous nous imagi
nons concevoir. Posons donc le Dieu d'Aristote, pense de
la pense, c'est--dire pense faisant cercle, se
transformant de sujet en objet et d'objet en sujet par un
processus circulaire instantan, ou mieux ternel. Comme,
d'autre part, le nant parat se poser lui-mme et que,
ces deux extrmits tant donnes, l'intervalle entre
elles l'est galement, il s'ensuit que tous les degrs
descendants de l'tre, depuis la perfection divine
jusqu'au"rien absolu", se raliseront, pour ainsi dire,
automatiquement ds qu'on aura pos Dieu.
Parcourons alors cet intervalle de haut en bas.
D'abord, il suffit de la plus lgre diminution du
premier principe pour que l'tre soit prcipit dans
l'espace et le temps, mais la dure et l'tendue qui
reprsentent cette premire diminution seront aussi
voisines que possible de l'inextension et de l'ternit
divines. Nous devrons donc nous figurer cette premire
dgradation du principe divin comme une sphre tournant
sur elle-mme, imitant par la perptuit de son mouvement
circulaire l'ternit du circulus de la pense divine,
crant d'ailleurs son propre lieu et, par l, le lieu en
gnral 102, puisque rien ne la contient et qu'elle ne
change pas de place, crant aussi sa propre dure et, par
l, la dure en gnral, puisque son mouvement est la
mesure de tous les autres 103. Puis, de degr en degr,
nous verrons la perfection dcrotre jusqu' notre monde
sublunaire, o le cycle de la gnration, de la
croissance et de la mort imite une dernire fois, en!e
gtant, le circulus originel. Ainsi entendue, la relation
causale entre Dieu et le monde apparat comme une
attraction si l'on regarde d'en bas, une impulsion ou une
action par contact si l'on regarde d'en haut, puisque le
premier ciel avec son mouvement circulaire est une
imitation de Dieu, et que l'imitation est la rception
d'une forme. Donc, selon qu'on regarde dans un sens ou
dans l'autre, on aperoit Dieu comme cause efficiente ou
comme cause finale. Et pourtant, ni l'une ni l'autre de
ces deux relations n'est la relation causale dfinitive.
La vraie relation est celle qu'on trouve entre les deux
membres d'une quation, dont le premier membre est un
terme unique et le second une sommation d'un nombre
indfini de termes. C'est, si l'on veut, le rapport de la
pice d'or  sa monnaie, pourvu qu'on suppose la monnaie
s'offrant automatiquement ds que la pice d'or est
prsente. Ainsi seulement on comprendra qu'Aristote ait
dmontr la ncessit d'un premier moteur immobile, non
pas en se fondant sur ce que le mouvement des choses a d
avoir un commencement, mais au contraire en posant que ce
mouvement n'a pas pu commencer et ne doit jamais finir.
Si le mouvement existe, ou, en d'autres termes, si la
monnaie se compte, c'est que la pice d'or est quelque
part. Et si la sommation se poursuit sans fin, n'ayant
jamais commenc, c'est que le terme unique qui lui
quivaut minemment est ternel. Une perptuit de
mobilit n'est possible que si elle est adosse  une
ternit d'immutabilit, qu'elle droule en une chane
sans commencement ni fin.
Tel est le dernier mot de la philosophie grecque. Nous
n'avons pas eu la prtention de la reconstruire a priori.
Elle a des origines multiples. Elle se rattache par des
fils invisibles  toutes les fibres de l'me antique.
C'est en vain qu'on voudrait la dduire d'un principe
simple 104. Mais, si l'on en limine tout ce qui est venu
de la posie, de la religion, de la vie sociale, comme
aussi d'une physique et d'une biologie encore
rudimentaires, si l'on fait abstraction des matriaux
friables qui entrent dans la construction de cet immense
difice, une charpente solide demeure, et cette charpente
dessine les grandes lignes d'une mtaphysique qui est,
croyons-nous, la mtaphysique naturelle de l'intelligence
humaine. On aboutit  une philosophie de ce genre, en
effet, ds qu'on suit jusqu'au bout la tendance
cinmatographique de la perception et de la pense. A la
continuit du changement volutif notre perception et
notre pense commencent par substituer une srie de
formes stables qui seraient tour  tour enfiles au
Passage, comme ces anneaux que dcrochent avec leur
baguette, en passant, les enfants qui tournent sur des
chevaux de bois. En quoi consistera alors le passage, et
sur quoi s'enfileront les formes? Comme on a obtenu les
formes stables en extrayant du changement tout ce qu'on y
trouve de dfini il ne reste plus, pour caractriser
l'instabilit sur laquelle les formes sont poses, qu'un
attribut ngatif ce sera l'indtermination mme. Telle
est la premire dmarche de notre pense: elle dissocie
chaque  changement en deux lments,  l'un
stable,dfinissable pour chaque cas particulier,  savoir
la Forme, l'autre indfinissable et toujours le mme, qui
serait le changement en gnral. Et telle est aussi
l'opration essentielle du langage. Les formes sont tout
ce qu'il est capable d'exprimer. Il est rduit  sous-
entendre ou il se borne  suggrer une mobilit qui,
justement parce qu'elle demeure inexprime, est cense
rester la mme dans tous les cas. Survient alors une
philosophie qui tient pour lgitime la dissociation ainsi
effectue par la pense et le langage. Que fera-t-elle,
sinon objectiver la distinction avec plus de force, la
pousser jusqu' ses consquences extrmes, la rduire en
systme? Elle composera donc le rel avec des Formes
dfinies ou lments immuables, d'une part, et, d'autre
part, un principe de mobilit qui, tant la ngation de
la forme, chappera par hypothse  toute dfinition et
sera l'indtermin pur. Plus elle dirigera son attention
sur ces formes que la pense dlimite et que le langage
exprime, plus elle les verra s'lever au-dessus du
sensible et se subtiliser en purs concepts, capables
d'entrer les uns dans les autres et mme de se ramasser
enfin dans un concept unique, synthse de toute ralit,
achvement de toute perfection. Plus, au contraire, elle
descendra vers l'invisible source de la mobilit
universelle, plus elle la sentira fuir sous elle et en
mme temps se vider, s'abmer dans ce qu'elle appellera
le pur nant. Finalement, elle aura d'un ct le systme
des Ides logiquement coordonnes entre elles ou con
centres en une seule, de l'autre un quasi-nant, le
" non-tre " platonicien ou la " matire "
aristotlicienne. Mais, aprs avoir taill, il faut
coudre. Il s'agit maintenant, avec des Ides supra-
sensibles et un non-tre infra-sensible, de reconstituer
le monde sensible. On ne le pourra que si l'on postule
une espce de ncessit mtaphysique, en vertu de
laquelle la mise en prsence de ce Tout et de ce Zro
quivaut  la position de tous les degrs de ralit qui
mesurent l'intervalle entre les deux, de mme qu'un
nombre indivis, ds qu'on l'envisage comme une
diffrence entre lui-mme et zro, se rvle comme une
certaine somme d'units et fait apparatre du mme coup
tous les nombres infrieurs. Voil le postulat naturel.
C'est aussi celui que nous apercevons au fond de la
philosophie grecque. Il ne restera plus alors, pour
expliquer les caractres spcifiques de chacun de ces
degrs de ralit intermdiaires, qu' mesurer la
distance qui le spare de la ralit intgrale: chaque
degr infrieur consiste en une diminution du suprieur,
et ce que nous y percevons de nouveaut sensible se
rsoudrait, du point de vue de l'intelligible, en une
nouvelle quantit de ngation qui s'y est surajoute. La
plus petite quantit possible de ngation, celle qu'on
trouve dj dans les formes les plus hautes de la ralit
sensible et par consquent, a fortiori, dans les formes
infrieures, sera celle qu'exprimeront les attributs les
plus gnraux de la ralit sensible, tendue et dure.
Par des dgradations croissantes, on obtiendra des
attributs de plus en plus spciaux. Ici la fantaisie du
philosophe se donnera libre carrire, car c'est par un
dcret arbitraire, ou du moins discutable, qu'on galera
tel aspect du monde sensible  telle diminution d'tre.
On n'aboutira pas ncessairement, comme l'a fait
Aristote,  un monde constitu par des sphres
concentriques tournant sur elles-mmes. Mais on sera
conduit  une cosmologie analogue, je veux dire  une
construction dont les pices, pour tre toutes
diffrentes, n'en auront pas moins entre elles les mmes
rapports. Et cette cosmologie sera toujours domine par
le mme principe. Le physique sera dfini par le logique.
Sous les phnomnes changeants on nous montrera, par
transparence, un Systme clos de concepts subordonns et
coordonns les uns aux autres. La science, entendue comme
le systme des concepts, sera plus relle que la ralit
sensible. Elle sera antrieure au savoir humain, qui ne
fait que l'peler lettre par lettre, antrieure aussi aux
choses, qui s'essaient maladroitement a l'imiter. Elle
n'aurait qu' se distraire un instant d'elle-mme pour
sortir de son ternit et, par l, concider avec tout ce
savoir et avec toutes ces choses. Son immutabilit est
donc bien la cause de l'universel devenir.
Tel fut le point de vue de la philosophie antique sur
le changement et sur la dure. Que la philosophie moderne
ait eu,  maintes reprises, mais surtout  ses dbuts la
vellit d'en changer, cela ne nous parat pas
contestable. Mais un irrsistible attrait ramne
l'intelligence  son mouvement naturel, et la
mtaphysique des modernes aux conclusions gnrales de la
mtaphysique grecque. C'est ce dernier point que nous
allons essayer de mettre en lumire, afin de montrer par
quels fils invisibles notre philosophie mcanistique se
rattache  l'antique philosophie des Ides, et comment
aussi elle rpond aux exigences, avant tout pratiques, de
notre intelligence.
La science moderne, comme la science antique, pro. cde
selon la mthode cinmatographique. Elle ne peut faire
autrement; toute science est assujettie  cette loi. Il
est de l'essence de la science, en effet, de manipuler
des signes qu'elle substitue aux objets eux-mmes. Ces
signes diffrent sans doute de ceux du langage par leur
prcision plus grande et leur efficacit plus haute; ils
n'en sont pas moins astreints  la condition gnrale du
signe, qui est de noter sous une forme arrte un aspect
fixe de la ralit. Pour penser le mouvement, il faut un
effort sans cesse renouvel de l'esprit. Les signes sont
faits pour nous dispenser de cet effort en substituant 
la continuit mou. vante des choses une recomposition
artificielle qui lui quivaille dans la pratique et qui
ait l'avantage de se manipuler sans peine. Mais laissons
de ct les procds et ne considrons que le rsultat.
Quel est l'objet essentiel de la science? C'est
d'accrotre notre influence sur les choses. La science
peut tre spculative dans sa forme, dsintresse dans
ses fins immdiates: en d'autres termes, nous pouvons
lui faire crdit aussi longtemps qu'elle voudra. Mais
l'chance a beau tre recule, il faut que nous soyons
finalement pays de notre peine. C'est donc toujours, en
somme, l'utilit pratique que la science visera. Mme
quand elle se lance dans la thorie, la science est tenue
d'adapter sa dmarche a la configuration gnrale de la
pratique. Si haut qu'elle s'lve, elle doit tre prte 
retomber dans le champ de l'action, et  s'y retrouver
tout de suite sur ses pieds. Ce ne lui serait pas
possible, si son rythme diffrait absolument de celui de
l'action elle-mme. Or l'action, avons-nous dit, procde
par bonds. Agir, c'est se radapter. Savoir, c'est--dire
prvoir pour agir, sera donc aller d'une situation  une
situation, d'un arrangement  un rarrangement. La
science pourra considrer des rarrangements de plus en
plus rapprochs les uns des autres; elle fera crotre
ainsi le nombre des moments qu'elle isolera, mais
toujours elle isolera des moments. Quant  ce qui se
passe dans l'intervalle, la science ne s'en proccupe pas
plus que ne font l'intelligence commune, les sens et le
langage: elle ne porte pas sur l'intervalle, mais sur
les extrmits. La mthode cinmatographique s'impose
donc  notre science, comme elle s'imposait dj  celle
des anciens.
O est donc la diffrence entre ces deux sciences?
Nous l'avons indique, quand nous avons dit que les
anciens ramenaient l'ordre physique  l'ordre vital,
c'est--dire les lois aux genres, taudis que les modernes
veulent rsoudre les genres en lois. Mais il importe de
l'envisager sous un autre aspect, qui n'est d'ailleurs
qu'une transposition du premier. En quoi consiste la
diffrence d'attitude de ces deux sciences vis--vis du
changement? Nous la formulerions en disant que la
science antique croit connatre suffisamment son objet
quand elle en a not des moments privilgis, au lieu que
la science moderne le considre  n'importe quel moment.
Les formes ou ides d'un Platon ou d'un Aristote
correspondent  des moments privilgis ou saillants de
l'histoire des choses - ceux-l mmes, en gnral, qui
ont t fixs par le langage. Elles sont censes, comme
l'enfance ou la vieillesse d'un tre vivant, caractriser
une priode dont elles exprimeraient la quintessence,
tout le reste de cette priode tant rempli par le passa
ge, dpourvu d'intrt en lui-mme, d'une forme  une
autre forme. S'agit-il d'un corps qui tombe? On croit
avoir serr d'assez prs le fait quand on l'a caractris
globalement: c'est un mouvement vers le bas, c'est la
tendance vers un centre, c'est le mouvement naturel d'un
corps qui, spar de la terre  laquelle il appartenait,
y va maintenant retrouver sa place. On note donc le terme
final ou le point culminant (telos, akm),on l'rige en
moment essentiel, et ce moment, que le langage a retenu
pour exprimer l'ensemble du fait, suffit aussi  la
science pour le caractriser. Dans la physique
d'Aristote, c'est par les concepts du haut et du bas, de
dplacement spontan et de dplacement contraint, de lieu
propre et de lieu tranger, que se dfinit le mouvement
d'un corps lanc dans l'espace ou tombant en chute libre.
Mais Galile estima qu'il n'y avait pas de moment
essentiel, pas d'instant privilgi: tudier le corps
qui tombe, c'est le considrer  n'importe quel moment de
sa course. La vraie science de la pesanteur sera celle
qui dterminera, pour un instant quelconque du temps, la
position du corps dans l'espace. Il lui faudra pour cela,
il est vrai, des signes autrement prcis que ceux du
langage.
On pourrait donc dire que notre physique diffre sur
tout de celle des anciens par la dcomposition indfinie
qu'elle opre du temps. Pour les anciens, le temps
comprend autant de priodes indivises que notre
perception naturelle et notre langage y dcoupent de
faits successifs prsentant une espce d'individualit.
C'est pourquoi chacun de ces faits ne comporte,  leurs
yeux, qu'une dfinition ou une description globales. Que
si, en le dcrivant, on est amen  y distinguer des
phases, on aura plusieurs faits au lieu d'un seul,
plusieurs priodes indivises au lieu d'une priode
unique; mais toujours le temps aura t divis en
priodes dtermines, et toujours ce mode de division
aura t impos  l'esprit par des crises apparentes du
rel, comparables  celle de la pubert, par le
dclanchement apparent d'une nouvelle forme. Pour un
Kepler ou un Galile, au contraire, le temps n'est pas
divis objectivement d'une manire ou d'une autre par la
matire qui le remplit. Il n'a pas d'articulations
naturelles. Nous pouvons, nous devons le diviser comme il
nous plat. Tous les instants se valent. Aucun d'eux n'a
le droit de s'riger en instant reprsentatif ou
dominateur des autres. Et, par consquent, nous ne
connaissons un changement que lorsque nous savons
dterminer o il en est  l'un quelconque de ses moments.
La diffrence est profonde. Elle est mme radicale par
un certain ct. Mais, du point de vue d'o nous
l'envisageons, c'est une diffrence de degr plutt que
de nature. L'esprit humain a pass du premier genre de
connaissance au second par perfectionnement graduel,
simplement en cherchant une prcision plus haute. Il y a
entre ces deux sciences le mme rapport qu'entre la
notation des phases d'un mouvement par l'oeil et
l'enregistrement beaucoup plus complet de ces phases par
la photographie instantane. C'est le mme mcanisme
cinmatographique dans les deux cas, mais il atteint,
dans le second, une prcision qu'il ne peut pas avoir
dans le premier. Du galop d'un cheval notre oeil peroit
surtout une attitude caractristique, essentielle ou
plutt schmatique, une forme qui parat rayonner sur
toute une priode et remplir ainsi un temps de galop:
c'est cette attitude que la sculpture a fixe sur les
frises du Parthnon. Mais la photographie instantane
isole n'importe quel moment; elle les met tous au mme
rang, et c'est ainsi que le galop d'un cheval s'parpille
pour elle en un nombre aussi grand qu'on voudra
d'attitudes successives, au lieu de se ramasser en une
attitude unique, qui brillerait en un instant privilgi
et clairerait toute une priode.
De cette diffrence originelle dcoulent toutes les
autres. Une science qui considre tour  tour des
priodes indivises de dure ne voit que des phases
succdant  des phases, des formes qui remplacent des
formes; elle se contente d'une description qualitative
des objets, qu'elle assimile a des tres organiss. Mais,
quand on cherche ce qui se passe  l'intrieur d'une de
ces priodes, en un moment quelconque du temps, on vise
tout autre chose: les changements qui se produisent d'un
moment  un autre ne sont plus, par hypothse, des
changements de qualit; ce sont ds lors des variations
quantitatives, soit du phnomne lui-mme, soit de ses
parties lmentaires. On a donc eu raison de dire que la
science moderne tranche sur celle des anciens en ce
qu'elle porte sur des grandeurs et se propose, avant
tout, de les mesurer. Les anciens avaient dj pratiqu
l'exprimentation, et d'autre part Kepler n'a pas
expriment, au sens propre de ce mot, pour dcouvrir une
loi qui est le type mme de la connaissance scientifique
telle que nous l'entendons. Ce qui distingue notre
science, ce n'est pas qu'elle exprimente, mais qu'elle
n'exprimente et plus gnralement ne travaille qu'en vue
de mesurer.
C'est pourquoi l'on a encore eu raison de dire que la
science antique portait sur des concepts, tandis que la
science moderne cherche des lois, des relations
constantes entre des grandeurs variables. Le concept de
circularit suffisait  Aristote pour dfinir le
mouvement des astres. Mais, mme avec le concept plus
exact de forme elliptique, Kepler n'et pas cru rendre
compte du mouvement des plantes. Il lui fallait une loi,
c'est--dire une relation constante entre les variations
quantitatives de deux ou plusieurs lments du mouvement
plantaire.
Toutefois ce ne sont l que des consquences, je veux
dire des diffrences qui drivent de la diffrence
fondamentale. Il a pu arriver accidentellement aux
anciens d'exprimenter en vue de mesurer, comme aussi de
dcouvrir une loi qui nont une relation constante
entre des grandeurs. Le principe d'Archimde est une
vritable loi exprimentale. Il fait entrer en ligne de
compte trois grandeurs variables: le volume d'un corps,
la densit du liquide o on l'immerge, la pousse de bas
en haut qu'il subit. Et il nonce bien, en somme, que
l'un de ces trois termes est fonction des deux autres.
La diffrence essentielle, originelle, doit donc tre
cherche ailleurs. C'est celle mme que nous signalions
d'abord. La science des anciens est statique. Ou elle
considre en bloc le changement qu'elle tudie, ou, si
elle le divise en priodes, elle fait de chacune de ces
priodes un bloc  son tour: ce qui revient  dire
qu'elle ne tient pas compte du temps. Mais la science
moderne s'est constitue autour des dcouvertes de
Galile et de Kepler, qui lui ont tout de suite fourni un
modle. Or, que disent les lois de Kepler? Elles
tablissent une relation entre les aires dcrites par le
rayon vecteur hliocentrique d'une plante et les temps
employs  les dcrire, entre le grand axe de l'orbite et
le temps mis  la parcourir. Quelle fut la principale
dcouverte de Galile? Une loi qui reliait l'espace
parcouru par un corps qui tombe au temps occup par la
chute. Allons plus loin. En quoi consista la premire des
grandes transformations de la gomtrie dans les temps
modernes? A introduire, sous une forme voile, il est
vrai, le temps et le mouvement jusque dans la
considration des figures. Pour les anciens, la gomtrie
tait une science purement statique. Les figures en
taient donnes tout d'un coup,  l'tat achev,
semblables aux Ides platoniciennes. Mais l'essence de la
gomtrie cartsienne (bien que Descartes ne lui ait pas
donn cette forme) fut de considrer toute courbe plane
comme dcrite par le mouvement d'un point sur une droite
mobile qui se dplace, paralllement  elle-mme, le long
de l'axe des abscisses, - le dplacement de la droite
mobile tant suppos uniforme et l'abscisse devenant
ainsi reprsentative du temps. La courbe sera alors
dfinie si l'on peut noncer la relation qui lie l'espace
parcouru sur la droite mobile au temps employ  le
parcourir, c'est--dire si l'on est capable d'indiquer la
position du mobile sur la droite qu'il parcourt  un
moment quelconque de son trajet. Cette relation ne sera
pas autre chose que l'quation de la courbe. Substituer
une quation  une figure consiste, en somme,  voir o
l'on en est du trac de la courbe  n'importe quel
moment, au lieu d'envisager ce trac tout d'un coup,
ramass dans le mouvement unique o la courbe est 
l'tat d'achvement.
Telle fut donc bien l'ide directrice de la rforme par
laquelle se renouvelrent et la science de la nature et
la mathmatique qui lui servait d'instrument. La science
moderne est fille de l'astronomie; elle est descendue du
ciel sur la terre le long du plan inclin de Galile, car
c'est par Galile que Newton et ses successeurs se
relient  Kepler. Or, comment se posait pour Kepler le
problme astronomique? Il s'agissait, connaissant les
positions respectives des plantes  un moment donn, de
calculer leurs positions  n'importe quel autre moment.
La mme question se posa, dsormais, pour tout systme
matriel. Chaque point matriel devint une plante
rudimentaire, et la question par excellence, le problme
idal dont la solution devait livrer la clef de tous les
autres, fut de dterminer les positions relatives de ces
lments en un moment quelconque, une fois qu'on en
connaissait les positions  un moment donn. Sans doute
le problme ne se pose en ces termes prcis que dans des
cas trs simples, pour une ralit schmatise, car nous
ne connaissons jamais les positions respectives des
vritables lments de la matire,  supposer qu'il y ait
des lments rels, et, mme si nous les connaissions 
un moment donn, le calcul de leurs positions pour un
autre moment exigerait le plus souvent un effort
mathmatique qui passe les forces humaines. Mais il nous
suffit de savoir que ces lments pourraient tre connus,
que leurs positions actuelles pourraient tre releves,
et qu'une intelligence surhumaine pourrait, en soumettant
ces donnes  des oprations mathmatiques, dterminer
les positions des lments  n'importe quel autre moment
du temps. Cette conviction est au fond des questions que
nous nous posons au sujet de la nature, et des mthodes
que nous employons  les rsoudre. C'est pourquoi toute
loi  forme statique nous apparat comme un acompte
provisoire ou comme un point de vue parti. culier sur une
loi dynamique qui, seule, nous donnerait la connaissance
intgrale et dfinitive.
Concluons que notre science ne se distingue pas seule.
ment de la science antique en ce qu'elle recherche des
lois, ni mme en ce que ses lois noncent des relations
entre des grandeurs. Il faut ajouter que la grandeur 
laquelle nous voudrions pouvoir rapporter toutes les
autres est le temps, et que la science moderne doit se
dfinir surtout par son aspiration  prendre le temps
pour variable indpendante. Mais de quel temps s'agit-il?
Nous l'avons dit et nous ne saurions trop le rpter la
science de la matire procde comme la connaissance
usuelle. Elle perfectionne cette connaissance, elle en
accrot la prcision et la porte, mais elle travaille
dans le mme sens et met en jeu le mme mcanisme. Si
donc la connaissance usuelle, en raison du mcanisme
cinmatographique auquel elle s'assujettit, renonce 
suivre le devenir dans ce qu'il a de mouvant, la science
de la matire y renonce galement. Sans doute elle
distingue un nombre aussi grand qu'on voudra de moments
dans l'intervalle de temps qu'elle considre. Si petits
que soient les intervalles auxquels elle s'est arrte,
elle nous autorise  les diviser encore, si nous en avons
besoin. A la diffrence de la science antique, qui
s'arrtait  certains moments soi-disant essentiels, elle
s'occupe indiffremment de n'importe quel moment. Mais
toujours elle considre des moments, toujours des
stations virtuelles, toujours, en somme, des immobilits.
C'est dire que le temps rel, envisag comme un flux ou,
en d'autres ternies, comme la mobilit mme de l'tre,
chappe ici aux prises de la connaissance scientifique.
Nous avons dj essay d'tablir ce point dans un
prcdent travail. Nous en avons encore touch un mot
dans le premier chapitre de ce livre. Mais il importe d'y
revenir une dernire fois, pour dissiper les malentendus.
Quand la science positive parle du temps, c'est qu'elle
se reporte au mouvement d'un certain mobile T sur sa
trajectoire. Ce mouvement a t choisi par elle comme
reprsentatif du temps, et il est uniforme par
dfinition. Appelons Tl, T2, T3,... etc., des points qui
divisent la trajectoire du mobile en parties gales
depuis son origine T0. On dira qu'il s'est coul 1, 2, 3,... 
units de temps quand le mobile sera aux points
T1, T2, T3,... de la ligne qu'il parcourt. Alors,
considrer l'tat de l'univers au bout d'un certain temps
t, c'est examiner o il en sera quand le mobile T sera au
point Tl, de sa trajectoire. Mais du flux mme du temps,
 plus forte raison de son effet sur la conscience, il
n'est pas question ici; car ce qui entre en ligne de
compte, ce sont des points Tl, T2, T3,... pris sur le
flux, jamais le flux lui-mme. On peut rtrcir autant
qu'on voudra le temps considr, c'est--dire dcomposer
 volont l'intervalle entre deux divisions conscutives
et, c'est toujours  des points, et  des points
seulement, qu'on aura affaire. Ce qu'on retient du
mouvement du mobile T, ce sont des positions prises sur
sa trajectoire. Ce qu'on retient du mouvement de tous les
autres points de l'univers, ce sont leurs positions sur
leurs trajectoires respectives. A chaque arrt virtuel du
mobile T en des points de division Tl, T2, T3,... on fait
correspondre un arrt virtuel de tous les autres mobiles
aux points o ils passent. Et quand on dit qu'un
mouvement ou tout autre changement a occup un temps t,
on entend par l qu'on a not un nombre t de
correspondances de ce genre. On a donc compt des
simultanits, on ne s'est pas occup du flux qui va de
l'une  l'autre. La preuve en est que je puis,  mon gr,
faire varier la rapidit du flux de l'univers au regard
d'une conscience qui en serait indpendante et qui
s'apercevrait de la variation au sentiment tout
qualitatif qu'elle en aurait: du moment que le mouvement
de T participerait  cette variation, je n'aurais rien 
changer  nies quations ni aux nombres qui y figurent.
Allons plus loin. Supposons que cette rapidit de flux
devienne infinie. Imaginons, comme nous le disions dans
les premires pages de ce livre, que la trajectoire du
mobile T soit donne tout d'un coup, et que toute
l'histoire passe, prsente et future de l'univers
matriel soit tale instantanment dans l'espace. Les
mmes correspondances mathmatiques subsisteront entre
les moments de l'histoire du monde dplie en ventail,
pour ainsi dire, et les divisions Tl, T2, T3,... de la
ligne qui s'appellera, par dfinition," le cours du
temps ". Au regard de la science il n'y aura rien de
chang. Mais si, le temps s'talant ainsi en espace et la
succession devenant juxtaposition, la science n'a rien 
changer  ce qu'elle nous dit, c'est que, dans ce qu'elle
nous disait, elle ne tenait compte ni de la succession
dans ce qu'elle a de spcifique ni du temps dans ce qu'il
a de fluent. Elle n'a aucun signe pour exprimer, de la
succession et de la dure, ce qui frappe notre
conscience. Elle ne s'applique pas plus au devenir, dans
ce qu'Il a de mouvant, que les ponts jets de loin en
loin sur le fleuve ne suivent l'eau qui coule sous leurs
arches.
Pourtant la succession existe, j'en ai conscience,
c'est un fait. Quand un processus physique s'accomplit
sous mes yeux, il ne dpend pas de ma perception ni de
mon inclination de l'acclrer ou de le ralentir. Ce qui
importe au physicien, c'est le nombre d'units de dure
que le processus remplit: il n'a pas  s'inquiter des
units elles-mmes, et c'est pourquoi les tats
successifs du monde pourraient tre dploys d'un seul
coup dans l'espace sans que sa science en ft change et
sans qu'il cesst de parler du temps. Mais pour nous,
tres conscients, ce sont les units qui importent, car
nous ne comptons pas des extrmits d'intervalle, nous
sentons et vivons les intervalles eux-mmes. Or, nous
avons conscience de ces intervalles comme d'intervalles
dtermins. J'en reviens toujours  mon verre d'eau
sucre 105: pourquoi dois-je attendre que le sucre fonde?
Si la dure du phnomne est relative pour le physicien,
en ce qu'elle se rduit  un certain nombre d'units de
temps et que les units elles-mmes sont ce qu'on voudra,
cette dure est un absolu pour ma conscience, car elle
concide avec un certain degr d'impatience qui est, lui,
rigoureusement  dtermin. D'o  vient  cette
dtermination? Qu'est-ce qui m'oblige  attendre et 
attendre pendant une certaine longueur de dure
psychologique qui s'impose, sur laquelle je ne puis
rien? Si la succession, en tant que distincte de la
simple juxtaposition, n'a pas d'efficace relle, si le
temps n'est pas une espce de force, pourquoi l'univers
droule-t-il ses tats successifs avec une vitesse qui,
au regard de ma conscience, est un vritable absolu?
pourquoi avec cette vitesse dtermine plutt qu'avec
n'importe quelle autre? pourquoi pas avec une vitesse
infinie? D'o vient, en d'autres termes, que tout n'est
pas donn d'un seul coup, comme sur la bande du
cinmatographe? Plus j'approfondis ce point, plus il
m'apparat que, si l'avenir est condamn  succder au
prsent au lieu d'tre donn  ct de lui, c'est qu'il
n'est pas tout  fait dtermin au moment prsent, et
que, si le temps occup par cette succession est autre
chose qu'un nombre, s'il a, pour la conscience qui y est
installe, une valeur et une ralit absolues, c'est
qu'il s'y cre sans cesse, non pas sans doute dans tel ou
tel systme artificiellement isol, comme un verre d'eau
sucre, mais dans le tout concret avec lequel ce systme
fait corps, de l'imprvisible et du nouveau. Cette dure
peut n'tre pas le fait de la matire mme, mais celle de
la Vie qui en remonte le cours: les deux mouvements n'en
sont pas moins solidaires l'un de l'autre. La dure de
l'univers ne doit donc faire qu'un avec la latitude de
cration qui y peut trouver place.
Quand l'enfant s'amuse  reconstituer une image en
assemblant les pices d'un jeu de patience, il y russit
de plus en plus vite  mesure qu'il s'exerce davantage.
La reconstitution tait d'ailleurs instantane, l'enfant
la trouvait toute faite, quand il ouvrait la bote au
sortir du magasin. L'opration n'exige donc pas un temps
dtermin, et mme, thoriquement, elle n'exige aucun
temps. C'est que le rsultat en est donn. C'est que
l'image est cre dj et que, pour l'obtenir, il suffit
d'un travail de recomposition et de rarrangement, -
travail qu'on peut supposer allant de plus en plus vite,
et mme infiniment vite au point d'tre instantan. Mais,
pour l'artiste qui cre une image en la tirant du fond de
son me, le temps n'est plus un accessoire. Ce n'est pas
un intervalle qu'on puisse allonger ou raccourcir sans en
modifier le contenu. La dure de son travail fait partie
intgrante de son travail. La contracter ou la dilater
serait modifier  la fois l'volution psychologique qui
la remplit et l'invention qui en est le terme. Le temps
d'invention ne fait qu'un ici avec l'invention mme.
C'est le progrs d'une pense qui change au fur et 
mesure qu'elle prend corps. Enfin c'est un processus
vital, quelque chose comme la maturation d'une ide.
Le peintre est devant sa toile, les couleurs sont sur
la palette, le modle pose; nous voyons tout cela, et
nous connaissons aussi la manire du peintre: prvoyons-
nous ce qui apparatra sur la toile? Nous possdons les
lments du problme; nous savons, d'une connaissance
abstraite, comment il sera rsolu, car le portrait
ressemblera srement au modle et srement aussi 
l'artiste; mais la solution concrte apporte avec elle
cet imprvisible rien qui est le tout de l'oeuvre d'art.
Et c'est ce rien qui prend du temps. Nant de matire, il
se cre lui-mme comme forme. La germination et la
floraison de cette forme s'allongent en une
irrtrcissable dure, qui fait corps avec elles. De mme
pour les oeuvres de la nature. Ce qui y parat de nouveau
sort d'une pousse intrieure qui est progrs ou
succession, qui confre  la succession une vertu propre
ou qui tient de la succession toute sa vertu, qui, en
tous cas, rend la succession, ou continuit
d'interpntration dans le temps, irrductible  une
simple juxtaposition instantane dans l'espace. C'est
pourquoi l'ide de lire dans un tat prsent de l'univers
matriel l'avenir des formes vivantes, et de dplier tout
d'un coup leur histoire future, doit renfermer une
vritable absurdit. Mais cette absurdit est difficile 
dgager, parce que notre mmoire a coutume d'aligner dans
un espace idal les termes qu'elle peroit tour  tour,
parce qu'elle se reprsente toujours la succession passe
sous forme de juxtaposition. Elle peut d'ailleurs le
faire, prcisment parce que le pass est du dj
invent, du mort, et non plus de la cration et de la
vie. Alors, comme la succession  venir finira par tre
une succession passe, nous nous persuadons que la dure
 venir comporte le mme traitement que la dure passe,
qu'elle serait ds maintenant droulable, que l'avenir
est l, enroul, dj peint sur la toile. Illusion sans
doute, mais illusion naturelle, indracinable, qui durera
autant que l'esprit humain!
Le temps est invention ou il n'est rien du tout. Mais
du temps-invention la physique ne peut pas tenir compte,
astreinte qu'elle est  la mthode cinmatographique.
Elle se borne  compter les simultanits entre les
vnements constitutifs de ce temps et les positions du
mobile T sur sa trajectoire. Elle dtache ces vnements
du tout qui revt  chaque instant une nouvelle forme et
qui leur communique quelque chose de sa nouveaut. Elle
les considre  l'tat abstrait, tels qu'ils seraient en
dehors du tout vivant, c'est--dire dans un temps droul
en espace. Elle ne retient que les vnements ou systmes
d'vnements qu'on peut isoler ainsi sans leur faire
subir une dformation trop profonde, parce que ceux-l
seuls se prtent  l'application de sa mthode. Notre
physique date du jour o l'on a su isoler de semblables
systmes. En rsum, si la physique moderne se distingue
de l'ancienne en ce qu'elle considre n'importe quel
moment du temps, elle repose tout entire sur une
substitution du temps-longueur au temps-invention.
Il semble donc que, paralllement a cette physique, et
d se constituer un second genre de connaissance, lequel
aurait retenu ce que la physique laissait chapper. Sur
le flux mme de la dure la science ne voulait ni ne
pouvait avoir prise, attache qu'elle tait  la mthode
cinmatographique. On se serait dgag de cette mthode.
On et exig de l'esprit qu'il renont  ses habitudes
les plus chres. C'est  l'intrieur du devenir qu'on se
serait transport par un effort de sympathie. On ne se
ft plus demand o un mobile sera, quelle configuration
un systme prendra, par quel tat un changement passera 
n'importe quel moment: les moments du temps, qui ne sont
que des arrts de notre attention, eussent t abolis;
c'est l'coulement du temps, c'est le flux mme du rel
qu'on et essay de suivre. Le premier genre de
connaissance a l'avantage de nous faire prvoir l'avenir
et de nous rendre, dans une certaine mesure, matres des
vnements; en revanche, il ne retient de la ralit
mouvante que des immobilits ventuelles, c'est--dire
des vues prises sur elle par notre esprit: il symbolise
le rel et le transpose en humain plutt qu'il ne
l'exprime. L'autre connaissance, si elle est possible,
sera pratiquement inutile, elle n'tendra pas notre
empire sur la nature, elle contrariera mme certaines
aspirations naturelles de l'intelligence; mais, si elle
russissait, c'est la ralit mme qu'elle embrasserait
dans une dfinitive treinte. Par l, on ne complterait
pas seulement l'intelligence et sa connaissance de la
matire, en l'habituant  s'installer dans le mouvant:
en dveloppant aussi une autre facult, complmentaire de
celle-l, on s'ouvrirait une perspective sur l'autre
moiti du rel. Car, ds qu'on se retrouve en prsence de
la dure vraie, on voit qu'elle signifie cration, et
que, si ce qui se dfait dure, ce ne peut tre que par sa
solidarit avec ce qui se fait. Ainsi, la ncessit d'un
accroissement continu de l'univers apparatrait, je veux
dire d'une vie du rel. Et ds lors on envisagerait sous
un nouvel aspect la vie que nous rencontrons  la surface
de notre plante, vie dirige dans le mme sens que celle
de l'univers et inverse de la matrialit. A
l'intelligence enfin on adjoindrait l'intuition.
Plus on y rflchira, plus on trouvera que cette
conception de la mtaphysique est celle que suggre la
science moderne. Pour les anciens, en effet, le temps est
thoriquement ngligeable, parce que la dure d'une chose
ne manifeste que la dgradation de son essence: c'est de
cette essence immobile que la science s'occupe. Le
changement n'tant que l'effort d'une Forme vers sa
propre ralisation, la ralisation est tout ce qu'il nous
importe de connatre. Sans doute, cette ralisation n'est
jamais complte: c'est ce que la philosophie antique
exprime en disant que nous ne percevons pas de forme sans
matire. Mais si nous considrons l'objet changeant en un
certain moment essentiel,  son apoge, nous pouvons dire
qu'il frle sa forme intelligible. De cette forme
intelligible, idale et, pour ainsi dire, limite, notre
science s'empare. Et quand elle possde ainsi la pice
d'or, elle tient minemment cette menue monnaie qu'est le
changement. Celui-ci est moins qu'tre. La connaissance
qui le prendrait pour objet,  supposer qu'elle ft
possible, serait moins que science.
Mais, pour une science qui place tous les instants du
temps sur le mme rang, qui n'admet pas de moment
essentiel, pas de point culminant, pas d'apoge, le
changement n'est plus une diminution de l'essence, ni la
dure un dlayage de l'ternit. Le flux du temps devient
ici la ralit mme, et, ce qu'on tudie, ce sont les
choses qui s'coulent. Il est vrai que sur la ralit qui
coule on se borne  prendre des instantans. Mais,
justement pour cette raison, la connaissance scientifique
devrait en appeler une autre, qui la compltt. Tandis
que la conception antique de la connaissance scientifique
aboutissait  faire du temps une dgradation, du
changement la diminution d'une Forme donne de toute
ternit, au contraire, en suivant jusqu'au bout la
conception nouvelle, on ft arriv  voir dans le temps
un accroissement progressif de l'absolu et dans
l'volution des choses une invention continue de formes
nouvelles.
Il est vrai que c'et t rompre avec la mtaphysique
des anciens. Ceux-ci n'apercevaient qu'une seule manire
de savoir dfinitivement. Leur science consistait en une
mtaphysique parpille et fragmentaire, leur
mtaphysique en une science concentre et systmatique:
c'taient, tout au plus, deux espces d'un mme genre. Au
contraire, dans l'hypothse o nous nous plaons, science
et mtaphysique seraient deux manires opposes, quoique
complmentaires, de connatre, la premire ne retenant
que des instants, c'est--dire ce qui ne dure pas, la
seconde portant sur la dure mme. Il tait naturel qu'on
hsitt entre une conception aussi neuve de la
mtaphysique et la conception traditionnelle. La
tentation devait mme tre grande de recommencer sur la
nouvelle science ce qui avait t essay sur l'ancienne,
de supposer tout de suite acheve notre connaissance
scientifique de la nature, de l'unifier compltement, et
de donner  cette unification, comme l'avaient dj fait
les Grecs, le nom de mtaphysique. Ainsi,  ct de la
nouvelle voie que la philosophie pouvait frayer,
l'ancienne demeurait ouverte. C'tait celle mme o la
physique marchait. Et, comme la physique ne retenait du
temps que ce qui pourrait aussi bien tre tal tout d'un
coup dans l'espace, la mtaphysique qui s'engageait dans
cette direction devait ncessairement procder comme si
le temps ne crait et n'anantissait rien, comme si la
dure n'avait pas d'efficace. Astreinte, comme la
physique des modernes et la mtaphysique des anciens, 
la mthode cinmatographique, elle aboutissait  cette
conclusion, implicitement admise au dpart et immanente 
la mthode mme: Tout est donn.

Mtaphysique de la science moderne. Descartes, Spinoza,
Leibniz

Que la mtaphysique ait hsit d'abord entre les deux
voies, cela ne nous parait pas contestable. L'oscillation
est visible dans le cartsianisme. D'un ct, Descartes
affirme le mcanisme universel: de ce point de vue, le
mouvement serait relatif 106, et comme le temps a juste
autant de ralit que le mouvement, pass, prsent et
avenir devraient tre donns de toute ternit. Mais
d'autre part (et c'est pourquoi le philosophe n'est pas
all jusqu' ces consquences extrmes) Descartes croit
au libre arbitre de l'homme. Il superpose au dterminisme
des phnomnes physiques l'indterminisme des actions
humaines, et par consquent au temps-longueur une dure
o il y a invention, cration, succession vraie. Cette
dure, il l'adosse  un Dieu qui renouvelle sans cesse
l'acte crateur et qui, tant ainsi tangent au temps et
au devenir, les soutient, leur communique ncessairement
quelque chose de son absolue ralit. Quand il se place 
ce second point de vue, Descartes parle du mouvement,
mme spatial, comme d'un absolu 107.
Il s'est donc engag tour  tour sur l'une et sur
l'autre voies, dcid  ne suivre aucune des deux
jusqu'au bout. La premire l'et conduit  la ngation du
libre arbitre chez l'homme et du vritable vouloir en
Dieu. C'tait la suppression de toute dure efficace,
l'assimilation de l'univers  une chose donne qu'une
intelligence surhumaine embrasserait tout d'un coup, dans
l'instantan ou dans l'ternel. En suivant la seconde, au
contraire, on aboutissait  toutes les consquences que
l'intuition de la dure vraie implique. La cration
n'apparaissait plus simple. ment comme continue, mais
comme continue. L'univers, envisag dans son ensemble,
voluait vritablement. L'avenir n'tait plus
dterminable en fonction du prsent; tout au plus
pouvait-on dire qu'une fois ralis il tait retrouvable
dans ses antcdents, comme les sons d'une nouvelle
langue sont exprimables avec les lettres d'un ancien
alphabet: on dilate alors la valeur des lettres, on leur
attribue rtroactivement des sonorits qu'aucune
combinaison des anciens sons n'aurait pu faire prvoir.
Enfin l'explication mcanistique pouvait rester
universelle en ce qu'elle Se ft tendue  autant de
systmes qu'on aurait voulu en dcouper dans la conti
nuit de l'univers; mais le mcanisme devenait alors une
mthode plutt qu'une doctrine. Il exprimait que la
science doit procder  la manire cinmatographique, que
son rle est de scander le rythme d'coulement des choses
et non pas de s'y insrer. Telles taient les deux
conceptions opposes de la mtaphysique qui s'offraient 
la philosophie.
C'est vers la premire qu'on s'orienta. La raison de ce
choix est sans doute dans la tendance de l'esprit 
procder selon la mthode cinmatographique, mthode si
naturelle  notre intelligence, si bien ajuste aussi aux
exigences de notre science, qu'il faut tre deux fois sr
de son impuissance spculative pour y renoncer en
mtaphysique. Mais l'influence de la philosophie ancienne
y fut aussi pour quelque chose. Artistes  jamais
admirables, les Grecs ont cr un type de vrit
suprasensible, comme de beaut sensible, dont il est
difficile de ne pas subir l'at. trait. Ds qu'on incline
 faire de la mtaphysique une systmatisation de la
science, on glisse dans la direction de Platon et
d'Aristote. Et, une fois entr dans la zone d'attraction
o cheminent les philosophes grecs, on est entran dans
leur orbite.
Ainsi se sont constitues les doctrines de Leibniz et
de Spinoza. Nous ne mconnaissons pas les trsors
d'originalit qu'elles renferment. Spinoza et Leibniz y
ont vers le contenu de leur me, riche des inventions de
leur gnie et des acquisitions de l'esprit moderne. Et il
y a chez l'un et chez l'autre, chez Spinoza surtout, des
pousses d'intuition qui font craquer le systme. Mais,
si l'on limine des deux doctrines ce qui leur donne
l'animation et la vie, si l'on n'en retient que
l'ossature, on a devant soi l'image mme qu'on
obtiendrait en regardant le platonisme et l'aristotlisme
 travers le mcanisme cartsien. On est en prsence
d'une systmatisation de la physique nouvelle,
systmatisation construite sur le modle de l'ancienne
mtaphysique.
Que pouvait tre, en effet, l'unification de la
physique? L'ide inspiratrice de cette science tait
d'isoler, au sein de l'univers, des systmes de points
matriels tels que, la position de chacun de ces points
tant connue  un moment donn, on pt la calculer
ensuite pour n'importe quel moment. Comme d'ailleurs les
systmes ainsi dfinis taient les seuls sur lesquels la
nouvelle science et prise, et comme on ne pouvait dire a
priori si un systme satisfaisait ou ne satisfaisait pas
 la condition voulue, il tait utile de procder
toujours et partout comme si la condition tait ralise.
Il y avait l une rgle mthodologique tout indique, et
si vidente qu'il n'tait mme pas ncessaire de la
formuler. Le simple bon sens nous dit, en effet, que
lorsque nous sommes en possession d'un instrument
efficace de recherche, et que nous ignorons les limites
de son applicabilit, nous devons faire comme si cette
applicabilit tait sans limite. il sera toujours temps
d'en rabattre. Mais la tentation devait tre grande, pour
le philosophe, d'hypostasier cette esprance ou plutt
cet lan de la nouvelle science, et de convertir une
rgle gnrale de mthode en loi fondamentale des choses.
On se transportait alors  la limite; on supposait la
physique acheve et embrassant la totalit du monde
sensible. L'univers devenait un systme de points dont la
position tait rigoureusement dtermine  chaque instant
par rapport  l'instant prcdent, et thoriquement calcu
lable pour n'importe quel moment. On aboutissait, en un
mot, au mcanisme universel. Mais il ne suffisait pas de
formuler ce mcanisme; il fallait le fonder, c'est--dire
en prouver la ncessit, en donner la raison. Et,
l'affirmation essentielle du mcanisme tant celle d'une
solidarit mathmatique de tous les points de l'univers
entre eux, de tous les moments de l'univers entre eux, la
raison du mcanisme devait Se trouver dans l'unit d'un
principe o se contractt tout ce qu'il y a de juxtapos
dans l'espace, de successif dans le temps. Ds lors on
supposait donne d'un seul coup la totalit du rel. La
dtermination rciproque des apparences juxtaposes dans
l'espace tenait  l'indivisibilit de l'tre vrai. Et le
dterminisme rigoureux des phnomnes successifs dans le
temps exprimait simplement que le tout de l'tre est
donn dans l'ternel.
La nouvelle philosophie allait donc tre un
recommencement, ou plutt une transposition de
l'ancienne. Celle-ci avait pris chacun des concepts en
lesquels se concentre un devenir ou s'en marque l'apoge;
elle les supposait tous connus et les ramassait en un
concept unique, forme des formes, ide des ides, comme
le Dieu d'Aristote. Celle-l allait prendre chacune des
lois qui conditionnent un devenir par rapport  d'autres
et qui sont comme le substrat permanent des phnomnes;
elle les supposerait toutes connues et les ramasserait en
une unit qui les exprimt, elle aussi, minemment, mais
qui, comme le Dieu d'Aristote et pour les mmes raisons,
devait rester immuablement enferme en elle-mme.
Il est vrai que ce retour  la philosophie antique
n'allait pas sans de grosses difficults. Quand un
Platon, un Aristote ou un Plotin fondent tous les con
cepts de leur science en un seul, ils embrassent ainsi la
totalit du rel, car les concepts reprsentent les
choses mmes et possdent au moins autant de contenu
positif qu'elles. Mais une loi, en gnral, n'exprime
qu'un rapport, et les lois physiques en particulier ne
traduisent que des relations quantitatives entre les
choses concrtes. De sorte que si un philosophe moderne
opre sur les lois de la nouvelle science comme la
philosophie antique sur les concepts de l'ancienne, S'il
fait converger sur un seul point toutes les conclusions
d'une physique Suppose omnisciente, il laisse de ct ce
qu'il y a de concret dans les phnomnes: les qualits
perues, les perceptions mmes. Sa synthse ne comprend,
semble-t-il, qu'une fraction de la ralit. De fait, le
premier rsultat de la nouvelle science fut de couper le
rel en deux moitis, quantit et qualit, dont l'une fut
porte au compte des corps et l'autre  celui des mes.
Les anciens n'avaient lev de pareilles barrires ni
entre la qualit et la quantit, ni entre l'me et le
corps. Pour eux, les concepts mathmatiques taient des
concepts comme les autres, apparents aux autres et
s'insrant tout naturellement dans la hirarchie des
ides. Ni le corps ne se dfinissait alors par l'tendue
gomtrique, ni l'me par la conscience. Si la psukh
d'Aristote, entlchie d'un corps vivant, est moins
spirituelle que notre"me", c'est que son sma, dj
imbib d'ide, est moins corporel que notre"corps". La
scission n'tait donc pas encore irrmdiable entre les
deux termes. Elle l'est devenue, et ds lors une mta
physique qui visait  une unit abstraite devait se
rsigner ou  ne comprendre dans sa synthse qu'une
moiti du rel, ou  profiter au contraire de l'irrduc
tibilit absolue des deux moitis entre elles pour
considrer l'une comme une traduction de l'autre. Des
phrases diffrentes diront des choses diffrentes si
elles appartiennent  une mme langue, c'est--dire si
elles ont une certaine parent de son entre elles. Au
contraire, si elles appartiennent a deux langues
diffrentes, elles pourront, prcisment  cause de leur
diversit radicale de son, exprimer la mme chose. Ainsi
pour la qualit et la quantit, pour l'me et le corps.
C'est pour avoir coup toute attache entre les deux
termes que les philosophes furent conduits  tablir
entre eux un paralllisme rigoureux, auquel les anciens
n'avaient pas song,  les tenir pour des traductions, et
non pas des inversions l'un de l'autre, enfin  donner
pour substrat  leur dualit une identit fondamentale.
La synthse a laquelle on s'tait lev devenait ainsi
capable de tout embrasser. Un divin mcanisme faisait
correspondre, chacun  chacun, les phnomnes de la
pense  ceux de l'tendue, les qualits aux quantits et
les mes aux corps.
C'est ce paralllisme que nous trouvons et chez Leibniz
et chez Spinoza, sous des formes diffrentes, il est
vrai,  cause de l'ingale importance qu'ils attachent 
l'tendue. Chez Spinoza, les deux termes Pense et
tendue sont placs, en principe au moins, au mme rang.
Ce sont donc deux traductions d'un mme original ou,
comme dit Spinoza, deux attributs d'une mme substance,
qu'il faut appeler Dieu. Et ces deux traductions, comme
aussi une infinit d'autres dans des langues que nous ne
connaissons pas, sont appeles et mme exiges par
l'original, de mme que l'essence du cercle se traduit
automatiquement, pour ainsi dire, et par une figure et
par une quation. Au contraire, pour Leibniz, l'tendue
est bien encore une traduction, niais c'est la pense qui
est l'original, et celle-ci pourrait se passer de
traduction, la traduction n'tant faite que pour nous. En
posant Dieu, on pose ncessairement aussi toutes les vues
possibles sur Dieu, c'est--dire les monades. Mais nous
pouvons toujours imaginer qu'une vue ait t prise d'un
point de vue, et il est naturel  un esprit imparfait
comme le ntre de classer des vues, qualitativement
diffrentes, d'aprs l'ordre et la position de points de
vue, qualitativement identiques, d'o les vues auraient
t prises. En ralit les points de vue n'existent pas,
car il n'y a que des vues, chacune donne en un bloc
indivisible et reprsentant,  sa manire, le tout de la
ralit, qui est Dieu. Mais nous avons besoin de traduire
par la multiplicit de ces points de vue, extrieurs les
uns aux autres, la pluralit des vues dissemblables entre
elles, comme aussi de symboliser par la situation
relative de ces points de vue entre eux, par leur
voisinage ou leur cart, c'est--dire par une grandeur,
la parent plus ou moins troite des vues les unes avec
les autres. C'est ce que Leibniz exprime en disant que
l'espace est l'ordre des coexistants, que la perception
de l'tendue est une perception confuse (c'est--dire
relative  un esprit imparfait), et qu'il n'y a que des
monades, entendant par l que le Tout rel n'a pas de
parties, mais qu'il est rpt  l'infini, chaque fois
intgralement (quoique diversement)  l'intrieur de lui-
mme, et que toutes ces rptitions sont complmentaires
les unes des autres. C'est ainsi que le relief visible
d'un objet quivaut  l'ensemble des vues stroscopiques
qu'on prendrait sur lui de tous les points, et qu'au lieu
de voir dans le relief une juxtaposition de parties
solides on pourrait aussi bien le considrer comme fait
de la complmentarit rciproque de ces vues intgrales,
chacune donne en bloc, chacune indivisible, chacune
diffrente des autres et pour. tant reprsentative de la
mme chose. Le Tout, c'est--dire Dieu, est ce relief
mme pour Leibniz, et les monades sont ces vues planes
complmentaires les unes des autres: c'est pourquoi il
dfinit Dieu " la substance qui n'a pas de point de
vue", ou encore"l'harmonie universelle", c'est--dire
la complmentarit rciproque des monades. En somme,
Leibniz diffre ici de Spinoza en ce qu'il considre le
mcanisme universel comme un aspect que la ralit prend
pour nous, tandis que Spinoza en fait un aspect que la
ralit prend pour elle.
Il est vrai qu'aprs avoir concentr en Dieu la
totalit du rel, il leur devenait difficile de passer de
Dieu aux choses, de l'ternit au temps. La difficult
tait mme beaucoup plus grande pour ces philosophes que
pour un Aristote ou un Plotin. Le Dieu d'Aristote, en
effet, avait t obtenu par la compression et la
compntration rciproque des Ides qui reprsentent, 
l'tat achev ou en leur point culminant, les choses qui
changent dans le monde.
Il tait donc transcendant au monde, et la dure des
choses se juxtaposait  son ternit, dont elle tait un
affaiblissement. Mais le principe auquel on est conduit
par la considration du mcanisme universel, et qui doit
lui servir de substrat, ne condense plus en lui des
concepts ou des choses, mais des lois ou relations. Or
une relation n'existe pas sparment. Une loi relie entre
eux des termes qui changent; elle est immanente  ce
qu'elle rgit. Le principe o toutes ces relations
viennent se condenser, et qui fonde l'unit de la nature,
ne peut donc plus tre transcendant  la ralit
sensible; il lui est immanent, et il faut supposer tout 
la fois qu'il est dans le temps et hors du temps, ramass
dans l'unit de sa substance et pourtant condamn  la
drouler en une chane sans commencement ni fin. Plutt
que de formuler une contradiction aussi choquante, les
philosophes devaient tre conduits  sacrifier le plus
faible des deux termes, et  tenir l'aspect temporel des
choses pour une pure illusion. Leibniz le dit en propres
termes, car il fait du temps, comme de l'espace, une
perception confuse. Si la multiplicit de ses monades
n'exprime que la diversit des vues prises sur
l'ensemble, l'histoire d'une monade isole ne parat
gure tre autre chose, pour ce philosophe, que la
pluralit des vues qu'une monade peut prendre sur sa
propre substance: de sorte que le temps consisterait
dans l'ensemble des points de vue de chaque monade sur
elle-mme, comme l'espace dans l'ensemble des points de
vue de toutes les monades sur Dieu. Mais la pense de
Spinoza est beaucoup moins claire, et il semble que ce
philosophe ait cherch  tablir entre l'ternit et ce
qui dure la mme diffrence que faisait Aristote entre
l'essence et les accidents: entreprise difficile entre
toutes, car la hul d'Aristote n'tait plus l pour
mesurer l'cart et expliquer le passage de l'essentiel 
l'accidentel, Descartes l'ayant limine pour toujours.
Quoi qu'il en soit, plus on approfondit la conception
spinoziste de l'"inadquat"dans ses rapports avec
l'"adquat", plus on se sent marcher dans la direction
de l'aristotlisme, de mme que les monades
leibniziennes,  mesure qu'elles se dessinent plus
clairement, tendent davantage  se rapprocher des
Intelligibles de Plotin 108. La pente naturelle de ces deux
philosophies les ramne aux conclusions de la philosophie
antique.
En rsum, les ressemblances de cette nouvelle
mtaphysique avec celle des anciens viennent de ce que
l'une et l'autre supposent toute faite, celle-l au-
dessus du sensible et celle-ci au sein du sensible lui-
mme, une Science une et complte, avec laquelle
conciderait tout ce que le sensible contient de ralit.
Pour l'une et pour l'autre, la ralit, comme la vrit,
serait intgralement donne dans l'ternit. L'une et
l'autre rpugnent  l'ide d'une ralit qui se crerait
au fur et  mesure, c'est--dire, au fond, d'une dure
absolue.
Que d'ailleurs les conclusions de cette mtaphysique,
issue de la science, aient rebondi jusque dans
l'intrieur de la science par une espce de ricochet,
c'est ce qu'on montrerait sans peine. Tout notre prtendu
empirisme en est encore pntr. La physique et la chimie
n'tudient que la matire inerte; la biologie, quand
elle traite physiquement et chimiquement l'tre vivant,
n'en considre que le ct inertie. Les explications
mcanistiques n'englobent donc, en dpit de leur
dveloppement, qu'une petite partie du rel. Supposer a
priori que la totalit du rel est rsoluble en lments
de ce genre, ou du moins que le mcanisme pourrait donner
une traduction intgrale de ce qui se passe dans le
monde, c'est opter pour une certaine mtaphysique, celle
mme dont un Spinoza et un Leibniz ont pos les
principes, tir les consquences. Certes, un
psychophysiologiste qui affirme l'quivalence exacte de
l'tat crbral et de l'tat psychologique, qui se
reprsente la possibilit, pour quelque intelligence
surhumaine, de lire dans le cerveau ce qui se passe dans
la conscience, se croit bien loin des mtaphysiciens du
XVIle sicle, et trs prs de l'exprience. Pourtant
l'exprience pure et simple ne nous dit rien de
semblable. Elle nous montre l'interdpendance du physique
et du moral, la ncessit d'un certain substratum
crbral pour l'tat psychologique, rien de plus. De ce
qu'un terme est solidaire d'un autre terme, il ne suit
pas qu'il y ait quivalence entre les deux. Parce qu'un
certain crou est ncessaire  une certaine machine,
parce que la machine fonctionne quand on laisse l'crou
et s'arrte quand on l'enlve, on ne dira pas que l'crou
soit l'quivalent de la machine. Il faudrait, pour que la
correspondance ft quivalence, qu' une partie
quelconque de la machine correspondt une partie
dtermine de l'crou, - comme dans une traduction
littrale o chaque chapitre rend un chapitre, chaque
phrase une phrase, chaque mot un mot. Or, la relation du
cerveau  la conscience parat tre tout autre chose. Non
seulement l'hypothse d'une quivalence entre l'tat
psychologique et l'tat crbral implique une vritable
absurdit, comme nous avons essay de le prouver dans un
travail antrieur, mais les faits, interrogs sans parti
pris, semblent bien indiquer que la relation de l'un 
l'autre est prcisment celle de la machine  l'crou.
Parler d'une quivalence entre les deux termes, c'est
simplement tronquer - en la rendant  peu prs
inintelligible - la mtaphysique spinoziste ou
leibnizienne. On accepte cette philosophie, telle quelle,
du ct tendue, mais on la mutile du ct Pense. Avec
Spinoza, avec Leibniz, on suppose acheve la synthse
unificatrice des phnomnes de la matire: tout s'y
expliquerait mcaniquement. Mais, pour les faits
conscients, on ne pousse plus la synthse jusqu'au bout.
On s'arrte  mi-chemin. On suppose la conscience
coextensive  telle ou telle partie de la nature, et non
plus a la nature entire. On aboutit, ainsi, tantt 
un" piphnomnisme" qui attache la conscience 
certaines vibrations particulires et la met  et l
dans le monde,  l'tat sporadique, tantt  un
" monisme " qui parpille la conscience en autant de
petits grains qu'il y a d'atomes. Mais, dans un cas comme
dans l'autre, c'est  un spinozisme ou  un
leibnizianisme incomplets qu'on revient. Entre cette
conception de la nature et le cartsianisme on
retrouverait d'ailleurs les intermdiaires historiques.
Les mdecins philosophes du XVIIIe sicle, avec leur
cartsianisme rtrci, ont t pour beaucoup dans la
gense de l'" piphnomnisme " et du "monisme"
contemporains.

La critique de Kant

Ces doctrines se trouvent ainsi retarder sur la
critique kantienne. Certes, la philosophie de Kant est
imbue, elle aussi, de la croyance  une science une et
intgrale, embrassant la totalit du rel. Mme, 
l'envisager d'un certain ct, elle n'est qu'un
prolongement de la mtaphysique des modernes et une trans
position de la mtaphysique antique. Spinoza et Leibniz
avaient,  l'exemple d'Aristote,hypostasi en Dieu
l'unit du savoir. La critique kantienne, par un de ses
cts au moins, consista  se demander si la totalit de
cette hypothse tait ncessaire  la science moderne
comme elle l'avait t  la science antique, ou si une
partie seulement de l'hypothse ne suffirait pas. Pour
les anciens, en effet, la science portait sur des
concepts, c'est--dire sur des espces de choses. En
comprimant tous les concepts en un seul, ils arrivaient
donc ncessairement  un tre, qu'on pouvait appeler
Pense, sans doute, mais qui tait plutt pense-objet
que pense-sujet: quand Aristote dfinissait Dieu la
noses nosis, c'est probablement sur noses, et non
pas sur nosis, qu'il mettait l'accent. Dieu tait ici la
synthse de tous les concepts, l'ide des ides. Mais la
science moderne roule sur des lois, c'est--dire sur des
relations. Or, une relation est une liaison tablie par
un esprit entre deux ou plusieurs termes. Un rapport
n'est rien en dehors de l'intelligence qui rapporte.
L'univers ne peut donc tre un systme de lois que si les
phnomnes passent  travers le filtre d'une
intelligence. Sans doute cette intelligence pourrait tre
celle d'un tre infiniment suprieur  l'homme, qui
fonderait la matrialit des choses en mme temps qu'il
les relierait entre elles: telle tait l'hypothse de
Leibniz et de Spinoza. Mais il n'est pas ncessaire
d'aller aussi loin, et, pour l'effet qu'il s'agit
d'obtenir ici, l'intelligence humaine suffit: telle est
prcisment la solution kantienne. Entre le dogmatisme
d'un Spinoza ou d'un Leibniz et la critique de Kant, il y
a tout juste la mme distance qu'entre le"il faut que"
et le"il suffit que". Kant arrte ce dogmatisme sur la
pente qui le faisait glisser trop loin vers la
mtaphysique grecque; il rduit au strict minimum l'hypo
thse qu'il faut faire pour supposer indfiniment
extensible la physique de Galile. Il est vrai que,
lorsqu'il parle de l'intelligence humaine, ce n'est ni de
la vtre ni de la mienne qu'il s'agit. L'unit de la
nature viendrait bien de l'entendement humain qui unifie,
mais la fonction unificatrice qui opre ici est
impersonnelle. Elle se communique  nos consciences
individuelles, mais elle les dpasse. Elle est beaucoup
moins qu'un Dieu substantiel; elle est un peu plus,
cependant, que le travail isol d'un homme ou mme que le
travail collectif de l'humanit. Elle ne fait pas
prcisment partie de l'homme; c'est plutt l'homme qui
est en elle, comme dans une atmosphre d'intellectualit
que sa conscience respirerait. C'est, si l'on veut, un
Dieu formel, quelque chose qui n'est pas encore divin
chez Kant, mais qui tend  le devenir. On s'en aperut
avec Fichte. Quoi qu'il en soit, son rle principal, chez
Kant, est de donner  l'ensemble de notre science un
caractre relatif et humain, bien que d'une humanit dj
quelque peu divinise. La critique de Kant, envisage de
ce point de vue, consista surtout  limiter le dogmatisme
de ses prdcesseurs, en acceptant leur conception de la
science et en rduisant au minimum ce qu'elle impliquait
de mtaphysique.
Mais il en est autrement de la distinction kantienne
entre la matire de la connaissance et sa forme. En
voyant dans l'intelligence, avant tout, une facult
d'tablir des rapports, Kant attribuait aux termes entre
lesquels les rapports s'tablissent une origine extra-
intellectuelle. Il affirmait, contre ses prdcesseurs
immdiats, que la connaissance n'est pas entirement
rsoluble en termes d'intelligence. Il rintgrait dans
la philosophie, mais en le modifiant, en le transportant
sur un autre plan, cet lment essentiel de la
philosophie de Descartes qui avait t abandonn par les
cartsiens.
Par l il frayait la voie  une philosophie nouvelle,
qui se ft installe dans la matire extra-intellectuelle
de la connaissance par un effort suprieur d'intuition.
Concidant avec cette matire, adoptant le mme rythme et
le mme mouvement, la conscience ne pourrait-elle pas,
par deux efforts de direction inverse, se haussant et
s'abaissant tour  tour, saisir du dedans et non plus
apercevoir du dehors les deux formes de la ralit, corps
et esprit? Ce double effort ne nous ferait-il pas, dans
la mesure du possible, revivre l'absolu? Comme
d'ailleurs, au cours de cette opration, on verrait
l'intelligence surgir d'elle-mme, se dcouper dans le
tout de l'esprit, la connaissance intellectuelle
apparatrait alors telle qu'elle est, limite, mais non
plus relative.
Telle tait la direction que le kantisme pouvait
montrer  un cartsianisme revivifi. Mais dans cette
direction Kant lui-mme ne s'engagea pas.
Il ne voulut pas s'y engager, parce que, tout en
assignant  la connaissance une matire extra-
intellectuelle, il croyait cette matire ou coextensive 
l'intelligence, ou plus troite que l'intelligence. Ds
lors, il ne pouvait plus songer  dcouper l'intelligence
en elle, ni par consquent  retracer la gense de
l'entendement et de ses catgories. Les cadres de
l'entendement et l'entendement lui-mme devaient tre
accepts tels quels, tout faits. Entre la matire
prsente  notre intelligence et cette intelligence mme
il n'y avait aucune parent. L'accord entre les deux
venait de ce que l'intelligence imposait sa forme  la
matire. De sorte que non seulement il fallait poser la
forme intellectuelle de la connaissance comme une espce
d'absolu et renoncer  en faire la gense, mais la
matire mme de cette connaissance semblait trop triture
par l'intelligence pour qu'on pt esprer l'atteindre
dans sa puret originelle. Elle n'tait pas la "chose en
soi", elle n'en tait que la rfraction  travers notre
atmosphre.
Que si maintenant on se demande pourquoi Kant n'a pas
cru que la matire de notre connaissance en dbordt la
forme, voici ce qu'on trouve. La critique que Kant a
institue de notre connaissance de la nature a consist 
dmler ce que doit tre notre esprit et ce que doit tre
la nature, si les prtentions de notre science sont
justifies; niais de ces prtentions elles-mmes Kant
n'a pas fait la critique. Je veux dire qu'il a accept
sans discussion l'ide d'une science une, capable
d'treindre avec la mme force toutes les parties du
donn et de les coordonner en un systme prsentant de
toutes parts une gale solidit. Il n'a pas jug, dans sa
Critique de la Raison pure, que la science devnt de
moins en moins objective, de plus en plus symbolique, 
mesure qu'elle allait du physique au vital, du vital au
psychique. L'exprience ne se meut pas,  ses yeux, dans
deux sens diffrents et peut-tre opposs, l'un conforme
 la direction de l'intelligence, l'autre contraire. Il
n'y a pour lui qu'une exprience, et l'intelligence en
couvre toute l'tendue. C'est ce que Kant exprime en
disant que toutes nos intuitions sont sensibles, ou, en
d'autres termes, infra-intellectuelles. Et c'est ce qu'il
faudrait admettre, en effet, si notre science prsentait
dans toutes ses parties une gale objectivit. Mais
supposons, au contraire, que la science soit de moins en
moins objective, de plus en plus symbolique, a mesure
qu'elle va du physique au psychique, en passant par le
vital. Alors, comme il faut bien percevoir une chose en
quelque faon pour arriver  la symboliser, il y aurait
une intuition du psychique, et plus gnralement du
vital, que l'intelligence transposerait et traduirait
sans doute, mais qui n'en dpasserait pas moins
l'intelligence. Il y aurait, en d'autres termes, une
intuition supra-intellectuelle. Si cette intuition
existe, une prise de possession de l'esprit par lui-mme
est possible, et non plus seulement une connaissance
extrieure et phnomnale. Bien plus: si nous avons une
intuition de ce genre, je veux dire ultra-intellectuelle,
l'intuition sensible est sans doute en continuit avec
celle-l par certains intermdiaires, comme l'infrarouge
avec l'ultraviolet. L'intuition sensible va donc elle-
mme se relever. Elle n'atteindra plus simplement le
fantme d'une insaisissable chose en soi. C'est (pourvu
qu'on y apporte certaines corrections indispensables)
dans l'absolu encore qu'elle nous introduirait. Tant
qu'on voyait en elle l'unique matire de notre science,
il rejaillissait sur toute science quelque chose de la
relativit qui frappe une connaissance scientifique de
l'esprit; et ds lors la perception des corps, qui est
le commencement de la science des corps, apparaissait
elle-mme comme relative. Relative semblait donc tre
l'intuition sensible. Mais il n'en est plus de mme si
l'on fait des distinctions entre les diverses sciences,
et si l'on voit dans la connaissance scientifique de
l'esprit (ainsi que du vital, par consquent) l'extension
plus ou moins artificielle d'une certaine faon de
connatre qui, applique aux corps, n'tait pas du tout
symbolique. Allons plus loin: s'il y a ainsi deux
intuitions d'ordre diffrent (la seconde s'obtenant
d'ailleurs par un renversement du sens de la premire),
et si c'est du ct de la seconde que l'intelligence se
porte naturellement, il n'y a pas de diffrence
essentielle entre l'intelligence et cette intuition mme.
Les barrires s'abaissent entre la matire de la
connaissance sensible et sa forme, comme aussi entre les
" formes pures"de la sensibilit et les catgories de
l'entendement. On voit la matire et la forme de la
connaissance intellectuelle (restreinte  son objet
propre) s'engendrer l'une l'autre par une adaptation
rciproque, l'intelligence se modelant sur la corporit
et la corporit sur l'intelligence.
Mais cette dualit d'intuition, Kant ne voulait ni ne
pouvait l'admettre. Il et fallu, pour l'admettre, voir
dans la dure l'toffe mme de la ralit, et par
consquent distinguer entre la dure substantielle des
choses et le temps parpill en espace. Il aurait fallu
voir dans l'espace lui-mme, et dans la gomtrie qui lui
est immanente, un terme idal dans la direction duquel
les choses matrielles se dveloppent, mais o elles ne
sont pas dveloppes. Rien de plus contraire  la lettre,
et peut-tre aussi  l'esprit, de la Critique de la
Raison pure. Sans doute la connaissance nous est
prsente ici comme une liste toujours ouverte,
l'exprience comme une pousse de faits qui se continue
indfiniment. Mais, d'aprs Kant, ces faits s'parpillent
au fur et  mesure sur un plan; ils sont extrieurs les
uns aux autres et extrieurs  l'esprit. D'une
connaissance par le dedans, qui les saisirait dans leur
jaillissement mme au lieu de les prendre une fois
jaillis, qui creuserait ainsi au-dessous de l'espace et
du temps spatialis, il n'est, jamais question. Et
pourtant c'est bien sous ce plan que notre conscience
nous place; l est la dure vraie.
De ce ct encore, Kant est assez prs de ses
devanciers. Entre l'intemporel et le temps parpill en
moments distincts, il n'admet pas de milieu. Et comme il
n'y a pas d'intuition qui nous transporte dans
l'intemporel, toute intuition se trouve ainsi tre
sensible, par dfinition. Mais entre l'existence
physique, qui est parpille dans l'espace, et une
existence intemporelle, qui ne pourrait tre qu'une
existence conceptuelle et logique comme celle dont
parlait le dogmatisme mtaphysique, n'y a-t-il pas place
pour la conscience et pour la vie? Oui,
incontestablement. On s'en aperoit ds qu'on se place
dans la dure pour aller de l aux moments, au lieu de
partir des moments pour les relier en dure.
Pourtant c'est du ct d'une intuition intemporelle que
s'orientrent les successeurs immdiats de Kant pour
chapper au relativisme kantien. Certes, les ides de
devenir, de progrs, d'volution, paraissent occuper une
large place dans leur philosophie, Mais la dure y joue-t-
elle vritablement un rle? La dure relle est celle o
chaque forme drive des formes antrieures, tout en y
ajoutant quelque chose, et s'explique par elles dans la
mesure o elle peut s'expliquer. Mais dduire cette
forme, directement, de l'tre global qu'elle est suppose
manifester, c'est revenir au Spinozisme. C'est, comme
Leibniz et comme Spinoza, dnier  la dure toute action
efficace. La philosophie post-kantienne, si svre
qu'elle ait pu tre pour les thories mcanistiques,
accepte du mcanisme l'ide d'une science une, la mme
pour toute espce de ralit. Et elle est plus prs de
cette doctrine qu'elle ne se l'imagine; car si, dans la
considration de la matire, de la vie et de la pense,
elle remplace les degrs successifs de complication, que
supposait le mcanisme, par des degrs de ralisation
d'une Ide ou par des degrs d'objectivation d'une
Volont, elle parle encore de degrs, et ces degrs sont
ceux d'une chelle que l'tre parcourrait dans un sens
unique. Bref, elle dmle dans la nature les mmes
articulations qu'y dmlait. Le mcanisme; du mcanisme
elle retient tout le dessin; elle y met simplement
d'autres couleurs. Mais c'est le dessin lui-mme, ou tout
au moins une moiti du dessin, qui est  refaire.
Il faudrait pour cela, il est vrai, renoncer  la
mthode de construction, qui fut celle des successeurs de
Kant. Il faudrait faire appel  l'exprience, -  une
exprience pure, je veux dire dgage, l o il le
faut, des cadres que notre intelligence a constitus au
fur et  mesure des progrs de notre action sur les
choses. Une exprience de ce genre n'est pas une
exprience intemporelle. Elle cherche seulement, par del
le temps spatialis o nous croyons apercevoir des
rarrangements continuels entre les parties, la dure
concrte o s'opre sans cesse une refonte radicale du
tout. Elle suit le rel dans toutes ses sinuosits. Elle
ne nous conduit pas, comme la mthode de construction, 
des gnralits de plus en plus hantes, tages superposs
d'un magnifique difice. Du moins ne laisse-t-elle pas de
jeu entre les explications qu'elle nous suggre et les
objets qu'il s'agit d'expliquer. C'est le dtail du rel
qu'elle prtend claircir, et non plus seulement
J'ensemble.

L'volutionnisme de Spencer

Que la pense du XIXe sicle ait rclam une
philosophie de ce genre, soustraite  l'arbitraire,
capable de descendre au dtail des faits particuliers,
cela n'est pas douteux. Incontestablement aussi, elle a
senti que cette philosophie devait s'installer dans ce
que nous appelons la dure concrte. L'avnement des
sciences morales, le progrs de la psychologie,
l'importance croissante de l'embryologie parmi les
sciences biologiques, tout cela devait suggrer l'ide
d'une ralit qui dure intrieurement, qui est la dure
mme. Aussi, quand un penseur surgit qui annona une
doctrine d'volution, o le progrs de la matire vers la
perceptibilit serait retrac en mme temps que la marche
de l'esprit vers la rationalit, o serait suivie de
degr en degr la complication des correspondances entre
l'externe et l'interne, o le changement deviendrait
enfin la substance mme des choses, vers lui se
tournrent tous les regards. L'attraction puissante que
l'volutionnisme spencrien a exerce sur la pense
contemporaine vient de l. Si loign que Spencer
paraisse tre de Kant, si ignorant qu'il ait d'ailleurs
t du Kantisme, il n'en a pas moins senti, au premier
contact qu'il prit avec les sciences biologiques, dans
quelle direction la philosophie pourrait continuer 
marcher en tenant compte de la critique kantienne.
Mais il ne s'tait pas plutt engag sur la voie qu'il
tournait court. Il avait promis de retracer une gense,
et voici qu'il faisait tout autre chose. Sa doctrine
portait bien le nom d'volutionnisme; elle prtendait
remonter et redescendre le cours de l'universel devenir.
En ralit, il n'y tait question ni de devenir ni
d'volution.
Nous n'avons pas  entrer dans un examen approfondi de
cette philosophie. Disons simplement que l'artifice
ordinaire de la mthode de Spencer consiste 
reconstituer l'volution avec des fragments de l'volu.
Si je colle une image sur un carton et que je dcoupe
ensuite le carton en morceaux, je pourrai, en groupant
comme il faut les petits cartons, reproduire l'image. Et
l'enfant qui travaille ainsi sur les pices d'un jeu de
patience, qui juxtapose des fragments d'image informes et
finit par obtenir un beau dessin colori, s'imagine sans
doute avoir produit du dessin et de la couleur. Pourtant
l'acte de dessiner et de peindre n'a aucun rapport avec
celui d'assembler les fragments d'une image dj
dessine, dj peinte. De mme, en composant entre eux
les rsultats les plus simples de l'volution, vous en
imiterez tant bien que mal les effets les plus
complexes; mais ni des uns ni des autres vous n'aurez
retrac la gense, et cette addition de l'volu 
l'volu ne ressemblera pas du tout au mouvement
d'volution lui-mme.
Telle est pourtant l'illusion de Spencer. Il prend la
ralit sous sa forme actuelle il la brise, il
l'parpille en fragments qu'il jette au vent puis il
" intgre " ces fragments et il en " dissipe le
mouvement". Ayant imit le Tout par un travail de
mosaque, il s'imagine en avoir retrac le dessin et fait
la gense.
S'agit-il de la matire? Les lments diffus qu'il
intgre en corps visibles et tangibles ont tout l'air
d'tre les particules mmes des corps simples, qu'il
suppose d'abord dissmines  travers l'espace. Ce sont,
en tout cas, des"points matriels"et par consquent
des points invariables, de vritables petits solides:
comme si la solidit, tant ce qu'il y a de plus prs de
nous et de plus manipulable par nous, pouvait tre 
l'origine mme de la matrialit! Plus la physique
progresse, plus elle montre l'impossibilit de se
reprsenter les proprits de l'ther ou de
l'lectricit, base probable de tous les corps, sur le
modle des proprits de la matire que nous apercevons.
Mais la philosophie remonte plus haut encore que l'ther,
simple figuration schmatique des relations saisies par
nos sens entre les phnomnes. Elle sait bien que ce
qu'il y a de visible et de tangible dans les choses
reprsente notre action possible sur elles. Ce n'est pas
en divisant l'volu qu'on atteindra le principe de ce
qui volue. Ce n'est pas en recomposant l'volu avec lui-
mme qu'on reproduira l'volution dont il est le terme.
S'agit-il de l'esprit? Par la composition du rflexe
avec le rflexe, Spencer croit engendrer tour  tour
l'instinct et la volont raisonnable. Il ne voit pas que
le rflexe spcialis, tant un point terminus de
l'volution au mme titre que la volont consolide, ne
saurait tre suppos au dpart. Que le premier des deux
termes ait atteint plus vite que l'autre sa forme
dfinitive, c'est fort probable; mais l'un et l'autre
sont des dpts du mouvement volutif, et le mouvement
volutif lui-mme ne peut pas plus s'exprimer en fonction
du premier tout seul que du second uniquement. Il
faudrait commencer par mler le rflexe et le volontaire
ensemble. Il faudrait ensuite aller  la recherche de la
ralit fluide qui se prcipite sous cette double forme
et qui, sans doute, participe de l'un et de l'autre sans
tre aucun des deux. Au plus bas degr de l'chelle
animale, chez des tres vivants qui se rduisent a une
niasse protoplasmique indiffrencie, la raction 
l'excitation ne met pas encore en oeuvre un mcanisme
dtermin, comme dans le rflexe; elle n'a pas encore le
choix entre plusieurs mcanismes dtermins, comme dans
l'acte volontaire; elle n'est donc ni volontaire ni
rflexe, et pourtant elle annonce l'un et l'autre. Nous
exprimentons en nous-mmes quelque chose de la vritable
activit originelle, quand nous excutons des mouvements
semi-volontaires et semi-automatiques pour chapper  un
danger pressant: encore n'est-ce l qu'une bien
imparfaite imitation de la dmarche primitive, car nous
avons affaire alors  un mlange de deux activits dj
constitues, dj localises dans un cerveau et dans une
moelle, tandis que l'activit premire est chose simple,
qui se diversifie par la production mme de mcanismes
comme ceux de la moelle et du cerveau. Mais sur tout cela
Spencer ferme les yeux, parce qu'il est de l'essence de
sa mthode de recomposer le consolid avec du consolid,
au lieu de retrouver le travail graduel de consolidation,
qui est l'volution mme.
S'agit-il enfin de la correspondance entre l'esprit et
la matire? Spencer a raison de dfinir l'intelligence
par cette correspondance. Il a raison d'y voir le terme
d'une volution. Mais quand il en vient  retracer cette
volution, il intgre encore de l'volu avec de l'volu
sans s'apercevoir qu'il prend ainsi une peine inutile:
en se donnant le moindre fragment de l'actuellement
volu, il pose le tout de l'volu actuel, et c'est en
vain qu'il prtendrait alors en faire la gense.
Pour Spencer, en effet, les phnomnes qui se succdent
dans la nature projettent dans l'esprit humain des images
qui les reprsentent. Aux relations entre les phnomnes
correspondent donc, symtriquement, des relations entre
les reprsentations. Et les lois les plus gnrales de la
nature, en lesquelles se condensent les relations entre
les phnomnes, se trouvent ainsi avoir engendr les
principes directeurs de la pense, en lesquels se sont
intgres les relations entre les reprsentations. La
nature se reflte donc dans l'esprit. La structure intime
de notre pense correspond, pice  pice,  l'ossature
mme des choses. Je le veux bien; mais, pour que
l'esprit humain puisse se reprsenter des relations entre
les phnomnes, encore faut-il qu'il y ait des
phnomnes, c'est--dire des faits distincts, dcoups
dans la continuit du devenir. Et ds qu'on se donne ce
mode spcial de dcomposition, tel que nous l'apercevons
aujourd'hui, on se donne aussi l'intelligence, telle
qu'elle est aujourd'hui, car c'est par rapport  elle, et
 elle seulement, que le rel se dcompose de cette
manire. Pense-t-on que le Mammifre et l'Insecte notent
les mmes aspects de la nature, y tracent les mmes
divisions, dsarticulent le tout de la mme manire? Et
pourtant l'Insecte, en tant qu'intelligent, a dj
quelque chose de notre intelligence. Chaque tre
dcompose le monde matriel selon les lignes mmes que
son action y doit suivre: ce sont ces lignes d'action
possible qui, en s'entre-croisant, dessinent le rseau
d'exprience dont chaque maille est un fait. Sans doute
une ville se compose exclusivement de maisons, et les
rues de la ville ne sont que les intervalles entre les
maisons: de mme, on peut dire que la nature ne contient
que des faits, et que, les faits une fois poss, les
relations sont simplement les lignes qui courent entre
les faits. Mais, dans une ville, c'est le lotissement
graduel du terrain qui a dtermin  la fois la place des
maisons, leur configuration, et la direction des rues; 
ce lotissement il faut se reporter pour comprendre le
mode particulier de subdivision qui fait que chaque
maison est o elle est, que chaque rue va o elle va. Or,
l'erreur fondamentale de Spencer est de se donner
l'exprience dj lotie, dors que le vrai problme est de
savoir comment s'est opr le lotissement. J'accorde que
les lois de la pense ne soient que l'intgration des
rapports entre les faits. Mais, ds que je pose les faits
avec la configuration qu'ils ont aujourd'hui pour moi, je
suppose mes facults de perception et d'intellection
telles qu'elles sont aujourd'hui en moi, car ce sont
elles qui lotissent le rel, elles qui dcoupent les
faits dans le tout de la ralit. Ds lors, au lieu de
dire que les relations entre les faits ont engendr les
lois de la pense, je puis aussi bien prtendre que c'est
la forme de la pense qui a dtermin la configuration
des faits perus, et par suite leurs relations entre eux.
Les deux manires de s'exprimer se valent. Elles disent,
au fond, la mme chose. Avec la seconde, il est vrai, on
renonce  parler d'volution. Mais, avec la premire, on
se borne  en parler, on n'y pense pas davantage. Car un
volutionnisme vrai se proposerait de rechercher par quel
modus vivendi graduellement obtenu l'intelligence a
adopt son plan de structure, et la matire son mode de
subdivision. Cette structure et cette subdivision
s'engrnent l'une dans l'autre. Elles sont compl
mentaires l'une de l'autre. Elles ont d progresser l'une
avec l'autre. Et, soit qu'on pose la structure actuelle
de l'esprit soit qu'on se donne la subdivision actuelle
de la matire, dans les deux cas on reste dans l'volu:
on ne nous dit rien de ce qui volue, rien de
l'volution.
C'est pourtant cette volution qu'il faudrait
retrouver. Dj, dans le domaine de la physique elle-
mme, les savants qui poussent le plus loin l'approfon
dissement de leur science inclinent  croire qu'on ne
peut pas raisonner sur les parties comme on raisonne sur
le tout, que les mmes principes ne sont pas applicables
 l'origine et au terme d'un progrs, que ni la cration
ni l'annihilation, par exemple, ne sont inadmissibles
quand il s'agit des corpuscules constitutifs de l'atome.
Par l ils tendent  se placer dans la dure concrte, la
seule o il y ait gnration, et non pas seulement
composition de parties. Il est vrai que la cration et
l'annihilation dont ils parlent concernent le mouvement
ou l'nergie, et non pas le milieu impondrable  travers
lequel l'nergie et le mouvement circuleraient. Mais que
peut-il rester de la matire quand on en retranche tout
ce qui la dtermine, c'est--dire, prcisment, l'nergie
et le mouvement? Le philosophe doit aller plus loin que
le savant. Faisant table rase de ce qui n'est qu'un
symbole imaginatif, il verra le monde matriel se
rsoudre en un simple flux, une continuit d'coulement,
un devenir. Et il se prparera ainsi  retrouver la dure
relle l o il est plus utile encore de la retrouver,
dans le domaine de la vie et de la conscience. Car, tant
qu'il s'agit de la matire brute, on peut ngliger
l'coulement sans commettre d'erreur grave: la matire,
avons-nous dit, est leste de gomtrie, et elle ne dure,
elle ralit qui descend, que par sa solidarit avec ce
qui monte. Mais la vie et la conscience sont cette monte
mme. Quand une fois on les a saisies dans leur essence
en adoptant leur mouvement, on comprend comment le reste
de la ralit drive d'elles. L'volution apparat, et,
au sein de cette volution, la dtermination progressive
de la matrialit et de l'intellectualit par la consoli
dation graduelle de l'une et de l'autre. Mais c'est alors
dans le mouvement volutif qu'on s'insre, pour le suivre
jusque dans ses rsultats actuels, au lieu de recomposer
artificiellement ces rsultats avec des fragments d'eux-
mmes. Telle nous parat tre la fonction propre de la
philosophie. Ainsi comprise, la philosophie n'est pas
seulement le retour de l'esprit a lui-mme, la
concidence de la conscience humaine avec le principe
vivant d'o elle mane, une prise de contact avec
l'effort crateur. Elle est l'approfondissement du
devenir en gnral, l'volutionnisme vrai, et par
consquent le vrai prolongement de la science, - pourvu
qu'on entende par ce dernier mot un ensemble de vrits
constates ou dmontres, et non pas une certaine
scolastique nouvelle qui a pouss pendant la seconde
moiti du XIXe sicle autour de la physique de Galile,
comme l'ancienne autour d'Aristote.
FIN DU LIVRE.

Notes
1 L'ide de considrer la vie comme transcendante  la
finalit auquel bien qu'au mcanisme est d'ailleurs
loin d'tre une ide nouvelle. En particulier, on la
trouvera expose avec profondeur dans trois articles de
M. Ch. Dunan sur Le problme de la vie (Revue
philosophique, 1892). Dans le dveloppement de cette
ide, nous nous sommes plus d'une fois rencontr avec
M. Dunan. Toutefois les vues que nous prsentons sur ce
point, comme sur les questions qui s'y rattachent, sont
celles mmes que nous avions mises, il y a longtemps
dj, dans notre Essai sur les donnes immdiates de la
conscience (Palis, 1889). Un des principaux objets de
cet Essai tait en effet de montrer que la vie psycho
logique n'est ai unit ni multiplicit, qu'elle
transcende et le mcanique et l'intelligent, mcanisme
et finalisme n'ayant de sens que l o il y a
"multiplicit distincte ", "spatialit", et par
consquent assemblage de parties prexistantes:
" dure relle " signifie  la fois continuit
indivise et cration. Dans le prsent travail, nous
faisons application de ces mmes ides  la vie en
gnral, envisage d'ailleurs elle-mme du point de vue
psychologique.
2 Matire et Mmoire, Paris, 1896, chap. II et III.
3 Calkins, Studies on the life history of Protozoa (Arch.
f. Entwickelungsmechanik, vol. XV, 1903, pp. 139-186).
4 Sedgwick Minot, On certain phenomena of growing old.
(Proc. of the American Assoc. for the advancement of
science, 39th meeting, Salem, 1891, pp. 271-288).
5 Le Dantec, L'Individualit et l'erreur individualiste,
Paris, 1905, p. 84 et suiv.
6 Metchnikoff, La dgnrescence snile (Anne
biologique, III, 1897, p. 249 et suiv.). CI. du mme
auteur: La nature humaine, Paris, 1903, p. 312 et suiv.
7 Roule, L'embriologie gnrale, Paris, 1893, p. 319.
8 L'irrversibilit de la srie des tres vivants a t
bien mise en lumire par Baldwin (Developement and
evolulion. New-York, 1902, en particulier p, 827).
9 Nous avons insist sur ce point dans l'Essai sur les
donnes immdiates de la conscience, pp. 140-151.
10 Dans son beau livre sur Le gnie dans l'art, M.Sailles
dveloppe cette double thse que l'art prolonge la
nature et que la vie est cration. Nous accepterions
volontiers la seconde formule; mais faut-il entendre
par cration, comme le fait l'auteur, un synthse d'l
ments? L o les lments prexistent, la synthse qui
s'en fera est virtuellement donne, n'tant que l'un
des arrangements possibles: cet arrangement, une
intelligence surhumaine aurait pu l'apercevoir d'avance
parmi tous les possibles qui l'entouraient. Nous
estimons au contraire que, dans le domaine de la vie,
les lments n'ont pas d'existence relle et spare.
Ce sont des vues multiples de l'esprit sur un processus
indivisible. Et c'est pourquoi il y a contingence
radicale dans le progrs, incomburantbilit entre ce
qui prcde et ce qui suit, enfin dure.
11 Btschli, Untersuchungen ber mikroskopische Schume
und das Protoplasma, Leipzig, 1892, 1re partie.
12 Rhumbler,Versuch einer mechanischen Erklrung der
indirekten Zell-und Kerniheilung (Roux's Archiv., 1896).
13 Berthold, Studien ber Protoplasmamechantk, Leipzig,
1886, p. 102. - Cf. l'explication propose par La
Dantec, Thorie nouvelle de la vie, Paris, 1896. p.60.
14 Cope, The primary factors of organte evolution.
Chicago, 1896, p. 475-484.
15 Maupas, tude des Infusoires cilis (Arch. de zoologie
exprimentale, 1883), p. 47, 491, 518, 549 en
particulier, - P. Vignon, Recherches de cytologie
gnrale sur les pithliums, Paris, 1902, p.655. Une
tude approfondie des mouvements de l'Infusoire. et une
critique trs pntrante de l'ide de tropisme, a t
faite dans ces derniers temps par Jennings
(Contributions to the study of the behavior of lower
organisms. Washington, 1904), Le"type de conduite"de
ces organismes infrieurs, tel que Jennings le dfinit
(p. 237-252), est incontestablement d'ordre
psychologique.
16"The study of the cell has on the whole seemed to
widen rather than to narrow the enormous gap that
separates even the lowest forms of life from the
inorganic world. ". (E. B. Wilson, The cell in
development and inheritance, New-York, 1897, p. 330.)
17 Dastre, La vie et la mort, p. 43.
18 Laplace, Introduction  la thorie analytique des
probabilits (Oeuvres compltes, vol. VI1, Paris, 1886, p. VI).
19 Ueber die Grenzen des Naturerkennens. Leipzig, 1892.
20 Il y a en effet deux parts  faire dans le no-
vitalisme contemporain: d'un ct l'affirmation que le
mcanisme pur est insuffisant, affirmation qui prend
une grande autorit quand elle mane d'un savant tel
que Driesch ou Reinke, par exemple, et d'autre part les
hypothses que ce vitalisme superpose au mcanisme
("entlchies" de Driesch,"dominantes " de Reinke,
etc.). De ces deux parties, la premire est
incontestablement la plus intressante. Voir les belles
tudes de Driesch: (Die Lokalisation morpho
genetischer Vorgnge, Leipzig, 1899; Die organischen
Regulationen, Leipzig, 1901; Naturbegriffe und
Natururteile, Leipzig, 1904; Der Vitalismus als
Geschichte und al Lehre, Leipzig, 1905) et de Reinke:
(Die Weil als That, Berlin, 1899; Einleintung in die
theoretische Biologie, Berlin, 1901; Philosophie der
Botanik, Leipzig, 1905).
21 P. Gurin, Les connaissances actuelles sur la
fcondation chez les Phanrogames, Paris, 1904, pp. 144-
148. Cf. Delage, L'Hrdit, 26 dition, 1903, p. 140 et suiv.
22 Mbius, Beitrge zur Lehre von der Fortpflanzung der
Gewchse, Ina, 1897, p. 203-206 en particulier. - Cf.
Hartog, Sur les phnomnes de reproduction (Anne
biologique, 1895, pp. 707-709).
23 Paul Janet, Les causes finales, Paris, 1876, p. 83.
24 Ibid. p. 80.
25 Darwin, Origine des espres, trad. Barbier, Paris,
1887, p. 46.
26 Bateson, Materials for the study of variation, London,
1894, surtout p. 567 et suiv. Cf. Scott, Variations and
mutations (American Journal of Science, novembre 1894).
27 De Vries, Die Mulationstheorie, Leipzig, 1901-1903. Cf.
Species and varieties. Chicago, 1905. La base
exprimentale de la thorie de H. de Vries a t juge
troite, mais l'ide de mutation, ou de variation
brusque, n'en a pas moins pris place dans la science.
28 Darwin, Origine des espces, trad. Barbier, p. 198.
29 Origine des espces, pp. 11 et 12.
30 Sur cette homologie des poils et des dents, voir
Brandt, Ueber.. ente mutmassliche Homologie der Haare
und Zhne (Biol. Centralblatt, vol. XVIII, 1898),
surtout p. 262 et suiv.
31 Il semble d'ailleurs rsulter des dernires
observations que la transformation de l'Arternia soit
un phnomne plus complexe qu'on ne l'avait cru
d'abord. Voir,  ce sujet, Samter et Heymans, Die
Variation bei Artmia salma (Anhang zu den Abhandlungen
der k.. preussischen Akad. der Wissenschaften, 1902).
32 Elmer, Orthogenesis der Schmetterlinge, Leipzig, 1897,
p. 24. Cf. Dis Entstehung der Arien. p. 53.
33 Elmer, Die Entstehung der Arien, Ina, 1888, p. 25.
34 Eimer, ibid., p. 165 et suiv.
35 Salensky, Heteroblastie (Proc. of the fourth
International Congress of Zoologg, London, 1899, pp.
111-118). Salensky a cr ce mot pour dsigner les cas
o se forment sur les mmes points, chez des animaux
parents les uns des autres, des organes quivalents
dont l'origine embryologique est pourtant diffrente.
36 Wolff, Die Regeneration der Urodelenlinse (Arch.
f..Entwickelungsrnechanik, I, 1895, p. 380 et suiv.).
37 Fischel, Ueber die Regeneration der Linse (Anat.
Anzeiger, XIV, 1898, pp. 373-380).
38 Cope, The origin of the fittest, 1887; The primary
factors of organic evolution, 1896.
39 Cunot, La nouvelle thorie transformiste (Revue
gnrale des sciences, 1894). Cf. Morgan, Evolution and
adaptation. London, 1903, p. 357.
40 Brown-Squard, Nouvelles recherches sur l'pilepsie due
 certaines lsions de la moelle pinire et des nerfs
rachidiens (Arch. de physiologie, vol. II, 1869, p.
211, 422 et 497).
41 Weismann, Aufstze ber Vererbung, Ina, 1892, p. 376-
378, et aussi Vortrge ber Descendenztheorie, Ina,
1902, t. II, p. 76.
42 Brown-Squard, Hrdit d'une affection due  une cause
accidentelle (Arch. de Physiologie, 1892, p. 686 et suiv.).
43 Voisin et Peron, Recherches sur la toxit urinaire chez
les pileptiques (Archives de neurologie, vol. XXIV,
1892, et XXV, 1893). Cf. l'ouvrage de Voisin,
L'pilepsie, Paris, 1897, p. 125-133.
44 Charrin, Delamare et Moussu, Transmission exprimentale
aux descendants de lsions dveloppes chez les
ascendants (C. R. de l'Ac. des sciences vol. CXXXV, p.
191). Cf. Morgan, Evolution and adaptation, p. 257, et
Delage, L'hrdit, 2e dit., p. 388.
45 Charrin et Delamare, Hrdit cellulaire (C. R. de
l'Ac. des sciences, vol. CXXX11I, 1901, pp. 69-71).
46 Charria, L'hrdit pathologique (Revue gnrale des
sciences, 15 Janvier 1896).
47 Giard, Controverses transformistes, Paris, 1904, p. 147.
48 Quelques faits analogues ont pourtant t signals,
toujours dans le monde vgtal. Voir Blaringhem, La
notion d'espces et la thorie de la mutation (Anne
psychologique, vol. XII, 1906, p. 95 et suiv.), et De
Vries, Species and Varieties, p. 655.
49 Voir,  ce sujet, Matire et Mmoire, chap. 1.
50 Ce point de vue sur l'adaptation a t signal par M.
F. Marin dans un remarquable article sur l'Origine des
espces (Revue scientifique, nov. 1901, p. 580).
51 De Saporta et Marion, L'volution des Cryptogames,
1881, p. 37.
52 Sur la fixation et le parasitisme en gnral, voir
l'ouvrage de Houssay, La forme et la vie, Paris, 1900,
pp. 721-807.
53 Cope, op. cit., p. 76.
54 De mme que la plante, dans certains cas, retrouve la
facult de se mouvoir activement qui sommeille en elle,
ainsi l'animal peut, dans des circonstances
exceptionnelles, se replacer dans les conditions de la
vie vgtative et dvelopper en lui un quivalent de la
fonction chlorophylienne. Il parat rsulter, en effet,
des rcentes expriences de Maria von Linden que les
chrysalides et les chenilles de divers Lpidoptres,
sous l'influence de la lumire, fixent le carbone de
l'acide carbonique contenu dans l'atmosphre (M. von
Linden, L'assimilation de l'acide carbonique par les
chrysalides de Lpidoptres, C. R. de la Soc. de
biologie, 1905, p. 692 et suiv.).
55 Archives de physiologie, 1892.
56 De Manacine, Quelques observations exprimentales sur
l'influence de l'insomnie absolue (Arch. ital. de
biologie, t. XXI, 1894, p. 322 et suiv.). Rcemment,
des observations analogues ont t faites sur un homme
mort d'inanition aprs un jene de 35 jours. Voir  ce
sujet, dans l'Anne biologique de 1898, p.338, le
rsum d'un travail (en russe) de Tarakevich et
Stchasny.
57 Cuvier disait dj:"Le systme nerveux est, au fond,
tout l'animal - les autres systmes ne sont l que pour
le servir. - (Sur un nouveau rapprochement  tablir
entre les classes qui composent le rgne animal,
Archives du Museum d'histoire naturelle, Paris, 1812,
p. 73-84). Il faudrait naturellement apporter  cette
formule une foule de restrictions, tenir compte, par
exemple, des cas de dgradation et de rgression o le
systme nerveux passe  l'arrire-plan. Et surtout il
faut joindre au systme nerveux les appareils
sensoriels d'un ct, moteurs de l'autre, entre
lesquels Il sert d'intermdiaire. Cf. Foster. art.
Physiology de l'Encyclopaedia Britannica, Edinburgh,
1885, p. 17.
58 Voir, sur ces diffrents points, l'ouvrage de Gaudry;
Essai de palontologie physique, Paris, 1896, pp. 14-16
et 78-79.
59 Voir.  ce sujet: Shaler, The Individual, New-York,
1900, pp. 118-125.
60 Ce point est contest par M. Ren Quinton, qui
considre les Mammifres carnivores et ruminants, ainsi
que certains Oiseaux, comme postrieurs  l'homme.(R.
Qninton, L'eau de mer milieu organique, Paris, 1904, p.
435). Soit dit en passant, nos conclusions gnrales,
quoique trs diffrentes de celles de M. Quinton, n'ont
rien d'inconciliable avec elles car si l'volution a
bien t telle que nous nous la reprsentons, les
Vertbrs ont d faire effort pour se maintenir dans
les conditions d'action les plus favorables, celles
mmes o la vie s'tait place d'abord.
61 M. Paul Lacombe a fait ressortir l'influence capitale
que les grandes inventions ont exerce sur l'volution
de l'humanit (P. Lacombe,De l'histoire considre
comme science, Paris, 1894. Voir, en particulier, les
pp. 168-247).
62 Bouvier, La nidification des Abeilles  l'air libre (C.
R. de l'Acad. des sciences, 7 mai 1906).
63 Platon, Phdre, 265 E.
64 Nous reviendrons sur tous ces points dans le chapitre suivant.
65 Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre III, p. 281.
66 Matire et Mmoire, chap. 1.
67 Voir les deux ouvrages de Darwin:Les plantes
grimpantes, trad. Gordon,Paris, 1890, et La fcondation
des Orchides par les Insectes trad. Rrolle, Paris, 1892.
68 Buttel Reepen, Die phylogenetische Entstehung des
Bienenstaates (Biol. Centralblatt, XXIII, 1903), p. 108 en particulier.
69 Fabre, Souvenirs entomologiques, 3e srie, Paris, 1890, pp. 1-69.
70 Fabre, Souvenirs entomologiques, 1re srie, 3e dit.,
Paris, 1894, p. 93 et suiv.
71 Fabre, Nouveaux souvenirs entomologiques, Paris, 1882,
p. 14 et suiv.
72 Peckham, Wasps, solitary and social, Westminster. 1905,
p. 28 et suiv..
73 Voir, en particulier, parmi les travaux rcents:
Bethe, Drfen wir den Ameisen und Bienen psychische
Qualilten zuschreiben? (Arch. J. d. ges. Physiologie,
1898), et Forel, Un aperu de psychologie compare
(Anne psgehologique, 1895).
74 Matire et Mmoire, chap. II et III.
75 Le paralogisme psycho-physiologique (Revue de
mtaphysique, novembre 1904).
76 Un gologue que nous avons dj eu occasion de citer,
N. S. Shaler dit excellemment:"Quand nous arrivons 
l'homme, il semble que nous trouvions aboli l'antique
assujettissement de l'esprit au corps, et les parties
intellectuelles se dveloppent avec une rapidit
extraordinaire, la structure du corps demeurant
identique dans ce qu'elle a d'essentiel."(Shaler, The
interpretation of nature, Boston, 1899, p. 187).
77 Nous avons dvelopp ce point dans Matire et Mmoire,
chap. II et III notamment pp. 78-80 et 169-186.
78 Faraday, A speculation concerning electric conduction
(Philos. Magazine, 3e srie, vol. XXIV).
79 Notre comparaison ne fait que dvelopper le contenu du
terme logos, tel que l'entend Plotin. Car d'une part le
logos de ce philosophe est une puissance gnratrice et
informatrice, un aspect ou un fragment de la psukh, et
d'autre part Plotin en parle quelquefois comme d'un
discours. Plus gnralement, la relation que nous
tablissons, dans le prsent chapitre, entre
l'"extension " et la "distension", ressemble par
certains cts  celle que suppose Plotin (dans des
dveloppements dont devait s'inspirer M. Ravaisson),
quand il fait de l'tendue, non pas sans doute une
Inversion de l'tre originel, mais un affaiblissement
de son essence, une des dernires tapes de la
procession. (Voir en particulier: Enn., IV, III, 9-11
et III, VI, 17-18.) Toutefois la philosophie antique ne
vit pas quelles consquences rsultaient de l pour les
mathmatiques, car Plotin, comme Platon, rigea les
essences mathmatiques en ralits absolues. Surtout,
elle se laissa tromper par l'analogie tout extrieure
de la dure avec l'extension. Elle traita celle-l
comme elle avait trait celle-ci, considrant le
changement comme une dgradation de l'immutabilit, le
sensible comme une chute de l'intelligible. De l,
comme nous le montrerons dans le prochain chapitre, une
philosophie qui mconnat la fonction et la porte
relles de l'intelligence.
80 Bastian, Le cerveau, Paris, 1882, vol. 1, pp. 166-170.
81 Nous avons dvelopp ce point dans un travail
antrieur. Voir l'Essai sur les donnes immdiates de
la conscience. Paris, 1889, pp. 155-160.
82 Op. cit., chap I et III, passim,
83 Nous faisons allusion ici, surtout, aux profondes
tudes de M. Ed. Le Roy, parues dans la Revue de
mtaphysique et de morale.
84 Matire et mmoire, chap. III et IV
85 Voir en particulier - Phys., IV, 215 a 2; V, 230 b 12;
VIII, 255 a 2; et De Coelo, IV, 1-5; II 296 b 27; IV,
308 a 34.
86 De Coelo, IV, 310 a 34: to d'eis ton hautou topon
pheresthai hekaston to eis to hautou eidos esti
pheresthai.
87 Sur ces diffrences de qualit, voir l'ouvrage de
Duhem, L'volution de la mcanique, Paris, 1905, p. 197
et suiv.
88 Boltzmann, Vorlesungen ber Gastheorie, Leipzig, 1898,
p. 253 et suiv.
89 Dans un livre riche de faits et d'ides (La dissolution
oppose  l'volution, Paris, 1899), M. Andr Lalande
nous montre toutes choses marchant  la mort, en dpit
de la rsistance momentane que paraissent opposer les
organismes. - Mais, mme du ct de la matire
inorganise, avons-nous le droit d'tendre  l'univers
entier des considrations tires de l'tat prsent de
notre systme solaire? A ct des mondes qui meurent,
il y a sans doute des mondes qui naissent. D'autre
part, dans le monde organis, la mort des individus
n'apparat pas du tout comme une diminution de la vie
en gnral ", ou comme une ncessit que celle-ci
subirait  regret. Comme on l'a remarqu plus d'une
lois. la vie n'a jamais fait effort pour prolonger
indfiniment l'existence de l'individu, alors que sur
tant d'autres points elle a fait tant d'efforts
heureux. l'out se passe comme si cette mort avait t
voulue, ou tout au moins accepte, pour le plus grand
progrs de la vie en gnral.
90 Nous avons dvelopp ce point dans un travail
intitul: Introduction  la mtaphysique (Revue de
mtaphysique et de morale, janvier 1903, p. 1  25).
91 Serkovski, mmoire (en russe) analys dans l'Anne
biologique, 1898, p. 317.
92 Ed. Perrier, Les colonies animales, Paris, 1897 (2e d.).
93 Delage, L'Hrdit, 2e dit., Paris, 1903, p. 97. Cf.,
du mme auteur La conception poltyzoque des tres
(Revue scientifique, 1896, pp. 641-653).
94 C'est la thorie soutenue par Kunstler, Delage,
Sedgwick, Labb, etc. On en trouvera le dveloppement,
avec des indications bibliographiques, dans l'ouvrage
de Busquet, Les tres vivants, Paris, 1899.
95 La partie de ce chapitre qui traite de l'histoire des
systmes, et en particulier de la philosophie grecque,
n'est que le rsum trs succinct de vues que nous
avons dveloppes longuement, de 1900  1904, dans nos
leons du Collge de France, notamment dans un cours
sur l'Histoire de l'ide de temps (1902-1903). Nous y
comparions le mcanisme de la pense conceptuelle 
celui du cinmatographe. Nous croyons pouvoir reprendre
Ici cette comparaison.
96 L'analyse que nous donnons Ici de l'ide de nant (pp.
275  298) a dj paru dans la Revue philosophique
(novembre 1906).
97 Kant, Critique de la raison pure, 2e dit., p. 737 - -
Au point de vue du contenu de notre connaissance en
gnral,... les propositions ngatives ont pour
fonction propre simplement d'empcher l'erreur. - Cf..
Sigwart, Logik, 2e dit., vol. 1, p. 150 et suiv.
98 C'est dire que nous ne considrons pas le sophisme de
Znon comme rfut, par le fait que la progression
gomtrique o a dsigne l'cart initial entre Achille
et la tortue, et n le rapport de leurs vitesses
respectives, a une somme finie si n est suprieur 
l'unit. Sur ce point, nous renvoyons  l'argumentation
de M. vellin, que nous tenons pour dcisive (Voir
vellin, Infini et quantit, Paris, 1880, pp. 63-97.
Cf. Revue philosophique, vol, XI, 1881, pp. 564-568).
La vrit est que les mathmatiques - comme nous avons
essay de le prouver dans un prcdent travail -
n'oprent et ne peuvent oprer que sur des longueurs.
Elles ont donc d chercher des artifices pour
transporter d'abord au mouvement, qui n'est pas une
longueur, la divisibilit de la ligne qu'il parcourt,
et ensuite pour rtablir l'accord entre l'exprience et
l'ide (contraire  l'exprience et grosse
d'absurdits) d'un mouvement-longueur, c'est--dire
d'un mouvement appliqu contre sa trajectoire et
arbitrairement dcomposable comme elle.
99 Platon, Time, 37 D.
100 Nous avons essay de dmler ce qu'il y a de vrai et ce
qu'il y a de faux dans cette ide, en ce qui concerne
la spatialit (voir notre chapitre III). Elle nous
parat radicalement fausse en ce qui concerne la dure.
101 Aristote, De Anima, 430 a 14: kai estin ho men
poioutos nous t panta ginesthai, ho de t panta
poiein, hs hexis tis, hoion to phs; proton gar tina
kai to phs poiei ta dunamei onta khrmata energeia
khrmata.
102 De Caelo, II, 287 a 12: ts eskhats periphoras oute
kenon estin exothen oute topos. Phys., IV, 212 a 34:
to de pan esti men hs kinsetai esti d'hs ou. Hs
men holon, hama tn topon ou metaballei; kukli de
kinsetai, tn morin gar houtos ho topos.
103 De Caelo, I, 279 a 12: houde khronos estin hex tou
ouranou. Phys.,VIII, 251 b 27: ho khronos pathos ti
kinses.
104 Surtout nous avons presque laiss de ct ces
Intuitions admirables, mais un peu fuyantes, que Plotin
devait plus tard ressaisir, approfondir et fixer.
105 Voir, page 11.
106 Descartes, Principes, II, 20.
107 lbid., II,  36 et suiv,
108 Dans un cours sur Plotin, profess au Collge de France
en 1897-1898, nous avons essay de dgager ces
ressemblances. Elles sont nombreuses et saisissantes.
L'analogie se poursuit jusque dans les formules
employes de part et d'autre.
