Scnes de la vie prive. 
La femme de trente ans 
Honor de Balzac
VERSIONE ELETTRONICA - PER I NON VEDENTI - ADATTATA DA AMEDEO MARCHINI
DEDIE A LOUIS BOULANGER, PEINTRE.
CHAPITRE I PREMIERES FAUTES
Au commencement du mois d'avril 1813, il y eut un dimanche dont
la matine promettait un de ces beaux jours o les Parisiens
voient pour la premire fois de l'anne leurs pavs sans boue et
leur ciel sans nuages. Avant midi un cabriolet  pompe attel de
deux chevaux fringants dboucha dans la rue de Rivoli par la rue
Castiglione, et s'arrta derrire plusieurs quipages stationns
 la grille nouvellement ouverte au milieu de la terrasse des
Feuillants. Cette leste voiture tait conduite par un homme en
apparence soucieux et maladif; des cheveux grisonnants
couvraient  peine son crne jaune et le faisaient vieux avant le
temps; il jeta les rnes au laquais  cheval qui suivait sa
voiture, et descendit pour prendre dans ses bras une jeune fille
dont la beaut mignonne attira l'attention des oisifs en
promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa
complaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le
bord de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide,
qui la posa sur le trottoir, sans avoir chiffonn la garniture de
sa robe en reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin.
L'inconnu devait tre le pre de cette enfant qui, sans le
remercier, lui prit familirement le bras et l'entrana
brusquement dans le jardin. Le vieux pre remarqua les regards
merveills de quelques jeunes gens, et la tristesse empreinte
sur son visage s'effaa pour un moment. Quoiqu'il ft arriv
depuis long-temps  l'ge o les hommes doivent se contenter des
trompeuses jouissances que donne la vanit, il se mit  sourire.
- L'on te croit ma femme, dit-il  l'oreille de la jeune personne
en se redressant et marchant avec une lenteur qui la dsespra.
Il semblait avoir de la coquetterie pour sa fille et jouissait
peut-tre plus qu'elle des oeillades que les curieux lanaient
sur ses petits pieds chausss de brodequins en prunelle puce, sur
une taille dlicieuse dessine par une robe  guimpe, et sur le
cou frais qu'une collerette brode ne cachait pas entirement.
Les mouvements de la marche relevaient par instants la robe de la
jeune fille, et permettaient de voir, au-dessus des brodequins,
la rondeur d'une jambe finement moule par un bas de soie 
jours. Aussi, plus d'un promeneur dpassa-t-il le couple pour
admirer ou pour revoir la jeune figure autour de laquelle se
jouaient quelques rouleaux de cheveux bruns, et dont la blancheur
et l'incarnat taient rehausss autant par les reflets du satin
rose qui doublait une lgante capote, que par le dsir et
l'impatience qui ptillaient dans tous les traits de cette jolie
personne. Une douce malice animait ses beaux yeux noirs, fendus
en amande, surmonts de sourcils bien arqus, bords de longs
cils, et qui nageaient dans un fluide pur. La vie et la jeunesse
talaient leurs trsors sur ce visage mutin et sur un buste,
gracieux encore, malgr la ceinture alors place sous le sein.
Insensible aux hommages, la jeune fille regardait avec une espce
d'anxit le chteau des Tuileries, sans doute le but de sa
ptulante promenade. Il tait midi moins un quart. Quelque
matinale que ft cette heure, plusieurs femmes, qui toutes
avaient voulu se montrer en toilette, revenaient du chteau, non
sans retourner la tte d'un air boudeur, comme si elles se
repentaient d'tre venues trop tard pour jouir d'un spectacle
dsir. Quelques mots chapps  la mauvaise humeur de ces belles
promeneuses dsappointes et saisis au vol par la jolie inconnue,
l'avaient singulirement inquite. Le vieillard piait d'un oeil
plus curieux que moqueur les signes d'impatience et de crainte
qui se jouaient sur le charmant visage de sa compagne, et
l'observait peut-tre avec trop de soin pour ne pas avoir quelque
arrire-pense paternelle.
Ce dimanche tait le treizime de l'anne 1813. Le surlendemain,
Napolon partait pour cette fatale campagne pendant laquelle il
allait perdre successivement Bessires et Duroc, gagner les
mmorables batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir trahi par
l'Autriche, la Saxe, la Bavire, par Bernadotte, et disputer la
terrible bataille de Leipsick. La magnifique parade commande par
l'empereur devait tre la dernire de celles qui excitrent si
long-temps l'admiration des Parisiens et des trangers. La
vieille garde allait excuter pour la dernire fois les savantes
manoeuvres dont la pompe et la prcision tonnrent quelquefois
jusqu' ce gant lui-mme, qui s'apprtait alors  son duel avec
l'Europe. Un sentiment triste amenait aux Tuileries une brillante
et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir, et
pressentait peut-tre que plus d'une fois l'imagination aurait 
retracer le tableau de cette scne, quand ces temps hroques de
la France contracteraient, comme aujourd'hui, des teintes presque
fabuleuses.
- Allons donc plus vite, mon pre, disait la jeune fille avec un
air de lutinerie en entranant le vieillard. J'entends les
tambours.
- C'est les troupes qui entrent aux Tuileries, rpondit-il.
- Ou qui dfilent, tout le monde revient! rpliqua-t-elle avec
une enfantine amertume qui fit sourire le vieillard.
- La parade ne commence qu' midi et demi, dit le pre qui
marchait presque en arrire de son imptueuse fille.
A voir le mouvement qu'elle imprimait  son bras droit, vous
eussiez dit qu'elle s'en aidait pour courir. Sa petite main, bien
gante, froissait impatiemment un mouchoir, et ressemblait  la
rame d'une barque qui fend les ondes. Le vieillard souriait par
moments; mais parfois aussi des expressions soucieuses
attristaient passagrement sa figure dessche. Son amour pour
cette belle crature lui faisait autant admirer le prsent que
craindre l'avenir. Il semblait se dire:
- Elle est heureuse aujourd'hui, le sera-t-elle toujours? Car
les vieillards sont assez enclins  doter de leurs chagrins
l'avenir des jeunes gens. Quand le pre et la fille arrivrent
sous le pristyle du pavillon au sommet duquel flottait le
drapeau tricolore, et par o les promeneurs vont et viennent du
jardin des Tuileries dans le Carrousel, les factionnaires leur
crirent d'une voix grave: - On ne passe plus!
L'enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entrevoir une
foule de femmes pares qui encombrait les deux cts de la
vieille arcade en marbre par o l'empereur devait sortir.
- Tu le vois bien, mon pre, nous sommes partis trop tard.
Sa petite moue chagrine trahissait l'importance qu'elle avait
mise  se trouver  cette revue.
- Eh! bien, Julie, allons-nous-en, tu n'aimes pas  tre foule.
- Restons, mon pre. D'ici je puis encore apercevoir l'empereur.
S'il prissait pendant la campagne, je ne l'aurais jamais vu.
Le pre tressaillit en entendant ces paroles, car sa fille avait
des larmes dans la voix; il la regarda, et crut remarquer sous
ses paupires abaisses quelques pleurs causs moins par le dpit
que par un de ces premiers chagrins dont le secret est facile 
deviner pour un vieux pre. Tout  coup Julie rougit, et jeta une
exclamation dont le sens ne fut compris ni par les sentinelles,
ni par le vieillard. A ce cri, un officier qui s'lanait de la
cour vers l'escalier se retourna vivement, s'avana jusqu'
l'arcade du jardin, reconnut la jeune personne un moment cache
par les gros bonnets  poil des grenadiers, et fit flchir
aussitt, pour elle et pour son pre, la consigne qu'il avait
donne lui-mme; puis, sans se mettre en peine des murmures de
la foule lgante qui assigeait l'arcade, il attira doucement 
lui l'enfant enchante.
- Je ne m'tonne plus de sa colre ni de son empressement,
puisque tu tais de service, dit le vieillard  l'officier d'un
air aussi srieux que railleur.
- Monsieur, rpondit le jeune homme, si vous voulez tre bien
placs, ne nous amusons point  causer. L'empereur n'aime pas 
attendre, et je suis charg par le marchal d'aller l'avertir.
Tout en parlant, il avait pris, avec une sorte de familiarit, le
bras de Julie, et l'entranait rapidement vers le Carrousel.
Julie aperut avec tonnement une foule immense qui se pressait
dans le petit espace compris entre les murailles grises du palais
et les bornes runies par des chanes qui dessinent de grands
carrs sabls au milieu de la cour des Tuileries. Le cordon de
sentinelles, tabli pour laisser un passage libre  l'empereur et
 son tat-major, avait beaucoup de peine  ne pas tre dbord
par cette foule empresse et bourdonnant comme un essaim.
- Cela sera donc bien beau, demanda Julie en souriant.
- Prenez donc garde, s'cria l'officier qui saisit Julie par la
taille et la souleva avec autant de vigueur que de rapidit pour
la transporter prs d'une colonne.
Sans ce brusque enlvement, sa curieuse parente allait tre
froisse par la croupe du cheval blanc, harnach d'une selle en
velours vert et or, que le Mameluck de Napolon tenait par la
bride, presque sous l'arcade,  dix pas en arrire de tous les
chevaux qui attendaient les grands-officiers, compagnons de
l'empereur. Le jeune homme plaa le pre et la fille prs de la
premire borne de droite, devant la foule, et les recommanda par
un signe de tte aux deux vieux grenadiers entre lesquels ils se
trouvrent. Quand l'officier revint au palais, un air de bonheur
et de joie avait succd sur sa figure au subit effroi que la
reculade du cheval y avait imprim; Julie lui avait serr
mystrieusement la main, soit pour le remercier du petit service
qu'il venait de lui rendre, soit pour lui dire: - Enfin je vais
donc vous voir! Elle inclina mme doucement la tte en rponse
au salut respectueux que l'officier lui fit, ainsi qu' son pre,
avant de disparatre avec prestesse. Le vieillard, qui semblait
avoir exprs laiss les deux jeunes gens ensemble, restait dans
une attitude grave, un peu en arrire de sa fille; mais il
l'observait  la drobe, et tchait de lui inspirer une fausse
scurit en paraissant absorb dans la contemplation du
magnifique spectacle qu'offrait le Carrousel. Quand Julie reporta
sur son pre le regard d'un colier inquiet de son matre, le
vieillard lui rpondit mme par un sourire de gaiet
bienveillante; mais son oeil perant avait suivi l'officier
jusque sous l'arcade, et aucun vnement de cette scne rapide ne
lui avait chapp.
- Quel beau spectacle! dit Julie  voix basse en pressant la
main de son pre.
L'aspect pittoresque et grandiose que prsentait en ce moment le
Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des milliers de
spectateurs dont toutes les figures taient bantes d'admiration.
Une autre range de monde, tout aussi presse que celle o le
vieillard et sa fille se tenaient, occupait, sur une ligne
parallle au chteau, l'espace troit et pav qui longe la grille
du Carrousel. Cette foule achevait de dessiner fortement, par la
varit des toilettes de femmes, l'immense carr long que forment
les btiments des Tuileries et cette grille alors nouvellement
pose. Les rgiments de la vieille garde qui allaient tre passs
en revue remplissaient ce vaste terrain, o ils figuraient en
face du palais d'imposantes lignes bleues de dix rangs de
profondeur. Au del de l'enceinte, et dans le Carrousel, se
trouvaient, sur d'autres lignes parallles, plusieurs rgiments
d'infanterie et de cavalerie prts  dfiler sous l'arc triomphal
qui orne le milieu de la grille, et sur le fate duquel se
voyaient,  cette poque, les magnifiques chevaux de Venise. La
musique des rgiments place au bas des galeries du Louvre, tait
masque par les lanciers polonais de service. Une grande partie
du carr sabl restait vide comme une arne prpare pour les
mouvements de ses corps silencieux dont les masses, disposes
avec la symtrie de l'art militaire, rflchissaient les rayons
du soleil dans les feux triangulaires de dix mille baonnettes.
L'air, en agitant les plumets des soldats, les faisait ondoyer
comme les arbres d'une fort courbs sous un vent imptueux. Ces
vieilles bandes, muettes et brillantes, offraient mille
contrastes de couleurs dus  la diversit des uniformes, des
parements, des armes et des aiguillettes. Cet immense tableau,
miniature d'un champ de bataille avant le combat, tait
potiquement encadr, avec tous ses accessoires et ses accidents
bizarres, par les hauts btiments majestueux, dont l'immobilit
semblait imite par les chefs et les soldats. Le spectateur
comparait involontairement ses murs d'hommes  ces murs de
pierre. Le soleil du printemps, qui jetait profusment sa lumire
sur les murs blancs btis de la veille et sur les murs
sculaires, clairait pleinement ces innombrables figures
basanes qui toutes racontaient des prils passs et attendaient
gravement les prils  venir. Les colonels de chaque rgiment
allaient et venaient seuls devant les fronts que formaient ces
hommes hroques. Puis, derrire les masses carres de ces
troupes barioles d'argent, d'azur, de pourpre et d'or, les
curieux pouvaient apercevoir les banderoles tricolores attaches
aux lances de six infatigables cavaliers polonais, qui,
semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ,
voltigeaient sans cesse entre les troupes et les curieux, pour
empcher ces derniers de dpasser le petit espace de terrain qui
leur tait concd auprs de la grille impriale. A ces
mouvements prs, on aurait pu se croire dans le palais de la
Belle au bois dormant. La brise du printemps, qui passait sur les
bonnets  longs poils des grenadiers, attestait l'immobilit des
soldats, de mme que le sourd murmure de la foule accusait leur
silence. Parfois seulement le retentissement d'un chapeau
chinois, ou quelque lger coup frapp par inadvertance sur une
grosse caisse et rpt par les chos du palais imprial,
ressemblait  ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un
orage. Un enthousiasme indescriptible clatait dans l'attente de
la multitude. La France allait faire ses adieux  Napolon,  la
veille d'une campagne dont les dangers taient prvus par le
moindre citoyen. Il s'agissait, cette fois, pour l'Empire
Franais, d'tre ou de ne pas tre. Cette pense semblait animer
la population citadine et la population arme qui se pressaient,
galement silencieuses, dans l'enceinte o planaient l'aigle et
le gnie de Napolon. Ces soldats, espoir de la France, ces
soldats, sa dernire goutte de sang, entraient aussi pour
beaucoup dans l'inquite curiosit des spectateurs. Entre la
plupart des assistants et des militaires, il se disait des adieux
peut-tre ternels; mais tous les coeurs, mme les plus hostiles
 l'empereur, adressaient au ciel des voeux ardents pour la
gloire de la patrie. Les hommes les plus fatigus de la lutte
commence entre l'Europe et la France avaient tous dpos leurs
haines en passant sous l'arc de triomphe, comprenant qu'au jour
du danger Napolon tait toute la France. L'horloge du chteau
sonna une demi-heure. En ce moment les bourdonnements de la foule
cessrent, et le silence devint si profond, que l'on et entendu
la parole d'un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient
ne vivre que par les yeux, distingurent alors un bruit d'perons
et un cliquetis d'pes qui retentirent sous le sonore pristyle
du chteau.
Un petit homme assez gras, vtu d'un uniforme vert, d'une culotte
blanche, et chauss de bottes  l'cuyre, parut tout  coup en
gardant sur sa tte un chapeau  trois cornes aussi prestigieux
que cet homme lui-mme. Le large ruban rouge de la Lgion-
d'Honneur flottait sur sa poitrine. Une petite pe tait  son
ct. L'Homme fut aperu par tous les yeux, et  la fois, de tous
les points dans la place. Aussitt, les tambours battirent aux
champs, les deux orchestres dbutrent par une phrase dont
l'expression guerrire fut rpte sur tous les instruments,
depuis la plus douce des fltes jusqu' la grosse caisse. A ce
belliqueux appel, les mes tressaillirent, les drapeaux
salurent, les soldats prsentrent les armes par un mouvement
unanime et rgulier qui agita les fusils depuis le premier rang
jusqu'au dernier dans le Carrousel. Des mots de commandement
s'lancrent de rang en rang comme des chos. Des cris de: Vive
l'empereur! furent pousss par la multitude enthousiasme. Enfin
tout frissonna, tout remua, tout s'branla. Napolon tait mont
 cheval. Ce mouvement avait imprim la vie  ces masses
silencieuses, avait donn une voix aux instruments, un lan aux
aigles et aux drapeaux, une motion  toutes les figures. Les
murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient crier
aussi: Vive l'empereur! Ce ne fut pas quelque chose d'humain,
ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine, ou mieux
une fugitive image de ce rgne si fugitif. L'homme entour de
tant d'amour, d'enthousiasme, de dvouement, de voeux, pour qui
le soleil avait chass les nuages du ciel, resta sur son cheval,
 trois pas en avant du petit escadron dor qui le suivait, ayant
le grand-marchal  sa gauche, le marchal de service  sa
droite. Au sein de tant d'motions excites par lui, aucun trait
de son visage ne parut s'mouvoir.
- Oh! mon Dieu, oui. A Wagram au milieu du feu,  la Moscowa
parmi les morts, il est toujours tranquille comme Baptiste, lui!
Cette rponse  de nombreuses interrogations tait faite par le
grenadier qui se trouvait auprs de la jeune fille. Julie fut
pendant un moment absorbe par la contemplation de cette figure,
dont le calme indiquait une si grande scurit de puissance.
L'empereur se pencha vers Duroc, auquel il dit une phrase courte
qui fit sourire le grand-marchal. Les manoeuvres commencrent.
Si jusqu'alors la jeune personne avait partag son attention
entre la figure impassible de Napolon et les lignes bleues,
vertes et rouges des troupes, en ce moment elle s'occupa presque
exclusivement, au milieu des mouvements rapides et rguliers
excuts par ces vieux soldats, d'un jeune officier qui courait 
cheval parmi les lignes mouvantes, et revenait avec une
infatigable activit vers le groupe  la tte duquel brillait le
simple Napolon. Cet officier montait un superbe cheval noir, et
se faisait distinguer, au sein de cette multitude chamarre, par
le bel uniforme bleu de ciel des officiers d'ordonnance de
l'empereur. Ses broderies ptillaient si vivement au soleil, et
l'aigrette de son schako troit et long en recevait de si fortes
lueurs, que les spectateurs durent le comparer  un feu follet, 
une me invisible charge par l'empereur d'animer, de conduire
ces bataillons dont les armes ondoyantes jetaient des flammes,
quand, sur un seul signe de ses yeux, ils se brisaient, se
rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d'un gouffre, ou
passaient devant lui comme ces lames longues, droites et hautes
que l'Ocan courrouc dirige sur ses rivages.
Quand les manoeuvres furent termines, l'officier d'ordonnance
accourut  bride abattue, et s'arrta devant l'empereur pour en
attendre les ordres. En ce moment, il tait  vingt pas de Julie,
en face du groupe imprial, dans une attitude assez semblable 
celle que Grard a donne au gnral Rapp dans le tableau de la
Bataille d'Austerlitz. Il fut permis alors  la jeune fille
d'admirer son amant dans toute sa splendeur militaire. Le colonel
Victor d'Aiglemont  peine g de trente ans, tait grand, bien
fait, svelte; et ses heureuses proportions ne ressortaient
jamais mieux que quand il employait sa force  gouverner un
cheval dont le dos lgant et souple paraissait plier sous lui.
Sa figure mle et brune possdait ce charme inexplicable qu'une
parfaite rgularit de traits communique  de jeunes visages. Son
front tait large et haut. Ses yeux de feu, ombrags de sourcils
pais et bords de longs cils, se dessinaient comme deux ovales
blancs entre deux lignes noires. Son nez offrait la gracieuse
courbure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lvres tait
rehausse par les sinuosits de l'invitable moustache noire. Ses
joues larges et fortement colores offraient des tons bruns et
jaunes qui dnotaient une vigueur extraordinaire. Sa figure, une
de celles que la bravoure a marques de son cachet, offrait le
type que cherche aujourd'hui l'artiste quand il songe 
reprsenter un des hros de la France impriale. Le cheval tremp
de sueur, et dont la tte agite exprimait une extrme
impatience, les deux pieds de devant carts et arrts sur une
mme ligne sans que l'un dpasst l'autre, faisait flotter les
longs crins de sa queue fournie; et son dvouement offrait une
matrielle image de celui que son matre avait pour l'empereur.
En voyant son amant si occup de saisir les regards de Napolon,
Julie prouva un moment de jalousie en pensant qu'il ne l'avait
pas encore regarde. Tout  coup, un mot est prononc par le
souverain, Victor presse les flancs de son cheval, et part au
galop; mais l'ombre d'une borne projete sur le sable effraie
l'animal qui s'effarouche, recule, se dresse, et si brusquement
que le cavalier semble en danger. Julie jette un cri, elle plit; 
chacun la regarde avec curiosit; elle ne voit personne; ses
yeux sont attachs sur ce cheval trop fougueux, que l'officier
chtie tout en courant redire les ordres de Napolon. Ces
Btourdissants tableaux absorbaient si bien Julie, qu' son insu
elle s'tait cramponne au bras de son pre  qui elle rvlait
involontairement ses penses par la pression plus ou moins vive
de ses doigts. Quand Victor fut sur le point d'tre renvers par
le cheval, elle s'accrocha plus violemment encore  son pre,
comme si elle-mme et t en danger de tomber. Le vieillard
contemplait avec une sombre et douloureuse inquitude le visage
panoui de sa fille, et des sentiments de piti, de jalousie, des
regrets mme, se glissrent dans toutes ses rides contractes.
Mais quand l'clat inaccoutum des yeux de Julie, le cri qu'elle
venait de pousser et le mouvement convulsif de ses doigts,
achevrent de lui dvoiler un amour secret; certes, il dut avoir
quelques tristes rvlations de l'avenir, car sa figure offrit
alors une expression sinistre. En ce moment, l'me de Julie
semblait avoir pass dans celle de l'officier. Une pense plus
cruelle que toutes celles qui avaient effray le vieillard crispa
les traits de son visage souffrant, quand il vit d'Aiglemont
changeant, en passant devant eux, un regard d'intelligence avec
Julie dont les yeux taient humides, et dont le teint avait
contract une vivacit extraordinaire. Il emmena brusquement sa
fille dans le jardin des Tuileries.
- Mais, mon pre, disait-elle, il y a encore sur la place du
Carrousel des rgiments qui vont manoeuvrer.
- Non, mon enfant, toutes les troupes dfilent.
- Je pense, mon pre, que vous vous trompez. Monsieur d'Aiglemont
a d les faire avancer......
- Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester.
Julie n'eut pas de peine  croire son pre quand elle eut jet
les yeux sur ce visage, auquel de paternelles inquitudes
donnaient un air abattu.
- Souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec indiffrence, tant
elle tait proccupe.
- Chaque jour n'est-il pas un jour de grce pour moi? rpondit
le vieillard.
- Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de votre mort.
J'tais si gaie! Voulez-vous bien chasser vos vilaines ides
noires.
- Ah! s'cria le pre en poussant un soupir, enfant gt! les
meilleurs coeurs sont quelquefois bien cruels. Vous consacrer
notre vie, ne penser qu' vous, prparer votre bien-tre,
sacrifier nos gots  vos fantaisies, vous adorer, vous donner
mme notre sang, ce n'est donc rien? Hlas! oui, vous acceptez
tout avec insouciance. Pour toujours obtenir vos sourires et
votre ddaigneux amour, il faudrait avoir la puissance de Dieu.
Puis enfin un autre arrive! un amant, un mari nous ravissent vos
coeurs.
Julie tonne regarda son pre qui marchait lentement, et qui
jetait sur elle des regards sans lueur.
- Vous vous cachez mme de nous, reprit-il, mais peut-tre aussi
de vous-mme...
- Que dites-vous donc, mon pre?
- Je pense, Julie, que vous avez des secrets pour moi. - Tu
aimes, reprit vivement le vieillard en s'apercevant que sa fille
venait de rougir. Ah! j'esprais te voir fidle  ton vieux pre
jusqu' sa mort, j'esprais te conserver prs de moi heureuse et
brillante! t'admirer comme tu tais encore nagure. En ignorant
ton sort, j'aurais pu croire  un avenir tranquille pour toi;
mais maintenant il est impossible que j'emporte une esprance de
bonheur pour ta vie, car tu aimes encore plus le colonel que tu
n'aimes le cousin. Je n'en puis plus douter.
- Pourquoi me serait-il interdit de l'aimer? s'cria-t-elle avec
une vive expression de curiosit.
- Ah! ma Julie, tu ne me comprendrais pas, rpondit le pre en
soupirant.
- Dites toujours; reprit-elle en laissant chapper un mouvement
de mutinerie.
- Eh! bien, mon enfant, coute-moi. Les jeunes filles se crent
souvent de nobles, de ravissantes images, des figures tout
idales, et se forgent des ides chimriques sur les hommes, sur
les sentiments, sur le monde; puis elles attribuent innocemment
 un caractre les perfections qu'elles ont rves, et s'y
confient; elles aiment dans l'homme de leur choix cette crature
imaginaire; mais plus tard, quand il n'est plus temps de
s'affranchir du malheur, la trompeuse apparence qu'elles ont
embellie, leur premire idole enfin se change en un squelette
odieux. Julie, j'aimerais mieux te savoir amoureuse d'un
vieillard que de te voir aimant le colonel. Ah! si tu pouvais te
placer  dix ans d'ici dans la vie, tu rendrais justice  mon
exprience. Je connais Victor: sa gaiet est une gaiet sans
esprit, une gaiet de caserne, il est sans talent et dpensier.
C'est un de ces hommes que le ciel a crs pour prendre et
digrer quatre repas par jour, dormir, aimer la premire venue et
se battre. Il n'entend pas la vie. Son bon coeur, car il a bon
coeur, l'entranera peut-tre  donner sa bourse  un malheureux,
 un camarade; mais il est insouciant, mais il n'est pas dou de
cette dlicatesse de coeur qui nous rend esclaves du bonheur
d'une femme; mais il est ignorant, goste... Il y a beaucoup de
mais.
- Cependant, mon pre, il faut bien qu'il ait de l'esprit et des
moyens pour avoir t fait colonel...
- Ma chre, Victor restera colonel toute sa vie. Je n'ai encore
vu personne qui m'ait paru digne de toi, reprit le vieux pre
avec une sorte d'enthousiasme. Il s'arrta un moment, contempla
sa fille, et ajouta: - Mais, ma pauvre Julie, tu es encore trop
jeune, trop faible, trop dlicate pour supporter les chagrins et
les tracas du mariage. D'Aiglemont a t gt par ses parents, de
mme que tu l'as t par ta mre et par moi. Comment esprer que
vous pourrez vous entendre tous deux avec des volonts
diffrentes dont les tyrannies seront inconciliables? Tu seras
ou victime ou tyran. L'une ou l'autre alternative apporte une
gale somme de malheurs dans la vie d'une femme. Mais tu es douce
et modeste, tu plieras d'abord. Enfin tu as, dit-il d'une voix
altre, une grce de sentiment qui sera mconnue, et alors... Il
n'acheva pas, les larmes le gagnrent. - Victor, reprit-il aprs
une pause, blessera les naves qualits de ta jeune me. Je
connais les militaires, ma Julie; j'ai vcu aux armes. Il est
rare que le coeur de ces gens-l puisse triompher des habitudes
produites ou par les malheurs au sein desquels ils vivent, ou par
les hasards de leur vie aventurire.
- Vous voulez donc, mon pre, rpliqua Julie d'un ton qui tenait
le milieu entre le srieux et la plaisanterie, contrarier mes
sentiments, me marier pour vous et non pour moi?
- Te marier pour moi! s'cria le pre avec un mouvement de
surprise, pour moi, ma fille, de qui tu n'entendras bientt plus
la voix si amicalement grondeuse. J'ai toujours vu les enfants
attribuant  un sentiment personnel les sacrifices que leur font
les parents! Epouse Victor, ma Julie. Un jour tu dploreras
amrement sa nullit, son dfaut d'ordre, son gosme, son
indlicatesse, son ineptie en amour, et mille autres chagrins qui
te viendront par lui. Alors, souviens-toi que, sous ces arbres,
la voix prophtique de ton vieux pre a retenti vainement  tes
oreilles!
Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tte
d'une manire mutine. Tous deux firent quelques pas vers la
grille o leur voiture tait arrte. Pendant cette marche
silencieuse, la jeune fille examina furtivement le visage de son
pre et quitta par degrs sa mine boudeuse. La profonde douleur
grave sur ce front pench vers la terre lui fit une vive
impression.
- Je vous promets, mon pre, dit-elle d'une voix douce et
altre, de ne pas vous parler de Victor avant que vous ne soyez
revenu de vos prventions contre lui.
Le vieillard regarda sa fille avec tonnement. Deux larmes qui
roulaient dans ses yeux tombrent le long de ses joues rides. Il
ne put embrasser Julie devant la foule qui les environnait, mais
il lui pressa tendrement la main. Quand il remonta en voiture,
toutes les penses soucieuses qui s'taient amasses sur son
front avaient compltement disparu. L'attitude un peu triste de
sa fille l'inquitait alors bien moins que la joie innocente dont
le secret avait chapp pendant la revue  Julie.
Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu moins d'un
an aprs cette revue de l'empereur, une calche roulait sur la
route d'Amboise  Tours. En quittant le dme vert des noyers sous
lesquels se cachait la poste de la Frillire, cette voiture fut
entrane avec une telle rapidit qu'en un moment elle arriva au
pont bti sur la Cise,  l'embouchure de cette rivire dans la
Loire, et s'y arrta. Un trait venait de se briser par suite du
mouvement imptueux que, sur l'ordre de son matre, un jeune
postillon avait imprim  quatre des plus vigoureux chevaux du
relais. Ainsi, par un effet du hasard, les deux personnes qui se
trouvaient dans la calche eurent le loisir de contempler  leur
rveil un des plus beaux sites que puissent prsenter les
sduisantes rives de la Loire. A sa droite, le voyageur embrasse
d'un regard toutes les sinuosits de la Cise, qui se roule, comme
un serpent argent, dans l'herbe des prairies auxquelles les
premires pousses du printemps donnaient alors les couleurs de
l'meraude. A gauche, la Loire apparat dans toute sa
magnificence. Les innombrables facettes de quelques roules,
produites par une brise matinale un peu froide, rflchissaient
les scintillements du soleil sur les vastes nappes que dploie
cette majestueuse rivire. C et l des les verdoyantes se
succdent dans l'tendue des eaux, comme les chatons d'un
collier. De l'autre ct du fleuve, les plus belles campagnes de
la Touraine droulent leurs trsors  perte de vue. Dans le
lointain, l'oeil ne rencontre d'autres bornes que les collines du
Cher, dont les cimes dessinaient en ce moment des lignes
lumineuses sur le transparent azur du ciel. A travers le tendre
feuillage des les, au fond du tableau, Tours semble, comme
Venise, sortir du sein des eaux. Les campaniles de sa vieille
cathdrale s'lancent dans les airs, o ils se confondaient alors
avec les crations fantastiques de quelques nuages blanchtres.
Au del du pont sur lequel la voiture tait arrte, le voyageur
aperoit devant lui, le long de la Loire jusqu' Tours, une
chane de rochers qui, par une fantaisie de la nature, parat
avoir t pose pour encaisser le fleuve dont les flots minent
incessamment la pierre, spectacle qui fait toujours l'tonnement
du voyageur. Le village de Vouvray se trouve comme nich dans les
gorges et les boulements de ces roches, qui commencent  dcrire
un coude devant le pont de la Cise. Puis, de Vouvray jusqu'
Tours, les effrayantes anfractuosits de cette colline dchire
sont habites par une population de vignerons. En plus d'un
endroit il existe trois tages de maisons, creuses dans le roc
et runies par de dangereux escaliers taills  mme la pierre.
Au sommet d'un toit, une jeune fille en jupon rouge court  son
jardin. La fume d'une chemine s'lve entre les sarments et le
pampre naissant d'une vigne. Des closiers labourent des champs
perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier
de roche boule, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier,
et regarde passer les voyageurs  ses pieds en souriant de leur
effroi.. Elle ne s'inquite pas plus des crevasses du sol que de
la ruine pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus
retenues que par les tortueuses racines d'un manteau de lierre.
Le marteau des tonneliers fait retentir les votes de caves
ariennes. Enfin, la terre est partout cultive et partout
fconde, l o la nature a refus de la terre  l'industrie
humaine. Aussi rien n'est-il comparable, dans le cours de la
Loire, au riche panorama que la Touraine prsente alors aux yeux
du voyageur. Le triple tableau de cette scne, dont les aspects
sont  peine indiqus, procure  l'me un de ces spectacles
qu'elle inscrit  jamais dans son souvenir; et, quand un pote
en a joui, ses rves viennent souvent lui en reconstruire
fabuleusement les effets romantiques. Au moment o la voiture
parvint sur le pont de la Cise, plusieurs voiles blanches
dbouchrent entre les les de la Loire, et donnrent une
nouvelle harmonie  ce site harmonieux. La senteur des saules qui
bordent le fleuve ajoutait de pntrants parfums au got de la
brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes
concerts; le chant monotone d'un gardeur de chvres y joignait
une sorte de mlancolie, tandis que les cris des mariniers
annonaient une agitation lointaine. De molles vapeurs,
capricieusement arrtes autour des arbres pars dans ce vaste
paysage, y imprimaient une dernire grce. C'tait la Touraine
dans toute sa gloire, le printemps dans toute sa splendeur. Cette
partie de la France, la seule que les armes trangres ne
devaient point troubler, tait en ce moment la seule qui ft
tranquille, et l'on et dit qu'elle dfiait l'Invasion.
Une tte coiffe d'un bonnet de police se montra hors de la
calche aussitt qu'elle ne roula plus; bientt un militaire
impatient en ouvrit lui-mme la portire, et sauta sur la route
comme pour aller quereller le postillon. L'intelligence avec
laquelle ce Tourangeau raccommodait le trait cass rassura le
colonel comte d'Aiglemont, qui revint vers la portire en
tendant ses bras comme pour dtirer ses muscles endormis; il
billa, regarda le paysage, et posa la main sur le bras d'une
jeune femme soigneusement enveloppe dans un vitchoura.
- Tiens, Julie, lui dit-il d'une voix enroue, rveille-toi donc
pour examiner le pays! Il est magnifique.
Julie avana la tte hors de la calche. Un bonnet de martre lui
servait de coiffure, et les plis du manteau fourr dans lequel
elle tait enveloppe dguisaient si bien ses formes qu'on ne
pouvait plus voir que sa figure. Julie d'Aiglemont ne ressemblait
dj plus  la jeune fille qui courait nagure avec joie et
bonheur  la revue des Tuileries. Son visage, toujours dlicat,
tait priv des couleurs roses qui jadis lui donnaient un si
riche clat. Les touffes noires de quelques cheveux dfriss par
l'humidit de la nuit faisaient ressortir la blancheur mate de sa
tte, dont la vivacit semblait engourdie. Cependant ses yeux
brillaient d'un feu surnaturel; mais au-dessous de leurs
paupires, quelques teintes violettes se dessinaient sur les
joues fatigues. Elle examina d'un oeil indiffrent les campagnes
du Cher, la Loire et ses les, Tours et les longs rochers de
Vouvray; puis, sans vouloir regarder la ravissante valle de la
Cise, elle se rejeta promptement dans le fond de la calche, et
dit d'une voix qui en plein air paraissait d'une extrme
faiblesse: - Oui, c'est admirable. Elle avait comme on le voit
pour son malheur triomph de son pre.
- Julie, n'aimerais-tu pas  vivre ici?
- Oh! l ou ailleurs, dit-elle avec insouciance.
- Souffres-tu? lui demanda le colonel d'Aiglemont.
- Pas du tout, rpondit la jeune femme avec une vivacit
momentane.
Elle contempla son mari en souriant et ajouta: - J'ai envie de
dormir.
Le galop d'un cheval retentit soudain. Victor d'Aiglemont laissa
la main de sa femme et tourna la tte vers le coude que la route
fait en cet endroit. Au moment o Julie ne fut plus vue par le
colonel, l'expression de gaiet qu'elle avait imprime  son ple
visage disparut comme si quelque lueur et cess de l'clairer.
N'prouvant ni le dsir de revoir le paysage ni la curiosit de
savoir quel tait le cavalier dont le cheval galopait si
furieusement, elle se replaa dans le coin de la calche, et ses
yeux se fixrent sur la croupe des chevaux sans trahir aucune
espce de sentiment. Elle eut un air aussi stupide que peut
l'tre celui d'un paysan breton coutant le prne de son cur. Un
jeune homme, mont sur un cheval de prix sortit tout  coup d'un
bouquet de peupliers et d'aubpines en fleurs.
- C'est un Anglais dit le colonel.
- Oh! mon Dieu oui, mon gnral, rpliqua le postillon. Il est
de la race des gars qui veulent, dit-on, manger la France.
L'inconnu tait un de ces voyageurs qui se trouvrent sur le
continent lorsque Napolon arrta tous les Anglais en
reprsailles de l'attentat commis envers le droit des gens par le
cabinet de Saint-James lors de la rupture du trait d'Amiens.
Soumis au caprice du pouvoir imprial, ces prisonniers ne
restrent pas tous dans les rsidences o ils furent saisis ni
dans celles qu'ils eurent d'abord la libert de choisir. La
plupart de ceux qui habitaient en ce moment la Touraine y furent
transfrs de divers points de l'empire o leur sjour avait paru
compromettre les intrts de la politique continentale. Le jeune
captif qui promenait en ce moment son ennui matinal tait une
victime de la puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre
parti du ministre des Relations Extrieures l'avait arrach au
climat de Montpellier o la rupture de la paix le surprit
autrefois cherchant  se gurir d'une affection de poitrine. Du
moment o ce jeune homme reconnut un militaire dans la personne
du comte d'Aiglemont il s'empressa d'en viter les regards en
tournant assez brusquement la tte vers les prairies de la Cise.
- Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe leur
appartenait, dit le colonel en murmurant. Heureusement, Soult va
leur donner les trivires.
Quand le prisonnier passa devant la calche il y jeta les yeux.
Malgr la brivet de son regard, il put alors admirer
l'expression de mlancolie qui donnait  la figure pensive de la
comtesse je ne sais quel attrait indfinissable. Il y a beaucoup
d'hommes dont le coeur est puissamment mu par la seule apparence
de la souffrance chez une femme: pour eux la douleur semble tre
une promesse de constance ou d'amour. Entirement absorbe dans
la contemplation d'un coussin de sa calche Julie ne fit
attention ni au cheval ni au cavalier. Le trait avait t
solidement et promptement rajust. Le comte remonta en voiture.
Le postillon s'effora de regagner le temps perdu, et mena
rapidement les deux voyageurs sur la partie de la leve que
bordent les rochers suspendus au sein desquels mrissent les vins
de Vouvray, d'o s'lancent tant de jolies maisons, o
apparaissent dans le lointain les ruines de cette si clbre
abbaye de Marmoutiers, la retraite de saint Martin.
- Que nous veut donc ce milord diaphane? s'cria le colonel en
tournant la tte pour s'assurer que le cavalier qui depuis le
pont de la Cise suivait sa voiture tait le jeune Anglais.
Comme l'inconnu ne violait aucune convenance de politesse en se
promenant sur la berme de la leve le colonel se remit dans le
coin de sa calche aprs avoir jet un regard menaant sur
l'Anglais. Mais il ne put malgr son involontaire inimiti,
s'empcher de remarquer la beaut du cheval et la grce du
cavalier. Le jeune homme avait une de ces figures britanniques
dont le teint est si fin, la peau si douce et si blanche qu'on
est quelquefois tent de supposer qu'elles appartiennent au corps
dlicat d'une jeune fille. Il tait blond, mince et grand. Son
costume avait ce caractre de recherche et de propret qui
distingue les fashionables de la prude Angleterre. On et dit
qu'il rougissait plus par pudeur que par plaisir  l'aspect de la
comtesse. Une seule fois Julie leva les yeux sur l'tranger;
mais elle y fut en quelque sorte oblige par son mari qui voulait
lui faire admirer les jambes d'un cheval de race pure. Les yeux
de Julie rencontrrent alors ceux du timide Anglais. Ds ce
moment le gentilhomme, au lieu de faire marcher son cheval prs
de la calche, la suivit  quelques pas de distance. A peine la
comtesse regarda-t-elle l'inconnu. Elle n'aperut aucune des
perfections humaines et chevalines qui lui taient signales, et
se rejeta au fond de la voiture aprs avoir laiss chapper un
lger mouvement de sourcils comme pour approuver son mari. Le
colonel se rendormit, et les deux poux arrivrent  Tours sans
s'tre dit une seule parole et sans que les ravissants paysages
de la changeante scne au sein de laquelle ils voyageaient
attirassent une seule fois l'attention de Julie. Quand son mari
sommeilla, madame d'Aiglemont le contempla  plusieurs reprises.
Au dernier regard qu'elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les
genoux de la jeune femme un mdaillon suspendu  son cou par une
chane de deuil, et le portrait de son pre lui apparut soudain.
A cet aspect, des larmes, jusque-l rprimes, roulrent dans ses
yeux. L'Anglais vit peut-tre les traces humides et brillantes
que ces pleurs laissrent un moment sur les joues ples de la
comtesse, mais que l'air scha promptement. Charg par l'empereur
de porter des ordres au marchal Soult, qui avait  dfendre la
France de l'invasion faite par les Anglais dans le Barn, le
colonel d'Aiglemont profitait de sa mission pour soustraire sa
femme aux dangers qui menaaient alors Paris, et la conduisait 
Tours chez une vieille parente  lui. Bientt la voiture roula
sur le pav de Tours, sur le pont, dans la Grande-Rue, et
s'arrta devant l'htel antique o demeurait la ci-devant
comtesse de Listomre-Landon.
La comtesse de Listomre-Landon tait une de ces belles vieilles
femmes au teint ple,  cheveux blancs, qui ont un sourire fin,
qui semblent porter des paniers, et sont coiffes d'un bonnet
dont la mode est inconnue. Portraits septuagnaires du sicle de
Louis XV, ces femmes sont presque toujours caressantes, comme si
elles aimaient encore, moins pieuses que dvotes, et moins
dvotes qu'elles n'en ont l'air; toujours exhalant la poudre 
la marchale, contant bien, causant mieux, et riant plus d'un
souvenir que d'une plaisanterie. L'actualit leur dplat. Quand
une vieille femme de chambre vint annoncer  la comtesse (car
elle devait bientt reprendre son titre) la visite d'un neveu
qu'elle n'avait pas vu depuis le commencement de la guerre
d'Espagne, elle ta vivement ses lunettes, ferma la Galerie de
l'ancienne cour, son livre favori; puis elle retrouva une sorte
d'agilit pour arriver sur son perron au moment o les deux poux
en montaient les marches.
La tante et la nice se jetrent un rapide coup d'oeil.
- Bonjour, ma chre tante, s'cria le colonel en saisissant la
vieille femme et l'embrassant avec prcipitation. Je vous amne
une jeune personne  garder. Je viens vous confier mon trsor. Ma
Julie n'est ni coquette ni jalouse, elle a une douceur d'ange...
Mais elle ne se gtera pas ici, j'espre, dit-il en
s'interrompant.
- Mauvais sujet! rpondit la comtesse en lui lanant un regard
moqueur.
Elle s'offrit, la premire, avec une certaine grce aimable, 
embrasser Julie qui restait pensive et paraissait plus
embarrasse que curieuse.
- Nous allons donc faire connaissance, mon cher coeur? reprit la
comtesse. Ne vous effrayez pas trop de moi, je tche de n'tre
jamais vieille avec les jeunes gens.
Avant d'arriver au salon, la marquise avait dj, suivant
l'habitude des provinces, command  djeuner pour ses deux htes; 
mais le comte arrta l'loquence de sa tante en lui disant d'un
ton srieux qu'il ne pouvait pas lui donner plus de temps que la
poste n'en mettrait  relayer. Les trois parents entrrent donc
au plus vite dans le salon, et le colonel eut  peine le temps de
raconter  sa grand'tante les vnements politiques et militaires
qui l'obligeaient  lui demander un asile pour sa jeune femme.
Pendant ce rcit, la tante regardait alternativement et son neveu
qui parlait sans tre interrompu, et sa nice dont la pleur et
la tristesse lui parurent causes par cette sparation force.
Elle avait l'air de se dire: - H! h! ces jeunes gens-l
s'aiment.
En ce moment, des claquements de fouet retentirent dans la
vieille cour silencieuse dont les pavs taient dessins par des
bouquets d'herbes, Victor embrassa derechef la comtesse, et
s'lana hors du logis.
- Adieu, ma chre, dit-il en embrassant sa femme qui l'avait
suivi jusqu' la voiture.
- Oh! Victor, laisse-moi t'accompagner plus loin encore, dit-
elle d'une voix caressante, je ne voudrais pas te quitter....
- Y penses-tu?
- Eh! bien, rpliqua Julie, adieu, puisque tu le veux.
La voiture disparut.
- Vous aimez donc bien mon pauvre Victor? demanda la comtesse 
sa nice en l'interrogeant par un de ces savants regards que les
vieilles femmes jettent aux jeunes.
- Hlas! madame, rpondit Julie, ne faut-il pas bien aimer un
homme pour l'pouser?
Cette dernire phrase fut accentue par un ton de navet qui
trahissait tout  la fois un coeur pur ou de profonds mystres.
Or, il tait bien difficile  une femme amie de Duclos et du
marchal de Richelieu de ne pas chercher  deviner le secret de
ce jeune mnage. La tante et la nice taient en ce moment sur le
seuil de la porte cochre, occupes  regarder la calche qui
fuyait. Les yeux de la comtesse n'exprimaient pas l'amour comme
la marquise le comprenait. La bonne dame tait Provenale, et ses
passions avaient t vives.
- Vous vous tes donc laiss prendre par mon vaurien de neveu?
demanda-t-elle  sa nice.
La comtesse tressaillit involontairement, car l'accent et le
regard de cette vieille coquette semblrent lui annoncer une
connaissance du caractre de Victor plus approfondie peut-tre
que ne l'tait la sienne. Madame d'Aiglemont, inquite,
s'enveloppa donc dans cette dissimulation maladroite, premier
refuge des coeurs nafs et souffrants. Madame de Listomre se
contenta des rponses de Julie; mais elle pensa joyeusement que
sa solitude allait tre rjouie par quelque secret d'amour, car
sa nice lui parut avoir quelque intrigue amusante  conduire.
Quand madame d'Aiglemont se trouva dans un grand salon, tendu de
tapisseries encadres par des baguettes dores, qu'elle fut
assise devant un grand feu, abrite des bises fenestrales par un
paravent chinois, sa tristesse ne put gure se dissiper. Il tait
difficile que la gaiet naqut sous de si vieux lambris, entre
des meubles sculaires. Nanmoins la jeune Parisienne prit une
sorte de plaisir  entrer dans cette solitude profonde, et dans
le silence solennel de la province. Aprs avoir chang quelques
mots avec cette tante,  laquelle elle avait crit nagure une
lettre de nouvelle marie, elle resta silencieuse comme si elle
et cout la musique d'un opra. Ce ne fut qu'aprs deux heures
d'un calme digne de la Trappe qu'elle s'aperut de son
impolitesse envers sa tante, elle se souvint de ne lui avoir fait
que de froides rponses. La vieille femme avait respect le
caprice de sa nice par cet instinct plein de grce qui
caractrise les gens de l'ancien temps. En ce moment la
douairire tricotait. Elle s'tait,  la vrit, absente
plusieurs fois pour s'occuper d'une certaine chambre verte o
devait coucher la comtesse et o les gens de la maison plaaient
les bagages; mais alors elle avait repris sa place dans un grand
fauteuil, et regardait la jeune femme  la drobe. Honteuse de
s'tre abandonne  son irrsistible mditation, Julie essaya de
se la faire pardonner en s'en moquant.
- Ma chre petite, nous connaissons la douleur des veuves,
rpondit la tante.
Il fallait avoir quarante ans pour deviner l'ironie
qu'exprimrent les lvres de la vieille dame. Le lendemain, la
comtesse fut beaucoup mieux, elle causa. Madame de Listomre ne
dsespra plus d'apprivoiser cette nouvelle marie, qu'elle avait
d'abord juge comme un tre sauvage et stupide; elle l'entretint
des joies du pays, des bals et des maisons o elles pouvaient
aller. Toutes les questions de la marquise furent, pendant cette
journe, autant de piges que, par une ancienne habitude de cour,
elle ne put s'empcher de tendre  sa nice pour en deviner le
caractre. Julie rsista  toutes les instances qui lui furent
faites pendant quelques jours d'aller chercher des distractions
au dehors. Aussi, malgr l'envie qu'avait la vieille dame de
promener orgueilleusement sa jolie nice, finit-elle par renoncer
 vouloir la mener dans le monde. La comtesse avait trouv un
prtexte  sa solitude et  sa tristesse dans le chagrin que lui
avait caus la mort de son pre, de qui elle portait encore le
deuil. Au bout de huit jours, la douairire admira la douceur
anglique, les grces modestes, l'esprit indulgent de Julie, et
s'intressa, ds lors, prodigieusement  la mystrieuse
mlancolie qui rongeait ce jeune coeur. La comtesse tait une de
ces femmes nes pour tre aimables, et qui semblent apporter avec
elles le bonheur. Sa socit devint si douce et si prcieuse 
madame de Listomre, qu'elle s'affola de sa nice, et dsira ne
plus la quitter. Un mois suffit pour tablir entre elles une
ternelle amiti. La vieille dame remarqua, non sans surprise,
les changements qui se firent dans la physionomie de madame
d'Aiglemont. Les couleurs vives qui embrasaient le teint
s'teignirent insensiblement, et la figure prit des tons mats et
ples. En perdant son clat primitif, Julie devenait moins
triste. Parfois la douairire rveillait chez sa jeune parente
des lans de gaiet, ou des rires foltres bientt rprims par
une pense importune. Elle devina que ni le souvenir paternel ni
l'absence de Victor n'taient la cause de la mlancolie profonde
qui jetait un voile sur la vie de sa nice; puis elle eut tant
de mauvais soupons, qu'il lui fut difficile de s'arrter  la
vritable cause du mal, car nous ne rencontrons peut-tre le vrai
que par hasard. Un jour, enfin, Julie fit briller aux yeux de sa
tante tonne un oubli complet du mariage, une folie de jeune
fille tourdie, une candeur d'esprit, un enfantillage digne du
premier ge, tout cet esprit dlicat, et parfois si profond, qui
distingue les jeunes personnes en France. Madame de Listomre
rsolut alors de sonder les mystres de cette me dont le naturel
extrme quivalait  une impntrable dissimulation. La nuit
approchait, les deux dames taient assises devant une croise qui
donnait sur la rue, Julie avait repris un air pensif, un homme 
cheval vint  passer.
- Voil une de vos victimes, dit la vieille dame.
Madame d'Aiglemont regarda sa tante en manifestant un tonnement
ml d'inquitude.
- C'est un jeune Anglais, un gentilhomme, l'honorable Arthur
Ormond, fils an de lord Grenville. Son histoire est
intressante. Il est venu  Montpellier en 1802, esprant que
l'air de ce pays, o il tait envoy par les mdecins, le
gurirait d'une maladie de poitrine  laquelle il devait
succomber. Comme tous ses compatriotes, il a t arrt par
Bonaparte lors de la guerre, car ce monstre-l ne peut se passer
de guerroyer. Par distraction, ce jeune Anglais s'est mis 
tudier sa maladie, que l'on croyait mortelle. Insensiblement, il
a pris got  l'anatomie,  la mdecine; il s'est passionn pour
ces sortes d'arts, ce qui est fort extraordinaire chez un homme
de qualit; mais le Rgent s'est bien occup de chimie! Bref,
monsieur Arthur a fait des progrs tonnants, mme pour les
professeurs de Montpellier; l'tude l'a consol de sa captivit,
et, en mme temps, il s'est radicalement guri. On prtend qu'il
est rest deux ans sans parler, respirant rarement, demeurant
couch dans une table, buvant du lait d'une vache venue de
Suisse, et vivant de cresson. Depuis qu'il est  Tours, il n'a vu
personne, il est fier comme un paon; mais vous avez certainement
fait sa conqute, car ce n'est probablement pas pour moi qu'il
passe sous nos fentres deux fois par jour depuis que vous tes
ici... Certes, il vous aime.
Ces derniers mots rveillrent la comtesse comme par magie. Elle
laissa chapper un geste et un sourire qui surprirent la
marquise. Loin de tmoigner cette satisfaction instinctive
ressentie mme par la femme la plus svre quand elle apprend
qu'elle fait un malheureux, le regard de Julie fut terne et
froid. Son visage indiquait un sentiment de rpulsion voisin de
l'horreur. Cette proscription n'tait pas celle qu'une femme
aimante frappe sur le monde entier au profit d'un seul tre;
elle sait alors rire et plaisanter; non, Julie tait en ce
moment comme une personne  qui le souvenir d'un danger trop
vivement prsent en fait ressentir encore la douleur. La tante,
bien convaincue que sa nice n'aimait pas son neveu, fut
stupfaite en dcouvrant qu'elle n'aimait personne. Elle trembla
d'avoir  reconnatre en Julie un coeur dsenchant, une jeune
femme  qui l'exprience d'un jour, d'une nuit peut-tre, avait
suffi pour apprcier la nullit de Victor.
- Si elle le connat, tout est dit, pensa-t-elle, mon neveu
subira bientt les inconvnients du mariage.
Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines
monarchiques du sicle de Louis XV; mais, quelques heures plus
tard, elle apprit, ou plutt elle devina la situation assez
commune dans le monde  laquelle la comtesse devait sa
mlancolie. Julie, devenue tout  coup pensive, se retira chez
elle plus tt que de coutume. Quand sa femme de chambre l'eut
dshabille et l'eut laisse prte  se coucher, elle resta
devant le feu, plonge dans une duchesse de velours jaune, meuble
antique, aussi favorable aux affligs qu'aux gens heureux; elle
pleura, elle soupira, elle pensa; puis elle prit une petite
table, chercha du papier, et se mit  crire. Les heures
passrent rapidement, la confidence que Julie faisait dans cette
lettre paraissait lui coter beaucoup, chaque phrase amenait de
longues rveries; tout  coup la jeune femme fondit en larmes et
s'arrta. En ce moment les horloges sonnrent deux heures. Sa
tte, aussi lourde que celle d'une mourante, s'inclina sur son
sein; puis, quand elle la releva, Julie vit sa tante surgie tout
 coup, comme un personnage qui se serait dtach de la
tapisserie tendue sur les murs.
- Qu'avez-vous donc, ma petite? lui dit la tante. Pourquoi
veiller si tard, et surtout pourquoi pleurer seule,  votre ge?
Elle s'assit sans autre crmonie prs de sa nice et dvora des
yeux la lettre commence.
- Vous criviez  votre mari?
- Sais-je o il est? reprit la comtesse.
La tante prit le papier et le lut. Elle avait apport ses
lunettes, il y avait prmditation. L'innocente crature laissa
prendre la lettre sans faire la moindre observation. Ce n'tait
ni un dfaut de dignit, ni quelque sentiment de culpabilit
secrte qui lui tait ainsi toute nergie; non, sa tante se
rencontra l dans un de ces moments de crise o l'me est sans
ressort, o tout est indiffrent, le bien comme le mal, le
silence aussi bien que la confiance. Semblable  une jeune fille
vertueuse qui accable un amant de ddains, mais qui, le soir, se
trouve si triste, si abandonne, qu'elle le dsire, et veut un
coeur o dposer ses souffrances, Julie laissa violer sans mot
dire le cachet que la dlicatesse imprime  une lettre ouverte,
et resta pensive pendant que la marquise lisait.
" Ma chre Louisa, pourquoi rclamer tant de fois
l'accomplissement de la plus imprudente promesse que puissent se
faire deux jeunes filles ignorantes? Tu te demandes souvent,
m'cris-tu, pourquoi je n'ai pas rpondu depuis six mois  tes
interrogations. Si tu n'as pas compris mon silence aujourd'hui tu
en devineras peut-tre la raison en apprenant les mystres que je
vais trahir. Je les aurais  jamais ensevelis dans le fond de mon
coeur, si tu ne m'avertissais de ton prochain mariage. Tu vas te
marier, Louisa. Cette pense me fait frmir. Pauvre petite, marie-
toi; puis, dans quelques mois, un de tes plus poignants regrets
viendra du souvenir de ce que nous tions nagure, quand un soir,
 Ecouen, parvenues toutes deux sous les plus grands chnes de la
montagne, nous contemplmes la belle valle que nous avions  nos
pieds, et que nous y admirmes les rayons du soleil couchant dont
les reflets nous enveloppaient. Nous nous assmes sur un quartier
de roche, et tombmes dans un ravissement auquel succda la plus
douce mlancolie. Tu trouvas la premire que ce soleil lointain
nous parlait d'avenir. Nous tions bien curieuses et bien folles
alors! Te souviens-tu de toutes nos extravagances? Nous nous
embrassmes comme deux amants, disions-nous. Nous nous jurmes
que la premire marie de nous deux raconterait fidlement 
l'autre ces secrets d'hymne, ces joies que nos mes enfantines
nous peignaient si dlicieuses. Cette soire fera ton dsespoir,
Louisa. Dans ce temps, tu tais jeune, belle, insouciante, sinon
heureuse; un mari te rendra, en peu de jours, ce que je suis
dj, laide, souffrante et vieille. Te dire combien j'tais
fire, vaine et joyeuse d'pouser le colonel Victor d'Aiglemont,
ce serait une folie! Et mme comment te le dirai-je? je ne me
souviens plus de moi-mme. En peu d'instants mon enfance est
devenue comme un songe. La contenance pendant la journe
solennelle qui consacrait un lien dont l'tendue m'tait cache
n'a pas t exempte de reproches. Mon pre a plus d'une fois
tch de rprimer ma gaiet, car je tmoignais des joies qu'on
trouvait inconvenantes, et mes discours rvlaient de la malice,
justement parce qu'ils taient sans malice. Je faisais mille
enfantillages avec ce voile nuptial, avec cette robe et ces
fleurs. Reste seule, le soir, dans la chambre o j'avais t
conduite avec apparat, je mditai quelque espiglerie pour
intriguer Victor; et, en attendant qu'il vnt, j'avais des
palpitations de coeur semblables  celles qui me saisissaient
autrefois en ces jours solennels du 31 dcembre, quand, sans tre
aperue, je me glissais dans le salon o les trennes taient
entasses. Lorsque mon mari entra, qu'il me chercha, le rire
touff que je fis entendre sous les mousselines qui
m'enveloppaient a t le dernier clat de cette gaiet douce qui
anima les jeux de notre enfance... "!
Quand la douairire eut achev de lire cette lettre, qui,
commenant ainsi, devait contenir de bien tristes observations,
elle posa lentement ses lunettes sur la table, y remit aussitt
la lettre, et arrta sur sa nice deux yeux verts dont le feu
clair n'tait pas encore affaibli par son ge.
- Ma petite, dit-elle, une femme marie ne saurait crire ainsi 
une jeune personne sans manquer aux convenances...
- C'est ce que je pensais, rpondit Julie en interrompant sa
tante, et j'avais honte de moi pendant que vous la lisiez...
- Si  table un mets ne nous semble pas bon, il n'en faut
dgoter personne, mon enfant, reprit la vieille avec bonhomie,
surtout lorsque, depuis Eve jusqu' nous, le mariage a paru chose
si excellente - Vous n'avez plus de mre? dit la vieille femme.
La comtesse tressaillit; puis elle leva doucement la tte et dit: 
- J'ai dj regrett plus d'une fois ma mre depuis un an;
mais j'ai eu le tort de ne pas avoir cout la rpugnance de mon
pre qui ne voulait pas de Victor pour gendre.
Elle regarda sa tante, et un frisson de joie scha ses larmes
quand elle aperut l'air de bont qui animait cette vieille
figure.
Elle tendit sa jeune main  la marquise qui semblait la
solliciter; et quand leurs doigts se pressrent, ces deux femmes
achevrent de se comprendre.
- Pauvre orpheline! ajouta la marquise.
Ce mot fut un dernier trait de lumire pour Julie. Elle crut
entendre encore la voix prophtique de son pre.
- Vous avez les mains brlantes! Sont-elles toujours ainsi?
demanda la vieille femme.
- La fivre ne m'a quitte que depuis sept ou huit jours,
rpondit-elle.
- Vous aviez la fivre et vous me le cachiez!
- Je l'ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d'anxit
pudique.
- Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le mariage n'a t
jusqu' prsent pour vous qu'une longue douleur?
La jeune femme n'osa rpondre, mais elle fit un geste affirmatif
qui trahissait toutes ses souffrances.
- Vous tes donc malheureuse?
- Oh! non, ma tante. Victor m'aime  l'idoltrie, et je l'adore,
il est si bon!
- Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas?
- Oui... quelquefois... Il me cherche trop souvent.
- N'tes-vous pas souvent trouble dans la solitude par la
crainte qu'il ne vienne vous y surprendre?
- Hlas! oui, ma tante. Mais je l'aime bien, je vous assure.
- Ne vous accusez-vous pas en secret vous-mme de ne pas savoir
ou de ne pouvoir partager ses plaisirs? Parfois ne pensez-vous
point que l'amour lgitime est plus dur  porter que ne le serait
une passion criminelle?
- Oh! c'est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc tout,
l o tout est nigme pour moi. Mes sens sont engourdis, je suis
sans ides, enfin, je vis difficilement. Mon me est oppresse
par une indfinissable apprhension qui glace mes sentiments et
me jette dans une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me
plaindre et sans paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et
j'ai honte de souffrir en voyant Victor heureux de ce qui me tue.
- Enfantillages, niaiseries que tout cela! s'cria la tante dont
le visage dessch s'anima tout  coup par un gai sourire, reflet
des joies de son jeune ge.
- Et vous aussi vous riez! dit avec dsespoir la jeune femme.
- J'ai t ainsi, reprit promptement la marquise. Maintenant que
Victor vous a laisse seule, n'tes-vous pas redevenue jeune
fille, tranquille; sans plaisirs, mais sans souffrances?
Julie ouvrit de grands yeux hbts.
- Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n'est-ce pas? mais vous
aimeriez mieux tre sa soeur que sa femme, et le mariage enfin ne
vous russit point.
- H! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire?
- Oh! vous avez raison, ma pauvre enfant. Il n'y a, dans tout
ceci, rien de bien gai. Votre avenir serait gros de plus d'un
malheur si je ne vous prenais sous ma protection, et si ma
vieille exprience ne savait pas deviner la cause bien innocente
de vos chagrins. Mon neveu ne mritait pas son bonheur, le sot!
Sous le rgne de notre bien-aim Louis XV, une jeune femme qui se
serait trouve dans la situation o vous tes aurait bientt puni
son mari de se conduire en vrai lansquenet. L'goste! Les
militaires de ce tyran imprial sont tous de vilains ignorants.
Ils prennent la brutalit pour de la galanterie, ils ne
connaissent pas plus les femmes qu'ils ne savent aimer; ils
croient que d'aller  la mort le lendemain les dispense d'avoir,
la veille, des gards et des attentions pour nous. Autrefois,
l'on savait aussi bien aimer que mourir  propos. Ma nice, je
vous le formerai. Je mettrai fin au triste dsaccord, assez
naturel, qui vous conduirait  vous har l'un et l'autre, 
souhaiter un divorce, si toutefois vous n'tiez pas morte avant
d'en venir au dsespoir.
Julie coutait sa tante avec autant d'tonnement que de stupeur,
surprise d'entendre des paroles dont la sagesse tait plutt
pressentie que comprise par elle, et trs-effraye de retrouver
dans la bouche d'une parente pleine d'exprience, mais sous une
forme plus douce, l'arrt port par son pre sur Victor. Elle eut
peut-tre une vive intuition de son avenir, et sentit sans doute
le poids des malheurs qui devaient l'accabler; car elle fondit
en larmes, et se jeta dans les bras de la vieille dame en lui
disant: - Soyez ma mre! La tante ne pleura pas, car la
Rvolution a laiss aux femmes de l'ancienne monarchie peu de
larmes dans les yeux. Autrefois l'amour et plus tard la Terreur
les ont familiarises avec les plus poignantes pripties, en
sorte qu'elles conservent au milieu des dangers de la vie une
dignit froide, une affection sincre, mais sans expansion qui
leur permet d'tre toujours fidles  l'tiquette et  une
noblesse de maintien que les moeurs nouvelles ont eu le grand
tort de rpudier. La douairire prit la jeune femme dans ses
bras, la baisa au front avec une tendresse et une grce qui
souvent se trouvent plus dans les manires et les habitudes de
ces femmes que dans leur coeur; elle cajola sa nice par de
douces paroles, lui promit un heureux avenir, la bera par des
promesses d'amour en l'aidant  se coucher, comme si elle et t
sa fille, une fille chrie dont l'espoir et les chagrins
devenaient les siens propres; elle se revoyait jeune, se
retrouvait inexpriente et jolie en sa nice. La comtesse
s'endormit, heureuse d'avoir rencontr une amie, une mre  qui
dsormais elle pourrait tout dire. Le lendemain matin, au moment
o la tante et la nice s'embrassaient avec cette cordialit
profonde et cet air d'intelligence qui prouvent un progrs dans
le sentiment, une cohsion plus parfaite entre deux mes, elles
entendirent le pas d'un cheval, tournrent la tte en mme temps,
et virent le jeune Anglais qui passait lentement, selon son
habitude. Il paraissait avoir fait une certaine tude de la vie
que menaient ces deux femmes solitaires, et ne manquait jamais 
se trouver  leur djeuner ou  leur dner. Son cheval
ralentissait le pas sans avoir besoin d'tre averti; puis,
pendant le temps qu'il mettait  franchir l'espace pris par les
deux fentres de la salle  manger, Arthur y jetait un regard
mlancolique, la plupart du temps ddaign par la comtesse, qui
n'y faisait aucune attention. Mais accoutume  ces curiosits
mesquines qui s'attachent aux plus petites choses afin d'animer
la vie de province, et dont se garantissent difficilement les
esprits suprieurs, la marquise s'amusait de l'amour timide et
srieux, si tacitement exprim par l'Anglais. Ces regards
priodiques taient devenus comme une habitude pour elle, et
chaque jour elle signalait le passage d'Arthur par de nouvelles
plaisanteries. En se mettant  table, les deux femmes regardrent
simultanment l'insulaire. Les yeux de Julie et d'Arthur se
rencontrrent cette fois avec une telle prcision de sentiment,
que la jeune femme rougit. Aussitt l'Anglais pressa son cheval
et partit au galop.
- Mais, madame, dit Julie  sa tante, que faut-il faire? Il doit
Htre constant pour les gens qui voient passer cet Anglais que je
suis.....
- Oui, rpondit la tante en l'interrompant.
- H! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se promener
ainsi?
- Ne serait-ce pas lui donner  penser qu'il est dangereux? Et
d'ailleurs pouvez-vous empcher un homme d'aller et venir o bon
lui semble? Demain nous ne mangerons plus dans cette salle;
quand il ne nous y verra plus, le jeune gentilhomme discontinuera
de vous aimer par la fentre. Voil, ma chre enfant, comment se
comporte une femme qui a l'usage du monde.
Mais le malheur de Julie devait tre complet. A peine les deux
femmes se levaient-elles de table, que le valet de chambre de
Victor arriva soudain. Il venait de Bourges  franc trier, par
des chemins dtourns, et apportait  la comtesse une lettre de
son mari. Victor, qui avait quitt l'empereur, annonait  sa
femme la chute du rgime imprial, la prise de Paris, et
l'enthousiasme qui clatait en faveur des Bourbons sur tous les
points de la France; mais ne sachant comment pntrer jusqu'
Tours, il la priait de venir en toute hte  Orlans o il
esprait se trouver avec des passe-ports pour elle. Ce valet de
chambre, ancien militaire, devait accompagner Julie de Tours 
Orlans, route que Victor croyait libre encore.
- Madame, vous n'avez pas un instant  perdre, dit le valet de
chambre, les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais vont faire
leur jonction  Blois ou  Orlans...
En quelques heures la jeune femme fut prte, et partit dans une
vieille voiture de voyage que lui prta sa tante.
- Pourquoi ne viendriez-vous pas  Paris avec nous? dit-elle en
embrassant sa tante. Maintenant que les Bourbons se rtablissent,
vous y trouveriez....
- Sans ce retour inespr j'y serais encore alle, ma pauvre
petite, car mes conseils vous sont trop ncessaires, et  Victor
et  vous. Aussi vais-je faire toutes mes dispositions pour vous
y rejoindre.
Julie partit accompagne de sa femme de chambre et du vieux
militaire, qui galopait  ct de la chaise en veillant  la
scurit de sa matresse. A la nuit, en arrivant  un relais en
avant de Blois, Julie inquite d'entendre une voiture qui
marchait derrire la sienne et ne l'avait pas quitte depuis
Amboise, se mit  la portire afin de voir quels taient ses
compagnons de voyage. Le clair de lune lui permit d'apercevoir
Arthur, debout,  trois pas d'elle, les yeux attachs sur sa
chaise. Leurs regards se rencontrrent. La comtesse se rejeta
vivement au fond de sa voiture, mais avec un sentiment de peur
qui la fit palpiter. Comme la plupart des jeunes femmes
rellement innocentes et sans exprience, elle voyait une faute
dans un amour involontairement inspir  un homme. Elle
ressentait une terreur instinctive, que lui donnait peut-tre la
conscience de sa faiblesse devant une si audacieuse agression.
Une des plus fortes armes de l'homme est ce pouvoir terrible
d'occuper de lui-mme une femme dont l'imagination naturellement
mobile s'effraie ou s'offense d'une poursuite. La comtesse se
souvint du conseil de sa tante; et rsolut de rester pendant le
voyage au fond de sa chaise de poste, sans en sortir. Mais 
chaque relais elle entendait l'Anglais qui se promenait autour
des deux voitures; puis sur la route, le bruit importun de sa
calche retentissait incessamment aux oreilles de Julie. La jeune
femme pensa bientt qu'une fois runie  son mari, Victor saurait
la dfendre contre cette singulire perscution.
- Mais si ce jeune homme ne m'aimait pas cependant?
Cette rflexion fut la dernire de toutes celles qu'elle fit. En
arrivant  Orlans, sa chaise de poste fut arrte par les
Prussiens, conduite dans la cour d'une auberge, et garde par des
soldats. La rsistance tait impossible. Les trangers
expliqurent aux trois voyageurs, par des signes impratifs,
qu'ils avaient reu la consigne de ne laisser sortir personne de
la voiture. La comtesse resta pleurant pendant deux heures
environ prisonnire au milieu des soldats qui fumaient, riaient,
et parfois la regardaient avec une insolente curiosit; mais
enfin elle les vit s'cartant de la voiture avec une sorte de
respect en entendant le bruit de plusieurs chevaux. Bientt une
troupe d'officiers suprieurs trangers,  la tte desquels tait
un gnral autrichien, entoura la chaise de poste.
- Madame, lui dit le gnral, agrez nos excuses; il y a eu
erreur, vous pouvez continuer sans crainte votre voyage, et voici
un passe-port qui vous vitera dsormais toute espce
d'avanie....
La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de vagues
paroles. Elle voyait prs du gnral et en costume d'officier
anglais, Arthur  qui sans doute elle devait sa prompte
dlivrance. Tout  la fois joyeux et mlancolique, le jeune
Anglais dtourna la tte, et n'osa regarder Julie qu' la
drobe. Grce au passeport, madame d'Aiglemont parvint  Paris
sans aventure fcheuse. Elle y retrouva son mari, qui, dli de
son serment de fidlit  l'empereur, avait reu le plus flatteur
accueil du comte d'Artois nomm lieutenant-gnral du royaume par
son frre Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps un
grade minent qui lui donna le rang de gnral. Cependant, au
milieu des ftes qui marqurent le retour des Bourbons, un
malheur bien profond, et qui devait influer sur sa vie, assaillit
la pauvre Julie: elle perdit la comtesse de Listomre-Landon. La
vieille dame mourut de joie et d'une goutte remonte au coeur, en
revoyant  Tours le duc d'Angoulme. Ainsi, la personne 
laquelle son ge donnait le droit d'clairer Victor, la seule
qui, par d'adroits conseils, pouvait rendre l'accord de la femme
et du mari plus parfait, cette personne tait morte. Julie sentit
toute l'tendue de cette perte. Il n'y avait plus qu'elle-mme
entre elle et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait
prfrer d'abord la souffrance  la plainte. La perfection mme
de son caractre s'opposait  ce qu'elle ost se soustraire  ses
devoirs, ou tenter de rechercher la cause de ses douleurs; car
les faire cesser et t chose trop dlicate: Julie aurait
craint d'offenser sa pudeur de jeune fille.
Un mot sur les destines de monsieur d'Aiglemont sous la
Restauration.
Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la nullit
profonde est un secret pour la plupart des gens qui les
connaissent? Un haut rang, une illustre naissance, d'importantes
fonctions, un certain vernis de politesse, une grande rserve
dans la conduite, ou les prestiges de la fortune sont, pour eux,
comme des gardes qui empchent les critiques de pntrer jusqu'
leur intime existence. Ces gens ressemblent aux rois dont la
vritable taille, le caractre et les moeurs ne peuvent jamais
tre ni bien connus ni justement apprcis, parce qu'ils sont vus
de trop loin ou de trop prs. Ces personnages  mrite factice
interrogent au lieu de parler, ont l'art de mettre les autres en
scne pour viter de poser devant eux; puis, avec une heureuse
adresse, ils tirent chacun par le fil de ses passions ou de ses
intrts, et se jouent ainsi des hommes qui leur sont rellement
suprieurs, en font des marionnettes et les croient petits pour
les avoir rabaisss jusqu' eux. Ils obtiennent alors le triomphe
naturel d'une pense mesquine, mais fixe, sur la mobilit des
grandes penses. Aussi pour juger ces ttes vides, et peser leurs
valeurs ngatives, l'observateur doit-il possder un esprit plus
subtil que suprieur, plus de patience que de porte dans la vue,
plus de finesse et de tact que d'lvation et grandeur dans les
ides. Nanmoins, quelque habilet que dploient ces usurpateurs
en dtendant leurs cts faibles, il leur est bien difficile de
tromper leurs femmes, leurs mres, leurs enfants ou l'ami de la
maison; mais ces personnes leur gardent presque toujours le
secret sur une chose qui touche, en quelque sorte,  l'honneur
commun; et souvent mme elles les aident  en imposer au monde.
Si, grce  ces conspirations domestiques, beaucoup de niais
passent pour des hommes suprieurs, ils compensent le nombre
d'hommes suprieurs qui passent pour des niais, en sorte que
l'Etat Social a toujours la mme masse de capacits apparentes.
Songez maintenant au rle que doit jouer une femme d'esprit et de
sentiment en prsence d'un mari de ce genre, n'apercevez-vous pas
des existences pleines de douleurs et de dvouement dont rien ici-
bas ne saurait rcompenser certains coeurs pleins d'amour et de
dlicatesse? Qu'il se rencontre une femme forte dans cette
horrible situation, elle en sort par un crime, comme fit
Catherine II, nanmoins nomme la Grande. Mais comme toutes les
femmes ne sont pas assises sur un trne, elles se vouent, la
plupart,  des malheurs domestiques qui, pour tre obscurs, n'en
sont pas moins terribles. Celles qui cherchent ici-bas des
consolations immdiates  leurs maux ne font souvent que changer
de peines lorsqu'elles veulent rester fidles  leurs devoirs, ou
commettent des fautes si elles violent les lois au profit de
leurs plaisirs. Ces rflexions sont toutes applicables 
l'histoire secrte de Julie. Tant que Napolon resta debout, le
comte d'Aiglemont, colonel comme tant d'autres, bon officier
d'ordonnance, excellant  remplir une mission dangereuse, mais
incapable d'un commandement de quelque importance n'excita nulle
envie, passa pour un des braves que favorisait l'empereur, et fut
ce que les militaires nomment vulgairement un bon enfant. La
Restauration, qui lui rendit le titre de marquis, ne le trouva
pas ingrat: il suivit les Bourbons  Gand. Cet acte de logique
et de fidlit fit mentir l'horoscope que jadis tirait son beau-
pre en disant de son gendre qu'il resterait colonel. Au second
retour, nomm lieutenant-gnral et redevenu marquis, monsieur
d'Aiglemont eut l'ambition d'arriver  la pairie, il adopta les
maximes et la politique du Conservateur, s'enveloppa d'une
dissimulation qui ne cachait rien, devint grave, interrogateur,
peu parleur, et fut pris pour un homme profond. Retranch sans
cesse dans les formes de la politesse, muni de formules, retenant
et prodiguant les phrases toutes faites qui se frappent
rgulirement  Paris pour donner en petite monnaie aux sots le
sens des grandes ides ou des faits, les gens du monde le
rputrent homme de got et de savoir. Entt dans ses opinions
aristocratiques, il fut cit comme ayant un beau caractre. Si,
par hasard, il devenait insouciant ou gai comme il l'tait jadis,
l'insignifiance et la niaiserie de ses propos avaient pour les
autres des sous-entendus diplomatiques.
- Oh! il ne dit que ce qu'il veut dire, pensaient de trs-
honntes gens.
Il tait aussi bien servi par ses qualits que par ses dfauts.
Sa bravoure lui valait une haute rputation militaire que rien ne
dmentait, parce qu'il n'avait jamais command en chef. Sa figure
mle et noble exprimait des penses larges, et sa physionomie
n'tait une imposture que pour sa femme. En entendant tout le
monde rendre justice  ses talents postiches, le marquis
d'Aiglemont finit par se persuader  lui-mme qu'il tait un des
hommes les plus remarquables de la cour o, grce  ses dehors,
il sut plaire, et o ses diffrentes valeurs furent acceptes
sans prott. Mais il tait modeste au logis, il y sentait
instinctivement la supriorit de sa femme, quelque jeune qu'elle
ft; et, de ce respect involontaire, naquit un pouvoir occulte
que la marquise se trouva force d'accepter, malgr tous ses
efforts pour en repousser le fardeau. Conseil de son mari, elle
en dirigea les actions et la fortune. Cette influence contre
nature fut pour elle une espce d'humiliation et la source de
bien des peines qu'elle ensevelissait dans son coeur. D'abord,
son instinct si dlicatement fminin lui disait qu'il est bien
plus beau d'obir  un homme de talent que de conduire un sot, et
qu'une jeune pouse, oblige de penser et d'agir en homme, n'est
ni femme ni homme, abdique toutes les grces de son sexe en en
perdant les malheurs, et n'acquiert aucun des privilges que nos
lois ont remis aux plus forts. Son existence cachait une bien
amre drision. N'tait-elle pas oblige d'honorer une idole
creuse, de protger son protecteur, pauvre tre qui, pour salaire
d'un dvouement continu, lui jetait l'amour goste des maris, ne
voyait en elle que la femme, ne daignait ou ne savait pas, injure
toute aussi profonde, s'inquiter de ses plaisirs, ni d'o
venaient sa tristesse et son dprissement? Comme la plupart des
maris qui sentent le joug d'un esprit suprieur, le marquis
sauvait son amour-propre en concluant de la faiblesse physique, 
la morale de Julie qu'il se plaisait  plaindre en demandant
compte au sort de lui avoir donn pour pouse une jeune fille
maladive. Enfin, il se faisait la victime tandis qu'il tait le
bourreau. La marquise, charge de tous les malheurs de cette
triste existence, devait sourire encore  son matre imbcile,
parer de fleurs une maison de deuil, et afficher le bonheur sur
un visage pli par de secrets supplices. Cette responsabilit
d'honneur, cette abngation magnifique donnrent insensiblement 
la jeune marquise une dignit de femme, une conscience de vertu
qui lui servirent de sauvegarde contre les dangers du monde.
Puis, pour sonder ce coeur  fond, peut-tre le malheur intime et
cach par lequel son premier, son naf amour de jeune fille tait
couronn, lui fit-il prendre en horreur les passions; peut-tre
n'en conut-elle ni l'entranement, ni les joies illicites mais
dlirantes qui font oublier  certaines femmes les lois de
sagesse, les principes de vertu sur lesquels la socit repose.
Renonant, comme  un songe, aux douceurs,  la tendre harmonie
que la vieille exprience de madame de Listomre-Landon lui avait
promise, elle attendit avec rsignation la fin de ses peines en
esprant mourir jeune. Depuis son retour de Touraine, sa sant
s'tait chaque jour affaiblie, et la vie semblait lui tre
mesure par la souffrance; souffrance lgante d'ailleurs,
maladie presque voluptueuse en apparence, et qui pouvait passer
aux yeux des gens superficiels pour une fantaisie de petite
matresse. Les mdecins avaient condamn la marquise  rester
couche sur un divan, o elle s'tiolait au milieu des fleurs qui
l'entouraient, en se fanant comme elle. Sa faiblesse lui
interdisait la marche et le grand air; elle ne sortait qu'en
voiture ferme. Sans cesse environne de toutes les merveilles de
notre luxe et de notre industrie modernes, elle ressemblait moins
 une malade qu' une reine indolente. Quelques amis, amoureux
peut-tre de son malheur et de sa faiblesse, srs de toujours la
trouver chez elle, et spculant sans doute aussi sur sa bonne
sant future, venaient lui apporter les nouvelles et l'instruire
de ces mille petits vnements qui rendent  Paris l'existence si
varie. Sa mlancolie, quoique grave et profonde, tait donc la
mlancolie de l'opulence. La marquise d'Aiglemont ressemblait 
une belle fleur dont la racine est ronge par un insecte noir.
Elle allait parfois dans le monde, non par got, mais pour obir
aux exigences de la position  laquelle aspirait son mari. Sa
voix et la perfection de son chant pouvaient lui permettre d'y
recueillir des applaudissements qui flattent presque toujours une
jeune femme; mais  quoi lui servaient des succs qu'elle ne
rapportait ni  des sentiments ni  des esprances? Son mari
n'aimait pas la musique. Enfin, elle se trouvait presque toujours
gne dans les salons o sa beaut lui attirait des hommages
intresss. Sa situation y excitait une sorte de compassion
cruelle, une curiosit triste. Elle tait atteinte d'une
inflammation assez ordinairement mortelle, que les femmes se
confient  l'oreille, et  laquelle notre nologie n'a pas encore
su trouver de nom. Malgr le silence au sein duquel sa vie
s'coulait, la cause de sa souffrance n'tait un secret pour
personne. Toujours jeune fille, en dpit du mariage, les moindres
regards la rendaient honteuse. Aussi, pour viter de rougir,
n'apparaissait-elle jamais que riante, gaie; elle affectait une
fausse joie, se disait toujours bien portante, ou prvenait les
questions sur sa sant par de pudiques mensonges. Cependant, en
1817, un vnement contribua beaucoup  modifier l'tat
dplorable dans lequel Julie avait t plonge jusqu'alors. Elle
eut une fille, et voulut la nourrir. Pendant deux annes, les
vives distractions et les inquiets plaisirs que donnent les soins
maternels lui firent une vie moins malheureuse. Elle se spara
ncessairement de son mari. Les mdecins lui pronostiqurent une
meilleure sant; mais la marquise ne crut point  ces prsages
hypothtiques. Comme toutes les personnes pour lesquelles la vie
n'a plus de douceur, peut-tre voyait-elle dans la mort un
heureux dnouement.
Au commencement de l'anne 1819, la vie lui fut plus cruelle que
jamais. Au moment o elle s'applaudissait du bonheur ngatif
qu'elle avait su conqurir, elle entrevit d'effroyables abmes.
Son mari s'tait, par degrs, dshabitu d'elle. Ce
refroidissement d'une affection dj si tide et tout goste
pouvait amener plus d'un malheur que son tact fin et sa prudence
lui faisaient prvoir. Quoiqu'elle ft certaine de conserver un
grand empire sur Victor et d'avoir obtenu son estime pour
toujours, elle craignait l'influence des passions sur un homme si
nul et si vaniteusement irrflchi. Souvent ses amis la
surprenaient livre  de longues mditations; les moins
clairvoyants lui en demandaient le secret en plaisantant, comme
si une jeune femme pouvait ne songer qu' des frivolits, comme
s'il n'existait pas presque toujours un sens profond dans les
penss d'une mre de famille. D'ailleurs, le malheur aussi bien
que le bonheur vrai nous mne  la rverie. Parfois, en jouant
avec son Hlne, Julie la regardait d'un oeil sombre, et cessait
de rpondre  ces interrogations enfantines qui font tant de
plaisir aux mres, pour demander compte de sa destine au prsent
et  l'avenir. Ses yeux se mouillaient alors de larmes, quand
soudain quelque souvenir lui rappelait la scne de la revue aux
Tuileries. Les prvoyantes paroles de son pre retentissaient
derechef  son oreille, et sa conscience lui reprochait d'en
avoir mconnu la sagesse. De cette dsobissance folle venaient
tous ses malheurs; et souvent elle ne savait, entre tous, lequel
tait le plus difficile  porter. Non-seulement les doux trsors
de son me restaient ignors, mais elle ne pouvait jamais
parvenir  se faire comprendre de son mari, mme dans les choses
les plus ordinaires de la vie. Au moment o la facult d'aimer se
dveloppait en elle plus forte et plus active, l'amour permis,
l'amour conjugal s'vanouissait au milieu de graves souffrances
physiques et morales. Puis elle avait pour son mari cette
compassion voisine du mpris qui fltrit  la longue tous les
sentiments. Enfin, si ses conversations avec quelques amis, si
les exemples, ou si certaines aventures du grand monde ne lui
eussent pas appris que l'amour apportait d'immenses bonheurs, ses
blessures lui auraient fait deviner les plaisirs profonds et purs
qui doivent unir des mes fraternelles. Dans le tableau que sa
mmoire lui traait du pass, la candide figure d'Arthur s'y
dessinait chaque jour plus pure et plus belle, mais rapidement;
car elle n'osait s'arrter  ce souvenir. Le silencieux et timide
amour du jeune Anglais tait le seul vnement qui, depuis le
mariage, et laiss quelques doux vestiges dans ce coeur sombre
et solitaire. Peut-tre toutes les esprances trompes, tous les
dsirs avorts qui, graduellement, attristaient l'esprit de
Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel de l'imagination,
sur cet homme, dont les manires, les sentiments et le caractre
paraissaient offrir tant de sympathies avec les siens. Mais cette
pense avait toujours l'apparence d'un caprice, d'un songe. Aprs
ce rve impossible, toujours clos par des soupirs, Julie se
rveillait plus malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs
latentes quand elle les avait endormies sous les ailes d'un
bonheur imaginaire. Parfois, ses plaintes prenaient un caractre
de folie et d'audace, elle voulait des plaisirs  tout prix;
mais, plus souvent encore, elle restait en proie  je ne sais
quel engourdissement stupide, coutait sans comprendre, ou
concevait des penses si vagues, si indcises, qu'elle n'et pas
trouv de langage pour les rendre. Froisse dans ses plus intimes
volonts, dans les moeurs que, jeune fille, elle avait rves
jadis, elle tait oblige de dvorer ses larmes. A qui se serait-
elle plainte? de qui pouvait-elle tre entendue? Puis, elle
avait cette extrme dlicatesse de la femme, cette ravissante
pudeur de sentiment qui consiste  taire une plainte inutile, 
ne pas prendre un avantage quand le triomphe doit humilier le
vainqueur et le vaincu. Julie essayait de donner sa capacit, ses
propres vertus  monsieur d'Aiglemont, et se vantait de goter le
bonheur qui lui manquait. Toute sa finesse de femme tait
employe en pure perte  des mnagements ignors de celui-l mme
dont ils perptuaient le despotisme. Par moments, elle tait ivre
de malheur, sans ide, sans frein; mais, heureusement, une pit
vraie la ramenait toujours  une esprance suprme: elle se
rfugiait dans la vie future, admirable croyance qui lui faisait
accepter de nouveau sa tche douloureuse. Ces combats si
terribles, ces dchirements intrieurs taient sans gloire, ces
longues mlancolies taient inconnues; nulle crature ne
recueillait ses regards ternes, ses larmes amres jetes au
hasard et dans la solitude.
Les dangers de la situation critique  laquelle la marquise tait
insensiblement arrive par la force des circonstances se
rvlrent  elle dans toute leur gravit pendant une soire du
mois de janvier 1820. Quand deux poux se connaissent
parfaitement et ont pris une longue habitude d'eux-mmes,
lorsqu'une femme sait interprter les moindres gestes d'un homme
et peut pntrer les sentiments ou les choses qu'il lui cache,
alors des lumires soudaines clatent souvent aprs des
rflexions ou des remarques prcdentes, dues au hasard, ou
primitivement faites avec insouciance. Une femme se rveille
souvent tout  coup sur le bord ou au fond d'un abme. Ainsi la
marquise, heureuse d'tre seule depuis quelques jours, devina le
secret de sa solitude. Inconstant ou lass, gnreux ou plein de
piti pour elle, son mari ne lui appartenait plus. En ce moment,
elle ne pensa plus  elle, ni  ses souffrances, ni  ses
sacrifices; elle ne fut plus que mre, et vit la fortune,
l'avenir, le bonheur de sa fille; sa fille, le seul tre d'o
lui vnt quelque flicit; son Hlne, seul bien qui l'attacht
 la vie. Maintenant, Julie voulait vivre pour prserver son
enfant du joug effroyable sous lequel une martre pouvait
touffer la vie de cette chre crature.
A cette nouvelle prvision d'un sinistre avenir, elle tomba dans
une de ces mditations ardentes qui dvorent des annes entires.
Entre elle et son mari, dsormais, il devait se trouver tout un
monde de penses, dont le poids porterait sur elle seule.
Jusqu'alors, sre d'tre aime par Victor, autant qu'il pouvait
aimer, elle s'tait dvoue  un bonheur qu'elle ne partageait
pas; mais, aujourd'hui, n'ayant plus la satisfaction de savoir
que ses larmes faisaient la joie de son mari, seule dans le
monde, il ne lui restait plus que le choix des malheurs. Au
milieu du dcouragement qui, dans le calme et le silence de la
nuit, dtendit toutes ses forces; au moment o, quittant son
divan et son feu presque teint, elle allait,  la lueur d'une
lampe, contempler sa fille d'un oeil sec, monsieur d'Aiglemont
rentra plein de gaiet. Julie lui fit admirer le sommeil d'Hlne; 
mais il accueillit l'enthousiasme de sa femme par une phrase
banale.
- A cet ge, dit-il, tous les enfants sont gentils.
Puis, aprs avoir insouciamment bais le front de sa fille, il
baissa les rideaux du berceau, regarda Julie, lui prit la main,
et l'amena prs de lui sur ce divan o tant de fatales penses
venaient de surgir.
- Vous tes bien belle ce soir, madame d'Aiglemont! s'cria-t-il
avec cette insupportable gaiet dont le vide tait si connu de la
marquise.
- O avez-vous pass la soire? lui demanda-t-elle en feignant
une profonde indiffrence.
- Chez madame de Srizy.
Il avait pris sur la chemine un cran, et il en examinait le
transparent avec attention, sans avoir aperu la trace des larmes
verses par sa femme. Julie frissonna. Le langage ne suffirait
pas  exprimer le torrent de penses qui s'chappa de son coeur
et qu'elle dut y contenir.
- Madame de Srizy donne un concert lundi prochain, et se meurt
d'envie de t'avoir. Il suffit que depuis long-temps tu n'aies
paru dans le monde pour qu'elle dsire te voir chez elle. C'est
une bonne femme qui t'aime beaucoup. Tu me feras plaisir d'y
venir. J'ai presque rpondu de toi....
- J'irai, rpondit Julie.
Le son de la voix, l'accent et le regard de la marquise eurent
quelque chose de si pntrant, de si particulier que, malgr son
insouciance, Victor regarda sa femme avec tonnement. Ce fut
tout. Julie avait devin que madame de Srizy tait la femme qui
lui avait enlev le coeur de son mari. Elle s'engourdit dans une
rverie de dsespoir, et parut trs-occupe  regarder le feu.
Victor faisait tourner l'cran dans ses doigts avec l'air ennuy
d'un homme qui, aprs avoir t heureux ailleurs, apporte chez
lui la fatigue du bonheur. Quand il eut bill plusieurs fois, il
prit un flambeau d'une main, de l'autre alla chercher
languissamment le cou de sa femme, et voulut l'embrasser; mais
Julie se baissa, lui prsenta son front, et y reut le baiser du
soir, ce baiser machinal, sans amour, espce de grimace qui lui
parut alors odieuse. Quand Victor eut ferm la porte, la marquise
tomba sur un sige; ses jambes chancelrent, elle fondit en
larmes. Il faut avoir subi le supplice de quelque scne analogue
pour comprendre tout ce que celle-ci cache de douleurs, pour
deviner les longs et terribles drames auxquels elle donne lieu.
Ces simples et niaises paroles, ces silences entre les deux
poux, les gestes, les regards, la manire dont le marquis
s'tait assis devant le feu, l'attitude qu'il eut en cherchant 
baiser le cou de sa femme, tout avait servi  faire, de cette
heure, un tragique dnouement  la vie solitaire et douloureuse
mene par Julie. Dans sa folie, elle se mit  genoux devant son
divan, s'y plongea le visage pour ne rien voir, et pria le ciel,
en donnant aux paroles habituelles de son oraison un accent
intime, une signification nouvelle qui eussent dchir le coeur
de son mari, s'il l'et entendue.
Elle demeura pendant huit jours proccupe de son avenir, en
proie  son malheur, qu'elle tudiait en cherchant les moyens de
ne pas mentir  son coeur, de regagner son empire sur le marquis,
et de vivre assez long-temps pour veiller au bonheur de sa fille.
Elle rsolut alors de lutter avec sa rivale, de reparatre dans
le monde, d'y briller; de feindre pour son mari un amour qu'elle
ne pouvait plus prouver, de le sduire; puis, lorsque par ses
artifices elle l'aurait soumis  son pouvoir, d'tre coquette
avec lui comme le sont ces capricieuses matresses qui se font un
plaisir de tourmenter leurs amants. Ce mange odieux tait le
seul remde possible  ses maux. Ainsi, elle deviendrait
matresse de ses souffrances, elle les ordonnerait selon son bon
plaisir, et les rendrait plus rares tout en subjuguant son mari,
tout en le domptant sous un despotisme terrible. Elle n'eut plus
aucun remords de lui imposer une vie difficile. D'un seul bond,
elle s'lana dans les froids calculs de l'indiffrence. Pour
sauver sa fille, elle devina tout  coup les perfidies, les
mensonges des cratures qui n'aiment pas, les tromperies de la
coquetterie, et ces ruses atroces qui font har si profondment
la femme chez qui les hommes supposent alors des corruptions
innes. A l'insu de Julie, sa vanit fminine, son intrt et un
vague dsir de vengeance s'accordrent avec son amour maternel
pour la faire entrer dans une voie o de nouvelles douleurs
l'attendaient. Mais elle avait l'me trop belle, l'esprit trop
dlicat, et surtout trop de franchise pour tre long-temps
complice de ces fraudes. Habitue  lire en elle-mme, au premier
pas dans le vice, car ceci tait du vice, le cri de sa conscience
devait touffer celui des passions et de l'gosme. En effet,
chez une jeune femme dont le coeur est encore pur, et o l'amour
est rest vierge, le sentiment de la maternit mme est soumis 
la voix de la pudeur. La pudeur n'est-elle pas toute la femme?
Mais Julie ne voulut apercevoir aucun danger, aucune faute dans
sa nouvelle vie. Elle vint chez madame de Srizy. Sa rivale
comptait voir une femme ple, languissante; la marquise avait
mis du rouge, et se prsenta dans tout l'clat d'une parure qui
rehaussait encore sa beaut. Madame la comtesse de Srizy tait
une de ces femmes qui prtendent exercer  Paris une sorte
d'empire sur la mode et sur le monde; elle dictait des arrts,
qui, reus dans le cercle o elle rgnait, lui semblaient
universellement adopts; elle avait la prtention de faire des
mots; elle tait souverainement jugeuse. Littrature, politique,
hommes et femmes, tout subissait sa censure; et madame de Srizy
semblait dfier celle des autres. Sa maison tait, en toute
chose, un modle de bon got. Au milieu de ces salons remplis de
femmes lgantes et belles, Julie triompha de la comtesse.
Spirituelle, vive, smillante, elle eut autour d'elle les hommes
les plus distingus de la soire. Pour le dsespoir des femmes,
sa toilette tait irrprochable, et toutes lui envirent une
coupe de robe, une forme de corsage dont l'effet fut attribu
gnralement  quelque gnie de couturire inconnue, car les
femmes aiment mieux croire  la science des chiffons qu' la
grce et  la perfection de celles qui sont faites de manire 
les bien porter. Lorsque Julie se leva pour aller au piano
chanter la romance de Desdmone, les hommes accoururent de tous
les salons pour entendre cette clbre voix, muette depuis si
long-temps, et il se fit un profond silence. La marquise prouva
de vives motions en voyant les ttes presses aux portes et tous
les regards attachs sur elle. Elle chercha son mari, lui lana
une oeillade pleine de coquetterie, et vit avec plaisir qu'en ce
moment son amour-propre tait extraordinairement flatt. Heureuse
de ce triomphe, elle ravit l'assemble dans la premire partie
d'al piu salice. Jamais ni la Malibran, ni la Pasta n'avaient
fait entendre des chants si parfaits de sentiment et d'intonation; 
mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les groupes,
et aperut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas. Elle
tressaillit vivement, et sa voix s'altra.
Madame de Srizy s'lana de sa place vers la marquise.
- Qu'avez-vous, ma chre? Oh! pauvre petite, elle est si
souffrante! Je tremblais en lui voyant entreprendre une chose au-
dessus de ses forces...
La romance fut interrompue. Julie, dpite, ne se sentit plus le
courage de continuer et subit la compassion perfide de sa rivale.
Toutes les femmes chuchotrent; puis,  force de discuter cet
incident, elles devinrent la lutte commence entre la marquise
et madame de Srizy, qu'elles n'pargnrent pas dans leurs
mdisances. Les bizarres pressentiments qui avaient si souvent
agit Julie se trouvaient tout  coup raliss. En s'occupant
d'Arthur, elle s'tait complue  croire qu'un homme, en apparence
si doux, si dlicat, devait tre rest fidle  son premier
amour. Parfois elle s'tait flatte d'tre l'objet de cette belle
passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune, dont toutes
les penses appartiennent  sa bien-aime, dont tous les moments
lui sont consacrs, qui n'a point de dtours, qui rougit de ce
qui fait rougir une femme, pense comme une femme, ne lui donne
point de rivales, et se livre  elle sans songer  l'ambition, ni
 la gloire, ni  la fortune. Elle avait rv tout cela d'Arthur,
par folie, par distraction; puis tout  coup elle crut voir son
rve accompli. Elle lut sur le visage presque fminin du jeune
anglais les penses profondes, les mlancolies douces, les
rsignations douloureuses dont elle-mme tait la victime. Elle
se reconnut en lui. Le malheur et la mlancolie sont les
interprtes les plus loquents de l'amour, et correspondent entre
deux tres souffrants avec une incroyable rapidit. La vue intime
et l'intussusception des choses ou des ides sont chez eux
compltes et justes. Aussi la violence du choc que reut la
marquise lui rvla-t-elle tous les dangers de l'avenir.
Trop heureuse de trouver un prtexte  son trouble dans son tat
habituel de souffrance, elle se laissa volontiers accabler par
l'ingnieuse piti de madame de Srizy. L'interruption de la
romance tait un vnement dont s'entretenaient assez diversement
plusieurs personnes. Les unes dploraient le sort de Julie, et se
plaignaient de ce qu'une femme si remarquable ft perdue pour le
monde; les autres voulaient savoir la cause de ses souffrances
et de la solitude dans laquelle elle vivait.
- Eh! bien, mon cher Ronquerolles, disait le marquis au frre de
madame de Srizy, tu enviais mon bonheur en voyant madame
d'Aiglemont, et tu me reprochais de lui tre infidle? Va, tu
trouverais mon sort bien peu dsirable, si tu restais comme moi
en prsence d'une jolie femme pendant une ou deux annes, sans
oser lui baiser la main, de peur de la briser. Ne t'embarrasse
jamais de ces bijoux dlicats, bons seulement  mettre sous
verre, et que leur fragilit, leur chert nous oblige  toujours
respecter. Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu crains,
m'a-t-on dit, les averses et la neige? Voil mon histoire. Il
est vrai que je suis sr de la vertu de ma femme; mais mon
mariage est une chose de luxe; et si tu me crois mari, tu te
trompes. Aussi mes infidlits sont-elles en quelque sorte
lgitimes. Je voudrais bien savoir comment vous feriez  ma
place, messieurs les rieurs? Beaucoup d'hommes auraient moins de
mnagements que je n'en ai pour ma femme. Je suis sr, ajouta-t-
il  voix basse, que madame d'Aiglemont ne se doute de rien.
Aussi, certes, aurais-je grand tort de me plaindre, je suis trs-
heureux... Seulement, rien n'est plus ennuyeux pour un homme
sensible, que de voir souffrir une pauvre crature  laquelle on
est attach...
- Tu as donc beaucoup de sensibilit? rpondit monsieur de
Ronquerolles, car tu es rarement chez toi.
Cette amicale pigramme fit rire les auditeurs; mais Arthur
resta froid et imperturbable, en gentleman qui a pris la gravit
pour base de son caractre. Les tranges paroles de ce mari
firent sans doute concevoir quelques esprances au jeune Anglais,
qui attendit avec patience le moment o il pourrait se trouver
seul avec monsieur d'Aiglemont, et l'occasion s'en prsenta
bientt.
- Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie l'tat de
madame la marquise, et si vous saviez que, faute d'un rgime
particulier, elle doit mourir misrablement, je pense que vous ne
plaisanteriez pas sur ses souffrances. Si je vous parle ainsi,
j'y suis en quelque sorte autoris par la certitude que j'ai de
sauver madame d'Aiglemont, et de la rendre  la vie et au
bonheur. Il est peu naturel qu'un homme de mon rang soit mdecin
; et, nanmoins, le hasard a voulu que j'tudiasse la mdecine.
Or, je m'ennuie assez, dit-il en affectant un froid gosme qui
devait servir ses desseins, pour qu'il me soit indiffrent de
dpenser mon temps et mes voyages au profit d'un tre souffrant,
au lieu de satisfaire quelques sottes fantaisies. Les gurisons
de ces sortes de maladies sont rares parce qu'elles exigent
beaucoup de soins, de temps et de patience, il faut surtout avoir
de la fortune, voyager, suivre scrupuleusement des prescriptions
qui varient chaque jour, et n'ont rien de dsagrable. Nous
sommes deux gentilshommes, dit-il en donnant  ce mot l'acception
du mot anglais gentleman, et nous pouvons nous entendre. Je vous
prviens que si vous acceptez ma proposition, vous serez  tout
moment le juge de ma conduite. Je n'entreprendrai rien sans vous
avoir pour conseil, pour surveillant, et je vous rponds du
succs si vous consentez  m'obir. Oui, si vous voulez ne pas
tre pendant long-temps le mari de madame d'Aiglemont, lui dit-il
 l'oreille.
- Il est sr, milord, dit le marquis en riant, qu'un Anglais
pouvait seul me faire une proposition si bizarre. Permettez-moi
de ne pas la repousser et de ne pas l'accueillir, j'y songerai.
Puis, avant tout, elle doit tre soumise  ma femme.
En ce moment, Julie avait reparu au piano. Elle chanta l'air de
Smiramide, Son regina, son guerriera. Des applaudissements
unanimes, mais des applaudissements sourds, pour ainsi dire, les
acclamations polies du faubourg Saint-Germain, tmoignrent de
l'enthousiasme qu'elle excita.
Lorsque d'Aiglemont ramena sa femme  son htel, Julie vit avec
une sorte de plaisir inquiet le prompt succs de ses tentatives.
Son mari, rveill par le rle qu'elle venait de jouer, voulut
l'honorer d'une fantaisie, et la prit en got, comme il et fait
d'une actrice. Julie trouva plaisant d'tre traite ainsi, elle
vertueuse et marie; elle essaya de jouer avec son pouvoir, et
dans cette premire lutte sa bont la fit succomber encore une
fois, mais ce fut la plus terrible de toutes les leons que lui
gardait le sort. Vers deux ou trois heures du matin, Julie tait
sur son sant, sombre et rveuse, dans le lit conjugal; une
lampe  lueur incertaine clairait faiblement la chambre, le
silence le plus profond y rgnait; et, depuis une heure environ,
la marquise, livre  de poignants remords, versait des larmes
dont l'amertume ne peut tre comprise que des femmes qui se sont
trouves dans la mme situation. Il fallait avoir l'me de Julie
pour sentir comme elle l'horreur d'une caresse calcule, pour se
trouver autant froisse par un baiser froid; apostasie du coeur
encore aggrave par une douloureuse prostitution. Elle se
msestimait elle-mme, elle maudissait le mariage, elle aurait
voulu tre morte; et, sans un cri jet par sa fille, elle se
serait peut-tre prcipite par la fentre sur le pav. Monsieur
d'Aiglemont dormait paisiblement prs d'elle, sans tre rveill
par les larmes chaudes que sa femme laissait tomber sur lui. Le
lendemain Julie sut tre gaie. Elle trouva des forces pour
paratre heureuse et cacher, non plus sa mlancolie, mais une
invincible horreur. De ce jour elle ne se regarda plus comme une
femme irrprochable. Ne s'tait-elle pas menti  elle mme, ds
lors n'tait-elle pas capable de dissimulation, et ne pouvait-
elle pas plus tard dployer une profondeur tonnante dans les
dlits conjugaux? Son mariage tait cause de cette perversit 
priori qui ne s'exerait encore sur rien. Cependant elle s'tait
dj demand pourquoi rsister  un amant aim quand elle se
donnait, contre son coeur et contre le voeu de la nature,  un
mari qu'elle n'aimait plus. Toutes les fautes, et les crimes peut-
tre ont pour principe un mauvais raisonnement ou quelque excs
d'gosme. La socit ne peut exister que par les sacrifices
individuels qu'exigent les lois. En accepter les avantages, n'est-
ce pas s'engager  maintenir les conditions qui la font subsister? 
Or, les malheureux sans pain, obligs de respecter la
proprit, ne sont pas moins  plaindre que les femmes blesses
dans les voeux et la dlicatesse de leur nature. Quelques jours
aprs cette scne, dont les secrets furent ensevelis dans le lit
conjugal, d'Aiglemont prsenta lord Grenville  sa femme. Julie
reut Arthur avec une politesse froide qui faisait honneur  sa
dissimulation. Elle imposa silence  son coeur, voila ses
regards, donna de la fermet  sa voix, et put ainsi rester
matresse de son avenir. Puis, aprs avoir reconnu par ces
moyens, inns pour ainsi dire chez les femmes, toute l'tendue de
l'amour qu'elle avait inspir, madame d'Aiglemont sourit 
l'espoir d'une prompte gurison, et n'opposa plus de rsistance 
la volont de son mari, qui la violentait pour lui faire accepter
les soins du jeune docteur. Nanmoins, elle ne voulut se fier 
lord Grenville qu'aprs en avoir assez tudi les paroles et les
manires pour tre sre qu'il aurait la gnrosit de souffrir en
silence. Elle avait sur lui le plus absolu pouvoir, elle en
abusait dj: n'tait-elle pas femme?
Montcontour est un ancien manoir situ sur un de ces blonds
rochers au bas desquels passe la Loire, non loin de l'endroit o
Julie s'tait arrte en l804. C'est un de ces petits chteaux de
Touraine, blancs, jolis,  tourelles sculptes, brods comme une
dentelle de Malines; un de ces chteaux mignons, pimpants qui se
mirent dans les eaux du fleuve avec leurs bouquets de mriers,
leurs vignes, leurs chemins creux, leurs longues balustrades 
jour, leurs caves en rocher, leurs manteaux de lierre et leurs
escarpements. Les toits de Montcontour ptillent sous les rayons
du soleil, tout y est ardent. Mille vestiges de l'Espagne
potisent cette ravissante habitation: les gents d'or, les
fleurs  clochettes embaument la brise; l'air est caressant, la
terre sourit partout, et partout de douces magies enveloppent
l'me, la rendent paresseuse, amoureuse, l'amollissent et la
bercent. Cette belle et suave contre endort les douleurs et
rveille les passions. Personne ne reste froid sous ce ciel pur,
devant ces eaux scintillantes. L meurt plus d'une ambition, l
vous vous couchez au sein d'un tranquille bonheur, comme chaque
soir le soleil se couche dans ses langes de pourpre et d'azur.
Par une douce soire du mois d'aot, en 1821, deux personnes
gravissaient les chemins pierreux qui dcoupent les rochers sur
lesquels est assis le chteau, et se dirigeaient vers les
hauteurs pour y admirer sans doute les points de vue multiplis
qu'on y dcouvre. Ces deux personnes taient Julie et lord
Grenville; mais cette Julie semblait tre une nouvelle femme. La
marquise avait les franches couleurs de la sant. Ses yeux,
vivifis par une fconde puissance, tincelaient  travers une
humide vapeur, semblable au fluide qui donne  ceux des enfants
d'irrsistibles attraits. Elle souriait  plein, elle tait
heureuse de vivre, et concevait la vie. A la manire dont elle
levait ses pieds mignons, il tait facile de voir que nulle
souffrance n'alourdissait comme autrefois ses moindres
mouvements, n'alanguissait ni ses regards, ni ses paroles, ni ses
gestes. Sous l'ombrelle de soie blanche qui la garantissait des
chauds rayons du soleil, elle ressemblait  une jeune marie sous
son voile,  une vierge prte  se livrer aux enchantements de
l'amour. Arthur la conduisait avec un soin d'amant, il la guidait
comme on guide un enfant, la mettait dans le meilleur chemin, lui
faisait viter les pierres, lui montrait une chappe de vue ou
l'amenait devant une fleur, toujours mu par un perptuel
sentiment de bont, par une intention dlicate, par une
connaissance intime du bien-tre de cette femme, sentiments qui
semblaient tre inns en lui, autant et plus peut-tre que le
mouvement ncessaire  sa propre existence. La malade et son
mdecin marchaient du mme pas sans tre tonns d'un accord qui
paraissait avoir exist ds le premier jour o ils marchrent
ensemble, ils obissaient  une mme volont, s'arrtaient,
impressionns par les mmes sensations, leurs regards, leurs
paroles correspondaient  des penses mutuelles. Parvenus tous
deux en haut d'une vigne, ils voulurent aller se reposer sur une
de ces longues pierres blanches que l'on extrait continuellement
des caves pratiques dans le rocher, mais avant de s'y asseoir,
Julie contempla le site.
- Le beau pays! s'cria-t-elle. Dressons une tente et vivons
ici. Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc!
Monsieur d'Aiglemont rpondit d'en bas par un cri de chasseur,
mais sans hter sa marche, seulement il regardait sa femme de
temps en temps lorsque les sinuosits du sentier le lui
permettaient. Julie aspira l'air avec plaisir en levant la tte
et en jetant  Arthur un de ces coups d'oeil fins par lesquels
une femme d'esprit dit toute sa pense.
- Oh! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on
jamais se lasser d'admirer cette belle valle? Savez-vous le nom
de cette jolie rivire, milord?
- C'est la Cise.
- La Cise, rpta-t-elle. Et l-bas, devant nous, qu'est-ce?
- C'est les coteaux du Cher, dit-il.
- Et sur la droite? Ah! c'est Tours. Mais voyez le bel effet
que produisent dans le lointain les clochers de la cathdrale.
Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d'Arthur la main
qu'elle avait tendue vers la ville. Tous deux, ils admirrent en
silence le paysage et les beauts de cette nature harmonieuse. Le
murmure des eaux, la puret de l'air et du ciel, tout s'accordait
avec les penses qui vinrent en foule dans leurs coeurs aimants
et jeunes.
- Oh! Mon Dieu, combien j'aime ce pays, rpta Julie avec un
enthousiasme croissant et naf. Vous l'avez habit long-temps?
reprit-elle aprs une pause.
A ces mots, lord Grenville tressaillit.
- C'est l, rpondit-il avec mlancolie en montrant un bouquet de
noyers sur la route, l que prisonnier je vous vis pour la
premire fois....
- Oui, mais j'tais dj bien triste; cette nature me sembla
sauvage, et maintenant....
Elle s'arrta, lord Grenville n'osa pas la regarder.
- C'est  vous, dit enfin Julie aprs un long silence, que je
dois ce plaisir. Ne faut-il pas tre vivante pour prouver les
joies de la vie, et jusqu' prsent n'tais-je pas morte  tout?
Vous m'avez donn plus que la sant, vous m'avez appris  en
sentir tout le prix...
Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer leurs
sentiments sans employer de trop vives paroles; leur loquence
est surtout dans l'accent, dans le geste, l'attitude et les
regards. Lord Grenville se cacha la tte dans ses mains, car des
larmes roulaient dans ses yeux. Ce remerciement tait le premier
que Julie lui ft depuis leur dpart de Paris. Pendant une anne
entire, il avait soign la marquise avec le dvouement le plus
entier. Second par d'Aiglemont, il l'avait conduite aux eaux
d'Aix, puis sur les bords de la mer  La Rochelle. Epiant  tout
moment les changements que ses savantes et simples prescriptions
produisaient sur la constitution dlabre de Julie, il l'avait
cultive comme une fleur rare peut l'tre par un horticulteur
passionn. La marquise avait paru recevoir les soins intelligents
d'Arthur avec tout l'gosme d'une Parisienne habitue aux
hommages, ou avec l'insouciance d'une courtisane qui ne sait ni
le cot des choses ni la valeur des hommes, et les prise au degr
d'utilit dont ils lui sont. L'influence exerce sur l'me par
les lieux est une chose digne de remarque. Si la mlancolie nous
gagne infailliblement lorsque nous sommes au bord des eaux, une
autre loi de notre nature impressible fait que, sur les
montagnes, nos sentiments s'purent: la passion y gagne en
profondeur ce qu'elle parat perdre en vivacit. L'aspect du
vaste bassin de la Loire, l'lvation de la jolie colline o les
deux amants s'taient assis, causaient peut-tre le calme
dlicieux dans lequel ils savourrent d'abord le bonheur qu'on
gote  deviner l'tendue d'une passion cache sous des paroles
insignifiantes en apparence. Au moment o Julie achevait la
phrase qui avait si vivement mu lord Grenville, une brise
caressante agita la cime des arbres, rpandit la fracheur des
eaux dans l'air, quelques nuages couvrirent le soleil, et des
ombres molles laissrent voir toutes les beauts de cette jolie
nature. Julie dtourna la tte pour drober au jeune lord la vue
des larmes qu'elle russit  retenir et  scher, car
l'attendrissement d'Arthur l'avait promptement gagne. Elle n'osa
lever les yeux sur lui dans la crainte qu'il ne lt trop de joie
dans ce regard. Son instinct de femme lui faisait sentir qu'
cette heure dangereuse elle devait ensevelir son amour au fond de
son coeur. Cependant le silence pouvait tre galement
redoutable. En s'apercevant que lord Grenville tait hors d'tat
de prononcer une parole, Julie reprit d'une voix douce: - Vous
tes touch de ce que je vous ai dit, milord. Peut-tre cette
vive expansion est-elle la manire que prend une me gracieuse et
bonne comme l'est la vtre pour revenir sur un faux jugement.
Vous m'aurez crue ingrate en me trouvant froide et rserve, ou
moqueuse et insensible pendant ce voyage qui heureusement va
bientt se terminer. Je n'aurais pas t digne de recevoir vos
soins, si je n'avais su les apprcier. Milord, je n'ai rien
oubli. Hlas! je n'oublierai rien, ni la sollicitude qui vous
faisait veiller sur moi comme une mre veille sur son enfant, ni
surtout la noble confiance de nos entretiens fraternels, la
dlicatesse de vos procds; sductions contre lesquelles nous
sommes toutes sans armes. Milord, il est hors de mon pouvoir de
vous rcompenser...
A ce mot, Julie s'loigna vivement, et lord Grenville ne fit
aucun mouvement pour l'arrter, la marquise alla sur une roche 
une faible distance, et y resta immobile; leurs motions furent
un secret pour eux-mmes; sans doute ils pleurrent en silence;
les chants des oiseaux, si gais, si prodigues d'expressions
tendres au coucher du soleil, durent augmenter la violente
commotion qui les avait forcs de se sparer: la nature se
chargeait de leur exprimer un amour dont ils n'osaient parler.
- Eh! bien, milord, reprit Julie en se mettant devant lui dans
une attitude pleine de dignit qui lui permit de prendre la main
d'Arthur, je vous demanderai de rendre pure et sainte la vie que
vous m'avez restitue. Ici, nous nous quitterons. Je sais, ajouta-
t-elle en voyant plir lord Grenville, que, pour prix de votre
dvouement, je vais exiger de vous un sacrifice encore plus grand
que ceux dont l'tendue devrait tre mieux reconnue par moi....
Mais, il le faut.... vous ne resterez pas en France. Vous le
commander, n'est-ce pas vous donner des droits qui seront sacrs? 
ajouta-t-elle en mettant la main du jeune homme sur son coeur
palpitant.
Arthur se leva.
- Oui, dit-il.
En ce moment il montra d'Aiglemont qui tenait sa fille dans ses
bras, et qui parut de l'autre ct d'un chemin creux sur la
balustrade du chteau. Il y avait grimp pour y faire sauter sa
petite Hlne.
- Julie, je ne vous parlerai point de mon amour, nos mes se
comprennent trop bien. Quelque profonds, quelque secrets que
fussent mes plaisirs de coeur, vous les avez tous partags. Je le
sens, je le sais, je le vois. Maintenant, j'acquiers la
dlicieuse preuve de la constante sympathie de nos coeurs, mais
je fuirai... J'ai plusieurs fois calcul trop habilement les
moyens de tuer cet homme pour pouvoir y toujours rsister, si je
restais prs de vous.
- J'ai eu la mme pense, dit-elle en laissant paratre sur sa
figure trouble les marques d'une surprise douloureuse.
Mais il y avait tant de vertu, tant de certitude d'elle-mme et
tant de victoires secrtement remportes sur l'amour dans
l'accent et le geste qui chapprent  Julie, que lord Grenville
demeura pntr d'admiration. L'ombre mme du crime s'tait
vanouie dans cette nave conscience. Le sentiment religieux qui
dominait sur ce beau front devait toujours en chasser les
mauvaises penses involontaires que notre imparfaite nature
engendre, mais qui montrent tout  la fois la grandeur et les
prils de notre destine.
- Alors, reprit-elle, j'aurais encouru votre mpris, et il
m'aurait sauve, reprit-elle en baissant les yeux. Perdre votre
estime n'tait-ce pas mourir?
Ces deux hroques amants restrent encore un moment silencieux,
occups  dvorer leurs peines: bonnes et mauvaises, leurs
penses taient fidlement les mmes, et ils s'entendaient aussi
bien dans leurs intimes plaisirs que dans leurs douleurs les plus
caches.
- Je ne dois pas murmurer, le malheur de ma vie est mon ouvrage,
ajouta-t-elle en levant au ciel des yeux pleins de larmes.
- Milord, s'cria le gnral de sa place en faisant un geste,
nous nous sommes rencontrs ici pour la premire fois. Vous ne
vous en souvenez peut-tre pas. Tenez, l-bas, prs de ces
peupliers.
L'Anglais rpondit par une brusque inclination de tte.
- Je devais mourir jeune et malheureuse, rpondit Julie. Oui, ne
croyez pas que je vive. Le chagrin sera tout aussi mortel que
pouvait l'tre la terrible maladie de laquelle vous m'avez
gurie. Je ne me crois pas coupable. Non, les sentiments j'ai
conus pour vous sont irrsistibles, ternels, mais bien
involontaires, et je veux rester vertueuse. Cependant je serai
tout  la fois fidle  ma conscience d'pouse,  mes devoirs de
mre et aux voeux de mon coeur. Ecoutez, lui dit-elle d'une voix
altre, je n'appartiendrai plus  cet homme, jamais. Et, par un
geste effrayant d'horreur et de vrit, Julie montra son mari. -
Les lois du monde, reprit-elle, exigent que je lui rende
l'existence heureuse, j'y obirai; je serai sa servante; mon
dvouement pour lui sera sans bornes, mais d'aujourd'hui je suis
veuve. Je ne veux tre une prostitue ni  mes yeux ni  ceux du
monde; si je ne suis point  monsieur d'Aiglemont, je ne serai
jamais  un autre. Vous n'aurez de moi que ce que vous m'avez
arrach. Voil l'arrt que j'ai port sur moi-mme, dit-elle en
regardant Arthur avec fiert. Il est irrvocable, milord.
Maintenant, apprenez que si vous cdiez  une pense criminelle,
la veuve de monsieur d'Aiglemont entrerait dans un clotre, soit
en Italie, soit en Espagne. Le malheur a voulu que nous ayons
parl de notre amour. Ces aveux taient invitables peut-tre;
mais que ce soit pour la dernire fois que nos coeurs aient si
fortement vibr. Demain, vous feindrez de recevoir une lettre qui
vous appelle en Angleterre, et nous nous quitterons pour ne plus
nous revoir.
Cependant Julie, puise par cet effort, sentit ses genoux
flchir, un froid mortel la saisit, et par une pense bien
fminine elle s'assit pour ne pas tomber dans les bras d'Arthur.
- Julie, cria lord Grenville.
Ce cri perant retentit comme un clat de tonnerre. Cette
dchirante clameur exprima tout ce que l'amant, jusque-l muet,
n'avait pu dire.
- H! bien, qu'a-t-elle donc, demanda le gnral.
En entendant ce cri, le marquis avait ht le pas, et se trouva
soudain devant les deux amants.
- Ce ne sera rien, dit Julie avec cet admirable sang-froid que la
finesse naturelle aux femmes leur permet d'avoir assez souvent
dans les grandes crises de la vie. La fracheur de ce noyer a
failli me faire perdre connaissance, et mon docteur a d en
frmir de peur. Ne suis-je pas pour lui comme une oeuvre d'art
qui n'est pas encore acheve? Il a peut-tre trembl de la voir
dtruite...
Elle prit audacieusement le bras de lord Grenville, sourit  son
mari, regarda le paysage avant de quitter le sommet des rochers,
et entrana son compagnon de voyage en lui prenant la main.
- Voici, certes, le plus beau site que nous ayons vu, dit-elle.
Je ne l'oublierai jamais. Voyez donc, Victor, quels lointains,
quelle tendue et quelle varit. Ce pays me fait concevoir
l'amour.
Riant d'un rire presque convulsif, mais riant de manire 
tromper son mari, elle sauta gaiement dans les chemins creux, et
disparut.
- Eh! quoi, sitt?... dit-elle quand elle se trouva loin de
monsieur d'Aiglemont. H! quoi, mon ami, dans un instant nous ne
pourrons plus tre, et ne serons plus jamais nous-mmes; enfin
nous ne vivrons plus...
- Allons lentement, rpondit lord Grenville, les voitures sont
encore loin. Nous marcherons ensemble, et s'il nous est permis de
mettre des paroles dans nos regards, nos coeurs vivront un moment
de plus.
Ils se promenrent sur la leve; au bord des eaux, aux dernires
lueurs du soir, presque silencieusement, disant de vagues
paroles, douces comme le murmure de la Loire; mais qui remuaient
l'me. Le soleil, au moment de sa chute, les enveloppa de ses
reflets rouges avant de disparatre; image mlancolique de leur
fatal amour. Trs inquiet de ne pas retrouver sa voiture 
l'endroit o il s'tait arrt, le gnral suivait ou devanait
les deux amants, sans se mler de la conversation. La noble et
dlicate conduite que lord Grenville tenait pendant ce voyage
avait dtruit les soupons du marquis, et depuis quelque temps il
laissait sa femme libre, en se confiant  la foi punique du lord-
docteur. Arthur et Julie marchrent encore dans le triste et
douloureux accord de leurs coeurs fltris. Nagure, en montant 
travers les escarpements de Montcontour, ils avaient tous deux
une vague esprance, un inquiet bonheur dont ils n'osaient pas se
demander compte; mais en descendant le long de la leve, ils
avaient renvers le frle difice construit dans leur
imagination, et sur lequel ils n'osaient respirer, semblables aux
enfants qui prvoient la chute des chteaux de cartes qu'ils ont
btis. Ils taient sans esprance. Le soir mme, lord Grenville
partit. Le dernier regard qu'il jeta sur Julie prouva
malheureusement que, depuis le moment o la sympathie leur avait
rvl l'tendue d'une passion si forte, il avait eu raison de se
dfier de lui-mme.
Quand monsieur d'Aiglemont et sa femme se trouvrent le lendemain
assis au fond de leur voiture, sans leur compagnon de voyage, et
qu'ils parcoururent avec rapidit la route, jadis faite en 1814
par la marquise, alors ignorante de l'amour et qui en avait alors
presque maudit la constance, elle retrouva mille impressions
oublies. Le coeur a sa mmoire  lui. Telle femme incapable de
se rappeler les vnements les plus graves, se souviendra pendant
toute sa vie des choses qui importent  ses sentiments. Aussi,
Julie eut-elle une parfaite souvenance de dtails mme frivoles.
Elle reconnut avec bonheur les plus lgers accidents de son
premier voyage, et jusqu' des penses qui lui taient venues 
certains endroits de la route. Victor, redevenu passionnment
amoureux de sa femme depuis qu'elle avait recouvr la fracheur
de la jeunesse et toute sa beaut, se serra prs d'elle  la
faon des amants. Lorsqu'il essaya de la prendre dans ses bras,
elle se dgagea doucement, et trouva je ne sais quel prtexte
pour viter cette innocente caresse. Puis, bientt, elle eut
horreur du contact de Victor de qui elle sentait et partageait la
chaleur, par la manire dont ils taient assis. Elle voulut se
mettre seule sur le devant de la voiture; mais son mari lui fit
la grce de la laisser au fond. Elle le remercia de cette
attention par un soupir auquel il se mprit, et cet ancien
sducteur de garnison, interprtant  son avantage la mlancolie
de sa femme, la mit  la fin du jour dans l'obligation de lui
parler avec une fermet qui lui imposa.
- Mon ami, lui dit-elle, vous avez dj failli me tuer; vous le
savez. Si j'tais encore une jeune fille sans exprience, je
pourrais recommencer le sacrifice de ma vie; mais je suis mre,
j'ai une fille  lever et je me dois autant  elle qu' vous.
Subissons un malheur qui nous atteint galement. Vous tes le
moins  plaindre. N'avez-vous pas su trouver des consolations que
mon devoir, notre honneur commun, et, mieux que tout cela, la
nature m'interdisent. Tenez, ajouta-t-elle, vous avez tourdiment
oubli dans un tiroir trois lettres de madame de Srizy, les
voici. Mon silence vous prouve que vous avez en moi une femme
pleine d'indulgence, et qui n'exige pas de vous les sacrifices
auxquels les lois la condamnent; mais j'ai assez rflchi pour
savoir que nos rles ne sont pas les mmes, et que la femme seule
est prdestine au malheur. Ma vertu repose sur des principes
arrts et fixes. Je saurai vivre irrprochable, mais laissez-moi
vivre.
Le marquis, abasourdi par la logique que les femmes savent
tudier aux clarts de l'amour, fut subjugu par l'espce de
dignit qui leur est naturelle dans ces sortes de crises. La
rpulsion instinctive que Julie manifestait pour tout ce qui
froissait son amour et les voeux de son coeur, est une des plus
belles choses de la femme, et vient peut-tre d'une vertu
naturelle que ni les lois, ni la civilisation ne feront taire.
Mais qui donc oserait blmer les femmes? Quand elles ont impos
silence au sentiment exclusif qui ne leur permet pas d'appartenir
 deux hommes, ne sont-elles pas comme des prtres sans croyance? 
Si quelques esprits rigides blment l'espce de transaction
conclue par Julie entre ses devoirs et son amour, les mes
passionnes lui en feront un crime. Cette rprobation gnrale
accuse ou le malheur qui attend les dsobissances aux lois ou de
bien tristes imperfections dans les institutions sur lesquelles
repose la Socit Europenne.
Deux ans se passrent, pendant lesquels monsieur et madame
d'Aiglemont menrent la vie des gens du monde, allant chacun de
leur ct, se rencontrant dans les salons plus souvent que chez
eux; lgant divorce par lequel se terminent beaucoup de
mariages dans le grand monde. Un soir, par extraordinaire, les
deux poux se trouvaient runis dans leur salon. Madame
d'Aiglemont avait eu  dner l'une de ses amies. Le gnral, qui
dnait toujours en ville, tait rest chez lui.
- Vous allez tre bien heureuse, madame la marquise, dit monsieur
d'Aiglemont en posant sur une table la tasse dans laquelle il
venait de boire son caf. Le marquis regarda madame de Wimphen
d'un air moiti malicieux, moiti chagrin, et ajouta: - Je pars
pour une longue chasse, o je vais avec le grand-veneur. Vous
serez au moins pendant huit jours absolument veuve, et c'est ce
que vous dsirez, je crois...
- Guillaume, dit-il au valet qui vint enlever les tasses, faites
atteler.
Madame de Wimphen tait cette Louisa  laquelle jadis madame
d'Aiglemont voulait conseiller le clibat. Les deux femmes se
jetrent un regard d'intelligence qui prouvait que Julie avait
trouv dans son amie une confidente de ses peines, confidente
prcieuse et charitable, car madame de Wimphen tait trs-
heureuse en mariage; et, dans la situation oppose o elles
taient, peut-tre le bonheur de l'une faisait-il une garantie de
son dvouement au malheur de l'autre. En pareil cas, la
dissemblance des destines est presque toujours un puissant lien
d'amiti.
- Est-ce le temps de la chasse? dit Julie en jetant un regard
indiffrent  son mari.
Le mois de mars tait  sa fin.
- Madame, le grand-veneur chasse quand il veut, et o il veut.
Nous allons en fort royale tuer des sangliers.
- Prenez garde qu'il ne vous arrive quelque accident...
- Un malheur est toujours imprvu, rpondit-il en souriant.
- La voiture de monsieur est prte, dit Guillaume.
Le gnral se leva, baisa la main de madame de Wimphen, et se
tourna vers Julie.
- Madame, si je prissais victime d'un sanglier! dit-il d'un air
suppliant.
- Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame de Wimphen.
- Allons, venez, dit madame d'Aiglemont  Victor. Puis, elle
sourit comme pour dire  Louisa: - Tu vas voir.
Julie tendit son cou  son mari, qui s'avana pour l'embrasser;
mais la marquise se baissa de telle sorte que le baiser conjugal
glissa sur la ruche de sa plerine.
- Vous en tmoignerez devant Dieu, reprit le marquis en
s'adressant  madame de Wimphen, il me faut un firman pour
obtenir cette lgre faveur. Voil comment ma femme entend
l'amour. Elle m'a amen l, je ne sais par quelle ruse. Bien du
plaisir!
Et il sortit.
- Mais ton pauvre mari est vraiment bien bon, s'cria Louisa
quand les deux femmes se trouvrent seules. Il t'aime.
- Oh! n'ajoute pas une syllabe  ce dernier mot. Le nom que je
porte me fait horreur...
- Oui, mais Victor t'obit entirement, dit Louisa.
- Son obissance, rpondit Julie, est en partie fonde sur la
grande estime que je lui ai inspire. Je suis une femme trs-
vertueuse selon les lois: je lui rends sa maison agrable, je
ferme les yeux sur ses intrigues, je ne prends rien sur sa
fortune, il peut en gaspiller les revenus  son gr, j'ai soin
seulement d'en conserver le capital. A ce prix, j'ai la paix. Il
ne s'explique pas, ou ne veut pas s'expliquer mon existence. Mais
si je mne ainsi mon mari, ce n'est pas sans redouter les effets
de son caractre. Je suis comme un conducteur d'ours qui tremble
qu'un jour la muselire ne se brise. Si Victor croyait avoir le
droit de ne plus m'estimer, je n'ose prvoir ce qui pourrait
arriver; car il est violent, plein d'amour-propre, de vanit
surtout. S'il n'a pas l'esprit assez subtil pour prendre un parti
sage dans une circonstance dlicate o ses passions mauvaises
seront mises en jeu; il est faible de caractre, et me tuerait
peut-tre provisoirement, quitte  mourir de chagrin le
lendemain. Mais ce fatal bonheur n'est pas  craindre...
Il y eut un moment de silence, pendant lequel les penses des
deux amies se portrent sur la cause secrte de cette situation.
- J'ai t bien cruellement obie, reprit Julie en lanant un
regard d'intelligence  Louisa. Cependant je ne lui avais pas
interdit de m'crire. Ah! il m'a oublie, et a eu raison. Il
serait par trop funeste que sa destine ft brise! n'est-ce pas
assez de la mienne? Croirais-tu, ma chre, que je lis les
journaux anglais, dans le seul espoir de voir son nom imprim. Eh! 
bien, il n'a pas encore paru  la chambre des lords.
- Tu sais donc l'anglais?
- Je ne te l'ai pas dit! je l'ai appris.
- Pauvre petite, s'cria Louisa en saisissant la main de Julie,
mais comment peux-tu vivre encore?
- Ceci est un secret, rpondit la marquise en laissant chapper
un geste de navet presque enfantine. Ecoute. Je prends de
l'opium. L'histoire de la duchesse de...,  Londres, m'en a donn
l'ide. Tu sais, Mathurin en a fait un roman. Mes gouttes de
laudanum sont trs-faibles. Je dors. Je n'ai gure que sept
heures de veille, et je les donne  ma fille...
Louisa regarda le feu, sans oser contempler son amie dont toutes
les misres se dveloppaient  ses yeux pour la premire fois.
- Louisa, garde-moi le secret, dit Julie aprs un moment de
silence.
Tout  coup un valet apporta une lettre  la marquise.
- Ah! s'cria-t-elle en plissant.
- Je ne demanderai pas de qui, lui dit madame de Wimphen.
La marquise lisait et n'entendait plus rien, son amie vit les
sentiments les plus actifs, l'exaltation la plus dangereuse, se
peindre sur le visage de madame d'Aiglemont qui rougissait et
plissait tour  tour. Enfin Julie jeta le papier dans le feu.
- Cette lettre est incendiaire! Oh! mon coeur m'touffe.
Elle se leva, marcha; ses yeux brlaient.
- Il n'a pas quitt Paris, s'cria-t-elle.
Son discours saccad, que madame de Wimphen n'osa pas
interrompre, fut scand par des pauses effrayantes. A chaque
interruption, les phrases taient prononces d'un accent de plus
en plus profond. Les derniers mots eurent quelque chose de
terrible.
- Il n'a pas cess de me voir,  mon insu. Un de mes regards
surpris chaque jour l'aide  vivre. Tu ne sais pas, Louisa? il
meurt et demande  me dire adieu, il sait que mon mari s'est
absent ce soir pour plusieurs jours, et va venir dans un moment.
Oh! j'y prirai. Je suis perdue. Ecoute? reste avec moi. Devant
deux femmes il n'osera pas! Oh! demeure, je me crains.
- Mais mon mari sait que j'ai dn chez toi, rpondit madame de
Wimphen, et doit venir me chercher.
- Eh! bien, avant ton dpart, je l'aurai renvoy. Je serai notre
bourreau  tous deux. Hlas! il croira que je ne l'aime plus. Et
cette lettre! ma chre, elle contenait des phrases que je vois
crites en traits de feu.
Une voiture roula sous la porte.
- Ah! s'cria la marquise avec une sorte de joie, il vient
publiquement et sans mystre.
- Lord Grenville, cria le valet.
La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur ple, maigre
et hve, il n'y avait plus de svrit possible. Quoique lord
Grenville ft violemment contrari de ne pas trouver Julie seule,
il parut calme et froid. Mais pour ces deux femmes inities aux
mystres de son amour, sa contenance, le son de sa voix,
l'expression de ses regards, eurent un peu de la puissance
attribue  la torpille. La marquise et madame de Wimphen
restrent comme engourdies par la vive communication d'une
douleur horrible. Le son de la voix de lord Grenville faisait
palpiter si cruellement madame d'Aiglemont, qu'elle n'osait lui
rpondre de peur de lui rvler l'tendue du pouvoir qu'il
exerait sur elle; lord Grenville n'osait regarder Julie; en
sorte que madame de Wimphen fit presque  elle seule les frais
d'une conversation sans intrt; lui jetant un regard empreint
d'une touchante reconnaissance, Julie la remercia du secours
qu'elle lui donnait. Alors les deux amants imposrent silence 
leurs sentiments, et durent se tenir dans les bornes prescrites
par le devoir et les convenances. Mais bientt on annona
monsieur de Wimphen; en le voyant entrer, les deux amies se
lancrent un regard, et comprirent, sans se parler, les nouvelles
difficults de la situation. Il tait impossible de mettre
monsieur de Wimphen dans le secret de ce drame, et Louisa n'avait
pas de raisons valables  donner  son mari, en lui demandant 
rester chez son amie. Lorsque madame de Wimphen mit son chle,
Julie se leva comme pour aider Louisa  l'attacher, et dit  voix
basse: - J'aurai du courage. S'il est venu publiquement chez
moi, que puis-je craindre? Mais, sans toi, dans le premier
moment, en le voyant si chang., je serais tombe  ses pieds.
- H! bien, Arthur, vous ne m'avez pas obi, dit madame
d'Aiglemont d'une voix tremblante en revenant prendre sa place
sur une causeuse o lord Grenville n'osa venir s'asseoir.
- Je n'ai pu rsister plus long-temps au plaisir d'entendre votre
voix, d'tre auprs de vous. C'tait une folie, un dlire. Je ne
suis plus matre de moi. Je me suis bien consult, je suis trop
faible. Je dois mourir. Mais mourir sans vous avoir vue, sans
avoir cout le frmissement de votre robe, sans avoir recueilli
vos pleurs, quelle mort!
Il voulut s'loigner de Julie, mais son brusque mouvement fit
tomber un pistolet de sa poche. La marquise regarda cette arme
d'un oeil qui n'exprimait plus ni passion ni pense. Lord
Grenville ramassa le pistolet et parut violemment contrari d'un
accident qui pouvait passer pour une spculation d'amoureux.
- Arthur! demanda Julie.
- Madame, rpondit-il en baissant les yeux, j'tais venu plein de
dsespoir, je voulais...
Il s'arrta.
- Vous vouliez vous tuer chez moi! s'cria-t-elle.
- Non pas seul, dit-il d'une voix douce.
- Eh! quoi, mon mari, peut-tre?
- Non, non, s'cria-t-il d'une voix touffe. Mais rassurez-vous,
reprit-il, mon fatal projet s'est vanoui. Lorsque je suis entr,
quand je vous ai vue, alors je me suis senti le courage de me
taire, de mourir seul.
Julie se leva, se jeta dans les bas d'Arthur qui, malgr les
sanglots de sa matresse, distingua deux paroles pleines de
passion.
- Connatre le bonheur et mourir, dit-elle. Eh! bien, oui!
Toute l'histoire de Julie tait dans ce cri profond, cri de
nature et d'amour auquel les femmes sans religion succombent;
Arthur la saisit et la porta sur le canap par un mouvement
empreint de toute la violence que donne un bonheur inespr. Mais
tout  coup la marquise s'arracha des bras de son amant, lui jeta
le regard fixe d'une femme au dsespoir, le prit par la main,
saisit un flambeau, l'entrana dans sa chambre  coucher; puis,
parvenue au lit o dormait Hlne, elle repoussa doucement les
rideaux et dcouvrit son enfant en mettant une main devant la
bougie, afin que la clart n'offenst pas les paupires
transparentes et  peine fermes de la petite fille. Hlne avait
les bras ouverts, et souriait en dormant. Julie montra par un
regard son enfant  lord Grenville. Ce regard disait tout.
- Un mari, nous pouvons l'abandonner mme quand il nous aime. Un
homme est un tre fort, il a des consolations. Nous pouvons
mpriser les lois du monde. Mais un enfant sans mre!
Toutes ces penses et mille autres plus attendrissantes encore
taient dans ce regard.
- Nous pouvons l'emporter, dit l'Anglais en murmurant, je
l'aimerai bien...
- Maman! dit Hlne en s'veillant.
A ce mot, Julie fondit en larmes. Lord Grenville s'assit et resta
les bras croiss, muet et sombre.
- Maman! Cette jolie, cette nave interpellation rveilla tant
de sentiments nobles et tant d'irrsistibles sympathies, que
l'amour fut un moment cras sous la voix puissante de la
maternit. Julie ne fut plus femme, elle fut mre. Lord Grenville
ne rsista pas longtemps, les larmes de Julie le gagnrent. En ce
moment, une porte ouverte avec violence fit un grand bruit, et
ces mots: - Madame d'Aiglemont, es-tu par ici? retentirent
comme un clat de tonnerre au coeur des deux amants. Le marquis
tait revenu. Avant que Julie et pu retrouver son sang-froid, le
gnral se dirigeait de sa chambre dans celle de sa femme. Ces
deux pices taient contigus. Heureusement, Julie fit un signe 
lord Grenville qui alla se jeter dans un cabinet de toilette dont
la porte fut vivement ferme par la marquise.
- Eh! bien, ma femme, lui dit Victor, me voici. La chasse n'a
pas lieu. Je vais me coucher.
- Bonsoir, lui dit-elle, je vais en faire autant. Ainsi laissez-
moi me dshabiller.
- Vous tes bien revche ce soir. Je vous obis, madame la
marquise.
Le gnral rentra dans sa chambre, Julie l'accompagna pour fermer
la porte de communication, et s'lana pour dlivrer lord
Grenville. Elle retrouva toute sa prsence d'esprit, et pensa que
la visite de son ancien docteur tait fort naturelle; elle
pouvait l'avoir laiss au salon pour venir coucher sa fille, et
allait lui dire de s'y rendre sans bruit; mais quand elle ouvrit
la porte du cabinet, elle jeta un cri perant. Les doigts de lord
Grenville avaient t pris et crass dans la rainure.
- Eh! bien, qu'as-tu donc? lui demanda son mari.
- Bien, rien, rpondit-elle, je viens de me piquer le doigt avec
une pingle.
La porte de communication se rouvrit tout  coup. La marquise
crut que son mari venait par intrt pour elle, et maudit cette
sollicitude o le coeur n'tait pour rien. Elle eut  peine le
temps de fermer le cabinet de toilette, et lord Grenville n'avait
pas encore pu dgager sa main. Le gnral reparut en effet; mais
la marquise se trompait, il tait amen par une inquitude
personnelle.
- Peux-tu me prter un foulard? Ce drle de Charles me laisse
sans un seul mouchoir de tte. Dans les premiers jours de notre
mariage, tu te mlais de mes affaires avec des soins si minutieux
que tu m'en ennuyais. Ah! le mois de miel n'a pas beaucoup dur
pour moi, ni pour mes cravates. Maintenant je suis livr au bras
sculier de ces gens-l qui se moquent tous de moi.
- Tenez, voil un foulard. Vous n'tes pas entr dans le salon?
- Non.
- Vous y auriez peut-tre encore rencontr lord Grenville.
- Il est  Paris?
- Apparemment.
- Oh! j'y vais, ce bon docteur.
- Mais il doit tre parti, s'cria Julie.
Le marquis tait en ce moment au milieu de la chambre de sa
femme, et se coiffait avec le foulard, en se regardant avec
complaisance dans la glace.
- Je ne sais pas o sont nos gens, dit-il. J'ai sonn Charles
dj trois fois, il n'est pas venu. Vous tes donc sans votre
femme de chambre? Sonnez-la, je voudrais avoir cette nuit une
couverture de plus  mon lit.
- Pauline est sortie, rpondit schement la marquise.
- A minuit! dit le gnral.
- Je lui ai permis d'aller  l'opra.
- Cela est singulier! reprit le mari tout en se dshabillant,
j'ai cru la voir en montant l'escalier.
- Elle est alors sans doute rentre, dit Julie en affectant de
l'impatience.
Puis, pour n'veiller aucun soupon chez son mari, la marquise
tira le cordon de la sonnette, mais faiblement.
Les vnements de cette nuit n'ont pas t tous parfaitement
connus; mais tous durent tre aussi simples, aussi horribles que
le sont les incidents vulgaires et domestiques qui prcdent. Le
lendemain, la marquise d'Aiglemont se mit au lit pour plusieurs
jours.
- Qu'est-il donc arriv de si extraordinaire chez toi, pour que
tout le monde parle de ta femme? demanda monsieur de
Ronquerolles  monsieur d'Aiglemont quelques jours aprs cette
nuit de catastrophes.
- Crois-moi, reste garon, dit d'Aiglemont. Le feu a pris aux
rideaux du lit o couchait Hlne; ma femme a eu un tel
saisissement que la voil malade pour un an, dit le mdecin. Vous
pousez une jolie femme, elle enlaidit; vous pousez une jeune
fille pleine de sant, elle devient malingre; vous la croyez
passionne, elle est froide; ou bien, froide en apparence, elle
est rellement si passionne qu'elle vous tue ou vous dshonore.
Tantt la crature la plus douce est quinteuse, et jamais les
quinteuses ne deviennent douces; tantt, l'enfant que vous ayez
eue niaise et faible, dploie contre vous une volont de fer, un
esprit de dmon. Je suis las du mariage.
- Ou de ta femme.
- Cela serait difficile. A propos, veux-tu venir  Saint-Thomas-
d'Aquin avec moi voir l'enterrement de lord Grenville?
- Singulier passe-temps. Mais, reprit Ronquerolles, sait-on
dcidment la cause de sa mort?
- Son valet de chambre prtend qu'il est rest pendant toute une
nuit sur l'appui extrieur d'une fentre pour sauver l'honneur de
sa matresse; et, il a fait diablement froid ces jours- ci!
- Ce dvouement serait trs-estimable chez nous autres, vieux
routiers; mais lord Grenville est jeune, et.... anglais. Ces
anglais veulent toujours se singulariser.
- Bah! rpondit d'Aiglemont, ces traits d'hrosme dpendent de
la femme qui les inspire, et ce n'est certes pas pour la mienne
que ce pauvre Arthur est mort!

CHAPITRE II SOUFFRANCES INCONNUES
Entre la petite rivire du Loing et la Seine, s'tend une vaste
plaine borde par la fort de Fontainebleau, par les villes de
Moret, de Nemours et de Montereau. Cet aride pays n'offre  la
vue que de rares monticules; parfois, au milieu des champs,
quelques carrs de bois qui servent de retraite au gibier; puis,
partout, ces lignes sans fin, grises ou jauntres, particulires
aux horizons de la Sologne, de la Beauce et du Berri. Au milieu
de cette plaine, entre Moret et Montereau, le voyageur aperoit
un vieux chteau nomm Saint-Lange, dont les abords ne manquent
ni de grandeur ni de majest. C'est de magnifiques avenues
d'ormes, des fosss, de longs murs d'enceinte, des jardins
immenses, et les vastes constructions seigneuriales, qui pour
tre bties voulaient les profits de la maltte, ceux des fermes
gnrales, les concussions autorises, ou les grandes fortunes
aristocratiques dtruites aujourd'hui par le marteau du Code
civil. Si l'artiste ou quelque rveur vient  s'garer par hasard
dans les chemins  profondes ornires ou dans les terres fortes
qui dfendent l'abord de ce pays, il se demande par quel caprice
ce potique chteau fut jet dans cette savane de bl, dans ce
dsert de craie, de marne et de sables o la gaiet meurt, o la
tristesse nat infailliblement, o l'me est incessamment
fatigue par une solitude sans voix, par un horizon monotone,
beauts ngatives, mais favorables aux souffrances qui ne veulent
pas de consolations.
Une jeune femme, clbre  Paris par sa grce, par sa figure, par
son esprit, et dont la position sociale, dont la fortune taient
en harmonie avec sa haute clbrit, vint, au grand tonnement du
petit village, situ  un mille environ de Saint-Lange, s'y
tablir vers la fin de l'anne 1820. Les fermiers et les paysans
n'avaient point vu de matres au chteau depuis un temps
immmorial. Quoique d'un produit considrable, la terre tait
abandonne aux soins d'un rgisseur et garde par d'anciens
serviteurs. Aussi le voyage de madame la marquise causa-t-il une
sorte d'moi dans le pays. Plusieurs personnes taient groupes
au bout du village, dans la cour d'une mchante auberge, sise 
l'embranchement des routes de Nemours et de Moret, pour voir
passer une calche qui allait assez lentement, car la marquise
tait venue de Paris avec ses chevaux. Sur le devant de la
voiture, la femme de chambre tenait une petite fille plus
songeuse que rieuse. La mre gisait au fond, comme un moribond
envoy par les mdecins  la campagne. La physionomie abattue de
cette jeune femme dlicate contenta fort peu les politiques du
village, auxquels son arrive  Saint-Lange avait fait concevoir
l'esprance d'un mouvement quelconque dans la commune. Certes,
toute espce de mouvement tait visiblement antipathique  cette
femme endolorie.
La plus forte tte du village de Saint-Lange dclara le soir au
cabaret, dans la chambre o buvaient les notables, que, d'aprs
la tristesse empreinte sur les traits de madame la marquise, elle
devait tre ruine. En l'absence de monsieur le marquis, que les
journaux dsignaient comme devant accompagner le duc d'Angoulme
en Espagne, elle allait conomiser  Saint-Lange les sommes
ncessaires  l'acquittement des diffrences dues par suite de
fausses spculations faites  la Bourse. Le marquis tait un des
plus gros joueurs. Peut-tre la terre serait-elle vendue par
petits lots. Il y aurait alors de bons coups  faire. Chacun
devait songer  compter ses cus, les tirer de leur cachette,
numrer ses ressources, afin d'avoir sa part dans l'abattis de
Saint-Lange. Cet avenir parut si beau que chaque notable,
impatient de savoir s'il tait fond, pensa aux moyens
d'apprendre la vrit par les gens du chteau; mais aucun d'eux
ne put donner de lumires sur la catastrophe qui amenait leur
matresse, au commencement de l'hiver, dans son vieux chteau de
Saint-Lange, tandis qu'elle possdait d'autres terres renommes
par la gaiet des aspects et par la beaut des jardins. Monsieur
le maire vint pour prsenter ses hommages  Madame; mais il ne
fut pas reu. Aprs le maire, le rgisseur se prsenta sans plus
de succs.
Madame la marquise ne sortait de sa chambre que pour la laisser
arranger, et demeurait, pendant ce temps, dans un petit salon
voisin o elle dnait, si l'on peut appeler dner se mettre  une
table, y regarder les mets avec dgot, et en prendre prcisment
la dose ncessaire pour ne pas mourir de faim. Puis elle revenait
aussitt  la bergre antique o, ds le matin, elle s'asseyait
dans l'embrasure de la seule fentre qui clairt sa chambre.
Elle ne voyait sa fille que pendant le peu d'instants employs
par son triste repas, et encore paraissait-elle la souffrir avec
peine. Ne fallait-il pas des douleurs inoues pour faire taire,
chez une jeune femme, le sentiment maternel? Aucun de ses gens
n'avait accs auprs d'elle. Sa femme de chambre tait la seule
personne dont les services lui plaisaient. Elle exigea un silence
absolu dans le chteau, sa fille dut aller jouer loin d'elle. Il
lui tait si difficile de supporter le moindre bruit que toute
voix humaine, mme celle de son enfant, l'affectait
dsagrablement. Les gens du pays s'occuprent beaucoup de ces
singularits; puis, quand toutes les suppositions possibles
furent faites, ni les petites villes environnantes, ni les
paysans ne songrent plus  cette femme malade.
La marquise, laisse  elle-mme, put donc rester parfaitement
silencieuse au milieu du silence qu'elle avait tabli autour
d'elle, et n'eut aucune occasion de quitter la chambre tendue de
tapisseries o mourut sa grand'mre, et o elle tait venue pour
y mourir doucement, sans tmoins, sans importunits, sans subir
les fausses dmonstrations des gosmes fards d'affection qui,
dans les villes, donnent aux mourants une double agonie. Cette
femme avait vingt six ans. A cet ge, une me encore pleine de
potiques illusions aime  savourer la mort, quand elle lui
semble bienfaisante. Mais la mort a de la coquetterie pour les
jeunes gens; pour eux, elle s'avance et se retire, se montre et
se cache; sa lenteur les dsenchante d'elle, et l'incertitude
que leur cause son lendemain finit par les rejeter dans le monde
o ils rencontreront la douleur, qui, plus impitoyable que ne
l'est la mort, les frappera sans se laisser attendre. Or, cette
femme qui se refusait  vivre allait prouver l'amertume de ces
retardements au fond de sa solitude, et y faire, dans une agonie
morale que la mort ne terminerait pas, un terrible apprentissage
d'gosme qui devait lui dflorer le coeur et le faonner au
monde.
Ce cruel et triste enseignement est toujours le fruit de nos
premires douleurs. La marquise souffrait vritablement pour la
premire et pour la seule fois de sa vie peut-tre. En effet, ne
serait-ce pas une erreur de croire que les sentiments se
reproduisent? Une fois clos, n'existent-ils pas toujours au
fond du coeur? Ils s'y apaisent et s'y rveillent au gr des
accidents de la vie; mais ils y restent, et leur sjour modifie
ncessairement l'me. Ainsi, tout sentiment n'aurait qu'un grand
jour, le jour plus ou moins long de sa premire tempte. Ainsi,
la douleur, le plus constant de nos sentiments, ne serait vive
qu' sa premire irruption; et ses autres atteintes iraient en
s'affaiblissant, soit par notre accoutumance  ses crises, soit
par une loi de notre nature qui, pour se maintenir vivante,
oppose  cette force destructive une force gale mais inerte,
prise dans les calculs de l'gosme. Mais, entre toutes les
souffrances,  laquelle appartiendra ce nom de douleur? La perte
des parents est un chagrin auquel la nature a prpar les hommes; 
le mal physique est passager, n'embrasse pas l'me; et s'il
persiste, ce n'est plus un mal, c'est la mort. Qu'une jeune femme
perde un nouveau-n, l'amour conjugal lui a bientt donn un
successeur. Cette affliction est passagre aussi. Enfin, ces
peines et beaucoup d'autres semblables sont, en quelque sorte,
des coups, des blessures; mais aucune n'affecte la vitalit dans
son essence, et il faut qu'elles se succdent trangement pour
tuer le sentiment qui nous porte  chercher le bonheur. La
grande, la vraie douleur serait donc un mal assez meurtrier pour
treindre  la fois le pass, le prsent et l'avenir, ne laisser
aucune partie de la vie dans son intgrit, dnaturer  jamais la
pense, s'inscrire inaltrablement sur les lvres et sur le
front, briser ou dtendre les ressorts du plaisir, en mettant
dans l'me un principe de dgot pour toute chose de ce monde.
Encore, pour tre immense, pour ainsi peser sur l'me et sur le
corps, ce mal devrait arriver en un moment de la vie o toutes
les forces de l'me et du corps sont jeunes, et foudroyer un
coeur bien vivant. Le mal fait alors une large plaie; grande est
la souffrance; et nul tre ne peut sortir de cette maladie sans
quelque potique changement: ou il prend la route du ciel, ou,
s'il demeure ici-bas, il rentre dans le monde pour mentir au
monde, pour y jouer un rle; il connat ds lors la coulisse o
l'on se retire pour calculer, pleurer, plaisanter. Aprs cette
crise solennelle, il n'existe plus de mystres dans la vie
sociale qui ds lors est irrvocablement juge. Chez les jeunes
femmes qui ont l'ge de la marquise, cette premire, cette plus
poignante de toutes les douleurs, est toujours cause par le mme
fait. La femme et surtout la jeune femme, aussi grande par l'me
qu'elle l'est par la beaut, ne manque jamais  mettre sa vie l
o la nature, le sentiment et la socit la poussent  la jeter
tout entire. Si cette vie vient  lui faillir et si elle reste
sur terre, elle y exprimente les plus cruelles souffrances, par
la raison qui rend le premier amour le plus beau de tous les
sentiments. Pourquoi ce malheur n'a-t-il jamais eu ni peintre ni
pote? Mais peut-il se peindre, peut-il se chanter? Non, la
nature des douleurs qu'il engendre se refuse  l'analyse et aux
couleurs de l'art. D'ailleurs, ces souffrances ne sont jamais
confies: pour en consoler une femme, il faut savoir les deviner; 
car, toujours amrement embrasses et religieusement
ressenties, elles demeurent dans l'me comme une avalanche qui,
en tombant dans une valle, y dgrade tout avant de s'y faire une
place.
La marquise tait alors en proie  ces souffrances qui resteront
long-temps inconnues, parce que tout dans le monde les condamne;
tandis que le sentiment les caresse, et que la conscience d'une
femme vraie les lui justifie toujours. Il en est de ces douleurs
comme de ces enfants infailliblement repousss de la vie, et qui
tiennent au coeur des mres par des liens plus forts que ceux des
enfants heureusement dous. Jamais peut-tre cette pouvantable
catastrophe qui tue tout ce qu'il y a de vie en dehors de nous
n'avait t aussi vive, aussi complte, aussi cruellement
agrandie par les circonstances qu'elle venait de l'tre pour la
marquise. Un homme aim, jeune et gnreux, de qui elle n'avait
jamais exauc les dsirs afin d'obir aux lois du monde, tait
mort pour lui sauver ce que la socit nomme l'honneur d'une
femme. A qui pouvait-elle dire: Je souffre! Ses larmes auraient
offens son mari, cause premire de la catastrophe. Les lois, les
moeurs proscrivaient ses plaintes; une amie en et joui, un
homme en et spcul. Non, cette pauvre afflige ne pouvait
pleurer  son aise que dans un dsert, y dvorer sa souffrance ou
tre dvore par elle, mourir ou tuer quelque chose en elle, sa
conscience peut-tre. Depuis quelques jours, elle restait les
yeux attachs sur un horizon plat o, comme dans sa vie  venir,
il n'y avait rien  chercher, rien  esprer, o tout se voyait
d'un seul coup d'oeil, et o elle rencontrait les images de la
froide dsolation qui lui dchirait incessamment le coeur. Les
matines de brouillard, un ciel d'une clart faible, des nues
courant prs de la terre sous un dais gristre convenaient aux
phases de sa maladie morale. Son coeur ne se serrait pas, n'tait
pas plus ou moins fltri; non, sa nature frache et fleurie se
ptrifiait par la lente action d'une douleur intolrable parce
qu'elle tait sans but. Elle souffrait par elle et pour elle.
Souffrir ainsi n'est-ce pas mettre le pied dans l'gosme? Aussi
d'horribles penses lui traversaient-elles la conscience en la
lui blessant. Elle s'interrogeait avec bonne foi et se trouvait
double. Il y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme
qui sentait, une femme qui souffrait et une femme qui ne voulait
plus souffrir. Elle se reportait aux joies de son enfance,
coule sans qu'elle en et senti le bonheur, et dont les
limpides images revenaient en foule comme pour lui accuser les
dceptions d'un mariage convenable aux yeux du monde, horrible en
ralit. A quoi lui avaient servi les belles pudeurs de sa
jeunesse, ses plaisirs rprims et les sacrifices faits au monde?
Quoique tout en elle exprimt et attendt l'amour, elle se
demandait pourquoi maintenant l'harmonie de ses mouvements, son
sourire et sa grce?
Elle n'aimait pas plus  se sentir frache et voluptueuse qu'on
n'aime un son rpt sans but. Sa beaut mme lui tait
insupportable, comme une chose inutile. Elle entrevoyait avec
horreur que dsormais elle ne pouvait plus tre une crature
complte. Son moi intrieur n'avait-il pas perdu la facult de
goter les impressions dans ce neuf dlicieux qui prte tant
d'allgresse  la vie? A l'avenir, la plupart de ses sensations
seraient souvent aussitt effaces que reues, et beaucoup de
celles qui jadis l'auraient mue allaient lui devenir
indiffrentes. Aprs l'enfance de la crature vient l'enfance du
coeur. Or, son amant avait emport dans la tombe cette seconde
enfance.
Jeune encore par ses dsirs, elle n'avait plus cette entire
jeunesse d'me qui donne  tout dans la vie sa valeur et sa
saveur.
Ne garderait-elle pas en elle un principe de tristesse, de
dfiance, qui ravirait  ses motions leur subite verdeur, leur
entranement? car rien ne pouvait plus lui rendre le bonheur
qu'elle avait espr, qu'elle avait rv si beau. Ses premires
larmes vritables teignaient ce feu cleste qui claire les
premires motions du coeur, elle devait toujours ptir de n'tre
pas ce qu'elle aurait pu tre. De cette croyance doit procder le
dgot amer qui porte  dtourner la tte quand de nouveau le
plaisir se prsente. Elle jugeait alors la vie comme un vieillard
prs de la quitter.
Quoiqu'elle se sentt jeune, la masse de ses jours sans
jouissances lui tombait sur l'me, la lui crasait et la faisait
vieille avant le temps. Elle demandait au monde, par un cri de
dsespoir, ce qu'il lui rendait en change de l'amour qui l'avait
aide  vivre et qu'elle avait perdu. Elle se demandait si dans
ses amours vanouis, si chastes et si purs, la pense n'avait pas
t plus criminelle que l'action. Elle se faisait coupable 
plaisir, pour insulter au monde et pour se consoler de ne pas
avoir eu avec celui qu'elle pleurait cette communication parfaite
qui, en superposant les mes l'une  l'autre, amoindrit la
douleur de celle qui reste par la certitude d'avoir entirement
joui du bonheur, d'avoir su pleinement le donner, et de garder en
soi une empreinte de celle qui n'est plus. Elle tait mcontente
comme une actrice qui a manqu son rle, car cette douleur lui
attaquait toutes les fibres, le coeur et la tte. Si la nature
tait froisse dans ses voeux les plus intimes, la vanit n'tait
pas moins blesse que la bont qui porte la femme  se sacrifier.
Puis, en soulevant toutes les questions, en remuant tous les
ressorts des diffrentes existences que nous donnent les natures
sociale, morale et physique, elle relchait si bien les forces de
l'me, qu'au milieu des rflexions les plus contradictoires elle
ne pouvait rien saisir. Aussi parfois, quand le brouillard
tombait, ouvrait-elle sa fentre, en y restant sans pense,
occupe  respirer machinalement l'odeur humide et terreuse
pandue dans les airs, debout, immobile, idiote en apparence, car
les bourdonnements de sa douleur la rendaient galement sourde
aux harmonies de la nature et aux charmes de la pense.
Un jour, vers midi, moment o le soleil avait clairci le temps,
sa femme de chambre entra sans ordre et lui dit: - Voici la
quatrime fois que monsieur le cur vient pour voir madame la
marquise; et il insiste aujourd'hui si rsolument, que nous ne
savons plus que lui rpondre.
- Il veut sans doute quelque argent pour les pauvres de la
commune, prenez vingt-cinq louis et portez-les-lui de ma part.
- Madame, dit la femme de chambre en revenant un moment aprs,
monsieur le cur refuse de prendre l'argent et dsire vous
parler.
- Qu'il vienne donc! rpondit la marquise en laissant chapper
un geste d'humeur qui pronostiquait une triste rception au
prtre de qui elle voulut sans doute viter les perscutions par
une explication courte et franche.
La marquise avait perdu sa mre en bas ge, et son ducation fut
naturellement influence par le relchement qui, pendant la
rvolution, dnoua les liens religieux en France. La pit est
une vertu de femme que les femmes seules se transmettent bien, et
la marquise tait un enfant du dix-huitime sicle dont les
croyances philosophiques furent celles de son pre. Elle ne
suivait aucune pratique religieuse. Pour elle, un prtre tait un
fonctionnaire public dont l'utilit lui paraissait contestable.
Dans la situation o elle trouvait, la voix de la religion ne
pouvait qu'envenimer ses maux; puis, elle ne croyait gure aux
curs de village, ni  leurs lumires, elle rsolut donc de
mettre le sien  sa place, sans aigreur, et de s'en dbarrasser 
la manire des riches, par un bienfait. Le cur vint, et son
aspect ne changea pas les ides de la marquise. Elle vit un gros
petit homme  ventre saillant,  figure rougeaude, mais vieille
et ride, qui affectait de sourire et qui souriait mal; son
crne chauve et transversalement sillonn de rides nombreuses
retombait en quart de cercle sur son visage et le rapetissait;
quelques cheveux blancs garnissaient le bas de la tte au-dessus
de la nuque et revenaient en avant vers les oreilles. Nanmoins,
la physionomie de ce prtre avait t celle d'un homme
naturellement gai. Ses grosses lvres, son nez lgrement
retrouss, son menton, qui disparaissait dans un double pli de
rides, tmoignaient d'un heureux caractre. La marquise n'aperut
d'abord que ces traits principaux; mais,  la premire parole
que lui dit le prtre, elle fut frappe par la douceur de cette
voix; elle le regarda plus attentivement, et remarqua sous ses
sourcils grisonnants des yeux qui avaient pleur; puis le
contour de sa joue, vue de profil, donnait  sa tte une si
auguste expression de douleur, que la marquise trouva un homme
dans ce cur.
- Madame la marquise, les riches ne nous appartiennent que quand
ils souffrent; et les souffrances d'une femme marie, jeune,
belle, riche, qui n'a perdu ni enfants ni parents, se devinent et
sont causes par des blessures dont les lancements ne peuvent
tre adoucis que par la religion. Votre me est en danger,
madame. Je ne vous parle pas en ce moment de l'autre vie qui nous
attend! Non, je ne suis pas au confessionnal. Mais n'est-il pas
de mon devoir de vous clairer sur l'avenir de votre existence
sociale? Vous pardonnerez donc  un vieillard une importunit
dont l'objet est votre bonheur.
- Le bonheur, monsieur, il n'en est plus pour moi. Je vous
appartiendrai bientt, comme vous le dites, mais pour toujours.
- Non, madame, vous ne mourrez pas de la douleur qui vous
oppresse et se peint dans vos traits. Si vous aviez d en mourir,
vous ne seriez pas  Saint-Lange. Nous prissons moins par les
effets d'un regret certain que par ceux des esprances trompes.
J'ai connu de plus intolrables, de plus terribles douleurs qui
n'ont pas donn la mort.
La marquise fit un signe d'incrdulit.
- Madame, je sais un homme dont le malheur fut si grand, que vos
peines vous sembleraient lgres si vous les compariez aux
siennes.
Soit que sa longue solitude commenait  lui peser, soit qu'elle
ft intresse par la perspective de pouvoir pancher dans un
coeur ami ses penses douloureuses, elle regarda le cur d'un air
interrogatif auquel il tait impossible de se mprendre.
- Madame, reprit le prtre, cet homme tait un pre qui, d'une
famille autrefois nombreuse, n'avait plus que trois enfants. Il
avait successivement perdu ses parents, puis une fille et une
femme, toutes deux bien aimes. Il restait seul, au fond d'une
province, dans un petit domaine o il avait t long-temps
heureux. Ses trois fils taient  l'arme, et chacun d'eux avait
un grade proportionn  son temps de service. Dans les Cent-
Jours, l'an passa dans la Garde, et devint colonel; le jeune
tait chef de bataillon dans l'artillerie, et le cadet avait le
grade de chef d'escadron dans les dragons. Madame, ces trois
enfants aimaient leur pre autant qu'ils taient aims par lui.
Si vous connaissiez bien l'insouciance des jeunes gens qui,
emports par leurs passions, n'ont jamais de temps  donner aux
affections de la famille, vous comprendriez par un seul fait la
vivacit de leur affection pour un pauvre vieillard isol qui ne
vivait plus que par eux et pour eux. Il ne se passait pas de
semaine qu'il ne ret une lettre de l'un de ses enfants. Mais
aussi n'avait-il jamais t pour eux ni faible, ce qui diminue le
respect des enfants; ni injustement svre, ce qui les froisse;
ni avare de sacrifices, ce qui les dtache. Non, il avait t
plus qu'un pre, il s'tait fait leur frre, leur ami. Enfin, il
alla leur dire adieu  Paris lors de leur dpart pour la Belgique; 
il voulait voir s'ils avaient de bons chevaux, si rien ne leur
manquait. Les voil partis, le pre revient chez lui. La guerre
commence, il reoit des lettres crites de Fleurus, de Ligny,
tout allait bien. La bataille de Waterloo se livre, vous en
connaissez le rsultat. La France fut mise en deuil d'un seul
coup. Toutes les familles taient dans la plus profonde anxit.
Lui, vous comprenez, madame, il attendait; il n'avait ni trve
ni repos; il lisait les gazettes, il allait tous les jours  la
poste lui-mme. Un soir, on lui annonce le domestique de son fils
le colonel. Il voit cet homme mont sur le cheval de son matre,
il n'y eut pas de question  faire: le colonel tait mort, coup
en deux par un boulet. Vers la fin de la soire, arrive  pied le
domestique du plus jeune; le plus jeune tait mort le lendemain
de la bataille. Enfin,  minuit, un artilleur vint lui annoncer
la mort du dernier enfant sur la tte duquel, en si peu de temps,
ce pauvre pre avait plac toute sa vie. Oui, madame, ils taient
tous tombs! Aprs une pause, le prtre ayant vaincu ses
motions, ajouta ces paroles d'une voix douce: - Et le pre est
rest vivant, madame. Il a compris que si Dieu le laissait sur la
terre, il devait continuer d'y souffrir, et il y souffre; mais
il s'est jet dans le sein de la religion. Que pouvait-il tre?
La marquise leva les yeux sur le visage de ce cur, devenu
sublime de tristesse et de rsignation, et attendit ce mot qui
lui arracha des pleurs: - Prtre! madame, il tait sacr par
les larmes, avant de l'tre au pied des autels.
Le silence rgna pendant un moment. La marquise et le cur
regardrent par la fentre l'horizon brumeux, comme s'ils
pouvaient y voir ceux qui n'taient plus.
- Non pas prtre dans une ville, mais simple cur, reprit-il.
- A Saint-Lange? dit-elle en s'essuyant les yeux.
- Oui, madame.
Jamais la majest de la douleur ne s'tait montre plus grande 
Julie; et ce oui, madame, lui tombait  mme le coeur comme le
poids d'une douleur infinie. Cette voix qui rsonnait doucement 
l'oreille troublait les entrailles. Ah! c'tait bien la voix du
malheur cette voix pleine, grave, et qui semble charrier de
pntrants fluides.
- Monsieur, dit presque respectueusement la marquise, et si je ne
meurs pas, que deviendrai-je donc?
- Madame, n'avez-vous pas un enfant?
- Oui, dit-elle froidement.
Le cur jeta sur cette femme un regard semblable  celui que
lance un mdecin sur un malade en danger, et rsolut de faire
tous ses efforts pour la disputer au gnie du mal qui tendait
dj la main sur elle.
- Vous le voyez, madame, nous devons vivre avec nos douleurs, et
la religion seule nous offre des consolations vraies. Me
permettrez-vous de revenir vous faire entendre la voix d'un homme
qui sait sympathiser avec toutes les peines, et qui, je le crois,
n'a rien de bien effrayant?
- Oui, monsieur, venez. Je vous remercie d'avoir pens  moi.
- Eh! bien, madame,  bientt.
Cette visite dtendit pour ainsi dire l'me de la marquise, dont
les forces avaient t trop violemment excites par le chagrin et
par la solitude. Le prtre lui laissa dans le coeur un parfum
balsamique et le salutaire retentissement des paroles
religieuses. Puis elle prouva cette espce de satisfaction qui
rjouit le prisonnier quand, aprs avoir reconnu la profondeur de
sa solitude et la pesanteur de ses chanes, il rencontre un
voisin qui frappe  la muraille en lui faisant rendre un son par
lequel s'expriment des penses communes. Elle avait un confident
inespr. Mais elle retomba bientt dans ses amres
contemplations, et se dit, comme le prisonnier, qu'un compagnon
de douleur n'allgerait ni ses liens ni son avenir. Le cur
n'avait pas voulu trop effaroucher dans une premire visite une
douleur tout goste; mais il espra, grce  son art, pouvoir
faire faire des progrs  la religion dans une seconde entrevue.
Le surlendemain, il vint en effet, et l'accueil de la marquise
lui prouva que sa visite tait dsire.
- Eh! bien, madame la marquise, dit le vieillard, avez-vous un
peu song  la masse des souffrances humaines? avez-vous lev
les yeux vers le ciel? y avez-vous vu cette immensit de mondes
qui, en diminuant notre importance, en crasant nos vanits,
amoindrit nos douleurs?....
- Non, monsieur, dit-elle. Les lois sociales me psent trop sur
le coeur et me le dchirent trop vivement pour que je puisse
m'lever dans les cieux. Mais les lois ne sont peut-tre pas
aussi cruelles que le sont les usages du monde. Oh! le monde!
- Nous devons, madame, obir aux uns et aux autres: la loi est
la parole, et les usages sont les actions de la socit.
- Obir  la socit?... reprit la marquise en laissant chapper
un geste d'horreur. H! monsieur, tous nos maux viennent de l.
Dieu n'a pas fait une seule loi de malheur; mais en se
runissant les hommes ont fauss son oeuvre. Nous sommes, nous
femmes, plus maltraites par la civilisation que nous ne le
serions par la nature. La nature nous impose des peines physiques
que vous n'avez pas adoucies, et la civilisation a dvelopp des
sentiments que vous trompez incessamment. La nature touffe les
tres faibles, vous les condamnez  vivre pour les livrer  un
constant malheur. Le mariage, institution sur laquelle s'appuie
aujourd'hui la socit, nous en fait sentir  nous seules tout le
poids: pour l'homme la libert, pour la femme des devoirs. Nous
vous devons toute notre vie, vous ne nous devez de la vtre que
de rares instants. Enfin l'homme fait un choix l o nous nous
soumettons aveuglment. Oh! monsieur,  vous je puis tout dire.
H bien, le mariage, tel qu'il se pratique aujourd'hui, me semble
Htre une prostitution lgale. De l sont nes mes souffrances.
Mais moi seule parmi les malheureuses cratures si fatalement
accouples je dois garder le silence! moi seule suis l'auteur du
mal, j'ai voulu mon mariage.
Elle s'arrta, versa des pleurs amers et resta silencieuse.
- Dans cette profonde misre, au milieu de cet ocan de douleur,
reprit-elle, j'avais trouv quelques sables o je posais les
pieds, ou je souffrais  mon aise; un ouragan a tout emport. Me
voil seule, sans appui, trop faible contre les orages.
- Nous ne sommes jamais faibles quand Dieu est avec nous, dit le
prtre. D'ailleurs, si vous n'avez pas d'affections  satisfaire
ici-bas, n'y avez-vous pas des devoirs  remplir?
- Toujours des devoirs! s'cria-t-elle avec une sorte
d'impatience. Mais o sont pour moi les sentiments qui nous
donnent la force de les accomplir? Monsieur, rien de rien ou
rien pour rien est une des plus justes lois de la nature et
morale et physique. Voudriez-vous que ces arbres produisissent
leurs feuillages sans la sve qui les fait clore? L'me a sa
sve aussi! Chez moi la sve est tarie dans sa source.
- Je ne vous parlerai pas des sentiments religieux qui engendrent
la rsignation, dit le cur; mais la maternit, madame, n'est-
elle donc pas...?
- Arrtez, monsieur! dit la marquise. Avec vous je serai vraie.
Hlas! je ne puis l'tre dsormais avec personne; je suis
condamne  la fausset; le monde exige de continuelles
grimaces, et sous peine d'opprobre nous ordonne d'obir  ses
conventions. Il existe deux maternits, monsieur. J'ignorais
jadis de telles distinctions; aujourd'hui je les sais. Je ne
suis mre qu' moiti, mieux vaudrait ne pas l'tre du tout.
Hlne n'est pas de lui! Oh! ne frmissez pas! Saint-Lange est
un abme o se sont engloutis bien des sentiments faux, d'o se
sont lances de sinistres lueurs, o se sont crouls les frles
difices des lois anti-naturelles. J'ai un enfant, cela suffit;
je suis mre, ainsi le veut la loi. Mais vous, monsieur, qui avez
une me si dlicatement compatissante, peut-tre comprendrez-vous
les cris d'une pauvre femme qui n'a laiss pntrer dans son
coeur aucun sentiment factice. Dieu me jugera, mais je ne crois
pas manquer  ses lois en cdant aux affections qu'il a mises
dans mon me, et voici ce que j'y ai trouv. Un enfant, monsieur,
n'est-il pas l'image de deux tres, le fruit de deux sentiments
librement confondus? S'il ne tient pas  toutes les fibres du
corps comme  toutes les tendresses du coeur; s'il ne rappelle
pas de dlicieuses amours, les temps, les lieux o ces deux tres
furent heureux, et leur langage plein de musiques humaines, et
leurs suaves ides, cet enfant est une cration manque. Oui,
pour eux, il doit tre une ravissante miniature o se retrouvent
les pomes de leur double vie secrte; il doit leur offrir une
source d'motions fcondes, tre  la fois tout leur pass, tout
leur avenir. Ma pauvre petite Hlne est l'enfant de son pre,
l'enfant du devoir et du hasard; elle ne rencontre en moi que
l'instinct de la femme, la loi qui nous pousse irrsistiblement 
protger la crature ne dans nos flancs. Je suis irrprochable,
socialement parlant. Ne lui ai-je pas sacrifi ma vie et mon
bonheur? Ses cris meuvent mes entrailles; si elle tombait 
l'eau, je m'y prcipiterais pour l'aller reprendre. Mais elle
n'est pas dans mon coeur. Ah! l'amour m'a fait rver une
maternit plus grande, plus complte. J'ai caress dans un songe
vanoui l'enfant que les dsirs ont conu avant qu'il ne ft
engendr, enfin cette dlicieuse fleur ne dans l'me avant de
natre au jour. Je suis pour Hlne ce que, dans l'ordre naturel,
une mre doit tre pour sa progniture. Quand elle n'aura plus
besoin de moi, tout sera dit: la cause teinte, les effets
cesseront. Si la femme a l'adorable privilge d'tendre sa
maternit sur toute la vie de son enfant, n'est-ce pas aux
rayonnements de sa conception morale qu'il faut attribuer cette
divine persistance du sentiment? Quand l'enfant n'a pas eu l'me
de sa mre pour premire enveloppe, la maternit cesse donc alors
dans son coeur, comme elle cesse chez les animaux. Cela est vrai,
je le sens:  mesure que ma pauvre petite grandit, mon coeur se
resserre. Les sacrifices que je lui ai faits m'ont dj dtache
d'elle, tandis que pour un autre enfant mon coeur aurait t, je
le sens, inpuisable; pour cet autre, rien n'aurait t
sacrifice, tout et t plaisir. Ici, monsieur, la raison, la
religion, tout en moi se trouve sans force contre mes sentiments.
A-t-elle tort de vouloir mourir la femme qui n'est ni mre ni
pouse, et qui, pour son malheur, a entrevu l'amour dans ses
beauts infinies, la maternit dans ses joies illimites? Que
peut-elle devenir? Je vous dirai, moi, ce qu'elle prouve! Cent
fois durant le jour, cent fois durant la nuit, un frisson branle
ma tte, mon coeur et mon corps quand quelque souvenir trop
faiblement combattu m'apporte les images d'un bonheur que je
suppose plus grand qu'il n'est. Ces cruelles fantaisies font
plir mes sentiments, et je me dis: - Qu'aurait donc t ma vie
si...? Elle se cacha le visage dans ses mains et fondit en
larmes. - Voil le fond de mon coeur! reprit-elle. Un enfant de
lui m'aurait fait accepter les plus horribles malheurs! Le Dieu
qui mourut charg de toutes les fautes de la terre me pardonnera
cette pense mortelle pour moi; mais, je le sais, le monde est
implacable; pour lui mes paroles sont des blasphmes, j'insulte
 toutes ses lois. Ha! je voudrais faire la guerre  ce monde
pour en renouveler les lois et les usages, pour les briser! Ne
m'a-t-il pas blesse dans toutes mes ides, dans toutes mes
fibres, dans tous mes sentiments, dans tous mes dsirs, dans
toutes mes esprances, dans l'avenir, dans le prsent, dans le
pass? Pour moi le jour est plein de tnbres, la pense est un
glaive, mon coeur est une plaie, mon enfant est une ngation.
Oui, quand Hlne me parle, je lui voudrais une autre voix;
quand elle me regarde, je lui voudrais d'autres yeux. Elle est l
pour m'attester tout ce qui devrait tre et tout ce qui n'est
pas. Elle m'est insupportable! Je lui souris, je tche de la
ddommager des sentiments que je lui vole. Je souffre! oh!
monsieur, je souffre trop pour pouvoir vivre. Et je passerai pour
tre une femme vertueuse! Et je n'ai pas commis de fautes! Et
l'on m'honorera! J'ai combattu l'amour involontaire auquel je ne
devais pas cder; mais, si j'ai gard ma foi physique, ai-je
conserv mon coeur? Ceci, dit-elle en appuyant la main droite
sur son sein, n'a jamais t qu' une seule crature. Aussi mon
enfant ne s'y trompe-t-il pas. Il existe des regards, une voix,
des gestes de mre dont la force ptrit l'me des enfants; et ma
pauvre petite ne sent pas mon bras frmir, ma voix trembler, mes
yeux s'amollir quand je la regarde, quand je lui parle ou quand
je la prends. Elle me lance des regards accusateurs que je ne
soutiens pas! Parfois je tremble de trouver en elle un tribunal
o je serai condamne sans tre entendue. Fasse le ciel que la
haine ne se mette pas un jour entre nous! Grand Dieu! ouvrez-
moi plutt la tombe, laissez-moi finir  Saint-Lange! Je veux
aller dans le monde o je retrouverai mon autre me, o je serai
tout  fait mre! oh! pardon, monsieur, je suis folle. Ces
paroles m'touffaient, je les ai dites. Ah! vous pleurez aussi!
vous ne me mpriserez pas. - Hlne! Hlne! ma fille, viens!
s'cria-t-elle avec une sorte de dsespoir en entendant son
enfant qui revenait de sa promenade.
La petite vint en riant et en criant; elle apportait un papillon
qu'elle avait pris; mais, en voyant sa mre en pleurs, elle se
tut, se mit prs d'elle et se laissa baiser au front.
- Elle sera bien belle, dit le prtre.
- Elle est tout son pre, rpondit la marquise en embrassant sa
fille avec une chaleureuse expression comme pour s'acquitter
d'une dette ou pour effacer un remords.
- Vous avez chaud, maman.
- Va, laisse-nous, mon ange, rpondit la marquise.
L'enfant s'en alla sans regret, sans regarder sa mre, heureuse
presque de fuir un visage triste et comprenant dj que les
sentiments qui s'y exprimaient lui taient contraires. Le sourire
est l'apanage, la langue, l'expression de la maternit. La
marquise ne pouvait pas sourire. Elle rougit en regardant le
prtre: elle avait espr se montrer mre, mais ni elle ni son
enfant n'avaient su mentir. En effet, les baisers d'une femme
sincre ont un miel divin qui semble mettre dans cette caresse
une me, un feu subtil par lequel le coeur est pntr. Les
baisers dnus de cette onction savoureuse sont pres et secs. Le
prtre avait senti cette diffrence: il put sonder l'abme qui
se trouve entre la maternit de la chair et la maternit du
coeur. Aussi, aprs avoir jet sur cette femme un regard
inquisiteur, il lui dit: - Vous avez raison, madame, il vaudrait
mieux pour vous tre morte...
- Ah! vous comprenez mes souffrances, je le vois, rpondit-elle,
puisque vous, prtre chrtien, devinez et approuvez les funestes
rsolutions qu'elles m'ont inspires. Oui, j'ai voulu me donner
la mort; mais j'ai manqu du courage ncessaire pour accomplir
mon dessein. Mon corps a t lche quand mon me tait forte, et
quand ma main ne tremblait plus, mon me vacillait! J'ignore le
secret de ces combats et de ces alternatives. Je suis sans doute
bien tristement femme, sans persistance dans mes vouloirs, forte
seulement pour aimer. Je me mprise! Le soir, quand mes gens
dormaient, j'allais  la pice d'eau courageusement; arrive au
bord, ma frle nature avait horreur de la destruction. Je vous
confesse mes faiblesses. Lorsque je me retrouvais au lit, j'avais
honte de moi, je redevenais courageuse. Dans un de ces moments
j'ai pris du laudanum; mais j'ai souffert et ne suis pas morte.
J'avais cru boire tout ce que contenait le flacon et je m'tais
arrte  moiti.
- Vous tes perdue, madame, dit le cur gravement et d'une voix
pleine de larmes. Vous rentrerez dans le monde et vous tromperez
le monde; vous y chercherez, vous y trouverez ce que vous
regardez comme une compensation  vos maux; puis vous porterez
un jour la peine de vos plaisirs...
- Moi, s'cria-t-elle, j'irais livrer au premier fourbe qui saura
jouer la comdie d'une passion les dernires, les plus prcieuses
richesses de mon coeur, et corrompre ma vie pour un moment de
douteux plaisir? Non! mon me sera consume par une flamme
pure. Monsieur, tous les hommes ont les sens de leur sexe; mais
celui qui en a l'me et qui satisfait ainsi  toutes les
exigences de notre nature dont la mlodieuse harmonie ne s'meut
jamais que sous la pression des sentiments; celui-l ne se
rencontre pas deux fois dans notre existence. Mon avenir est
horrible, je le sais: la femme n'est rien sans l'amour, la
beaut n'est rien sans le plaisir; mais le monde ne rprouverait-
il pas mon bonheur s'il se prsentait encore  moi? Je dois  ma
fille une mre honore. Ah! je suis jete dans un cercle de fer
d'o je ne puis sortir sans ignominie. Les devoirs de famille
accomplis sans rcompense m'ennuieront; je maudirai la vie;
mais ma fille aura du moins un beau semblant de mre. Je lui
rendrai des trsors de vertu pour remplacer les trsors
d'affection dont je l'aurai frustre. Je ne dsire mme pas vivre
pour goter les jouissances que donne aux mres le bonheur de
leurs enfants. Je ne crois pas au bonheur. Quel sera le sort
d'Hlne? le mien sans doute. Quels moyens ont les mres
d'assurer  leurs filles que l'homme auquel elles les livrent
sera un poux selon leur coeur? Vous honnissez de pauvres
cratures qui se vendent pour quelques cus  un homme qui passe,
la faim et le besoin absolvent ces unions phmres; tandis que
la socit tolre, encourage l'union immdiate bien autrement
horrible d'une jeune fille candide et d'un homme qu'elle n'a pas
vu trois mois durant; elle est vendue pour toute sa vie. Il est
vrai que le prix est lev! Si en ne lui permettant aucune
compensation  ses douleurs vous l'honoriez; mais non, le monde
calomnie les plus vertueuses d'entre nous! Telle est notre
destine, vue sous ses deux faces: une prostitution publique et
la honte, une prostitution secrte et le malheur. Quant aux
pauvres filles sans dot, elles deviennent folles, elles meurent;
pour elles aucune piti! La beaut, les vertus ne sont pas des
valeurs dans votre bazar humain et vous nommez Socit ce repaire
d'gosme. Mais exhrdez les femmes! au moins accomplirez-vous
ainsi une loi de nature en choisissant vos compagnes en les
pousant au gr des voeux du coeur.
- Madame, vos discours me prouvent que ni l'esprit de famille ni
l'esprit religieux ne vous touchent, aussi n'hsiterez-vous pas
entre l'gosme social qui vous blesse et l'gosme de la
crature qui vous fera souhaiter des jouissances...
- La famille, monsieur, existe-t elle? Je nie la famille dans
une socit qui,  la mort du pre ou de la mre partage les
biens et dit  chacun d'aller de son ct. La famille est une
association temporaire et fortuite que dissout promptement la
mort. Nos lois ont bris les maisons, les hritages, la prennit
des exemples et des traditions. Je ne vois que dcombres autour
de moi.
- Madame, vous ne reviendrez  Dieu que quand sa main
s'appesantira sur vous, et je souhaite que vous ayez assez de
temps pour faire votre paix avec lui. Vous cherchez vos
consolations en baissant les yeux sur la terre au lieu de les
lever vers les cieux. Le philosophisme et l'intrt personnel ont
attaqu votre coeur; vous tes sourde  la voix de la religion
comme le sont les enfants de ce sicle sans croyance! Les
plaisirs du monde n'engendrent que des souffrances. Vous allez
changer de douleurs voil tout.
- Je ferai mentir votre prophtie, dit-elle en souriant avec
amertume, je serai fidle  celui qui mourut pour moi.
- La douleur, rpondit-il, n'est viable que dans les mes
prpares par la religion.
Il baissa respectueusement les yeux pour ne pas laisser voir les
doutes qui pouvaient se peindre dans son regard. L'nergie des
plaintes chappes  la marquise l'avait contrist. En
reconnaissant le moi humain sous ses mille formes, il dsespra
de ramollir ce coeur que le mal avait dessch au lieu de
l'attendrir et o le grain du Semeur cleste ne devait pas germer
puisque sa voix douce y tait touffe par la grande et terrible
clameur de l'gosme. Nanmoins il dploya la constance de
l'aptre et revint  plusieurs reprises, toujours ramen par
l'espoir de tourner  Dieu cette me si noble et si fire; mais
il perdit courage le jour o il s'aperut que la marquise
n'aimait  causer avec lui que parce qu'elle trouvait de la
douceur  parler de celui qui n'tait plus. Il ne voulut pas
ravaler son ministre en se faisant le complaisant d'une passion; 
il cessa ses entretiens, et revint par degrs aux formules et
aux lieux communs de la conversation. Le printemps arriva. La
marquise trouva des distractions  sa profonde tristesse, et
s'occupa par dsoeuvrement de sa terre, o elle se plut 
ordonner quelques travaux. Au mois d'octobre, elle quitta son
vieux chteau de Saint-Lange, o elle tait redevenue frache et
belle dans l'oisivet d'une douleur qui, d'abord violente comme
un disque lanc vigoureusement, avait fini par s'amortir dans la
mlancolie, comme s'arrte le disque aprs des oscillations
graduellement plus faibles. La mlancolie se compose d'une suite
de semblables oscillations morales dont la premire touche au
dsespoir et la dernire au plaisir; dans la jeunesse, elle est
le crpuscule du matin; dans la vieillesse, celui du soir.
Quand sa calche passa par le village, la marquise reut le salut
du cur qui revenait de l'glise  son presbytre, mais en y
rpondant, elle baissa les yeux et dtourna la tte pour ne pas
le revoir. Le prtre avait trop raison contre cette pauvre
Artmise d'Ephse.

CHAPITRE III A TRENTE ANS
Un jeune homme de haute esprance, et qui appartenait  l'une de
ces maisons historiques dont les noms seront toujours, en dpit
mme des lois, intimement lis  la gloire de la France, se
trouvait au bal chez madame Firmiani. Cette dame lui avait donn
quelques lettres de recommandation pour deux ou trois de ses
amies  Naples. Monsieur Charles de Vandenesse, ainsi se nommait
le jeune homme, venait l'en remercier et prendre cong. Aprs
avoir accompli plusieurs missions avec talent, Vandenesse avait
t rcemment attach  l'un de nos ministres plnipotentiaires
envoys au congrs de Laybach, et voulait profiter de son voyage
pour tudier l'Italie. Cette fte tait donc une espce d'adieu
aux jouissances de Paris,  cette vie rapide,  ce tourbillon de
penses et de plaisirs que l'on calomnie assez souvent, mais
auquel il est si doux de s'abandonner. Habitu depuis trois ans 
saluer les capitales europennes, et  les dserter au gr des
caprices de sa destine diplomatique, Charles de Vandenesse avait
cependant peu de chose  regretter en quittant Paris. Les femmes
ne produisaient plus aucune impression sur lui, soit qu'il
regardt une passion vraie comme tenant trop de place dans la vie
d'un homme politique, soit que les mesquines occupations d'une
galanterie superficielle lui parussent trop vides pour une me
forte. Nous avons tous de grandes prtentions  la force d'me.
En France, nul homme, ft-il mdiocre, ne consent  passer pour
simplement spirituel. Ainsi, Charles, quoique jeune ( peine
avait-il trente ans), s'tait dj philosophiquement accoutum 
voir des ides, des rsultats, des moyens, l o les hommes de
son ge aperoivent des sentiments, des plaisirs et des
illusions. Il refoulait la chaleur et l'exaltation naturelle aux
jeunes gens dans les profondeurs de son me que la nature avait
cre gnreuse. Il travaillait  se faire froid, calculateur; 
mettre en manires, en formes aimables, en artifices de
sduction, les richesses morales qu'il tenait du hasard;
vritable tche d'ambitieux; rle triste, entrepris dans le but
d'atteindre  ce que nous nommons aujourd'hui une belle position.
Il jetait un dernier coup d'oeil sur les salons o l'on dansait.
Avant de quitter le bal, il voulait sans doute en emporter
l'image, comme un spectateur ne sort pas de sa loge  l'opra
sans regarder le tableau final. Mais aussi, par une fantaisie
facile  comprendre, monsieur de Vandenesse tudiait l'action
tout franaise, l'clat et les riantes figures de cette fte
parisienne, en les rapprochant par la pense des physionomies
nouvelles, des scnes pittoresques qui l'attendaient  Naples, o
il se proposait de passer quelques jours avant de se rendre  son
poste. Il semblait comparer la France si changeante et sitt
tudie  un pays dont les moeurs et les sites ne lui taient
connus que par des ou-dires contradictoires, ou par des livres,
mal faits pour la plupart. Quelques rflexions assez potiques,
mais devenues aujourd'hui trs-vulgaires, lui passrent alors par
la tte, et rpondirent,  son insu peut-tre, aux voeux secrets
de son coeur, plus exigeant que blas, plus inoccup que fltri.
- Voici, se disait-il, les femmes les plus lgantes, les plus
riches, les plus titres de Paris. Ici sont les clbrits du
jour, renommes de tribune, renommes aristocratiques et
littraires: l, des artistes; l, des hommes de pouvoir. Et
cependant je ne vois que de petites intrigues, des amours mort-
ns, des sourires qui ne disent rien, des ddains sans cause, des
regards sans flamme, beaucoup d'esprit, mais prodigu sans but.
Tous ces visages blancs et roses cherchent moins le plaisir que
des distractions. Nulle motion n'est vraie. Si vous voulez
seulement des plumes bien poses, des gazes fraches, de jolies
toilettes, des femmes frles; si pour vous la vie n'est qu'une
surface  effleurer, voici votre monde. Contentez-vous de ces
phrases insignifiantes, de ces ravissantes grimaces, et ne
demandez pas un sentiment dans les coeurs. Pour moi, j'ai horreur
de ces plates intrigues qui finiront par des mariages, des sous-
prfectures, des recettes gnrales, ou, s'il s'agit d'amour, par
des arrangements secrets, tant l'on a honte d'un semblant de
passion. Je ne vois pas un seul de ces visages loquents qui vous
annonce une me abandonne  une ide comme  un remords. Ici, le
regret ou le malheur se cachent honteusement sous des
plaisanteries. Je n'aperois aucune de ces femmes avec lesquelles
j'aimerais  lutter, et qui vous entranent dans un abme. O
trouver de l'nergie  Paris? Un poignard est une curiosit que
l'on y suspend  un clou dor, que l'on pare d'une jolie gaine.
Femmes, ides, sentiments, tout se ressemble. Il n'y existe plus
de passions, parce que les individualits ont disparu. Les rangs,
les esprits, les fortunes ont t nivels, et nous avons tous
pris l'habit noir comme pour nous mettre en deuil de la France
morte. Nous n'aimons pas nos gaux. Entre deux amants, il faut
des diffrences  effacer, des distances  combler. Ce charme de
l'amour s'est vanoui en 1789! Notre ennui, nos moeurs fades
sont le rsultat du systme politique. Au moins, en Italie, tout
y est tranch. Les femmes y sont encore des animaux malfaisants,
des sirnes dangereuses, sans raison, sans logique autre que
celle de leurs gots, de leurs apptits, et desquelles il faut se
dfier comme on se dfie des tigres...
Madame Firmiani vint interrompre ce monologue dont les mille
penses contradictoires, inacheves, confuses, sont
intraduisibles. Le mrite d'une rverie est tout entier dans son
vague, n'est-elle pas une sorte de vapeur intellectuelle?
- Je veux, lui dit-elle en le prenant par le bras, vous prsenter
 une femme qui a le plus grand dsir de vous connatre d'aprs
ce qu'elle entend dire de vous.
Elle le conduisit dans un salon voisin, o elle lui montra, par
un geste, un sourire et un regard vritablement parisiens, une
femme assise au coin de la chemine.
- Qui est-elle? demanda vivement le comte de Vandenesse.
- Une femme de qui vous vous tes, certes, entretenu plus d'une
fois pour la louer ou pour en mdire, une femme qui vit dans la
solitude, un vrai mystre.
- Si vous avez jamais t clmente dans votre vie, de grce,
dites-moi son nom?
- La marquise d'Aiglemont.
- Je vais aller prendre des leons prs d'elle: elle a su faire
d'un mari bien mdiocre un pair de France, d'un homme nul une
capacit politique. Mais, dites-moi, croyez-vous que lord
Grenville soit mort pour elle, comme quelques femmes l'ont
prtendu?
- Peut-tre. Depuis cette aventure, fausse ou vraie, la pauvre
femme est bien change. Elle n'est pas encore alle dans le
monde. C'est quelque chose,  Paris, qu'une constance de quatre
ans. Si vous la voyez ici... Madame Firmiani s'arrta; puis elle
ajouta d'un air fin: - J'oublie que je dois me taire. Allez
causer avec elle.
Charles resta pendant un moment immobile, le dos lgrement appui
sur le chambranle de la porte, et tout occup  examiner une
femme devenue clbre sans que personne pt rendre compte des
motifs sur lesquels se fondait sa renomme. Le monde offre
beaucoup de ces anomalies curieuses. La rputation de madame
d'Aiglemont n'tait pas, certes, plus extraordinaire que celle de
certains hommes toujours en travail d'une oeuvre inconnue:
statisticiens tenus pour profonds sur la foi de calculs qu'ils se
gardent bien de publier; politiques qui vivent sur un article de
journal; auteurs ou artistes dont l'oeuvre reste toujours en
portefeuille; gens savants avec ceux qui ne connaissent rien 
la science, comme Sganarelle est latiniste avec ceux qui ne
savent pas le latin; hommes auxquels on accorde une capacit
convenue sur un point, soit la direction des arts, soit une
mission importante. Cet admirable mot: c'est une spcialit,
semble avoir t cr pour ces espces d'acphales politiques ou
littraires. Charles demeura plus long-temps en contemplation
qu'il ne le voulait, et fut mcontent d'tre si fortement
proccup par une femme; mais aussi la prsence de cette femme
rfutait les penses qu'un instant auparavant le jeune diplomate
avait conues  l'aspect du bal.
La marquise, alors ge de trente ans, tait belle quoique frle
de formes et d'une excessive dlicatesse. Son plus grand charme
venait d'une physionomie dont le calme trahissait une tonnante
profondeur dans l'me. Son oeil plein d'clat, mais qui semblait
voil par une pense constante, accusait une vie fivreuse et la
rsignation la plus tendue. Ses paupires, presque toujours
chastement baisses vers la terre, se relevaient rarement. Si
elle jetait des regards autour d'elle, c'tait par un mouvement
triste, et vous eussiez dit qu'elle rservait le feu de ses yeux
pour d'occultes contemplations. Aussi tout homme suprieur se
sentait-il curieusement attir vers cette femme douce et
silencieuse. Si l'esprit cherchait  deviner les mystres de la
perptuelle raction qui se faisait en elle du prsent vers le
pass, du monde  sa solitude, l'me n'tait pas moins intresse
 s'initier aux secrets d'un coeur en quelque sorte orgueilleux
de ses souffrances. En elle, rien d'ailleurs ne dmentait les
ides qu'elle inspirait tout d'abord. Comme presque toutes les
femmes qui ont de trs-longs cheveux, elle tait ple et
parfaitement blanche. Sa peau, d'une finesse prodigieuse,
symptme rarement trompeur, annonait une vraie sensibilit,
justifie par la nature de ses traits qui avaient ce fini
merveilleux que les peintres chinois rpandent sur leurs figures
fantastiques. Son cou tait un peu long peut-tre; mais ces
sortes de cous sont les plus gracieux, et donnent aux ttes de
femmes de vagues affinits avec les magntiques ondulations du
serpent. S'il n'existait pas un seul des mille indices par
lesquels les caractres les plus dissimuls se rvlent 
l'observateur, il lui suffirait d'examiner attentivement les
gestes de la tte et les torsions du cou, si varies, si
expressives, pour juger une femme. Chez madame d'Aiglemont, la
mise tait en harmonie avec la pense qui dominait sa personne.
Les nattes de sa chevelure largement tresse formaient au-dessus
de sa tte une haute couronne  laquelle ne se mlait aucun
ornement, car elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux
recherches de la toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en elle
ces petits calculs de coquetterie qui gtent beaucoup de femmes.
Seulement, quelque modeste que ft son corsage, il ne cachait pas
entirement l'lgance de sa taille. Puis le luxe de sa longue
robe consistait dans une coupe extrmement distingue, et, s'il
est permis de chercher des ides dans l'arrangement d'une toffe,
on pourrait dire que les plis nombreux et simples de sa robe lui
communiquaient une grande noblesse. Nanmoins, peut-tre
trahissait-elle les indlbiles faiblesses de la femme par les
soins minutieux qu'elle prenait de sa main et de son pied; mais
si elle les montrait avec quelque plaisir, il et t difficile 
la plus malicieuse rivale de tromper ses gestes affects, tant
ils paraissaient involontaires, ou dus  d'enfantines habitudes.
Ce reste de coquetterie se faisait mme excuser par une gracieuse
nonchalance. Cette masse de traits, cet ensemble de petites
choses qui font une femme laide ou jolie, attrayante ou
dsagrable, ne peuvent tre qu'indiqus, surtout lorsque, comme
chez madame d'Aiglemont, l'me est le lien de tous les dtails,
et leur imprime une dlicieuse unit. Aussi son maintien
s'accordait-il parfaitement avec le caractre de sa figure et de
sa mise. A un certain ge seulement, certaines femmes choisies
savent seules donner un langage  leur attitude. Est-ce le
chagrin, est-ce le bonheur qui prte  la femme de trente ans, 
la femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance
loquente? Ce sera toujours une vivante nigme que chacun
interprte au gr de ses dsirs, de ses esprances ou de son
systme. La manire dont la marquise tenait ses deux coudes
appuys sur les bras de son fauteuil, et joignait les extrmits
des doigts de chaque main en ayant l'air de jouer; la courbure
de son cou, le laissez-aller de son corps fatigu mais souple,
qui paraissait lgamment bris dans le fauteuil, l'abandon de
ses jambes, l'insouciance de sa pose, ses mouvements pleins de
lassitude, tout rvlait une femme sans intrt dans la vie, qui
n'a point connu les plaisirs de l'amour, mais qui les a rvs, et
qui se courbe sous les fardeaux dont l'accable sa mmoire; une
femme qui depuis long-temps a dsespr de l'avenir ou d'elle-
mme; une femme inoccupe qui prend le vide pour le nant.
Charles de Vandenesse admira ce magnifique tableau, mais comme le
produit d'un faire plus habile que ne l'est celui des femmes
ordinaires. Il connaissait d'Aiglemont. Au premier regard jet
sur cette femme, qu'il n'avait pas encore vue, le jeune diplomate
reconnut alors des disproportions, des incompatibilits,
employons le mot lgal, trop fortes entre ces deux personnes pour
qu'il ft possible  la marquise d'aimer son mari. Cependant
madame d'Aiglemont tenait une conduite irrprochable, et sa vertu
donnait encore un plus haut prix  tous les mystres qu'un
observateur pouvait pressentir en elle. Lorsque son premier
mouvement de surprise fut pass, Vandenesse chercha la meilleure
manire d'aborder madame d'Aiglemont, et, par une ruse de
diplomatie assez vulgaire, il se proposa de l'embarrasser pour
savoir comment elle accueillerait une sottise.
- Madame, dit-il en s'asseyant prs d'elle, une heureuse
indiscrtion m'a fait savoir que j'ai, je ne sais  quel titre,
le bonheur d'tre distingu par vous. Je vous dois d'autant plus
de remercments que je n'ai jamais t l'objet d'une semblable
faveur. Aussi serez-vous comptable d'un de mes dfauts.
Dsormais, je ne veux plus tre modeste...
- Vous aurez tort, monsieur, dit-elle en riant, il faut laisser
la vanit  ceux qui n'ont pas autre chose  mettre en avant.
Une conversation s'tablit alors entre la marquise et le jeune
homme, qui, suivant l'usage, abordrent en un moment une
multitude de sujets: la peinture, la musique, la littrature, la
politique, les hommes, les vnements et les choses. Puis ils
arrivrent par une pente insensible au sujet ternel des
causeries franaises et trangres,  l'amour, aux sentiments et
aux femmes.
- Nous sommes esclaves.
- Vous tes reines.
Les phrases plus ou moins spirituelles dites par Charles et la
marquise pouvaient se rduire  cette simple expression de tous
les discours prsents et  venir tenus sur cette matire. Ces
deux phrases ne voudront-elles pas toujours dire dans un temps
donn: - Aimez-moi. - Je vous aimerai.
- Madame, s'cria doucement Charles de Vandenesse, vous me faites
bien vivement regretter de quitter Paris. Je ne retrouverai
certes pas en Italie des heures aussi spirituelles que l'a t
celle-ci.
- Vous rencontrerez peut-tre le bonheur, monsieur, et il vaut
mieux que toutes les penses brillantes, vraies ou fausses, qui
se disent chaque soir  Paris.
Avant de saluer la marquise, Charles obtint la permission d'aller
lui faire ses adieux. Il s'estima trs-heureux d'avoir donn  sa
requte les formes de la sincrit, lorsque le soir, en se
couchant, et le lendemain, pendant toute la journe, il lui fut
impossible de chasser le souvenir de cette femme. Tantt il se
demandait pourquoi la marquise l'avait distingu; quelles
pouvaient tre ses intentions en demandant  le revoir; et il
fit d'intarissables commentaires. Tantt il croyait trouver les
motifs de cette curiosit, il s'enivrait alors d'esprance, ou se
refroidissait, suivant les interprtations par lesquelles il
s'expliquait ce souhait poli, si vulgaire  Paris. Tantt c'tait
tout, tantt ce n'tait rien. Enfin, il voulut rsister au
penchant qui l'entranait vers madame d'Aiglemont; mais il alla
chez elle. Il existe des penses auxquelles nous obissons sans
les connatre: elles sont en nous  notre insu. Quoique cette
rflexion puisse paratre plus paradoxale que vraie, chaque
personne de bonne foi en trouvera mille preuves dans sa vie. En
se rendant chez la marquise, Charles obissait  l'un de ces
textes prexistants dont notre exprience et les conqutes de
notre esprit ne sont, plus tard, que les dveloppements
sensibles. Une femme de trente ans a d'irrsistibles attraits
pour un jeune homme; et rien de plus naturel, de plus fortement
tissu, de mieux prtabli que les attachements profonds dont tant
d'exemples nous sont offerts dans le monde entre une femme comme
la marquise et un jeune homme tel que Vandenesse. En effet, une
jeune fille a trop d'illusions, trop d'inexprience, et le sexe
est trop complice de son amour, pour qu'un jeune homme puisse en
tre flatt; tandis qu'une femme connat toute l'tendue des
sacrifices  faire. L, o l'une est entrane par la curiosit,
par des sductions trangres  celles de l'amour, l'autre obit
 un sentiment consciencieux. L'une cde, l'autre choisit. Ce
choix n'est-il pas dj une immense flatterie? Arme d'un savoir
presque toujours chrement pay par des malheurs; en se donnant,
la femme exprimente semble donner plus qu'elle-mme; tandis
que la jeune fille, ignorante et crdule, ne sachant rien, ne
peut rien comparer, rien apprcier; elle accepte l'amour et
l'tudie. L'une nous instruit, nous conseille  un ge o l'on
aime  se laisser guider, o l'obissance est un plaisir;
l'autre veut tout apprendre et se montre nave l o l'autre est
tendre. Celle-l ne vous prsente qu'un seul triomphe, celle-ci
vous oblige  des combats perptuels. La premire n'a que des
larmes et des plaisirs, la seconde a des volupts et des remords.
Pour qu'une jeune fille soit la matresse, elle doit tre trop
corrompue, et on l'abandonne alors avec horreur; tandis qu'une
femme a mille moyens de conserver tout  la fois son pouvoir et
sa dignit. L'une, trop soumise, vous offre les tristes scurits
du repos; l'autre perd trop pour ne pas demander  l'amour ses
mille mtamorphoses. L'une se dshonore toute seule, l'autre tue
 votre profit une famille entire. La jeune fille n'a qu'une
coquetterie, et croit avoir tout dit quand elle a quitt son
vtement; mais la femme en a d'innombrables et se cache sous
mille voiles; enfin elle caresse toutes les vanits, et la
novice n'en flatte qu'une. Il s'meut d'ailleurs des indcisions,
des terreurs, des craintes, des troubles et des orages chez la
femme de trente ans, qui ne se rencontrent jamais dans l'amour
d'une jeune fille. Arrive  cet ge, la femme demande  un jeune
homme de lui restituer l'estime qu'elle lui a sacrifie; elle ne
vit que pour lui, s'occupe de son avenir, lui veut une belle vie,
la lui ordonne glorieuse; elle obit, elle prie et commande,
s'abaisse et s'lve, et sait consoler en mille occasions, o la
jeune fille ne sait que gmir. Enfin, outre tous les avantages de
sa position, la femme de trente ans peut se faire jeune fille,
jouer tous les rles, tre pudique, et s'embellir mme d'un
malheur. Entre elles deux se trouve l'incommensurable diffrence
du prvu  l'imprvu, de la force  la faiblesse. La femme de
trente ans satisfait tout, et la jeune fille, sous peine de ne
pas tre, doit ne rien satisfaire. Ces ides se dveloppent au
coeur d'un jeune homme, et composent chez lui la plus forte des
passions, car elle runit les sentiments factices crs par les
moeurs, aux sentiments rels de la nature.
La dmarche la plus capitale et la plus dcisive dans la vie des
femmes est prcisment celle qu'une femme regarde toujours comme
la plus insignifiante. Marie, elle ne s'appartient plus, elle
est la reine et l'esclave du foyer domestique. La saintet des
femmes est inconciliable avec les devoirs et les liberts du
monde. Emanciper les femmes, c'est les corrompre. En accordant 
un tranger le droit d'entrer dans le sanctuaire du mnage, n'est-
ce pas se mettre  sa merci? mais qu'une femme l'y attire, n'est-
ce pas une faute, ou, pour tre exact, le commencement d'une
faute? Il faut accepter cette thorie dans toute sa rigueur, ou
absoudre les passions. Jusqu' prsent, en France, la Socit a
su prendre un mezzo termine: elle se moque des malheurs. Comme
les Spartiates qui ne punissaient que la maladresse, elle semble
admettre le vol. Mais peut-tre ce systme est-il trs-sage. Le
mpris gnral constitue le plus affreux de tous les chtiments,
en ce qu'il atteint la femme au coeur. Les femmes tiennent et
doivent toutes tenir  tre honores, car sans l'estime elles
n'existent plus. Aussi est-ce le premier sentiment qu'elles
demandent  l'amour. La plus corrompue d'entre elles exige, mme
avant tout, une absolution pour le pass, en vendant son avenir,
et tche de faire comprendre  son amant qu'elle change contre
d'irrsistibles flicits, les honneurs que le monde lui
refusera. Il n'est pas de femme qui, en recevant chez elle, pour
la premire fois, un jeune homme, et en se trouvant seule avec
lui, ne conoive quelques-unes de ces rflexions; surtout si,
comme Charles Vandenesse, il est bien fait ou spirituel.
Pareillement, peu de jeunes gens manquent de fonder quelques
voeux secrets sur une des mille ides qui justifient leur amour
inn pour les femmes belles, spirituelles et malheureuses comme
l'tait madame d'Aiglemont. Aussi la marquise, en entendant
annoncer monsieur de Vandenesse, fut-elle trouble; et lui, fut-
il presque honteux, malgr l'assurance qui, chez les diplomates,
est en quelque sorte de costume. Mais la marquise prit bientt
cet air affectueux, sous lequel les femmes s'abritent contre les
interprtations de la vanit. Cette contenance exclut toute
arrire-pense, et fait pour ainsi dire la part au sentiment en
le temprant par les formes de la politesse. Les femmes se
tiennent alors aussi long-temps qu'elles le veulent dans cette
position quivoque, comme dans un carrefour qui mne galement au
respect,  l'indiffrence,  l'tonnement ou  la passion. A
trente ans seulement une femme peut connatre les ressources de
cette situation. Elle y sait rire, plaisanter, s'attendrir sans
se compromettre. Elle possde alors le tact ncessaire pour
attaquer chez un homme toutes les cordes sensibles, et pour
tudier les sons qu'elle en tire. Son silence est aussi dangereux
que sa parole. Vous ne devinez jamais si,  cet ge, elle est
franche ou fausse, si elle se moque ou si elle est de bonne foi
dans ses aveux. Aprs vous avoir donn le droit de lutter avec
elle, tout  coup, par un mot, par un regard, par un de ces
gestes dont la puissance leur est connue, elles ferment le
combat, vous abandonnent, et restent matresses de votre secret,
libres de vous immoler par une plaisanterie, libres de s'occuper
de vous, galement protges par leur faiblesse et par votre
force. Quoique la marquise se plat, pendant cette premire
visite, sur ce terrain neutre, elle sut y conserver une haute
dignit de femme. Ses douleurs secrtes planrent toujours sur sa
gaiet factice comme un lger nuage qui drobe imparfaitement le
soleil. Vandenesse sortit aprs avoir prouv dans cette
conversation des dlices inconnus; mais il demeura convaincu que
la marquise tait de ces femmes dont la conqute cote trop cher
pour qu'on puisse entreprendre de les aimer.
- Ce serait, dit-il en s'en allant, du sentiment  perte de vue,
une correspondance  fatiguer un sous-chef ambitieux! Cependant,
si je voulais bien... Ce fatal - Si je voulais bien! a
constamment perdu les entts. En France l'amour-propre mne  la
passion. Charles revint chez madame d'Aiglemont et crut
s'apercevoir qu'elle prenait plaisir  sa conversation. Au lieu
de se livrer avec navet au bonheur d'aimer, il voulut alors
jouer un double rle. Il essaya de paratre passionn, puis
d'analyser froidement la marche de cette intrigue, d'tre amant
et diplomate; mais il tait gnreux et jeune, cet examen devait
le conduire  un amour sans bornes; car, artificieuse ou
naturelle, la marquise tait toujours plus forte que lui. Chaque
fois qu'il sortait de chez madame d'Aiglemont, Charles persistait
dans sa mfiance et soumettait les situations progressives par
lesquelles passait son me  une svre analyse, qui tuait ses
propres motions.
- Aujourd'hui, se disait-il  la troisime visite, elle m'a fait
comprendre qu'elle tait trs-malheureuse et seule dans la vie,
que sans sa fille elle dsirerait ardemment la mort. Elle a t
d'une rsignation parfaite. Or, je ne suis ni son frre ni son
confesseur, pourquoi m'a-t-elle confi ses chagrins? Elle
m'aime.
Deux jours aprs, en s'en allant, il apostrophait les moeurs
modernes.
- L'amour prend la couleur de chaque sicle. En 1822 il est
doctrinaire. Au lieu de se prouver, comme jadis, par des faits,
on le discute, on le disserte, on le met en discours de tribune.
Les femmes en sont rduites  trois moyens: d'abord elles
mettent en question notre passion, nous refusent le pouvoir
d'aimer autant qu'elles aiment. Coquetterie! vritable dfi que
la marquise m'a port ce soir. Puis elles se font trs-
malheureuses pour exciter nos gnrosits naturelles ou notre
amour-propre. Un jeune homme n'est-il pas flatt de consoler une
grande infortune? Enfin elles ont la manie de la virginit!
Elle  d penser que je la croyais toute neuve. Ma bonne foi peut
devenir une excellente spculation.
Mais un jour, aprs avoir puis ses penses de dfiance, il se
demanda si la marquise tait sincre, si tant de souffrances
pouvaient tre joues, pourquoi feindre de la rsignation? elle
vivait dans une solitude profonde, et dvorait en silence des
chagrins qu'elle laissait  peine deviner par l'accent plus ou
moins contraint d'une interjection. Ds ce moment Charles prit un
vif intrt  madame d'Aiglemont. Cependant, en venant  un
rendez-vous habituel qui leur tait devenu ncessaire l'un 
l'autre, heure rserve par un mutuel instinct, Vandenesse
trouvait encore sa matresse plus habile que vraie, et son
dernier mot tait: - Dcidment, cette femme est trs-adroite.
Il entra, vit la marquise dans son attitude favorite, attitude
pleine de mlancolie; elle leva les yeux sur lui sans faire un
mouvement, et lui jeta un de ces regards pleins qui ressemblent 
un sourire. Madame d'Aiglemont exprimait une confiance, une
amiti vraie, mais point d'amour. Charles s'assit et ne put rien
dire. Il tait mu par une de ces sensations pour lesquelles il
manque un langage.
- Qu'avez-vous? lui dit-elle d'un son de voix attendrie.
- Rien. Si, reprit-il, je songe  une chose qui ne vous a point
encore occupe.
- Qu'est-ce?
- Mais... le congrs est fini.
- Eh! bien, dit-elle, vous deviez donc aller au congrs?
Une rponse directe tait la plus loquente et la plus dlicate
des dclarations; mais Charles ne la fit pas. La physionomie de
madame d'Aiglemont attestait une candeur d'amiti qui dtruisait
tous les calculs de la vanit, toutes les esprances de l'amour,
toutes les dfiances du diplomate; elle ignorait ou paraissait
ignorer compltement qu'elle ft aime; et, lorsque Charles,
tout confus, se replia sur lui-mme, il fut forc de s'avouer
qu'il n'avait rien fait ni rien dit qui autorist cette femme 
le penser. Monsieur de Vandenesse trouva pendant cette soire la
marquise ce qu'elle tait toujours: simple et affectueuse, vraie
dans sa douleur, heureuse d'avoir un ami, fire de rencontrer une
me qui st entendre la sienne; elle n'allait pas au del, et ne
supposait pas qu'une femme put se laisser deux fois sduire;
mais elle avait connu l'amour et le gardait encore saignant au
fond de son coeur; elle n'imaginait pas que le bonheur pt
apporter deux fois  une femme ses enivrements, car elle ne
croyait pas seulement  l'esprit, mais  l'me, et, pour elle,
l'amour n'tait pas une sduction, il comportait toutes les
sductions nobles. En ce moment Charles redevint jeune homme, il
fut subjugu par l'clat d'un si grand caractre, et voulut tre
initi dans tous les secrets de cette existence fltrie par le
hasard plus que par une faute. Madame d'Aiglemont ne jeta qu'un
regard  son ami en l'entendant demander compte du surcrot de
chagrin qui communiquait  sa beaut toutes les harmonies de la
tristesse; mais ce regard profond fut comme le sceau d'un
contrat solennel.
- Ne me faites plus de questions semblables, dit-elle. Il y a
trois ans,  pareil jour, celui qui m'aimait, le seul homme au
bonheur de qui j'eusse sacrifi jusqu' ma propre estime, est
mort, et mort pour me sauver l'honneur. Cet amour a cess jeune,
pur, plein d'illusions. Avant de me livrer  une passion vers
laquelle une fatalit sans exemple me poussa, j'avais t sduite
par ce qui perd tant de jeunes filles, par un homme nul, mais de
formes agrables. Le mariage effeuilla mes esprances une  une.
Aujourd'hui j'ai perdu le bonheur lgitime et ce bonheur que l'on
nomme criminel, sans avoir connu le bonheur. Il ne me reste rien.
Si je n'ai pas su mourir, je dois tre au moins fidle  mes
souvenirs.
A ces mots, elle ne pleura pas, elle baissa les yeux et se tordit
lgrement les doigts, qu'elle avait croiss par son geste
habituel. Cela fut dit simplement, mais l'accent de sa voix tait
l'accent d'un dsespoir aussi profond que paraissait l'tre son
amour, et ne laissait aucune esprance  Charles. Cette affreuse
existence traduite en trois phrases et commente par une torsion
de main, cette forte douleur dans une femme frle, cet abme dans
une jolie tte, enfin les mlancolies, les larmes d'un deuil de
trois ans fascinrent Vandenesse qui resta silencieux et petit
devant cette grande et noble femme: il n'en voyait plus les
beauts matrielles si exquises, si acheves, mais l'me si
minemment sensible. Il rencontrait enfin cet tre idal si
fantastiquement rv, si vigoureusement appel par tous ceux qui
mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et
souvent meurent sans avoir pu jouir de tous ses trsors rvs.
En entendant ce langage et devant cette beaut sublime, Charles
trouva ses ides troites. Dans l'impuissance o il tait de
mesurer ses paroles  la hauteur de cette scne, tout  la fois
si simple et si leve, il rpondit par des lieux communs sur la
destine des femmes.
- Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se creuser une
tombe, dit-il.
Mais la raison est toujours mesquine auprs du sentiment; l'une
est naturellement borne, comme tout ce qui est positif, et
l'autre est infini. Raisonner l o il faut sentir est le propre
des mes sans porte. Vandenesse garda donc le silence, contempla
long-temps madame d'Aiglemont et sortit. En proie  des ides
nouvelles qui lui grandissaient la femme, il ressemblait  un
peintre qui, aprs avoir pris pour types les vulgaires modles de
son atelier, rencontrerait tout  coup la Mnmosyne du Muse, la
plus belle et la moins apprcie des statues antiques. Charles
fut profondment pris. Il aima madame d'Aiglemont avec cette
bonne foi de la jeunesse, avec cette ferveur qui communique aux
premires passions une grce ineffable, une candeur que l'homme
ne retrouve plus qu'en ruines lorsque plus tard il aime encore:
dlicieuses passions, presque toujours dlicieusement savoures
par les femmes qui les font natre, parce qu' ce bel ge de
trente ans, sommit potique de la vie des femmes, elles peuvent
en embrasser tout le cours et voir aussi bien dans le pass que
dans l'avenir. Les femmes connaissent alors tout le prix de
l'amour et en jouissent avec la crainte de le perdre: alors leur
me est encore belle de la jeunesse qui les abandonne, et leur
passion va se renforant toujours d'un avenir qui les effraie.
- J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la marquise,
et pour mon malheur je trouve une femme attache  des souvenirs.
La lutte est difficile contre un mort qui n'est plus l, qui ne
peut pas faire de sottises, ne dplat jamais, et de qui l'on ne
voit que les belles qualits. N'est-ce pas vouloir dtrner la
perfection que d'essayer  tuer les charmes de la mmoire et les
esprances qui survivent  un amant perdu, prcisment parce
qu'il n'a rveill que des dsirs, tout ce que l'amour a de plus
beau, de plus sduisant?
Cette triste rflexion, due au dcouragement et  la crainte de
ne pas russir, par lesquels commencent toutes les passions
vraies, fut le dernier calcul de sa diplomatie expirante. Ds
lors il n'eut plus d'arrire-penses, devint le jouet de son
amour et se perdit dans les riens de ce bonheur inexplicable qui
se repat d'un mot, d'un silence, d'un vague espoir. Il voulut
aimer platoniquement, vint tous les jours respirer l'air que
respirait madame d'Aiglemont, s'incrusta presque dans sa maison
et l'accompagna partout avec la tyrannie d'une passion qui mle
son gosme au dvouement le plus absolu. L'amour a son instinct,
il sait trouver le chemin du coeur comme le plus faible insecte
marche  sa fleur avec une irrsistible volont qui ne
s'pouvante de rien. Aussi, quand un sentiment est vrai, sa
destine n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas de quoi jeter
une femme dans toutes les angoisses de la terreur, si elle vient
 penser que sa vie dpend du plus ou du moins de vrit, de
force, de persistance que son amant mettra dans ses dsirs! Or,
il est impossible  une femme,  une pouse,  une mre, de se
prserver contre l'amour d'un jeune homme; la seule chose qui
soit en sa puissance est de ne pas continuer  le voir au moment
o elle devine ce secret du coeur qu'une femme devine toujours.
Mais ce parti semble trop dcisif pour qu'une femme puisse le
prendre  un ge o le mariage pse, ennuie et lasse, o
l'affection conjugale est plus que tide, si dj mme son mari
ne l'a pas abandonne. Laides, les femmes sont flattes par un
amour qui les fait belles; jeunes et charmantes, la sduction
doit tre  la hauteur de leurs sductions, elle est immense;
vertueuses, un sentiment terrestrement sublime les porte 
trouver je ne sais quelle absolution dans la grandeur mme des
sacrifices qu'elles font  leur amant et de la gloire dans cette
lutte difficile. Tout est pige. Aussi nulle leon n'est-elle
trop forte pour de si fortes tentations. La rclusion ordonne
autrefois  la femme en Grce, en orient, et qui devient de mode
en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique;
mais, sous l'empire de ce systme, les agrments du monde
prissent: ni la socit, ni la politesse, ni l'lgance des
moeurs ne sont alors possibles. Les nations devront choisir.
Ainsi, quelques mois aprs sa premire rencontre, madame
d'Aiglemont trouva sa vie troitement lie  celle de Vandenesse,
elle s'tonna sans trop de confusion, et presque avec un certain
plaisir, d'en partager les gots et les penses. Avait-elle pris
les ides de Vandenesse, ou Vandenesse avait-il pous ses
moindres caprices? elle n'examina rien. Dj saisie par le
courant de la passion, cette adorable femme se dit avec la fausse
bonne foi de la peur: - Oh! non! je serai fidle  celui qui
mourut pour moi.
Pascal a dit: Douter de Dieu, c'est y croire. De mme, une femme
ne se dbat que quand elle est prise. Le jour o la marquise
s'avoua qu'elle tait aime, il lui arriva de flotter entre mille
sentiments contraires. Les superstitions de l'exprience
parlrent leur langage. Serait-elle heureuse? pourrait-elle
trouver le bonheur en dehors des lois dont la Socit fait, 
tort ou  raison, sa morale? Jusqu'alors la vie ne lui avait
vers que de l'amertume. Y avait-il un heureux dnouement
possible aux liens qui unissent deux tres spars par des
convenances sociales? Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais
trop cher? Puis ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si
naturel de chercher, peut-tre le rencontrerait-elle enfin! La
curiosit plaide toujours la cause des amants. Au milieu de cette
discussion secrte, Vandenesse arriva. Sa prsence fit vanouir
le fantme mtaphysique de la raison. Si telles sont les
transformations successives par lesquelles passe un sentiment
mme rapide chez un jeune homme et chez une femme de trente ans,
il est un moment o les nuances se fondent, o les raisonnements
s'abolissent en un seul, en une dernire rflexion qui se confond
dans un dsir et qui le corrobore. Plus la rsistance a t
longue, plus puissante alors est la voix de l'amour. Ici donc
s'arrte cette leon ou plutt cette tude faite sur l'corch,
s'il est permis d'emprunter  la peinture une de ses expressions
les plus pittoresques; car cette histoire explique les dangers
et le mcanisme de l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais ds ce
moment, chaque jour ajouta des couleurs  ce squelette, le
revtit des grces de la jeunesse, en raviva les chairs, en
vivifia les mouvements, lui rendit l'clat, la beaut, les
sductions du sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva
madame d'Aiglemont pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de ce ton
pntr que les douces magies du coeur rendirent persuasif: -
Qu'avez-vous? elle se garda bien de rpondre. Cette dlicieuse
demande accusait une parfaite entente d'me; et, avec l'instinct
merveilleux de la femme, la marquise comprit que des plaintes ou
l'expression de son malheur intime seraient en quelque sorte des
avances. Si dj chacune de ces paroles avait une signification
entendue par tous deux, dans quel abme n'allait-elle pas mettre
les pieds? Elle lut en elle-mme par un regard lucide et clair,
se tut, et son silence fut imit par Vandenesse.
- Je suis souffrante, dit-elle enfin effraye de la haute porte
d'un moment o le langage des yeux suppla compltement 
l'impuissance du discours.
- Madame, rpondit Charles d'une voix affectueuse mais violemment
Bmue, me et corps, tout se tient. Si vous tiez heureuse, vous
seriez jeune et frache. Pourquoi refusez-vous de demander 
l'amour tout ce dont l'amour vous a prive? Vous croyez la vie
termine au moment o, pour vous, elle commence. Confiez-vous aux
soins d'un ami. Il est si doux d'tre aim!
- Je suis dj vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait donc de ne
pas continuer  souffrir comme par le pass. D'ailleurs il faut
aimer, dites-vous? Eh! bien, je ne le dois ni ne le puis. Hors
vous, dont l'amiti jette quelques douceurs sur ma vie, personne
ne me plat, personne ne saurait effacer mes souvenirs. J'accepte
un ami, je fuirais un amant. Puis serait-il bien gnreux  moi
d'changer un coeur fltri contre un jeune coeur, d'accueillir
des illusions que je ne puis plus partager, de causer un bonheur
auquel je ne croirais point, ou que je tremblerais de perdre? Je
rpondrais peut-tre par de l'gosme  son dvouement, et
calculerais quand il sentirait; ma mmoire offenserait la
vivacit de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier amour ne se
remplace jamais. Enfin, quel homme voudrait  ce prix de mon
coeur?
Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, taient le
dernier effort de la sagesse. - S'il se dcourage, eh! bien, je
resterai seule et fidle. Cette pense vint au coeur de cette
femme, et fut pour elle ce qu'est la branche de saule trop faible
que saisit un nageur avant d'tre emport par le courant. En
entendant cet arrt, Vandenesse laissa chapper un tressaillement
involontaire qui fut plus puissant sur le coeur de la marquise
que ne l'avaient t toutes ses assiduits passes. Ce qui touche
le plus les femmes, n'est-ce pas de rencontrer en nous des
dlicatesses gracieuses, des sentiments exquis autant que le sont
les leurs; car chez elles la grce et la dlicatesse sont les
indices du vrai. Le geste de Charles rvlait un vritable amour.
Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection de Vandenesse 
la force de sa douleur. Le jeune homme dit froidement: - Vous
avez peut-tre raison. Nouvel amour, chagrin nouveau. Puis, il
changea de conversation, et s'entretint de choses indiffrentes;
mais il tait visiblement mu, regardait madame d'Aiglemont avec
une attention concentre, comme s'il l'et vue pour la dernire
fois. Enfin il la quitta, en lui disant avec motion: - Adieu,
madame.
- Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont le secret
n'appartient qu'aux femmes d'lite. Il ne rpondit pas, et
sortit.
Quand Charles ne fut plus l, que sa chaise vide parla pour lui,
elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La passion fait
un progrs norme chez une femme au moment o elle croit avoir
agi peu gnreusement, ou avoir bless quelque me noble. Jamais
il ne faut se dfier des sentiments mauvais en amour, ils sont
trs-salutaires, les femmes ne succombent que sous le coup d'une
vertu. L'enfer est pav de bonnes intentions n'est pas un
paradoxe de prdicateur. Vandenesse resta pendant quelques jours
sans venir. Pendant chaque soire,  l'heure du rendez-vous
habituel, la marquise l'attendit avec une impatience pleine de
remords. Ecrire tait un aveu; d'ailleurs, son instinct lui
disait qu'il reviendrait. Le sixime jour, son valet de chambre
le lui annona. Jamais elle n'entendit ce nom avec plus de
plaisir. Sa joie l'effraya.
- Vous m'avez bien punie! lui dit-elle.
Vandenesse la regarda d'un air hbt.
- Punie! rpta-t-il. Et de quoi?
Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se venger
des souffrances auxquelles il avait t en proie, du moment o
elle les souponnait.
- Pourquoi n'tes-vous pas venu me voir? demanda-t-elle en
souriant.
- Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas faire une
rponse directe.
- Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, le petit
d'Esgrignon, sort rests ici, l'un hier, l'autre ce matin, prs
de deux heures. J'ai vu, je crois, aussi madame Firmiani et votre
soeur, madame de Listomre.
Autre souffrance! Douleur incomprhensible pour ceux qui
n'aiment pas avec ce despotisme envahisseur et froce dont le
moindre effet est une jalousie monstrueuse, un perptuel dsir de
drober l'tre aim  toute influence trangre  l'amour.
- Quoi! se dit en lui-mme Vandenesse, elle a reu, elle a vu
des tres contents, elle leur a parl, tandis que je restais
solitaire, malheureux!
Il ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de son coeur,
comme un cercueil  la mer. Ses penses taient de celles que
l'on n'exprime pas; elles ont la rapidit de ces acides qui
tuent en s'vaporant. Cependant son front se couvrit de nuages,
et madame d'Aiglemont obit  l'instinct de la femme en
partageant cette tristesse sans la concevoir. Elle n'tait pas
complice du mal qu'elle faisait, et Vandenesse s'en aperut. Il
parla de sa situation et de sa jalousie, comme si c'et t l'une
de ces hypothses que les amants se plaisent  discuter. La
marquise comprit tout, et fut alors si vivement touche qu'elle
ne put retenir ses larmes. Ds ce moment, ils entrrent dans les
cieux de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands pomes qui
formulent les deux seuls points sur lesquels tourne notre
existence: la joie ou la douleur. Le ciel n'est-il pas, ne sera-
t-il pas toujours une image de l'infini de nos sentiments qui ne
sera jamais peint que dans ses dtails, parce que le bonheur est
un, et l'enfer ne reprsente-t-il pas les tortures infinies de
nos douleurs dont nous pouvons faire oeuvre de posie, parce
qu'elles sont toutes dissemblables?
Un soir, les deux amants taient seuls, assis l'un prs de
l'autre, en silence, et occups  contempler une des plus belles
phases du firmament, un de ces ciels purs dans lesquels les
derniers rayons du soleil jettent de faibles teintes d'or et de
pourpre. En ce moment de la journe, les lentes dgradations de
la lumire semblent rveiller les sentiments doux; nos passions
vibrent mollement, et nous savourons les troubles de je ne sais
quelle violence au milieu du calme. En nous montrant le bonheur
par de vagues images, la nature nous invite  en jouir quand il
est prs de nous, ou nous le fait regretter quand il a fui. Dans
ces instants fertiles en enchantements, sous le dais de cette
lueur dont les tendres harmonies s'unissent  des sductions
intimes, il est difficile de rsister aux voeux du coeur qui ont
alors tant de magie! alors le chagrin s'mousse, la joie enivre,
et la douleur accable. Les pompes du soir sont le signal des
aveux et les encouragent. Le silence devient plus dangereux que
la parole, en communiquant aux yeux toute la puissance de
l'infini des cieux qu'ils refltent. Si l'on parle, le moindre
mot possde une irrsistible puissance. N'y a-t-il pas alors de
la lumire dans la voix, de la pourpre dans le regard? Le ciel
n'est-il pas comme en nous, ou ne nous semble-t-il pas tre dans
le ciel? Cependant Vandenesse et Juliette, car depuis quelques
jours elle se laissait appeler ainsi familirement par celui
qu'elle se plaisait  nommer Charles; donc tous deux parlaient;
mais le sujet primitif de leur conversation tait bien loin d'eux; 
et, s'ils ne savaient plus le sens de leurs paroles, ils
coutaient avec dlices les penses secrtes qu'elles couvraient.
La main de la marquise tait dans celle de Vandenesse, et elle la
lui abandonnait sans croire que ce ft une faveur.
Ils se penchrent ensemble pour voir un de ces majestueux
paysages pleins de neige, de glaciers, d'ombres grises qui
teignent les flancs de montagnes fantastiques; un de ces
tableaux remplis de brusques oppositions entre les flammes rouges
et les tons noirs qui dcorent les cieux avec une inimitable et
fugace posie; magnifiques langes dans lesquels renat le
soleil, beau linceul o il expire. En ce moment, les cheveux de
Juliette effleurrent les joues de Vandenesse; elle sentit ce
contact lger, elle en frissonna violemment, et lui plus encore;
car tous deux taient graduellement arrivs  une de ces
inexplicables crises o le calme communique aux sens une
perception si fine, que le plus faible choc fait verser des
larmes et dborder la tristesse si le coeur est perdu dans ces
mlancolies, ou lui donne d'ineffables plaisirs s'il est perdu
dans les vertiges de l'amour. Juliette pressa presque
involontairement la main de son ami. Cette pression persuasive
donna du courage  la timidit de l'amant. Les joies de ce moment
et les esprances de l'avenir, tout se fondit dans une motion,
celle d'une premire caresse, du chaste et modeste baiser que
madame d'Aiglemont laissa prendre sur sa joue. Plus faible tait
la faveur, plus puissante, plus dangereuse elle fut. Pour leur
malheur  tous deux, il n'y avait ni semblants ni fausset. Ce
fut l'entente de deux belles mes, spares par tout ce qui est
loi, runies par tout ce qui est sduction dans la nature. En ce
moment le gnral d'Aiglemont entra.
- Le ministre est chang, dit-il. Votre oncle fait partie du
nouveau cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles chances pour
tre ambassadeur, Vandenesse.
Charles et Julie se regardrent en rougissant. Cette pudeur
mutuelle fut encore un lien. Tous deux, ils eurent la mme
pense, le mme remords; lien terrible et tout aussi fort entre
deux brigands qui viennent d'assassiner un homme, qu'entre deux
amants coupables d'un baiser. Il fallait une rponse au marquis.
- Je ne veux plus quitter Paris, dit Charles Vandenesse.
- Nous savons pourquoi, rpliqua le gnral en affectant la
finesse d'un homme qui dcouvre un secret. Vous ne voulez pas
abandonner votre oncle, pour vous faire dclarer l'hritier de sa
pairie.
La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant sur son mari
cet effroyable mot: - Il est aussi par trop bte.

CHAPITRE IV LE DOIGT DE DIEU
Entre la barrire d'Italie et celle de la Sant, sur le boulevard
intrieur qui mne au Jardin-des-Plantes, il existe une
perspective digne de ravir l'artiste ou le voyageur le plus blas
sur les jouissances de la vue. Si vous atteignez une lgre
minence  partir de laquelle le boulevard, ombrag par de grands
arbres touffus, tourne avec la grce d'une alle forestire verte
et silencieuse, vous voyez devant vous,  vos pieds, une valle
profonde peuple de fabriques  demi villageoises, clair-seme de
verdure, arrose par les eaux brunes de la Bivre ou des
Gobelins. Sur le versant oppos, quelques milliers de toits,
presss comme les ttes d'une foule, reclent les misres du
faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthon, le
dme terne et mlancolique du Val-de-Grce dominent
orgueilleusement toute une ville en amphithtre dont les gradins
sont bizarrement dessins par des rues tortueuses. De l, les
proportions des deux monuments semblent gigantesques; elles
crasent et les demeures frles et les plus hauts peupliers du
vallon. A gauche, l'observatoire,  travers les fentres et les
galeries duquel le jour passe en produisant d'inexplicables
fantaisies, apparat comme un spectre noir et dcharn. Puis,
dans le lointain, l'lgante lanterne des Invalides flamboie
entre les masses bleutres du Luxembourg et les tours grises de
Saint-Sulpice. Vues de l, ces lignes architecturales sont mles
 des feuillages,  ces ombres, sont soumises aux caprices d'un
ciel qui change incessamment de couleur, de lumire ou d'aspect.
Loin de vous, les difices meublent les airs; autour de vous,
serpentent des arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la
droite, par une large dcoupure de ce singulier paysage, vous
apercevez la longue nappe blanche du canal Saint-Martin, encadr
de pierres rougetres, par de ses tilleuls, bord par les
constructions vraiment romaines des Greniers d'abondance. L, sur
le dernier plan, les vaporeuses collines de Belleville, charges
de maisons et de moulins, confondent leurs accidents avec ceux
des nuages. Cependant il existe une ville, que vous ne voyez pas,
entre la range de toits qui borde le vallon et cet horizon aussi
vague qu'un souvenir d'enfance; immense cit, perdue comme dans
un prcipice entre les cimes de la Piti et le fate du cimetire
de l'Est, entre la souffrance et la mort. Elle fait entendre un
bruissement sourd semblable  celui de l'Ocan qui gronde
derrire une falaise comme pour dire: - Je suis l. Si le soleil
jette ses flots de lumire sur cette face de Paris, s'il en
pure, s'il en fluidifie les lignes; s'il y allume quelques
vitres, s'il en gaie les tuiles, embrase les croix dores,
blanchit les murs et transforme l'atmosphre en un voile de gaze; 
s'il cre de riches contrastes avec les ombres fantastiques;
si le ciel est d'azur et la terre frmissante, si les cloches
parlent, alors de l vous admirerez une de ces feries loquentes
que l'imagination n'oublie jamais, dont vous serez idoltre,
affol comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul ou
des Fiorides. Nulle harmonie ne manque  ce concert. L,
murmurent le bruit du monde et la potique paix de la solitude,
la voix d'un million d'tres et la voix de Dieu. L gt une
capitale couche sous les paisibles cyprs du Pre-Lachaise.
Par une matine de printemps, au moment o le soleil faisait
briller toutes les beauts de ce paysage, je les admirais, appuy
sur un gros orme qui livrait au vent ses fleurs jaunes. Puis, 
l'aspect de ces riches et sublimes tableaux, je pensais amrement
au mpris que nous professons, jusque dans nos livres, pour notre
pays d'aujourd'hui. Je maudissais ces pauvres riches qui,
dgots de notre belle France, vont acheter  prix d'or le droit
de ddaigner leur patrie en visitant au galop, en examinant 
travers un lorgnon les sites de cette Italie devenue si vulgaire.
Je contemplais avec amour le Paris moderne, je rvais, lorsque
tout  coup le bruit d'un baiser troubla ma solitude et fit
enfuir la philosophie. Dans la contre-alle qui couronne la pente
rapide au bas de laquelle frissonnent les eaux, et en regardant
au del du pont des Gobelins, je dcouvris une femme qui me parut
encore assez jeune, mise avec la simplicit la plus lgante, et
dont la physionomie douce semblait reflter le gai bonheur du
paysage. Un beau jeune homme posait  terre le plus joli petit
garon qu'il ft possible de voir, en sorte que je n'ai jamais su
si le baiser avait retenti sur les joues de la mre ou sur celles
de l'enfant. Une mme pense, tendre et vive, clatait dans les
yeux, dans les gestes, dans le sourire des deux jeunes gens. Ils
entrelacrent leurs bras avec une si joyeuse promptitude, et se
rapprochrent avec une si merveilleuse entente de mouvement, que,
tout  eux-mmes, ils ne s'aperurent point de ma prsence. Mais
un autre enfant, mcontent, boudeur, et qui leur tournait le dos,
me jeta des regards empreints d'une expression saisissante.
Laissant son frre courir seul, tantt en arrire, tantt en
avant de sa mre et du jeune homme, cet enfant, vtu comme
l'autre, aussi gracieux, mais plus doux de formes, resta muet,
immobile, et dans l'attitude d'un serpent engourdi. C'tait une
petite fille. La promenade de la jolie femme et de son compagnon
avait je ne sais quoi de machinal. Se contentant, par distraction
peut-tre, de parcourir le faible espace qui se trouvait entre le
petit pont et une voiture arrte au dtour du boulevard, ils
recommenaient constamment leur courte carrire en s'arrtant, se
regardant, riant au gr des caprices d'une conversation tour 
tour anime, languissante, folle ou grave. Cach par le gros
orme, j'admirais cette scne dlicieuse, et j'en aurais sans
doute respect les mystres si je n'avais surpris sur le visage
de la petite fille rveuse et taciturne les traces d'une pense
plus profonde que ne le comportait son ge. Quand sa mre et le
jeune homme se retournaient aprs tre venus prs d'elle, souvent
elle penchait sournoisement la tte, et lanait sur eux comme sur
son frre un regard furtif vraiment extraordinaire. Mais rien ne
saurait rendre la perante finesse, la malicieuse navet, la
sauvage attention qui animait ce visage enfantin aux yeux
lgrement cerns, quand la jolie femme ou son compagnon
caressaient les boucles blondes, pressaient gentiment le cou
frais, la blanche collerette du petit garon, au moment o, par
enfantillage, il essayait de marcher avec eux. Il y avait certes
une passion d'homme sur la physionomie grle de cette petite
fille bizarre. Elle souffrait ou pensait. Or, qui prophtise plus
srement la mort chez ces cratures en fleur? est-ce la
souffrance loge au corps, ou la pense htive dvorant leurs
mes,  peine germes? Une mre sait cela peut-tre. Pour moi,
je ne connais maintenant rien de plus horrible qu'une pense de
vieillard sur un front d'enfant; le blasphme aux lvres d'une
vierge est moins monstrueux encore. Aussi l'attitude presque
stupide de cette fille dj pensive, la raret de ses gestes,
tout m'intressa-t-il. Je l'examinai curieusement. Par une
fantaisie naturelle aux observateurs, je la comparais  son
frre, en cherchant  surprendre les rapports et les diffrences
qui se trouvaient entre eux. La premire avait des cheveux bruns,
des yeux noirs et une puissance prcoce qui formaient une riche
opposition avec la blonde chevelure, les yeux vert de mer et la
gracieuse faiblesse du plus jeune. L'ane pouvait avoir environ
sept  huit ans, l'autre six  peine. Ils taient habills de la
mme manire. Cependant, en les regardant avec attention, je
remarquai dans les collerettes de leurs chemises une diffrence
assez frivole, mais qui plus tard me rvla tout un roman dans le
pass, tout un drame dans l'avenir. Et c'tait bien peu de chose.
Un simple ourlet bordait la collerette de la petite fille brune,
tandis que de jolies broderies ornaient celle du cadet, et
trahissaient un secret de coeur, une prdilection tacite que les
enfants lisent dans l'me de leurs mres, comme si l'esprit de
Dieu tait en eux. Insouciant et gai, le blond ressemblait  une
petite fille, tant sa peau blanche avait de fracheur, ses
mouvements de grce, sa physionomie de douceur; tandis que
l'ane, malgr sa force, malgr la beaut de ses traits et
l'clat de son teint, ressemblait  un petit garon maladif. Ses
yeux vifs, dnus de cette humide vapeur qui donne tant de charme
aux regards des enfants, semblaient avoir t, comme ceux des
courtisans, schs par un feu intrieur. Enfin, sa blancheur
avait je ne sais quelle nuance mate, olivtre, symptme d'un
vigoureux caractre. A deux reprises son jeune frre tait venu
lui offrir, avec une grce touchante, avec un joli regard, avec
une mine expressive qui et ravi Charlet, le petit cor de chasse
dans lequel il soufflait par instants; mais, chaque fois, elle
n'avait rpondu que par un farouche regard  cette phrase: -
Tiens, Hlne, le veux-tu? dite d'une voix caressante. Et,
sombre et terrible sous sa mine insouciante en apparence, la
petite fille tressaillait et rougissait mme assez vivement
lorsque son frre approchait; mais le cadet ne paraissait pas
s'apercevoir de l'humeur noire de sa soeur, et son insouciance,
mle d'intrt, achevait de faire contraster le vritable
caractre de l'enfance avec la science soucieuse de l'homme,
inscrite dj sur la figure de la petite fille, et qui dj
l'obscurcissait de ses sombres nuages.
- Maman, Hlne ne veut pas jouer, s'cria le petit qui saisit
pour se plaindre un moment o sa mre et le jeune homme taient
rests silencieux sur le pont des Gobelins.
- Laisse-la, Charles. Tu sais bien qu'elle est toujours grognon.
Ces paroles, prononces au hasard par la mre, qui ensuite se
retourna brusquement avec le jeune homme, arrachrent des larmes
 Hlne. Elle les dvora silencieusement, lana sur son frre un
de ces regards profonds qui me semblaient inexplicables, et
contempla d'abord avec une sinistre intelligence le talus sur le
fate duquel il tait, puis la rivire de Bivre, le pont, le
paysage et moi.
Je craignis d'tre aperu par le couple joyeux, de qui j'aurais
sans doute troubl l'entretien; je me retirai doucement, et
j'allai me rfugier derrire une haie de sureau dont le feuillage
me droba compltement  tous les regards. Je m'assis
tranquillement sur le haut du talus, en regardant en silence et
tour  tour, soit les beauts changeantes du site, soit la petite
fille sauvage qu'il m'tait encore possible d'entrevoir  travers
les interstices de la haie et le pied des sureaux sur lesquels ma
tte reposait, presque au niveau du boulevard. En ne me voyant
plus, Hlne parut inquite; ses yeux noirs me cherchrent dans
le lointain de l'alle, derrire les arbres, avec une
indfinissable curiosit. Qu'tais-je donc pour elle? En ce
moment, les rires nafs de Charles retentirent dans le silence
comme un chant d'oiseau. Le beau jeune homme, blond comme lui, le
faisait danser dans ses bras, et l'embrassait en lui prodiguant
ces petits mots sans suite et dtourns de leur sens vritable
que nous adressons amicalement aux enfants. La mre souriait 
ces jeux, et, de temps  autre, disait, sans doute  voix basse,
des paroles sorties du coeur; car son compagnon s'arrtait, tout
heureux, et la regardait d'un oeil bleu plein de feu, plein
d'idoltrie. Leurs voix mles  celle de l'enfant avaient je ne
sais quoi de caressant. Ils taient charmants tous trois. Cette
scne dlicieuse, au milieu de ce magnifique paysage, y rpandait
une incroyable suavit. Une femme, belle, blanche, rieuse, un
enfant d'amour, un homme ravissant de jeunesse, un ciel pur,
enfin toutes les harmonies de la nature s'accordaient pour
rjouir l'me. Je me surpris  sourire, comme si ce bonheur tait
le mien. Le beau jeune homme entendit sonner neuf heures. Aprs
avoir tendrement embrass sa compagne, devenue srieuse et
presque triste, il revint alors vers son tilbury qui s'avanait
lentement conduit par un vieux domestique. Le babil de l'enfant
chri se mla aux derniers baisers que lui donna le jeune homme.
Puis, quand celui-ci fut mont dans sa voiture, que la femme
immobile couta le tilbury roulant, en suivant la trace marque
par la poussire nuageuse, dans la verte alle du boulevard,
Charles accourut  sa soeur prs du pont, et j'entendis qu'il lui
disait d'une voix argentine: - Pourquoi donc que tu n'es pas
venue dire adieu  mon bon ami?
En voyant son frre sur le penchant du talus, Hlne lui lana le
plus horrible regard qui jamais ait allum les yeux d'un enfant,
et le poussa par un mouvement de rage. Charles glissa sur le
versant rapide, y rencontra des racines qui le rejetrent
violemment sur les pierres coupantes du mur; il s'y fracassa le
front; puis, tout sanglant, alla tomber dans les eaux boueuses
de la rivire. L'onde s'carta en mille jets bruns sous sa jolie
tte blonde. J'entendis les cris aigus du pauvre petit; mais
bientt ses accents se perdirent touffs dans la vase, o il
disparut en rendant un son lourd comme celui d'une pierre qui
s'engouffre. L'clair n'est pas plus prompt que ne le fut cette
chute. Je me levai soudain et descendis par un sentier. Hlne
stupfaite poussa des cris perants:
- Maman! maman! La mre tait l, prs de moi. Elle avait vol
comme un oiseau. Mais ni les yeux de la mre ni les miens ne
pouvaient reconnatre la place prcise o l'enfant tait
enseveli. L'eau noire bouillonnait sur un espace immense. Le lit
de la Bivre a, dans cet endroit, dix pieds de boue. L'enfant
devait y mourir, il tait impossible de le secourir. A cette
heure, un dimanche, tout tait en repos. La Bivre n'a ni bateaux
ni pcheurs. Je ne vis ni perches pour sonder le ruisseau puant,
ni personne dans le lointain. Pourquoi donc aurais-je parl de ce
sinistre accident, ou dit le secret de ce malheur? Hlne avait
peut-tre veng son pre. Sa jalousie tait sans doute le glaive
de Dieu. Cependant je frissonnai en contemplant la mre. Quel
pouvantable interrogatoire son mari, son juge ternel, n'allait-
il pas lui faire subir? Et elle tranait avec elle un tmoin
incorruptible. L'enfance a le front transparent, le teint
diaphane; et le mensonge est, chez elle, comme une lumire qui
lui rougit mme le regard. La malheureuse femme ne pensait pas
encore au supplice qui l'attendait au logis. Elle regardait la
Bivre.
Un semblable vnement devait produire d'affreux retentissements
dans la vie d'une femme, et voici l'un des chos les plus
terribles qui de temps en temps troublrent les amours de
Juliette.
Deux ou trois ans aprs, un soir, aprs dner, chez le marquis de
Vandenesse alors en deuil de son pre, et qui avait une
succession  rgler, se trouvait un notaire. Ce notaire n'tait
pas le petit notaire de Sterne, mais un gros et gras notaire de
Paris, un de ces hommes estimables qui font une sottise avec
mesure, mettent lourdement le pied sur une plaie inconnue, et
demandent pourquoi l'on se plaint. Si, par hasard, ils apprennent
le pourquoi de leur btise assassine, ils disent: - Ma foi, je
n'en savais rien! Enfin, c'tait un notaire honntement niais,
qui ne voyait que des actes dans la vie. Le diplomate avait prs
de lui madame d'Aiglemont. Le gnral s'tait en all poliment
avant la fin du dner pour conduire ses deux enfants au
spectacle, sur les boulevards,  l'Ambigu-Comique ou  la Gaiet.
Quoique les mlodrames surexcitent les sentiments, ils passent 
Paris pour tre  la porte de l'enfance, et sans danger, parce
que l'innocence y triomphe toujours. Le pre tait parti sans
attendre le dessert, tant sa fille et son fils l'avaient
tourment pour arriver au spectacle avant le lever du rideau.
Le notaire, l'imperturbable notaire, incapable de se demander
pourquoi madame d'Aiglemont envoyait au spectacle ses enfants et
son mari sans les y accompagner, tait, depuis le dner, comme
viss sur sa chaise. Une discussion avait fait traner le dessert
en longueur, et les gens tardaient  servir le caf. Ces
incidents, qui dvoraient un temps sans doute prcieux,
arrachaient des mouvements d'impatience  la jolie femme: on
aurait pu la comparer  un cheval de race piaffant avant la
course. Le notaire, qui ne se connaissait ni en chevaux ni en
femmes, trouvait tout bonnement la marquise une vive et
smillante femme. Enchant d'tre dans la compagnie d'une femme 
la mode et d'un homme politique clbre, ce notaire faisait de
l'esprit; il prenait pour une approbation le faux sourire de la
marquise, qu'il impatientait considrablement, et il allait son
train. Dj le matre de la maison, de concert avec sa compagne,
s'tait permis de garder  plusieurs reprises le silence l o le
notaire attendait une rponse logieuse; mais, pendant ces repos
significatifs, ce diable d'homme regardait le feu en cherchant
des anecdotes. Puis le diplomate avait eu recours  sa montre.
Enfin, la jolie femme s'tait recoiffe de son chapeau pour
sortir, et ne sortait pas. Le notaire ne voyait, n'entendait rien; 
il tait ravi de lui-mme, et sr d'intresser assez la
marquise pour la clouer l.
- J'aurai bien certainement cette femme-l pour cliente, se
disait- il.
La marquise se tenait debout, mettait ses gants, se tordait les
doigts et regardait alternativement le marquis de Vandenesse qui
partageait son impatience, ou le notaire qui plombait chacun de
ses traits d'esprit. A chaque pause que faisait ce digne homme,
le joli couple respirait en se disant par un signe: - Enfin, il
va donc s'en aller! Mais point. C'tait un cauchemar moral qui
devait finir par irriter les deux personnes passionnes sur
lesquelles le notaire agissait comme un serpent sur des oiseaux,
et les obliger  quelque brusquerie. Au beau milieu du rcit des
ignobles moyens par lesquels du Tillet, un homme d'affaires alors
en faveur, avait fait sa fortune, et dont les infamies taient
scrupuleusement dtailles par le spirituel notaire, le diplomate
entendit sonner neuf heures  la pendule; il vit que son notaire
tait bien dcidment un imbcile qu'il fallait tout uniment
congdier, et il l'arrta rsolument par un geste.
- Vous voulez les pincettes, monsieur le marquis? dit le notaire
en les prsentant  son client.
- Non, monsieur, je suis forc de vous renvoyer. Madame veut
aller rejoindre ses enfants, et je vais avoir l'honneur de
l'accompagner.
- Dj neuf heures! Le temps passe comme l'ombre dans la
compagnie des gens aimables, dit le notaire qui parlait tout seul
depuis une heure.
Il chercha son chapeau, puis il vint se planter devant la
chemine, retint difficilement un hoquet, et dit  son client,
sans voir les regards foudroyants que lui lanait la marquise: -
Rsumons nous, monsieur le marquis. Les affaires passent avant
tout. Demain donc nous lancerons une assignation  monsieur votre
frre pour le mettre en demeure; nous procderons 
l'inventaire, et aprs, ma foi...
Le notaire avait si mal compris les intentions de son client,
qu'il en prenait l'affaire en sens inverse des instructions que
celui-ci venait de lui donner. Cet incident tait trop dlicat
pour que Vandenesse ne rectifit pas involontairement les ides
du balourd notaire, et il s'ensuivit une discussion qui prit un
certain temps.
- Ecoutez, dit enfin le diplomate sur un signe que lui fit la
jeune femme, vous me cassez la tte, revenez demain  neuf heures
avec mon avou.
- Mais j'aurais l'honneur de vous faire observer, monsieur le
marquis, que nous ne sommes pas certains de rencontrer demain
monsieur Desroches, et si la mise en demeure n'est pas lance
avant midi, le dlai expire, et...
En ce moment une voiture entra dans la cour; et au bruit qu'elle
fit, la pauvre femme se retourna vivement pour cacher des pleurs
qui lui vinrent aux yeux. Le marquis sonna pour faire dire qu'il
tait sorti; mais le gnral, revenu comme  l'improviste de la
Gat, prcda le valet de chambre, et parut en tenant d'une main
sa fille dont les yeux taient rouges, et de l'autre son petit
garon tout grimaud et fch.
- Que vous est-il donc arriv, demanda la femme  son mari.
- Je vous dirai cela plus tard, rpondit le gnral en se
dirigeant vers un boudoir voisin dont la porte tait ouverte et
o il aperut les journaux.
La marquise impatiente se jeta dsesprment sur un canap.
Le notaire, qui se crut oblig de faire le gentil avec les
enfants, prit un ton mignard pour dire au garon: - H bien, mon
petit, que donnait-on  la comdie?
- La Valle du Torrent, rpondit Gustave en grognant.
- Foi d'homme d'honneur, dit le notaire, les auteurs de nos jours
sont  moiti fous! La Valle du torrent! Pourquoi pas le
Torrent de la valle? il est possible qu'une valle n'ait pas de
torrent, et en disant le Torrent de la valle, les auteurs
auraient accus quelque chose de net, de prcis, de caractris,
de comprhensible. Mais laissons cela. Maintenant comment peut-il
se rencontrer un drame dans un torrent et dans une valle? Vous
me rpondrez qu'aujourd'hui le principal attrait de ces sortes de
spectacles gt dans les dcorations, et ce titre en indique de
fort belles. Vous tes-vous bien amus, mon petit compre?
ajouta-t-il en s'asseyant devant l'enfant.
Au moment ou le notaire demanda quel drame pouvait se rencontrer
au fond d'un torrent, la fille de la marquise se retourna
lentement et pleura. La mre tait si violemment contrarie
qu'elle n'aperut pas le mouvement de sa fille.
- Oh! oui, monsieur, je m'amusais bien, rpondit l'enfant. Il y
avait dans la pice un petit garon bien gentil qu'tait seul au
monde, parce que son papa n'avait pas pu tre son pre. Voil
que, quand il arrive en haut du pont qui est sur le torrent, un
grand vilain barbu, vtu tout en noir, le jette dans l'eau.
Hlne s'est mise alors  pleurer,  sangloter; toute la salle a
cri aprs nous, et mon pre nous a bien vite, bien vite
emmens...
Monsieur de Vandenesse et la marquise restrent tous deux
stupfaits, et comme saisis par un mal qui leur ta la force de
penser et d'agir.
- Gustave, taisez-vous donc, cria le gnral. Je vous ai dfendu
de parler sur ce qui s'est pass au spectacle, et vous oubliez
dj mes recommandations.
- Que Votre Seigneurie l'excuse, monsieur le marquis, dit le
notaire, j'ai eu le tort de l'interroger, mais j'ignorais la
gravit de...
- Il devait ne pas rpondre, dit le pre en regardant son fils
avec froideur.
La cause du brusque retour des enfants et de leur pre parut
alors tre bien connue du diplomate et de la marquise. La mre
regarda sa fille, la vit en pleurs, et se leva pour aller  elle
; mais alors sou visage se contracta violemment et offrit les
signes d'une svrit que rien ne temprait.
- Assez, Hlne, lui dit-elle, allez scher vos larmes dans le
boudoir.
- Qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? dit le notaire,
qui voulut calmer  la fois la colre de la mre et les pleurs de
la fille. Elle est si jolie que ce doit tre la plus sage
crature du monde; je suis bien sr, madame, qu'elle ne vous
donne que des jouissances; pas vrai, ma petite?
Hlne regarda sa mre en tremblant, essuya ses larmes, tcha de
se composer un visage calme, et s'enfuit dans le boudoir.
- Et certes, disait le notaire en continuant toujours, madame,
vous tes trop bonne mre pour ne pas aimer galement tous vos
enfants. Vous tes d'ailleurs trop vertueuse pour avoir de ces
tristes prfrences dont les funestes effets se rvlent plus
particulirement  nous autres notaires. La socit nous passe
par les mains. Aussi en voyons-nous les passions sous leur forme
la plus hideuse, l'intrt.
Ici, une mre veut dshriter les enfants de son mari au profit
des enfants qu'elle leur prfre; tandis que, de son ct, le
mari veut quelquefois rserver sa fortune  l'enfant qui a mrit
la haine de la mre. Et c'est alors des combats, des craintes,
des actes, des contre-lettres, des ventes simules, des
fidicommis; enfin, un gchis pitoyable, ma parole d'honneur,
pitoyable! L, des pres passent leur vie  dshriter leurs
enfants en volant le bien de leurs femmes.... Oui, volant est le
mot. Nous parlions de drame, ah! je vous assure que si nous
pouvions dire le secret de certaines donations, nos auteurs
pourraient en faire de terribles tragdies bourgeoises. Je ne
sais pas de quel pouvoir usent les femmes pour faire ce qu'elles
veulent: car, malgr les apparences et leur faiblesse, c'est
toujours elles qui l'emportent. Ah! par exemple, elles ne
m'attrapent pas, moi. Je devine toujours la raison de ces
prdilections que dans le monde on qualifie poliment
d'indfinissables! Mais les maris ne la devinent jamais, c'est
une justice  leur rendre. Vous me rpondrez  cela qu'il y a des
grces d't...
Hlne, revenue avec son pre du boudoir dans le salon, coutait
attentivement le notaire, et le comprenait si bien, qu'elle jeta
sur sa mre un coup d'oeil craintif en pressentant avec tout
l'instinct du jeune ge que cette circonstance allait redoubler
la svrit qui grondait sur elle. La marquise plit en montrant
au comte par un geste de terreur son mari qui regardait
pensivement les fleurs du tapis. En ce moment, malgr son savoir-
vivre, le diplomate ne se contint plus et lana sur le notaire un
regard foudroyant.
- Venez par ici, monsieur, lui dit-il en se dirigeant vivement
vers la pice qui prcdait le salon.
Le notaire l'y suivit en tremblant et sans achever sa phrase.
- Monsieur, lui dit alors avec une rage concentre le marquis de
Vandenesse qui ferma violemment la porte du salon o il laissait
la femme et le mari, depuis le dner, vous n'avez fait ici que
des sottises et dit que des btises. Pour Dieu! allez-vous-en.
Vous finiriez par causer les plus grands malheurs. Si vous tes
un excellent notaire, restez tans votre tude; mais si, par
hasard, vous vous trouvez dans le monde, tchez d'y tre plus
circonspect...
Puis il rentra dans le salon, en quittant le notaire sans le
saluer. Celui-ci resta pendant un moment tout baubi, perclus,
sans savoir o il en tait. Quant les bourdonnements qui lui
tintaient aux oreilles cessrent, il crut entendre des
gmissements, des alles et venues dans le salon, o les
sonnettes furent violemment tires. Il eut peur de revoir le
comte, et retrouva l'usage de ses jambes pour dguerpir et gagner
l'escalier; mais  la porte des appartements, il se heurta dans
les valets qui s'empressaient de venir prendre les ordres de leur
matre.
- Voil comme sont tous ces grands seigneurs, se dit-il enfin
quand il fut dans la rue  la recherche d'un cabriolet, ils vous
engagent  parler, vous y invitent par des compliments; vous
croyez les amuser, point du tout! Ils vous font des
impertinences, vous mettent  distance et vous jettent mme  la
porte sans se gner. Enfin, j'tais fort spirituel, je n'ai rien
dit qui ne ft sens, pos, convenable. Ma foi, il me recommande
d'avoir plus de circonspection, je n'en manque pas. H! diantre,
je suis notaire et membre de ma chambre. Bah! c'est une boutade
d'ambassadeur, rien n'est sacr pour ces gens-l. Demain il
m'expliquera comment je n'ai fait chez lui que des btises et dit
que des sottises. Je lui demanderai raison; c'est--dire, je lui
en demanderai la raison. Au total, j'ai tort, peut-tre... Ma
foi, je suis bien bon de me casser la tte! Qu'est-ce que cela
me fait?
Le notaire revint chez lui, et soumit l'nigme  sa notaresse en
lui racontant de point en point les vnements de la soire.
- Mon cher Crottat, Son Excellence a eu parfaitement raison en te
disant que tu n'avais fait que des sottises et dit que des
btises.
- Pourquoi?
- Mon cher, je te le dirais, que cela ne t'empcherait pas de
recommencer ailleurs demain. Seulement, je te recommande encore
de ne jamais parler que d'affaires en socit.
- Si tu ne veux pas me le dire, je le demanderai demain ...
- Mon Dieu, les gens les plus niais s'tudient  cacher ces
choses-l, et tu crois qu'un ambassadeur ira te les dire! Mais,
Crottat, je ne t'ai jamais vu si dnu de sens.
- Merci, ma chre!

CHAPITRE V LES DEUX RENCONTRES
Un ancien officier d'ordonnance de Napolon, que nous appellerons
seulement le marquis ou le gnral, et qui sous la restauration
fit une haute fortune, tait venu passer les beaux jours 
Versailles, o il habitait une maison de campagne situe entre
l'glise et la barrire de Montreuil, sur le chemin qui conduit 
l'avenue de Saint-Cloud. Son service  la cour ne lui permettait
pas de s'loigner de Paris.
Elev jadis pour servir d'asile aux passagres amours de quelque
grand seigneur, ce pavillon avait de trs-vastes dpendances. Les
jardins au milieu desquels il tait plac, l'loignaient
galement  droite et  gauche des premires maisons de Montreuil
et des chaumires construites aux environs de la barrire;
ainsi, sans tre par trop isols, les matres de cette proprit
jouissaient,  deux pas d'une ville, de tous les plaisirs de la
solitude. Par une trange contradiction, la faade et la porte
d'entre de la maison donnaient immdiatement sur le chemin, qui,
peut-tre autrefois, tait peu frquent. Cette hypothse parat
vraisemblable si l'on vient  songer qu'il aboutit au dlicieux
pavillon bti par Louis XV pour mademoiselle de Romans, et
qu'avant d'y arriver, les curieux reconnaissent,  et l, plus
d'un casino dont l'intrieur et le dcor trahissent les
spirituelles dbauches de nos aeux, qui, dans la licence dont on
les accuse, cherchaient nanmoins l'ombre et le mystre.
Par une soire d'hiver, le marquis, sa femme et ses enfants se
trouvrent seuls dans cette maison dserte. Leurs gens avaient
obtenu la permission d'aller clbrer  Versailles la noce de
l'un d'entre eux, et prsumant que la solennit de Nol, jointe 
cette circonstance, leur offrirait une valable excuse auprs de
leurs matres, ils ne faisaient pas scrupule de consacrer  la
fte un peu plus de temps que ne leur en avait octroy
l'ordonnance domestique. Cependant, comme le gnral tait connu
pour un homme qui n'avait jamais manqu d'accomplir sa parole
avec une inflexible probit, les rfractaires ne dansrent pas
sans quelques remords quand le moment du retour fut expir. Onze
heures venaient de sonner, et pas un domestique n'tait arriv.
Le profond silence qui rgnait sur la campagne permettait
d'entendre, par intervalles, la bise sifflant  travers les
branches noires des arbres, mugissant autour de la maison, ou
s'engouffrant dans les longs corridors. La gele avait si bien
purifi l'air, durci la terre et saisi les pavs, que tout avait
cette sonorit sche dont les phnomnes nous surprennent
toujours. La lourde dmarche d'un buveur attard, ou le bruit
d'un fiacre retournant  Paris, retentissaient plus vivement et
se faisaient couter plus loin que de coutume. Les feuilles
mortes, mises en danse par quelques tourbillons soudains,
frissonnaient sur les pierres de la cour de manire  donner une
voix  la nuit, quand elle voulait devenir muette. C'tait enfin
une de ces pres soires qui arrachent  notre gosme une
plainte strile en faveur du pauvre ou du voyageur, et nous
rendent le coin du feu si voluptueux. En ce moment, la famille
runie au salon, ne s'inquitait ni de l'absence des domestiques,
ni des gens sans foyer, ni de la posie dont tincelle une
veille d'hiver. Sans philosopher hors de propos, et confiants en
la protection d'un vieux soldat, femmes et enfants se livraient
aux dlices qu'engendre la vie intrieure quand les sentiments
n'y sont pas gns, quand l'affection et la franchise animent les
discours, les regards et les jeux.
Le gnral tait assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une
haute et spacieuse bergre, au coin de la chemine, o brillait
un feu nourri qui rpandait cette chaleur piquante, symptme d'un
froid excessif au dehors. Appuye sur le dos du sige et
lgrement incline, la tte de ce brave pre restait dans une
pose dont l'indolence peignait un calme parfait, un doux
panouissement de joie. Ses bras,  moiti endormis, mollement
jets hors de la bergre, achevaient d'exprimer une pense de
bonheur. Il contemplait le plus petit de ses enfants, un garon 
peine g de cinq ans, qui, demi-nu, se refusait  se laisser
dshabiller par sa mre. Le bambin fuyait la chemise ou le bonnet
de nuit avec lequel la marquise le menaait parfois; il gardait
sa collerette brode, riait  sa mre quand elle l'appelait, en
s'apercevant qu'elle riait elle-mme de cette rbellion enfantine; 
il se remettait alors  jouer avec sa soeur, aussi nave, mais
plus malicieuse, et qui parlait dj plus distinctement que lui,
dont les vagues paroles et les ides confuses taient  peine
intelligibles pour ses parents. La petite Mona, son ane de
deux ans, provoquait par des agaceries dj fminines
d'interminables rires, qui partaient comme des fuses et
semblaient ne pas avoir de cause; mais  les voir tous deux se
roulant devant le feu, montrant sans honte leurs jolis corps
potels, leurs formes blanches et dlicates, confondant les
boucles de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs
visages roses, o la joie traait des fossettes ingnues, certes
un pre et surtout une mre comprenaient ces petites mes, pour
eux dj caractrises, pour eux dj passionnes. Ces deux anges
faisaient plir par les vives couleurs de leurs yeux humides, de
leurs joues brillantes, de leur teint blanc, les fleurs du tapis
moelleux, ce thtre de leurs bats, sur lequel ils tombaient, se
renversaient, se combattaient, se roulaient sans danger. Assise
sur une causeuse  l'autre coin de la chemine, en face de son
mari, la mre tait entoure de vtements pars et restait, un
soulier rouge  la main, dans une attitude pleine de laissez-
aller. Son indcise svrit mourait dans un doux sourire grav
sur ses lvres. Age d'environ trente-six ans, elle conservait
encore une beaut due  la rare perfection des lignes de son
visage, auquel la chaleur, la lumire et le bonheur prtaient en
ce moment un clat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder
ses enfants pour reporter ses yeux caressants sur la grave figure
de son mari, et parfois, en se rencontrant, les yeux des deux
poux changeaient de muettes jouissances et de profondes
rflexions. Le gnral avait un visage fortement basan. Son
front large et pur tait sillonn par quelques mches de cheveux
grisonnants. Les mles clairs de ses yeux bleus, la bravoure
inscrite dans les rides de ses joues fltries, annonaient qu'il
avait achet par de rudes travaux le ruban rouge qui fleurissait
la boutonnire de son habit. En ce moment les innocentes joies
exprimes par ses deux enfants se refltaient sur sa physionomie
vigoureuse et ferme o peraient une bonhomie, une candeur
indicibles. Ce vieux capitaine tait redevenu petit sans beaucoup
d'efforts. N'y a-t-il pas toujours un peu d'amour pour l'enfance
chez les soldats qui ont assez expriment les malheurs de la vie
pour avoir su reconnatre les misres de la force et les
privilges de la faiblesse? Plus loin, devant une table ronde
claire par des lampes astrales dont les vives lumires
luttaient avec les lueurs ples des bougies places sur la
chemine, tait un jeune garon de treize ans qui tournait
rapidement les pages d'un gros livre. Les cris de son frre ou de
sa soeur ne lui causaient aucune distraction, et sa figure
accusait la curiosit de la jeunesse. Cette profonde
proccupation tait justifie par les attachantes merveilles des
Mille et une Nuits et par un uniforme de lycen. Il restait
immobile, dans une attitude mditative, un coude sur la table et
la tte appuye sur l'une de ses mains, dont les doigts blancs
tranchaient au moyen d'une chevelure brune. La clart tombant
d'aplomb sur son visage, et le reste du corps tant dans
l'obscurit, il ressemblait ainsi  ces portraits noirs o
Raphal s'est reprsent lui-mme attentif, pench, songeant 
l'avenir. Entre cette table et la marquise, une grande et belle
jeune fille travaillait, assise devant un mtier  tapisserie sur
lequel se penchait et d'o s'loignait alternativement sa tte,
dont les cheveux d'bne artistement lisss rflchissaient la
lumire. A elle seule Hlne tait un spectacle. Sa beaut se
distinguait par un rare caractre de force et d'lgance. Quoique
releve de manire  dessiner des traits vifs autour de la tte,
la chevelure tait si abondante que, rebelle aux dents du peigne,
elle se frisait nergiquement  la naissance du cou. Ses
sourcils, trs-fournis et rgulirement plants, tranchaient avec
la blancheur de son front pur. Elle avait mme sur la lvre
suprieure quelques signes de courage qui figuraient une lgre
teinte de bistre sous un nez grec dont les contours taient d'une
exquise perfection. Mais la captivante rondeur des formes, la
candide expression des autres traits, la transparence d'une
carnation dlicate, la voluptueuse mollesse des lvres, le fini
de l'ovale dcrit par le visage, et surtout la saintet de son
regard vierge, imprimaient  cette beaut vigoureuse la suavit
fminine, la modestie enchanteresse que nous demandons  ces
anges de paix et d'amour. Seulement il n'y avait rien de frle
dans cette jeune fille, et son coeur devait tre aussi doux, son
me aussi forte que ses proportions taient magnifiques et que sa
figure tait attrayante. Elle imitait le silence de son frre le
lycen, et paraissait en proie  l'une de ces fatales mditations
de jeune fille, souvent impntrables  l'observation d'un pre
ou mme  la sagacit des mres: en sorte qu'il tait impossible
de savoir s'il fallait attribuer au jeu de la lumire ou  des
peines secrtes les ombres capricieuses qui passaient sur son
visage comme de faibles nues sur un ciel pur.
Les deux ans taient en ce moment compltement oublis par le
mari et par la femme. Cependant plusieurs fois le coup d'oeil
interrogateur du gnral avait embrass la scne muette qui, sur
le second plan, offrait une gracieuse ralisation des esprances
crites dans les tumultes enfantins placs sur le devant de ce
tableau domestique. En expliquant la vie humaine par
d'insensibles gradations, ces figures composaient une sorte de
pome vivant. Le luxe des accessoires qui dcoraient le salon, la
diversit des attitudes, les oppositions dues  des vtements
tous divers de couleur, les contrastes de ces visages si
caractriss par les diffrents ges et par les contours que les
lumires mettaient en saillie, rpandaient sur ces pages humaines
toutes les richesses demandes  la sculpture, aux peintres, aux
crivains. Enfin, le silence et l'hiver, la solitude et la nuit
prtaient leur majest  cette sublime et nave composition,
dlicieux effet de nature. La vie conjugale est pleine de ces
heures sacres dont le charme indfinissable est d peut-tre 
quelque souvenance d'un monde meilleur. Des rayons clestes
jaillissent sans doute sur ces sortes de scnes, destines 
payer  l'homme une partie de ses chagrins,  lui faire accepter
l'existence. Il semble que l'univers soit l, devant nous, sous
une forme enchanteresse, qu'il droule ses grandes ides d'ordre,
que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de l'avenir.
Cependant, malgr le regard d'attendrissement jet par Hlne sur
Abel et Mona quand clatait une de leurs joies; malgr le
bonheur peint sur sa lucide figure lorsqu'elle contemplait
furtivement son pre, un sentiment de profonde mlancolie tait
empreint dans ses gestes, dans son attitude, et surtout dans ses
yeux voils par de longues paupires. Ses blanches et puissantes
mains,  travers lesquelles la lumire passait en leur
communiquant une rougeur diaphane et presque fluide, eh! bien,
ses mains tremblaient. Une seule fois, sans se dfier
mutuellement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtrent. Ces
deux femmes se comprirent alors par un regard terne, froid,
respectueux chez Hlne, sombre et menaant chez la mre. Hlne
baissa promptement sa vue sur le mtier, tira l'aiguille avec
prestesse, et de long-temps ne releva sa tte, qui semblait lui
tre devenue trop lourde  porter. La mre tait-elle trop svre
pour sa fille, et jugeait-elle cette svrit ncessaire? Etait-
elle jalouse de la beaut d'Hlne, avec qui elle pouvait
rivaliser encore, mais en dployant tous les prestiges de la
toilette? Ou la fille avait-elle surpris, comme beaucoup de
filles quand elles deviennent clairvoyantes, des secrets que
cette femme, en apparence si religieusement fidle  ses devoirs,
croyait avoir ensevelis dans son coeur aussi profondment que
dans une tombe?
Hlne tait arrive  un ge o la puret de l'me porte  des
rigidits qui dpassent la juste mesure dans laquelle doivent
rester les sentiments. Dans certains esprits, les fautes prennent
les proportions du crime; l'imagination ragit alors sur la
conscience; souvent alors les jeunes filles exagrent la
punition en raison de l'tendue qu'elles donnent aux forfaits.
Hlne paraissait ne se croire digne de personne. Un secret de sa
vie antrieure, un accident peut-tre, incompris d'abord, mais
dvelopp par les susceptibilits de son intelligence sur
laquelle influaient les ides religieuses, semblait l'avoir
depuis peu comme dgrade romanesquement  ses propres yeux. Ce
changement dans sa conduite avait commenc le jour o elle avait
lu, dans la rcente traduction des thtres trangers, la belle
tragdie de Guillaume Tell, par Schiller. Aprs avoir grond sa
fille de laisser tomber le volume, la mre avait remarqu que le
ravage caus par cette lecture dans l'me d'Hlne venait de la
scne o le pote tablit une sorte de fraternit entre Guillaume
Tell, qui verse le sang d'un homme pour sauver tout un peuple, et
Jean-le-Parricide. Devenue humble, pieuse et recueillie, Hlne
ne souhaitait plus d'aller au bal. Jamais elle n'avait t si
caressante pour son pre, surtout quand la marquise n'tait pas
tmoin de ses cajoleries de jeune fille. Nanmoins, s'il existait
du refroidissement dans l'affection d'Hlne pour sa mre, il
tait si finement exprim, que le gnral ne devait pas s'en
apercevoir, quelque jaloux qu'il pt tre de l'union qui rgnait
dans sa famille. Nul homme n'aurait eu l'oeil assez perspicace
pour sonder la profondeur de ces deux coeurs fminins: l'un
jeune et gnreux, l'autre sensible et fier; le premier, trsor
d'indulgence; le second, plein de finesse et d'amour. Si la mre
contristait sa fille par un adroit despotisme de femme, il
n'tait sensible qu'aux yeux de la victime. Au reste, l'vnement
seulement fit natre ces conjectures toutes insolubles. Jusqu'
cette nuit, aucune lumire accusatrice ne s'tait chappe de ces
deux mes; mais entre elles et Dieu certainement il s'levait
quelque sinistre mystre.
- Allons, Abel, s'cria la marquise en saisissant un moment o
silencieux et fatigus Mona et son frre restaient immobiles;
allons, venez, mon fils, il faut vous coucher... Et, lui lanant
un regard imprieux, elle le prit vivement sur ses genoux.
- Comment, dit le gnral, il est dix heures et demie, et pas un
de nos domestiques n'est rentr? Ah! les compres. Gustave,
ajouta-t-il en se tournant vers son fils, je ne t'ai donn ce
livre qu' la condition de le quitter  dix heures; tu aurais d
le fermer toi-mme  l'heure dite et t'aller coucher comme tu me
l'avais promis. Si tu veux tre un homme remarquable, il faut
faire de ta parole une seconde religion, et y tenir comme  ton
honneur. Fox, un des plus grands orateurs de l'Angleterre, tait
surtout remarquable par la beaut de son caractre. La fidlit
aux engagements pris est la principale de ses qualits. Dans son
enfance, son pre, un Anglais de vieille roche, lui avait donn
une leon assez vigoureuse pour faire une ternelle impression
sur l'esprit d'un jeune enfant. A ton ge, Fox venait, pendant
les vacances, chez son pre, qui avait, comme tous les riches
Anglais, un parc assez considrable autour de son chteau. Il se
trouvait dans ce parc un vieux kiosque qui devait tre abattu et
reconstruit dans un endroit o le point de vue tait magnifique.
Les enfants aiment beaucoup  voir dmolir. Le petit Fox voulait
avoir quelques jours de vacances de plus pour assister  la chute
du pavillon; mais son pre exigeait qu'il rentrt au collge au
jour fix pour l'ouverture des classes; de l brouille entre le
pre et le fils. La mre, comme toutes les mamans, appuya le
petit Fox. Le pre promit alors solennellement  son fils qu'il
attendrait aux vacances prochaines pour dmolir le kiosque. Fox
retourne au collge. Le pre crut qu'un petit garon distrait par
ses tudes oublierait cette circonstance, il fit abattre le
kiosque et le reconstruisit  l'autre endroit. L'entt garon ne
songeait qu' ce kiosque. Quand il vint chez son pre, son
premier soin fut d'aller voir le vieux btiment; mais il revint
tout triste au moment du djeuner, et dit  son pre: - Vous
m'avez tromp. Le vieux gentilhomme anglais dit avec une
confusion pleine de dignit: - C'est vrai, mon fils, mais je
rparerai ma faute. Il faut tenir  sa parole plus qu' sa
fortune; car tenir  sa parole donne la fortune, et toutes les
fortunes n'effacent pas la tache faite  la conscience par un
manque de parole. Le pre fit reconstruire le vieux pavillon
comme il tait; puis, aprs l'avoir reconstruit, il ordonna
qu'on l'abattt sous les yeux de son fils. Que ceci, Gustave, te
serve de leon.
Gustave, qui avait attentivement cout son pre, ferma le livre
 l'instant. Il se fit un moment de silence pendant lequel le
gnral s'empara de Mona, qui se dbattait contre le sommeil, et
la posa doucement sur lui. La petite laissa rouler sa tte
chancelante sur la poitrine du pre et s'y endormit alors tout 
fait, enveloppe dans les rouleaux dors de sa jolie chevelure.
En cet instant, des pas rapides retentirent dans la rue, sur la
terre; et soudain trois coups, frapps  la porte, rveillrent
les chos de la maison. Ces coups prolongs eurent un accent
aussi facile  comprendre que le cri d'un homme en danger de
mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hlne,
Gustave, le gnral et sa femme tressaillirent vivement; mais
Abel, que sa mre achevait de coiffer, et Mona ne s'veillrent
pas.
- Il est press, celui-l, s'cria le militaire en dposant sa
fille sur la bergre.
Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la prire de sa
femme.
- Mon ami, n'y va pas...
Le marquis passa dans sa chambre  coucher, y prit une paire de
pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'lana vers l'escalier,
descendit avec la rapidit de l'clair, et se trouva bientt  la
porte de la maison o son fils le suivit intrpidement.
- Qui est l? demanda-t-il.
- Ouvrez, rpondit une voix presque suffoque par des
respirations haletantes.
- Etes-vous ami?
- Oui, ami.
- Etes-vous seul?
- Oui, mais ouvrez, car ils viennent!
Un homme se glissa sous le porche avec la fantastique vlocit
d'une ombre aussitt que le gnral eut entrebill la porte;
et, sans qu'il pt s'y opposer, l'inconnu l'obligea de la lcher
en la repoussant par un vigoureux coup de pied, et s'y appuya
rsolument comme pour empcher de la rouvrir. Le gnral, qui
leva soudain son pistolet et sa lanterne sur la poitrine de
l'tranger afin de le tenir en respect, vit un homme de moyenne
taille envelopp dans une pelisse fourre, vtement de vieillard,
ample et tranant, qui semblait ne pas avoir t fait pour lui.
Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front entirement
couvert par un chapeau qui lui tombait sur les yeux.
- Monsieur, dit-il au gnral, abaissez le canon de votre
pistolet. Je ne prtends pas rester chez vous sans votre
consentement; mais si je sors, la mort m'attend  la barrire.
Et quelle mort! vous en rpondriez  Dieu. Je vous demande
l'hospitalit pour deux heures. Songez-y bien, monsieur, quelque
suppliant que je sois, je dois commander avec le despotisme de la
ncessit. Je veux l'hospitalit de l'Arabie. Que je vous sois
sacr; sinon, ouvrez, j'irai mourir. Il me faut le secret, un
asile et de l'eau. Oh! de l'eau? rpta-t-il d'une voix qui
rlait.
- Qui tes-vous, demanda le gnral, surpris de la volubilit
fivreuse avec laquelle parlait l'inconnu.
- Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'loigne, rpondit
l'homme avec l'accent d'une infernale ironie.
Malgr l'adresse avec laquelle le marquis promenait les rayons de
sa lanterne, il ne pouvait voir que le bas de ce visage, et rien
n'y plaidait en faveur d'une hospitalit si singulirement
rclame: les joues taient tremblantes, livides, et les traits
horriblement contracts. Dans l'ombre projete par le bord du
chapeau, les yeux se dessinaient comme deux lueurs qui firent
presque plir la faible lumire de la bougie. Cependant il
fallait une rponse.
- Monsieur, dit le gnral, votre langage est si extraordinaire,
qu' ma place vous...
- Vous disposez de ma vie, s'cria l'tranger d'un son de voix
terrible en interrompant son hte.
- Deux heures, dit le marquis irrsolu.
- Deux heures, rpta l'homme.
Mais tout  coup il repoussa son chapeau par un geste de
dsespoir, se dcouvrit le front et lana, comme s'il voulait
faire une dernire tentative, un regard dont la vive clart
pntra l'me du gnral. Ce jet d'intelligence et de volont
ressemblait  un clair, et fut crasant comme la foudre; car il
est des moments o les hommes sont investis d'un pouvoir
inexplicable.
- Allez, qui que vous puissiez tre, vous serez en sret sous
mon toit, reprit gravement le matre du logis qui crut obir 
l'un de ces mouvements instinctifs que l'homme ne sait pas
toujours expliquer.
- Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant chapper un
profond soupir.
- Etes-vous arm, demanda le gnral.
Pour toute rponse, l'tranger lui donnant  peine le temps de
jeter un coup d'oeil sur sa pelisse, l'ouvrit et la replia
lestement. Il tait sans armes apparentes et dans le costume d'un
jeune homme qui sort du bal. Quelque rapide que ft l'examen du
souponneux militaire, il en vit assez pour s'crier: - O
diable avez-vous pu vous clabousser ainsi par un temps si sec?
- Encore des questions! rpondit-il avec un air de hauteur.
En ce moment, le marquis aperut son fils et se souvint de la
leon qu'il venait de lui faire sur la stricte excution de la
parole donne; il fut si vivement contrari de cette
circonstance, qu'il lui dit, non sans un ton de colre: -
Comment, petit drle, te trouves-tu l au lieu d'tre dans ton
lit?
- Parce que j'ai cru pouvoir vous tre utile dans le danger,
rpondit Gustave.
- Allons, monte  ta chambre, dit le pre adouci par la rponse
de son fils. Et vous, dit-il en s'adressant  l'inconnu, suivez-
moi.
Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se dfient l'un
de l'autre. Le gnral commena mme  concevoir de sinistres
pressentiments. L'inconnu lui pesait dj sur le coeur comme un
cauchemar; mais, domin par la foi du serment, il le conduisit 
travers les corridors, les escaliers de sa maison, et le fit
entrer dans une grande chambre situe au second tage,
prcisment au-dessus du salon. Cette pice inhabite servait de
schoir en hiver, ne communiquait  aucun appartement, et n'avait
d'autre dcoration, sur ses quatre murs jaunis, qu'un mchant
miroir laiss sur la chemine par le prcdent propritaire, et
une grande glace qui, s'tant trouve sans emploi lors de
l'emmnagement du marquis, fut provisoirement mise en face de la
chemine. Le plancher de cette vaste mansarde n'avait jamais t
balay, l'air y tait glacial, et deux vieilles chaises
dpailles en composaient tout le mobilier. Aprs avoir pos sa
lanterne sur l'appui de la chemine, le gnral dit  l'inconnu:
- Votre scurit veut que cette misrable mansarde vous serve
d'asile. Et, comme vous avez ma parole pour le secret, vous me
permettrez de vous y enfermer.
L'homme baissa la tte en signe d'adhsion.
- Je n'ai demand qu'un asile, le secret et de l'eau, ajouta-t-
il.
- Je vais vous en apporter, rpondit le marquis qui ferma la
porte avec soin et descendit  ttons dans le salon pour y venir
prendre un flambeau afin d'aller chercher lui-mme une carafe
dans l'office.
- H! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vivement la marquise
 son mari.
- Rien, ma chre, rpondit-il d'un air froid.
- Mais nous avons cependant bien cout, vous venez de conduire
quelqu'un l-haut....
- Hlne, reprit le gnral en regardant sa fille qui leva la
tte vers lui, songez que l'honneur de votre pre repose sur
votre discrtion. Vous devez n'avoir rien entendu.
La jeune fille rpondit par un mouvement de tte significatif. La
marquise demeura tout interdite et pique intrieurement de la
manire dont s'y prenait son mari pour lui imposer silence. Le
gnral alla prendre une carafe, un verre, et remonta dans la
chambre o tait son prisonnier: il le trouva debout, appuy
contre le mur, prs de la chemine, la tte nue; il avait jet
son chapeau sur une des deux chaises. L'tranger ne s'attendait
sans doute pas  se voir si vivement clair. Son front se plissa
et sa figure devint soucieuse quand ses yeux rencontrrent les
yeux perants du gnral; mais il s'adoucit et prit une
physionomie gracieuse pour remercier son protecteur. Lorsque ce
dernier eut plac le verre et la carafe sur l'appui de la
chemine, l'inconnu, aprs lui avoir encore jet son regard
flamboyant, rompit le silence.
- Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de convulsions
gutturales comme prcdemment mais qui nanmoins accusait encore
un tremblement intrieur, je vais vous paratre bizarre. Excusez
des caprices ncessaires. Si vous restez l, je vous prierai de
ne pas me regarder quand je boirai.
Contrari de toujours obir  un homme qui lui dplaisait, le
gnral se retourna brusquement. L'tranger tira de sa poche un
mouchoir blanc, s'en enveloppa la main droite; puis il saisit la
carafe, et but d'un trait l'eau qu'elle contenait. Sans penser 
enfreindre son serment tacite, le marquis regarda machinalement
dans la glace; mais alors la correspondance des deux miroirs
permettant  ses yeux de parfaitement embrasser l'inconnu, il vit
le mouchoir se rougir soudain par le contact des mains qui
taient pleines de sang.
- Ah! vous m'avez regard, s'cria l'homme quand aprs avoir bu
et s'tre envelopp dans son manteau il examina le gnral d'un
air souponneux. Je suis perdu. Ils viennent, les voici!
- Je n'entends rien, dit le marquis.
- Vous n'tes pas intress, comme je le suis,  couter dans
l'espace.
- Vous vous tes donc battu en duel, pour tre ainsi couvert de
sang? demanda le gnral assez mu en distinguant la couleur des
larges taches dont les vtements de son hte taient imbibs.
- Oui, un duel, vous l'avez dit, rpta l'tranger en laissant
errer sur ses lvres un sourire amer.
En ce moment, le son des pas de plusieurs chevaux au grand galop
retentit dans le lointain; mais ce bruit tait faible comme les
premires lueurs du matin. L'oreille exerce du gnral reconnut
la marche des chevaux disciplins par le rgime de l'escadron.
- C'est la gendarmerie, dit-il.
Il jeta sur son prisonnier un regard de nature  dissiper les
doutes qu'il avait pu lui suggrer par son indiscrtion
involontaire, remporta la lumire et revint au salon. A peine
posait-il la clef de la chambre haute sur la chemine que le
bruit produit par la cavalerie grossit et s'approcha du pavillon
avec une rapidit qui le fit tressaillir. En effet, les chevaux
s'arrtrent  la porte de la maison. Aprs avoir chang
quelques paroles avec ses camarades, un cavalier descendit,
frappa rudement, et obligea le gnral d'aller ouvrir. Ce dernier
ne fut pas matre d'une motion secrte  l'aspect de six
gendarmes dont les chapeaux bords d'argent brillaient  la
clart de la lune.
- Monseigneur, lui dit un brigadier, n'avez-vous pas entendu tout
 l'heure un homme courant vers la barrire?
- Vers la barrire? Non.
- Vous n'avez ouvert votre porte  personne?
- Ai-je donc l'habitude d'ouvrir moi-mme ma porte?...
- Mais, pardon, mon gnral, en ce moment, il me semble que...
- Ah! , s'cria le marquis avec un accent de colre, allez
vous me plaisanter? avez-vous le droit...
- Rien, rien, monseigneur, reprit doucement le brigadier. Vous
excuserez notre zle. Nous savons bien qu'un pair de France ne
s'expose pas  recevoir un assassin  cette heure de la nuit;
mais le dsir d'avoir quelques renseignements...
- Un assassin! s'cria le gnral. Et qui donc a t...
- Monsieur le marquis de Mauny vient d'tre hach en je ne sais
combien de morceaux, reprit le gendarme. Mais l'assassin est
vivement poursuivi. Nous sommes certains qu'il est dans les
environs, et nous allons le traquer. Excusez, mon gnral.
Le gendarme parlait en remontant  cheval, en sorte qu'il ne lui
fut heureusement pas possible de voir la figure du gnral.
Habitu  tout supposer, le brigadier aurait peut-tre conu des
soupons  l'aspect de cette physionomie ouverte o se peignaient
si fidlement les mouvements de l'me.
- Sait-on le nom du meurtrier? demanda le gnral.
- Non, rpondit le cavalier. Il a laiss le secrtaire plein d'or
et de billets de banque, sans y toucher.
- C'est une vengeance, dit le marquis.
- Ah! bah! sur un vieillard?... Non, non, ce gaillard-l
n'aura pas eu le temps de faire son coup.
Et le gendarme rejoignit ses compagnons, qui galopaient dj dans
le lointain. Le gnral resta pendant un moment en proie  des
perplexits faciles  comprendre. Bientt il entendit ses
domestiques qui revenaient en se disputant avec une sorte de
chaleur, et dont les voix retentissaient dans le carrefour de
Montreuil. Quand ils arrivrent, sa colre,  laquelle il fallait
un prtexte pour s'exhaler, tomba sur eux avec l'clat de la
foudre. Sa voix fit trembler les chos de la maison. Puis il
s'apaisa tout  coup, lorsque le plus hardi, le plus adroit
d'entre eux, son valet de chambre, excusa leur retard en lui
disant qu'ils avaient t arrts  l'entre de Montreuil par des
gendarmes et des agents de police en qute d'un assassin. Le
gnral se tut soudain. Puis, rappel par ce mot aux devoirs de
sa singulire position, il ordonna schement  tous ses gens
d'aller se coucher aussitt en les laissant tonns de la
facilit avec laquelle il admettait le mensonge du valet de
chambre.
Mais pendant que ces vnements se passaient dans la cour, un
incident lger en apparence avait chang la situation des autres
personnages qui figurent dans cette histoire. A peine le marquis
tait-il sorti que sa femme, jetant alternativement les yeux sur
la clef de la mansarde et sur Hlne, finit par dire  voix basse
en se penchant vers sa fille: - Hlne, votre pre a laiss la
clef sur la chemine.
La jeune fille tonne leva la tte, et regarda timidement sa
mre dont les yeux ptillaient de curiosit.
- H! bien, maman? rpondit-elle d'une voix trouble.
- Je voudrais bien savoir ce qui se passe l-haut. S'il y a une
personne, elle n'a pas encore boug. Vas-y donc...
- Moi? dit la jeune fille avec une sorte d'effroi.
- As-tu peur?
- Non, madame, mais je crois avoir distingu le pas d'un homme.
- Si je pouvais y aller moi-mme, je ne vous aurais pas pri de
monter, Hlne, reprit sa mre avec un ton de dignit froide. Si
votre pre rentrait et ne me trouvait pas, il me chercherait peut-
tre, tandis qu'il ne s'apercevra pas de votre absence.
- Madame, rpondit Hlne, si vous me le commandez, j'irai; mais
je perdrai l'estime de mon pre...
- Comment! dit la marquise avec un accent d'ironie. Mais puisque
vous prenez au srieux ce qui n'tait qu'une plaisanterie
maintenant je vous ordonne d'aller voir qui est l-haut. Voici la
clef, ma fille! Votre pre, en vous recommandant le silence sur
ce qui se passe en ce moment chez lui, ne vous a point interdit
de monter  cette chambre. Allez, et sachez qu'une mre ne doit
jamais tre juge par sa fille...
Aprs avoir prononc ces dernires paroles avec toute la svrit
d'une mre offense, la marquise prit la clef et la remit 
Hlne, qui se leva sans dire un mot, et quitta le salon.
- Ma mre saura toujours bien obtenir son pardon; mais moi je
serai perdue dans l'esprit de mon pre. Veut-elle donc me priver
de la tendresse qu'il a pour moi, me chasser de sa maison?
Ces ides fermentrent soudain dans son imagination pendant
qu'elle marchait sans lumire le long du corridor, au fond duquel
tait la porte de la chambre mystrieuse. Quand elle y arriva, le
dsordre de ses penses eut quelque chose de fatal. Cette espce
de mditation confuse servit  faire dborder mille sentiments
contenus jusque-l dans son coeur. Ne croyant peut-tre dj plus
 un heureux avenir, elle acheva, dans ce moment affreux, de
dsesprer de sa vie. Elle trembla convulsivement en approchant
la clef de la serrure, et son motion devint mme si forte
qu'elle s'arrta pendant un instant pour mettre la main sur son
coeur, comme si elle avait le pouvoir d'en calmer les battements
profonds et sonores. Enfin elle ouvrit la porte. Le cri des gonds
avait sans doute vainement frapp l'oreille du meurtrier. Quoique
son oue ft trs-fine, il resta presque coll sur le mur,
immobile et comme perdu dans ses penses. Le cercle de lumire
projet par la lanterne l'clairait faiblement, et il
ressemblait, dans cette zone de clair-obscur,  ces sombres
statues de chevaliers, toujours debout  l'encoignure de quelque
tombe noire sous les chapelles gothiques. Des gouttes de sueur
froide sillonnaient son front jaune et large. Une audace
incroyable brillait sur ce visage fortement contract. Ses yeux
de feu, fixes et secs, semblaient contempler un combat dans
l'obscurit qui tait devant lui. Des penses tumultueuses
passaient rapidement sur cette face, dont l'expression ferme et
prcise indiquait une me suprieure. Son corps, son attitude,
ses proportions, s'accordaient avec son gnie sauvage. Cet homme
tait tout force et tout puissance, et il envisageait les
tnbres comme une visible image de son avenir. Habitu  voir
les figures nergiques des gants qui se pressaient autour de
Napolon, et proccup par une curiosit morale, le gnral
n'avait pas fait attention aux singularits physiques de cet
homme extraordinaire; mais, sujette, comme toutes les femmes,
aux impressions extrieures, Hlne fut saisie par le mlange de
lumire et d'ombre, de grandiose et de passion, par un potique
chaos qui donnait  l'inconnu l'apparence de Lucifer se relevant
de sa chute. Tout  coup la tempte peinte sur ce visage s'apaisa
comme par magie, et l'indfinissable empire dont l'tranger
tait,  son insu peut-tre, le principe et l'effet, se rpandit
autour de lui avec la progressive rapidit d'une inondation. Un
torrent de penses dcoula de son front au moment o ses traits
reprirent leurs formes naturelles. Charme, soit par l'tranget
de cette entrevue, soit par le mystre dans lequel elle
pntrait, la jeune fille put alors admirer une physionomie douce
et pleine d'intrt. Elle resta pendant quelque temps dans un
prestigieux silence et en proie  des troubles jusqu'alors
inconnus  sa jeune me. Mais bientt, soit qu'Hlne et laiss
Bchapper une exclamation, et fait un mouvement; soit que
l'assassin, revenant du monde idal au monde rel, entendt une
autre respiration que la sienne, il tourna la tte vers la fille
de son hte, et aperut indistinctement dans l'ombre la figure
sublime et les formes majestueuses d'une crature qu'il dut
prendre pour un ange,  la voir immobile et vague comme une
apparition.
- Monsieur! dit-elle d'une voix palpitante.
Le meurtrier tressaillit.
- Une femme! s'cria-t-il doucement. Est-ce possible? Eloignez-
vous, reprit-il. Je ne reconnais  personne le droit de me
plaindre, de m'absoudre ou de me condamner. Je dois vivre seul.
Allez, mon enfant, ajouta-t-il avec un geste de souverain, je
reconnatrais mal le service que me rend le matre de cette
maison, si je laissais une seule des personnes qui l'habitent
respirer le mme air que moi. Il faut me soumettre aux lois du
monde.
Cette dernire phrase fut prononce  voir basse. En achevant
d'embrasser par sa profonde intuition les misres que rveilla
cette ide mlancolique, il jeta sur Hlne un regard de serpent,
et remua dans le coeur de cette singulire jeune fille un monde
de penses encore endormi chez elle. Ce fut comme une lumire qui
lui aurait clair des pays inconnus. Son me fut terrasse,
subjugue, sans qu'elle trouvt la force de se dfendre contre le
pouvoir magntique de ce regard, quelque involontairement lanc
qu'il ft.
Honteuse et tremblante, elle sortit et ne revint au salon qu'un
instant avant le retour de son pre, en sorte qu'elle ne put rien
dire  sa mre.
Le gnral, tout proccup, se promena silencieusement, les bras
croiss, allant d'un pas uniforme des fentres qui donnaient sur
la rue aux fentres du jardin. Sa femme gardait Abel endormi.
Mona, pose sur la bergre comme un oiseau dans son nid,
sommeillait insouciante. La soeur ane tenait une pelote de soie
dans une main, dans l'autre une aiguille, et contemplait le feu.
Le profond silence qui rgnait au salon, au dehors et dans la
maison, n'tait interrompu que par les pas tranants des
domestiques, qui allrent se coucher un  un; par quelques rires
touffs, dernier cho de leur joie et de la fte nuptiale; puis
encore par les portes de leurs chambres respectives, au moment o
ils les ouvrirent en se parlant les uns aux autres, et quand ils
les fermrent. Quelques bruits sourds retentirent encore auprs
des lits. Une chaise tomba.
La toux d'un vieux cocher rsonna faiblement et se tut. Mais
bientt la sombre majest qui clate dans la nature endormie 
minuit domina partout. Les toiles seules brillaient. Le froid
avait saisi la terre. Pas un tre ne parla, ne remua. Seulement
le feu bruissait, comme pour faire comprendre la profondeur du
silence. L'horloge de Montreuil sonna une heure. En ce moment des
pas extrmement lgers retentirent faiblement dans l'tage
suprieur. Le marquis et sa fille, certains d'avoir enferm
l'assassin de monsieur de Mauny, attriburent ces mouvements 
une des femmes, et ne furent pas tonns d'entendre ouvrir les
portes de la pice qui prcdait le salon. Tout  coup le
meurtrier apparut au milieu d'eux. La stupeur dans laquelle le
marquis tait plong, la vive curiosit de la mre et
l'tonnement de la fille lui ayant permis d'avancer presque au
milieu du salon, il dit au gnral d'une voix singulirement
calme et mlodieuse: - Monseigneur, les deux heures vont
expirer.
- Vous ici! s'cria le gnral. Par quelle puissance? Et, d'un
regard terrible, il interrogea sa femme et ses enfants. Hlne
devint rouge comme le feu. - Vous, reprit le militaire d'un ton
pntr, vous au milieu de nous! Un assassin couvert de sang ici! 
Vous souillez ce tableau! Sortez, sortez, ajouta-t-il avec un
accent de fureur.
Au mot d'assassin, la marquise jeta un cri. Quant  Hlne, ce
mot sembla dcider de sa vie, son visage n'accusa pas le moindre
tonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses penses si
vastes eurent un sens. La punition que le ciel rservait  ses
fautes clatait. Se croyant aussi criminelle que l'tait cet
homme, la jeune fille le regarda d'un oeil serein: elle tait sa
compagne, sa soeur. Pour elle, un commandement de Dieu se
manifestait dans cette circonstance. Quelques annes plus tard,
la raison aurait fait justice de ses remords; mais en ce moment
ils la rendaient insense. L'tranger resta immobile et froid. Un
sourire de ddain se peignit dans ses traits et sur ses larges
lvres rouges.
- Vous reconnaissez bien mal la noblesse de mes procds envers
vous, dit-il lentement. Je n'ai pas voulu toucher de mes mains le
verre dans lequel vous m'avez donn de l'eau pour apaiser ma
soif. Je n'ai pas mme pens  laver mes mains sanglantes sous
votre toit, et j'en sors n'y ayant laiss de mon crime ( ces
mots ses lvres se comprimrent) que l'ide, en essayant de
passer ici sans laisser de trace. Enfin je n'ai pas mme permis 
votre fille de...
- Ma fille! s'cria le gnral en jetant sur Hlne un coup
d'oeil d'horreur. Ah! malheureux, sors, ou je te tue.
- Les deux heures ne sont pas expires. Vous ne pouvez ni me tuer
ni me livrer sans perdre votre propre estime et - la mienne.
A ce dernier mot, le militaire stupfait essaya de contempler le
criminel, mais il fut oblig de baisser les yeux, il se sentait
hors d'tat de soutenir l'insupportable clat d'un regard qui
pour la seconde fois lui dsorganisait l'me. Il craignit de
mollir encore en reconnaissant que sa volont s'affaiblissait
dj.
- Assassiner un vieillard! Vous n'avez donc jamais vu de famille? 
dit-il alors en lui montrant par un geste paternel sa femme et
ses enfants.
- Oui, un vieillard, rpta l'inconnu dont le front se contracta
lgrement.
- L'avoir coup en morceaux!
- Je l'ai coup en morceaux, reprit l'assassin avec calme.
- Fuyez! s'cria le gnral sans oser regarder son hte. Notre
pacte est rompu. Je ne vous tuerai pas. Non! je ne me ferai
jamais le pourvoyeur de l'chafaud. Mais sortez, vous nous faites
horreur.
- Je le sais, rpondit le criminel avec rsignation. Il n'y a pas
de terre en France o je puisse poser mes pieds avec scurit;
mais, si la justice savait, comme Dieu, juger les spcialits;
si elle daignait s'enqurir qui, de l'assassin ou de la victime,
est le monstre, je resterais firement parmi les hommes. Ne
devinez-vous pas des crimes antrieurs chez un homme qu'on vient
de hacher? Je me suis fait juge et bourreau, j'ai remplac la
justice humaine impuissante. Voil mon crime. Adieu, monsieur.
Malgr l'amertume que vous avez jete dans votre hospitalit,
j'en garderai le souvenir. J'aurai encore dans l'me un sentiment
de reconnaissance pour un homme dans le monde, cet homme est
vous... Mais je vous aurais voulu plus gnreux.
Il alla vers la porte. En ce moment la jeune fille se pencha vers
sa mre et lui dit un mot  l'oreille.
- Ah!... Ce cri chapp  sa femme fit tressaillir le gnral,
comme s'il et vu Mona morte. Hlne tait debout, et le
meurtrier s'tait instinctivement retourn, montrant sur sa
figure une sorte d'inquitude pour cette famille.
- Qu'avez-vous, ma chre? demanda le marquis.
- Hlne veut le suivre, dit-elle.
Le meurtrier rougit.
- Puisque ma mre traduit si mal une exclamation presque
involontaire, dit Hlne  voix basse, je raliserai ses voeux.
Aprs avoir jet un regard de fiert presque sauvage autour
d'elle, la jeune fille baissa les yeux et resta dans une
admirable attitude de modestie.
- Hlne, dit le gnral, vous tes alle l-haut dans la chambre
o j'avais mis...?
- Oui, mon pre.
- Hlne, demanda-t-il d'une voix altre par un tremblement
convulsif, est-ce la premire fois que vous avez vu cet homme?
- Oui, mon pre.
- Il n'est pas alors naturel que vous ayez le dessein de...
- Si cela n'est pas naturel, au moins cela est vrai, mon pre.
- Ah! ma fille?... dit la marquise  voix basse mais de manire
 ce que son mari l'entendt. Hlne, vous mentez  tous les
principes d'honneur, de modestie, de vertu, que j'ai tch de
dvelopper dans votre coeur. Si vous n'avez t que mensonge
jusqu' cette heure fatale, alors vous n'tes point regrettable.
Est-ce la perfection morale de cet inconnu qui vous tente?
serait-ce l'espce de puissance ncessaire aux gens qui
commettent un crime?... Je vous estime trop pour supposer...
- Oh! supposez tout, madame, rpondit Hlne d'un ton froid.
Mais, malgr la force de caractre dont elle faisait preuve en ce
moment, le feu de ses yeux absorba difficilement les larmes qui
roulrent dans ses yeux. L'tranger devina le langage de la mre
par les pleurs de la jeune fille et lana son coup d'oeil d'aigle
sur la marquise qui fut oblige, par un irrsistible pouvoir, de
regarder ce terrible sducteur. Or, quand les yeux de cette femme
rencontrrent les yeux clairs et luisants de cet homme, elle
prouva dans l'me un frisson semblable  la commotion qui nous
saisit  l'aspect d'un reptile ou lorsque nous touchons  une
bouteille de Leyde.
- Mon ami, cria-t-elle  son mari, c'est le dmon. Il devine
tout...
Le gnral se leva pour saisir un cordon de sonnette.
- Il vous perd, dit Hlne au meurtrier.
L'inconnu sourit, fit un pas, arrta le bras du marquis, le fora
de supporter un regard qui versait la stupeur, et le dpouilla de
son nergie.
- Je vais vous payer votre hospitalit, dit-il, et nous serons
quittes. Je vous pargnerai un dshonneur en me livrant moi-mme.
Aprs tout, que ferais-je maintenant dans la vie?
- Vous pouvez vous repentir, rpondit Hlne en lui adressant une
de ces esprances qui ne brillent que dans les yeux d'une jeune
fille.
- Je ne me repentirai jamais, dit le meurtrier d'une voix sonore
et en levant firement la tte.
- Ses mains sont teintes de sang, dit le pre  sa fille.
- Je les essuierai, rpondit-elle.
- Mais, reprit le gnral, sans se hasarder  lui montrer
l'inconnu, savez-vous s'il veut de vous seulement?
Le meurtrier s'avana vers Hlne, dont la beaut, quelque chaste
et recueillie qu'elle ft, tait comme claire par une lumire
intrieure dont les reflets coloraient et mettaient, pour ainsi
dire, en relief les moindres traits et les lignes les plus
dlicates; puis, aprs avoir jet sur cette ravissante crature
un doux regard, dont la flamme tait encore terrible, il dit en
trahissant une vive motion: - N'est-ce pas vous aimer pour vous-
mme et m'acquitter des deux heures d'existence que m'a vendues
votre pre que de me refuser  votre dvouement?
- Et vous aussi vous me repoussez! s'cria Hlne avec un accent
qui dchira les coeurs. Adieu donc  tous, je vais aller mourir!
- Qu'est-ce que cela signifie? lui dirent ensemble son pre et
sa mre.
Elle resta silencieuse et baissa les yeux aprs avoir interrog
la marquise par un coup d'oeil loquent. Depuis le moment o le
gnral et sa femme avaient essay de combattre par la parole ou
par l'action l'trange privilge que l'inconnu s'arrogeait en
restant au milieu d'eux, et que ce dernier leur avait lanc
l'tourdissante lumire qui jaillissait de ses yeux, ils taient
soumis  une torpeur inexplicable; et leur raison engourdie les
aidait mal  repousser la puissance surnaturelle sous laquelle
ils succombaient.
Pour eux l'air tait devenu lourd, et ils respiraient
difficilement, sans pouvoir accuser... celui qui les opprimait
ainsi, quoiqu'une voix intrieure ne leur laisst pas ignorer que
cet homme magique tait le principe de leur impuissance. Au
milieu de cette agonie morale, le gnral devina que ses efforts
devaient avoir pour objet d'influencer la raison chancelante de
sa fille: il la saisit par la taille, et la transporta dans
l'embrasure d'une croise, loin du meurtrier.
- Mon enfant chrie, lui dit-il  voix basse, si quelque amour
trange tait n tout  coup dans ton coeur, ta vie pleine
d'innocence, ton me pure et pieuse m'ont donn trop de preuves
de caractre pour ne pas te supposer l'nergie ncessaire 
dompter un mouvement de folie. Ta conduite cache donc un mystre.
Eh! bien, mon coeur est un coeur plein d'indulgence, tu peux
tout lui confier; quand mme tu le dchirerais, je saurais, mon
enfant, taire mes souffrances et garder  ta confession un
silence fidle. Voyons, es-tu jalouse de notre affection pour tes
frres ou ta jeune soeur? As-tu dans l'me un chagrin d'amour?
Es-tu malheureuse ici? Parle? explique-moi les raisons qui te
poussent  laisser ta famille,  l'abandonner,  la priver de son
plus grand charme,  quitter ta mre, tes frres, ta petite
soeur.
- Mon pre, rpondit-elle, je ne suis ni jalouse ni amoureuse de
personne, pas mme de votre ami le diplomate, monsieur de
Vandenesse.
La marquise plit, et sa fille, qui l'observait, s'arrta.
- Ne dois-je pas tt ou tard aller vivre sous la protection d'un
homme?
- Cela est vrai.
- Savons-nous jamais, dit-elle en continuant,  quel tre nous
lions nos destines? Moi, je crois en cet homme.
- Enfant, dit le gnral en levant la voix, tu ne songes pas 
toutes les souffrances qui vont t'assaillir.
- Je pense aux siennes...
- Quelle vie! dit le pre.
- Une vie de femme, rpondit la fille en murmurant.
- Vous tes bien savante, s'cria la marquise en retrouvant la
parole.
- Madame, les demandes me dictent les rponses; mais, si vous le
dsirez, je parlerai plus clairement.
- Dites tout, ma fille, je suis mre. Ici la fille regarda la
mre, et ce regard fit faire une pause  la marquise. - Hlne,
je subirai vos reproches, si vous en avez  me faire, plutt que
de vous voir suivre un homme que tout le monde fuit avec horreur.
- Vous voyez bien, madame, que sans moi il serait seul.
- Assez, madame, s'cria le gnral, nous n'avons plus qu'une
fille. Et il regarda Mona, qui dormait toujours. - Je vous
enfermerai dans un couvent, ajouta-t-il en se tournant vers
Hlne.
- Soit! mon pre, rpondit-elle avec un calme dsesprant, j'y
mourrai. Vous n'tes comptable de ma vie et de son me qu' Dieu.
Un profond silence succda soudain  ces paroles. Les spectateurs
de cette scne, o tout froissait les sentiments vulgaires de la
vie sociale, n'osaient se regarder. Tout  coup le marquis
aperut ses pistolets, en saisit un, l'arma lestement et le
dirigea sur l'tranger. Au bruit que fit la batterie, cet homme
se retourna, jeta son regard calme et perant sur le gnral dont
le bras, dtendu par une invincible mollesse, retomba lourdement,
et le pistolet coula sur le tapis...
- Ma fille, dit alors le pre abattu par cette lutte effroyable,
vous tes libre. Embrassez votre mre, et elle y consent. Quant 
moi, je ne veux plus ni vous voir ni vous entendre...
- Hlne, dit la mre  la jeune fille, pensez donc que vous
serez dans la misre.
Une espce de rle, parti de la large poitrine du meurtrier,
attira les regards sur lui. Une expression ddaigneuse tait
peinte sur sa figure.
- L'hospitalit que je vous ai donne me cote cher, s'cria le
gnral en se levant. Vous n'avez tu, tout  l'heure, qu'un
vieillard; ici, vous assassinez toute une famille. Quoi qu'il
arrive, il y aura du malheur dans cette maison.
- Et si votre fille est heureuse? demanda le meurtrier en
regardant fixement le militaire.
- Si elle est heureuse avec vous, rpondit le pre en faisant un
incroyable effort, je ne la regretterai pas.
Hlne s'agenouilla timidement devant son pre, et lui dit d'une
voix caressante: - O mon pre, je vous aime et vous vnre, que
vous me prodiguiez des trsors de votre bont, ou les rigueurs de
la disgrce.... Mais, je vous en supplie, que vos dernires
paroles ne soient pas des paroles de colre.
Le gnral n'osa pas contempler sa fille. En ce moment l'tranger
s'avana, et jetant sur Hlne un sourire o il y avait  la fois
quelque chose d'infernal et de cleste: - Vous qu'un meurtrier
n'pouvante pas, ange de misricorde, dit-il, venez, puisque vous
persistez  me confier votre destine.
- Inconcevable! s'cria le pre.
La marquise lana sur sa fille un regard extraordinaire, et lui
ouvrit ses bras. Hlne s'y prcipita en pleurant.
- Adieu, dit-elle, adieu, ma mre!
Hlne fit hardiment un signe  l'tranger, qui tressaillit.
Aprs avoir bais la main de son pre, embrass prcipitamment,
mais sans plaisir, Mona et le petit Abel, elle disparut avec le
meurtrier.
- Par o vont-ils? s'cria le gnral en coutant les pas des
deux fugitifs. - Madame, reprit-il en s'adressant  sa femme, je
crois rver: cette aventure me cache un mystre. Vous devez le
savoir.
La marquise frissonna.
- Depuis quelque temps, rpondit-elle, votre fille tait devenue
extraordinairement romanesque et singulirement exalte. Malgr
mes soins  combattre cette tendance de son caractre...
- Cela n'est pas clair...
Mais, s'imaginant entendre dans le jardin les pas de sa fille et
de l'tranger, le gnral s'interrompit pour ouvrir
prcipitamment la croise.
- Hlne, cria-t-il.
Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine prophtie. En
prononant ce nom, auquel rien ne rpondait plus dans le monde,
le gnral rompit, comme par enchantement, le charme auquel une
puissance diabolique l'avait soumis. Une sorte d'esprit lui passa
sur la face. Il vit clairement la scne qui venait de se passer,
et maudit sa faiblesse qu'il ne comprenait pas. Un frisson chaud
alla de son coeur  sa tte,  ses pieds, il redevint lui-mme,
terrible, affam de vengeance, et poussa un effroyable cri.
- Au secours! au secours!...
Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manire  les
briser, aprs avoir fait retentir des tintements tranges. Tous
ses gens s'veillrent en sursaut. Pour lui, criant toujours, il
ouvrit les fentres de la rue, appela les gendarmes, trouva ses
pistolets, les tira pour acclrer la marche des cavaliers, le
lever de ses gens et la venue des voisins. Les chiens reconnurent
la voix de leur matre et aboyrent, les chevaux hennirent et
piaffrent. Ce fut un tumulte affreux au milieu de cette nuit
calme. En descendant par les escaliers pour courir aprs sa
fille, le gnral vit ses gens pouvants qui arrivaient de
toutes parts.
- Ma fille? Hlne est enleve. Allez dans le jardin! Gardez la
rue! Ouvrez  la gendarmerie! A l'assassin!
Aussitt il brisa par un effort de rage la chane qui retenait le
gros chien de garde.
- Hlne! Hlne! lui dit-il.
Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et s'lana
dans le jardin si rapidement que le gnral ne put le suivre. En
ce moment le galop des chevaux retentit dans la rue, et le
gnral s'empressa d'ouvrir lui-mme.
- Brigadier, s'cria-t-il, allez couper la retraite  l'assassin
de monsieur de Mauny. Ils s'en vont par mes jardins. Vite, cernez
les chemins de la butte de Picardie, je vais faire une battue
dans toutes les terres, les parcs, les maisons. - Vous autres,
dit-il  ses gens, veillez sur la rue et tenez la ligne depuis la
barrire jusqu' Versailles. En avant, tous!
Il se saisit d'un fusil que lui apporta son valet de chambre, et
s'lana dans les jardins en criant au chien: - Cherche!
D'affreux aboiements lui rpondirent dans le lointain, et il se
dirigea dans la direction d'o les rlements du chien semblaient
venir.
A sept heures du matin, les recherches de la gendarmerie, du
gnral, de ses gens et des voisins avaient t inutiles. Le
chien n'tait pas revenu. Harass de fatigue, et dj vieilli par
le chagrin, le marquis rentra dans son salon, dsert pour lui,
quoique ses trois autres enfants y fussent.
- Vous avez t bien froide pour votre fille, dit-il en regardant
sa femme. - Voil donc ce qui nous reste d'elle! ajouta-t-il en
montrant le mtier o il voyait une fleur commence. Elle tait
l, tout  l'heure, et maintenant, perdue, perdue!
Il pleura, se cacha la tte dans ses mains, et resta un moment
silencieux, n'osant plus contempler ce salon qui nagure lui
offrait le tableau le plus suave du bonheur domestique. Les
lueurs de l'aurore luttaient avec les lampes expirantes; les
bougies brlaient leurs festons de papier, tout s'accordait avec
le dsespoir de ce pre.
- Il faudra dtruire ceci, dit-il aprs un moment de silence et
en montrant le mtier. Je ne pourrais plus rien voir de ce qui
nous la rappelle...
La terrible nuit de Nol, pendant laquelle le marquis et sa femme
eurent le malheur de perdre leur fille ane sans avoir pu
s'opposer  l'trange domination exerce par son ravisseur
involontaire, fut comme un avis que leur donna la fortune. La
faillite d'un agent de change ruina le marquis. Il hypothqua les
biens de sa femme pour tenter une spculation dont les bnfices
devaient restituer  sa famille toute sa premire fortune; mais
cette entreprise acheva de le ruiner. Pouss par son dsespoir 
tout tenter, le gnral s'expatria. Six ans s'taient couls
depuis son dpart. Quoique sa famille et rarement reu de ses
nouvelles, quelques jours avant la reconnaissance de
l'indpendance des rpubliques amricaines par l'Espagne, il
avait annonc son retour.
Donc, par une belle matine, quelques ngociants franais,
impatients de revenir dans leur patrie avec des richesses
acquises au prix de longs travaux et de prilleux voyages
entrepris, soit au Mexique, soit dans la Colombie, se trouvaient
 quelques lieues de Bordeaux, sur un brick espagnol. Un homme,
vieilli par les fatigues ou par le chagrin plus que ne le
comportaient ses annes, tait appuy sur le bastingage et
paraissait insensible au spectacle qui s'offrait aux regards des
passagers groups sur le tillac. Echapps aux dangers de la
navigation et convis par la beaut du jour, tous taient monts
sur le pont comme pour saluer la terre natale. La plupart d'entre
eux voulaient absolument voir, dans le lointain, les phares, les
difices de la Gascogne, la tour de Cordouan, mls aux crations
fantastiques de quelques nuages blancs qui s'levaient 
l'horizon. Sans la frange argente qui badinait devant le brick,
sans le long sillon rapidement effac qu'il traait derrire lui,
les voyageurs auraient pu se croire immobiles au milieu de
l'Ocan, tant la mer y tait calme. Le ciel avait une puret
ravissante. La teinte fonce de sa vote arrivait, par
d'insensibles dgradations,  se confondre avec la couleur des
eaux bleutres, en marquant le point de sa runion par une ligne
dont la clart scintillait aussi vivement que celle des toiles.
Le soleil faisait tinceler des millions de facettes dans
l'immense tendue de la mer, en sorte que les vastes plaines de
l'eau taient plus lumineuses peut-tre que les campagnes du
firmament. Le brick avait toutes ses voiles gonfles par un vent
d'une merveilleuse douceur, et ces nappes aussi blanches que la
neige, ces pavillons jaunes flottants, ce ddale de cordages se
dessinaient avec une prcision rigoureuse sur le fond brillant de
l'air, du ciel et de l'Ocan, sans recevoir d'autres teintes que
celles des ombres projetes par les toiles vaporeuses. En beau
jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tranquille, un
bruissement mlancolique, un joli brick solitaire, glissant sur
l'ocan comme une femme qui vole  un rendez-vous, c'tait un
tableau plein d'harmonies, une scne d'o l'me humaine pouvait
embrasser d'immuables espaces, en partant d'un point o tout
tait mouvement. Il y avait une tonnante opposition de solitude
et de vie, de silence et de bruit, sans qu'on pt savoir o tait
le bruit et la vie, le nant et le silence; aussi pas une voix
humaine ne rompait-elle ce charme cleste. Le capitaine espagnol,
ses matelots, les Franais restaient assis ou debout, tous
plongs dans une extase religieuse pleine de souvenirs. Il y
avait de la paresse dans l'air. Les figures panouies accusaient
un oubli complet des maux passs, et ces hommes se balanaient
sur ce doux navire comme dans un songe d'or. Cependant, de temps
en temps, le vieux passager, appuy sur le bastingage, regardait
l'horizon avec une sorte d'inquitude. Il y avait une dfiance du
sort crite dans tous ses traits, et il semblait craindre de ne
jamais toucher assez vite la terre de France. Cet homme tait le
marquis. La fortune n'avait pas t sourde aux cris et aux
efforts de son dsespoir. Aprs cinq ans de tentatives et de
travaux pnibles, il s'tait vu possesseur d'une fortune
considrable. Dans son impatience de revoir son pays et
d'apporter le bonheur  sa famille, il avait suivi l'exemple de
quelques ngociants franais de la Havane, en s'embarquant avec
eux sur un vaisseau espagnol en charge pour Bordeaux. Nanmoins
son imagination, lasse de prvoir le mal, lui traait les images
les plus dlicieuses de son bonheur pass. En voyant de loin la
ligne brune dcrite par la terre, il croyait contempler sa femme
et ses enfants. Il tait  sa place, au foyer, et s'y sentait
press, caress. Il se figurait Mona, belle, grandie, imposante
comme une jeune fille. Quand ce tableau fantastique eut pris une
sorte de ralit, des larmes roulrent dans ses yeux; alors,
comme pour cacher son trouble, il regarda l'horizon humide,
oppos  la ligne brumeuse qui annonait la terre.
- C'est lui, dit-il, il nous suit.
- Qu'est-ce? s'cria le capitaine espagnol.
- Un vaisseau, reprit  voix basse le gnral.
- Je l'ai dj vu hier, rpondit le capitaine Gomez. Il contempla
le Franais comme pour l'interroger. - Il nous a toujours donn
la chasse, dit-il alors  l'oreille du gnral.
- Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais rejoints, reprit
le vieux militaire, car il est meilleur voilier que votre damn
Saint-Ferdinand.
- Il aura eu des avaries, une voie d'eau.
- Il nous gagne, s'cria le Franais.
- C'est un corsaire colombien, lui dit  l'oreille le capitaine.
Nous sommes encore  six lieues de terre, et le vent faiblit.
- Il ne marche pas, il vole, comme s'il savait que dans deux
heures sa proie lui aura chapp. Quelle hardiesse!
- Lui? s'cria le capitaine. Ah! il ne s'appelle pas l'Othello
sans raison. Il a dernirement coul bas une frgate espagnole,
et n'a cependant pas plus de trente canons! Je n'avais peur que
de lui, car je n'ignorais pas qu'il croisait dans les Antilles...
- Ah! ah! reprit-il aprs une pause pendant laquelle il regarda
les voiles de son vaisseau, le vent s'lve, nous arriverons. Il
le faut, le Parisien serait impitoyable.
- Lui aussi arrive! rpondit le marquis.
L'Othello n'tait plus gure qu' trois lieues. Quoique
l'quipage n'et pas entendu la conversation du marquis et du
capitaine Gomez, l'apparition de cette voile avait amen la
plupart des matelots et des passagers vers l'endroit o taient
les deux interlocuteurs; mais presque tous, prenant le brick
pour un btiment de commerce, le voyaient venir avec intrt,
quand tout  coup un matelot s'cria dans un langage nergique:
- Par saint Jacques, nous sommes flambs, voici le capitaine
parisien.
A ce nom terrible, l'pouvante se rpandit dans le brick, et ce
fut une confusion que rien ne saurait exprimer. Le capitaine
espagnol imprima par sa parole une nergie momentane  ses
matelots; et, dans ce danger, voulant gagner la terre  quelque
prix que ce ft, il essaya de faire mettre promptement toutes ses
bonnettes hautes et basses, tribord et bbord, pour prsenter au
vent l'entire surface de toile qui garnissait ses vergues. Mais
ce ne fut pas sans de grandes difficults que les manoeuvres
s'accomplirent; elles manqurent naturellement de cet ensemble
admirable qui sduit tant dans un vaisseau de guerre. Quoique
l'Othello volt comme une hirondelle, grce  l'orientation de
ses voiles, il gagnait cependant si peu en apparence, que les
malheureux Franais se firent une douce illusion. Tout  coup, au
moment o, aprs des efforts inous, le Saint-Ferdinand prenait
un nouvel essor par suite des habiles manoeuvres auxquelles Gomez
avait aid lui-mme du geste et de la voix; par un faux coup de
barre, volontaire sans doute, le timonier mit le brick en
travers. Les voiles, frappes de ct par le vent, fazirent
alors si brusquement, qu'il vint  masquer en grand; les boute-
hors se rompirent, et il fut compltement dman. Une rage
inexprimable rendit le capitaine plus blanc que ses voiles. D'un
seul bond, il sauta sur le timonier, et l'atteignit si
furieusement de son poignard, qu'il le manqua; mais il le
prcipita dans la mer; puis il saisit la barre, et tcha de
remdier au dsordre pouvantable qui rvolutionnait son brave et
courageux navire. Des larmes de dsespoir roulaient dans ses yeux; 
car nous prouvons plus de chagrin d'une trahison qui trompe un
rsultat d  notre talent, que d'une mort imminente. Mais plus
le capitaine jura, moins la besogne se fit. Il tira lui-mme le
canon d'alarme, esprant tre entendu de la cte. En ce moment,
le corsaire, qui arrivait avec une vitesse dsesprante, rpondit
par un coup de canon dont le boulet vint expirer  dix toises du
Saint Ferdinand.
- Tonnerre! s'cria le gnral, comme c'est point! Ils ont des
caronades faites exprs.
- Oh! celui-l, voyez-vous, quand il parle, il faut se taire,
rpondit un matelot. Le Parisien ne craindrait pas un vaisseau
anglais....
- Tout est dit, s'cria dans un accent de dsespoir le capitaine,
qui, ayant braqu sa longue-vue, ne distingua rien du ct de la
terre... Nous sommes encore plus loin de la France que je ne le
croyais.
- Pourquoi vous dsoler? reprit le gnral. Tous vos passagers
sont Franais, ils ont frt votre btiment. Ce corsaire est un
Parisien, dites-vous; h bien, hissez pavillon blanc, et...
- Et il nous coulera, rpondit le capitaine. N'est-il pas,
suivant les circonstances, tout ce qu'il faut tre quand il veut
s'emparer d'une riche proie?
- Ah! si c'est un pirate!
- Pirate! dit le matelot d'un air farouche. Ah! il est toujours
en rgle, ou sait s'y mettre.
- Eh! bien, s'cria le gnral en levant les yeux au ciel,
rsignons-nous. Et il eut encore assez de force pour retenir ses
larmes.
Comme il achevait ces mots, un second coup de canon, mieux
adress, envoya dans la coque du Saint-Ferdinand un boulet qui la
traversa.
- Mettez en panne, dit le capitaine d'un air triste.
Et le matelot qui avait dfendu l'honntet du Parisien aida fort
intelligemment  cette manoeuvre dsespre. L'quipage attendit
pendant une mortelle demi-heure en proie  la consternation la
plus profonde. Le Saint-Ferdinand portait en piastres quatre
millions, qui composaient la fortune de cinq passagers, et celle
du gnral tait de onze cent mille francs. Enfin l'Othello, qui
se trouvait alors  dix portes de fusil, montra distinctement
les gueules menaantes de douze canons prts  faire feu. Il
semblait emport par un vent que le diable soufflait exprs pour
lui; mais l'oeil d'un marin habile devinait facilement le secret
de cette vitesse. Il suffisait de contempler pendant un moment
l'lancement du brick, sa forme allonge, son troitesse, la
hauteur de sa mture, la coupe de sa toile, l'admirable lgret
de son grement, et l'aisance avec laquelle son monde de
matelots, unis comme un seul homme, mnageaient le parfait
orientement de la surface blanche prsente par ces voiles. Tout
annonait une incroyable scurit de puissance dans cette svelte
crature de bois, aussi rapide, aussi intelligente que l'est un
coursier ou quelque oiseau de proie. L'quipage du corsaire tait
silencieux et prt, en cas de rsistance,  dvorer le pauvre
btiment marchand, qui, heureusement pour lui, se tint coi,
semblable  un colier pris en faute par son matre.
- Nous avons des canons! s'cria le gnral en serrant la main
du capitaine espagnol.
Ce dernier lana au vieux militaire un regard plein de courage et
de dsespoir, en lui disant: - Et des hommes?
Le marquis regarda l'quipage du Saint-Ferdinand et frissonna.
Les quatre ngociants taient ples, tremblants, tandis que les
matelots, groups autour d'un des leurs, semblaient se concerter
pour prendre parti sur l'Othello, ils regardaient le corsaire
avec une curiosit cupide. Le contre-matre, le capitaine et le
marquis changeaient seuls, en s'examinant de l'oeil, des penses
gnreuses.
- Ah! capitaine Gomez, j'ai dit autrefois adieu  mon pays et 
ma famille, le coeur mort d'amertume; faudra-t-il encore les
quitter au moment o j'apporte la joie et le bonheur  mes
enfants? Le gnral se tourna pour jeter  la mer une larme de
rage, et y aperut le timonier nageant vers le corsaire.
- Cette fois, rpondit le capitaine, vous lui direz sans doute
adieu pour toujours.
Le Franais pouvanta l'Espagnol par le coup d'oeil stupide qu'il
lui adressa. En ce moment, les deux vaisseaux taient presque
bord  bord, et  l'aspect de l'quipage ennemi le gnral crut 
la fatale prophtie de Gomez. Trois hommes se tenaient autour de
chaque pice. A voir leur posture athltique, leurs traits
anguleux, leurs bras nus et nerveux, on les et pris pour des
statues de bronze. La mort les aurait tus sans les renverser.
Les matelots, bien arms, actifs, lestes et vigoureux, restaient
immobiles. Toutes ces figures nergiques taient fortement
basanes par le soleil, durcies par les travaux. Leurs yeux
brillaient comme autant de pointes de feu, et annonaient des
intelligences nergiques, des joies infernales. Le profond
silence rgnant sur ce tillac, noir d'hommes et de chapeaux,
accusait l'implacable discipline sous laquelle une puissante
volont courbait ces dmons humains. Le chef tait au pied du
grand mt, debout, les bras croiss, sans armes; seulement une
hache se trouvait  ses pieds. Il avait sur la tte, pour se
garantir du soleil, un chapeau de feutre  grands bords, dont
l'ombre lui cachait le visage. Semblables  des chiens couchs
devant leurs matres, canonniers, soldats et matelots tournaient
alternativement les yeux sur leur capitaine et sur le navire
marchand. Quand les deux bricks se touchrent, la secousse tira
le corsaire de sa rverie, et il dit deux mots  l'oreille d'un
jeune officier qui se tenait  deux pas de lui.
- Les grappins d'abordage! cria le lieutenant.
Et le Saint-Ferdinand fut accroch par l'Othello avec une
promptitude miraculeuse. Suivant les ordres donns  voix basse
par le corsaire, et rpts par le lieutenant, les hommes
dsigns pour chaque service allrent, comme des sminaristes
marchant  la messe, sur le tillac de la prise lier les mains aux
matelots, aux passagers, et s'emparer des trsors. En un moment
les tonnes pleines de piastres, les vivres et l'quipage du Saint-
Ferdinand furent transports sur le pont de l'Othello. Le gnral
se croyait sous la puissance d'un songe, quand il se trouva les
mains lies et jet sur un ballot comme s'il et t lui-mme une
marchandise. Une confrence avait lieu entre le corsaire, son
lieutenant et l'un des matelots qui paraissait remplir les
fonctions de contre-matre. Quand la discussion, qui dura peu,
fut termine, le matelot siffla ses hommes, sur un ordre qu'il
leur donna, ils sautrent tous sur le Saint-Ferdinand, grimprent
dans les cordages, et se mirent  le dpouiller de ses vergues,
de ses voiles, de ses agrs, avec autant de prestesse qu'un
soldat dshabille sur le champ de bataille un camarade mort dont
les souliers et la capote taient l'objet de sa convoitise.
- Nous sommes perdus, dit froidement au marquis le capitaine
espagnol qui avait pi de l'oeil les gestes des trois chefs
pendant la dlibration et les mouvements des matelots qui
procdaient au pillage rgulier de son brick.
- Comment? demanda froidement le gnral.
- Que voulez-vous qu'ils fassent de nous? rpondit l'Espagnol.
Ils viennent sans doute de reconnatre qu'ils vendraient
difficilement le Saint-Ferdinand dans les ports de France ou
d'Espagne, et ils vont le couler pour ne pas s'en embarrasser.
Quant  nous, croyez-vous qu'ils puissent se charger de notre
nourriture lorsqu'ils ne savent dans quel port relcher?
A peine le capitaine avait-il achev ces paroles, que le gnral
entendit une horrible clameur suivie du bruit sourd caus par la
chute de plusieurs corps tombant  la mer. Il se retourna, et ne
vit plus que les quatre ngociants. Huit canonniers  figures
farouches avaient encore les bras en l'air au moment o le
militaire les regardait avec terreur.
- Quand je vous le disais, lui dit froidement le capitaine
espagnol.
Le marquis se releva brusquement, la mer avait dj repris son
calme, il ne put mme pas voir la place o ses malheureux
compagnons venaient d'tre engloutis, ils roulaient en ce moment,
pieds et poings lis, sous les vagues, si dj les poissons ne
les avaient dvors. A quelques pas de lui, le perfide timonier
et le matelot du Saint-Ferdinand qui vantait nagure la puissance
du capitaine parisien, fraternisaient avec les corsaires, et leur
indiquaient du doigt ceux des marins du brick qu'ils avaient
reconnus dignes d'tre incorpors  l'quipage de l'Othello;
quant aux autres, deux mousses leur attachaient les pieds, malgr
d'affreux jurements. Le choix termin, les huit canonniers
s'emparrent des condamns et les lancrent sans crmonie  la
mer. Les corsaires regardaient avec une curiosit malicieuse les
diffrentes manires dont ces hommes tombaient, leurs grimaces,
leur dernire torture; mais leurs visages ne trahissaient ni
moquerie, ni tonnement, ni piti. C'tait pour eux un vnement
tout simple, auquel ils semblaient accoutums. Les plus figs
contemplaient de prfrence, avec un sourire sombre et arrt,
les tonneaux pleins de piastres dposs au pied du grand mt. Le
gnral et le capitaine Gomez, assis sur un ballot, se
consultaient en silence par un regard presque terne. Ils se
trouvrent bientt les seuls qui survcussent  l'quipage du
Saint-Ferdinand. Les sept matelots choisis par les deux espions
parmi les marins espagnols s'taient dj joyeusement
mtamorphoss en Pruviens.
- Quels atroces coquins! s'cria tout  coup le gnral chez qui
une loyale et gnreuse indignation fit taire et la douleur et la
prudence.
- Ils obissent  la ncessit, rpondit froidement Gomez. Si
vous retrouviez un de ces hommes-l, ne lui passeriez-vous pas
votre pe au travers du corps?
- Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers l'Espagnol,
le Parisien a entendu parler de vous. Vous tes, dit-il, le seul
homme qui connaissiez bien les dbouquements des Antilles et les
ctes du Brsil. Voulez-vous...
Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une exclamation
de mpris, et rpondit: - Je mourrai en marin, en Espagnol
fidle, en chrtien. Entends-tu?
- A la mer! cria le jeune homme.
A cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez.
- Vous tes des lches! s'cria le gnral en arrtant les deux
corsaires.
- Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez pas trop. Si
votre ruban rouge fait quelque impression sur notre capitaine,
moi je m'en moque... Nous allons avoir aussi tout  l'heure notre
petit bout de conversation.
En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne se mla, fit
comprendre au gnral que le brave Gomez tait mort en marin.
- Ma fortune ou la mort! s'cria-t-il dans un effroyable accs
de rage.
- Ah! vous tes raisonnable, lui rpondit le corsaire en
ricanant. Maintenant vous tes sr d'obtenir quelque chose de
nous...
Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots s'empressrent de
lier les pieds du Franais; mais ce dernier, les frappant avec
une audace imprvue, tira, par un geste auquel on ne s'attendait
gure, le sabre que le lieutenant avait au ct, et se mit  en
jouer lestement en vieux gnral de cavalerie qui savait son
mtier.
- Ah! brigands, vous ne jetterez pas  l'eau comme une hutre un
ancien troupier de Napolon.
Des coups de pistolet, tirs presque  bout portant sur le
Franais rcalcitrant, attirrent l'attention du Parisien, alors
occup  surveiller le transport des agrs qu'il ordonnait de
prendre au Saint-Ferdinand. Sans s'mouvoir, il vint saisir par-
derrire le courageux gnral, l'enleva rapidement, l'entrana
vers le bord et se disposait  le jeter  l'eau comme un espars
de rebut. En ce moment le gnral rencontra l'oeil fauve du
ravisseur de sa fille. Le pre et le gendre se reconnurent tout 
coup. Le capitaine, imprimant  son lan un mouvement contraire 
celui qu'il lui avait donn, comme si le marquis ne pesait rien,
loin de le prcipiter  la mer, le plaa debout prs du grand
mt. Un murmure s'leva sur le tillac; mais alors le corsaire
lana un seul coup d'oeil sur ses gens, et le plus profond
silence rgna soudain.
- C'est le pre d'Hlne, dit le capitaine d'une voix claire et
ferme. Malheur  qui ne le respecterait pas!
Un hourra d'acclamations joyeuses retentit sur le tillac et monta
vers le ciel comme une prire d'glise, comme le premier cri du
Te Deum. Les mousses se balancrent dans les cordages, les
matelots jetrent leurs bonnets en l'air, les canonniers
trpignrent des pieds, chacun s'agita, hurla, siffla, jura.
L'expression fanatique de cette allgresse rendit le gnral
inquiet et sombre. Attribuant ce sentiment  quelque horrible
mystre, son premier cri, quand il recouvra la parole, fut: - Ma
fille! o est-elle? Le corsaire jeta sur le gnral un de ces
regards profonds qui, sans qu'on en pt deviner la raison,
bouleversaient toujours les mes les plus intrpides; il le
rendit muet,  la grande satisfaction des matelots, heureux de
voir la puissance de leur chef s'exercer sur tous les tres, le
conduisit vers un escalier, le lui fit descendre et l'amena
devant la porte d'une cabine, qu'il poussa vivement en disant: -
La voil.
Puis il disparut en laissant le vieux militaire plong dans une
sorte de stupeur  l'aspect du tableau qui s'offrit  ses yeux.
En entendant ouvrir la porte de la chambre avec brusquerie,
Hlne s'tait leve du divan sur lequel elle reposait; mais
elle vit le marquis et jeta un cri de surprise. Elle tait si
change qu'il fallait les yeux d'un pre pour la reconnatre. Le
soleil des tropiques avait embelli sa blanche figure d'une teinte
brune, d'un coloris merveilleux qui lui donnaient une expression
de posie; et il y respirait un air de grandeur, une fermet
majestueuse, un sentiment profond par lequel l'me la plus
grossire devait tre impressionne. Sa longue et abondante
chevelure, retombant en grosses boucles sur son cou plein de
noblesse, ajoutait encore une image de puissance  la fiert de
ce visage. Dans sa pose, dans son geste, Hlne laissait clater
la conscience qu'elle avait de son pouvoir. Une satisfaction
triomphale enflait lgrement ses narines roses, et son bonheur
tranquille tait sign dans tous les dveloppements de sa beaut.
Il y avait tout  la fois en elle je ne sais quelle suavit de
vierge et cette sorte d'orgueil particulier aux bien-aimes.
Esclave et souveraine, elle voulait obir parce qu'elle pouvait
rgner. Elle tait vtue avec une magnificence pleine de charme
et d'lgance. La mousseline des Indes faisait tous les frais de
sa toilette; mais son divan et les coussins taient en
cachemire, mais un tapis de Perse garnissait le plancher de la
vaste cabine, mais ses quatre enfants jouaient  ses pieds en
construisant leurs chteaux bizarres avec des colliers de perles,
des bijoux prcieux, des objets de prix. Quelques vases en
porcelaine de Svres, peints par madame Jaquotot, contenaient des
fleurs rares qui embaumaient: c'tait des jasmins du Mexique,
des camlias parmi lesquels de petits oiseaux d'Amrique
voltigeaient apprivoiss, et semblaient tre des rubis, des
saphirs, de l'or anim. Un piano tait fix dans ce salon, et sur
ses murs de bois, tapisss en soie jaune, on voyait  et l des
tableaux d'une petite dimension, mais dus aux meilleurs peintres: 
un coucher de soleil par Gudin, se trouvait auprs d'un Terburg; 
une Vierge de Raphal luttait de posie avec une esquisse de
Girodet, un Grard Dow clipsait un Drolling. Sur une table en
laque de Chine se trouvait une assiette d'or pleine de fruits
dlicieux. Enfin Hlne semblait tre la reine d'un grand empire
au milieu du boudoir dans lequel son amant couronn aurait
rassembl les choses les plus lgantes de la terre. Les enfants
arrtaient sur leur aeul des yeux d'une pntrante vivacit;
et, habitus qu'ils taient de vivre au milieu des combats, des
temptes et du tumulte, ils ressemblaient  ces petits Romains
curieux de guerre et de sang que David a peints dans son tableau
de Brutus.
- Comment cela est-il possible? s'cria Hlne en saisissant son
pre comme pour s'assurer de la ralit de cette vision.
- Hlne!
- Mon pre!
Ils tombrent dans les bras l'un de l'autre, et l'treinte du
vieillard ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse.
- Vous tiez sur ce vaisseau?
- Oui, rpondit-il d'un air triste en s'asseyant sur le divan et
regardant les enfants, qui, groups autour de lui, le
considraient avec une attention nave. J'allais prir sans...
- Sans mon mari, dit-elle en l'interrompant, je devine.
- Ah! s'cria le gnral, pourquoi faut-il que je te retrouve
ainsi, mon Hlne, toi que j'ai tant pleure! Je devrai donc
gmir encore sur ta destine.
- Pourquoi? demanda-t-elle en souriant. Ne serez-vous donc pas
content d'apprendre que je suis la femme la plus heureuse de
toutes?
- Heureuse? s'cria-t-il en faisant un bond de surprise.
- Oui, mon bon pre, reprit-elle en s'emparant de ses mains, les
embrassant, les serrant sur son sein palpitant, et ajoutant 
cette cajolerie un air de tte que ses yeux ptillants de plaisir
rendirent encore plus significatif.
- Et comment cela? demanda-t-il, curieux de connatre la vie de
sa fille et oubliant tout devant cette physionomie
resplendissante.
- Ecoutez, mon pre, rpondit-elle, j'ai pour amant, pour poux,
pour serviteur, pour matre, un homme dont l'me est aussi vaste
que cette mer sans bornes, aussi fertile en douceur que le ciel,
un dieu enfin! Depuis sept ans, jamais il ne lui est chapp une
parole, un sentiment, un geste, qui pussent produire une
dissonance avec la divine harmonie de ses discours, de ses
caresses et de son amour. Il m'a toujours regarde en ayant sur
les lvres un sourire ami et dans les veux un rayon de joie. L-
haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements de la tempte
ou le tumulte des combats; mais ici elle est douce et mlodieuse
comme la musique de Rossini, dont les oeuvres m'arrivent. Tout ce
que le caprice d'une femme peut inventer, je l'obtiens. Mes
dsirs sont mme parfois surpasss. Enfin je rgne sur la mer, et
j'y suis obie comme peut l'tre une souveraine. - Oh! heureuse! 
reprit-elle en s'interrompant elle-mme, heureuse n'est pas un
mot qui puisse exprimer mon bonheur. J'ai la part de toutes les
femmes! Sentir un amour, un dvouement immense pour celui qu'on
aime, et rencontrer dans son coeur,  lui, un sentiment infini o
l'me d'une femme se perd, et toujours! dites, est-ce un bonheur? 
j'ai dj dvor mille existences. Ici je suis seule, ici je
commande. Jamais une crature de mon sexe n'a mis le pied sur ce
noble vaisseau, o Victor est toujours  quelques pas de moi. -
Il ne peut pas aller plus loin de moi que de la poupe  la proue,
reprit-elle avec une fine expression de malice. Sept ans! un
amour qui rsiste pendant sept ans  cette perptuelle joie, 
cette preuve de tous les instants, est-ce l'amour? Non! oh!
non, c'est mieux que tout ce que je connais de la vie... le
langage humain manque pour exprimer un bonheur cleste.
Un torrent de larmes s'chappa de ses yeux enflamms. Les quatre
enfants jetrent alors un cri plaintif, accoururent  elle comme
des poussins  leur mre, et l'an frappa le gnral en le
regardant d'un air menaant.
- Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie.
Elle le prit sur ses genoux, l'enfant la caressa familirement en
passant ses bras autour du cou majestueux d'Hlne, comme un
lionceau qui veut jouer avec sa mre.
- Tu ne t'ennuies pas? s'cria le gnral tourdi par la rponse
exalte de sa fille.
- Si, rpondit-elle,  terre quand nous y allons; et encore ne
quitt-je jamais mon mari.
- Mais tu aimais les ftes, les bals, la musique!
- La musique, c'est sa voix; mes ftes, c'est les parures que
j'invente pour lui. Quand une toilette lui plat, n'est-ce pas
comme si la terre entire m'admirait! Voil seulement pourquoi
je ne jette pas  la mer ces diamants, ces colliers, ces diadmes
de pierreries, ces richesses, ces fleurs, ces chefs-d'oeuvre des
arts qu'il me prodigue en me disant: - Hlne, puisque tu ne vas
pas dans le monde, je veux que le monde vienne  toi.
- Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes audacieux,
terribles, dont les passions...
- Je vous comprends, mon pre, dit-elle en souriant. Rassurez-
vous. Jamais impratrice n'a t environne de plus d'gards que
l'on ne m'en prodigue. Ces gens-l sont superstitieux, ils
croient que je suis le gnie tutlaire de ce vaisseau, de leurs
entreprises de leurs succs. Mais c'est lui qui est leur dieu!
Un jour, une seule fois, un matelot me manqua de respect... en
paroles, ajouta-t-elle en riant. Avant que Victor et pu
l'apprendre, les gens de l'quipage le lancrent  la mer malgr
le pardon que je lui accordais. Ils m'aiment comme leur bon ange,
je les soigne dans leurs maladies, et j'ai eu le bonheur d'en
sauver quelques-uns de la mort en les veillant avec une
persvrance de femme. Ces pauvres gens sont  la fois des gants
et des enfants.
- Et quand il y a des combats?
- J'y suis accoutume, rpondit-elle. Je n'ai trembl que pendant
le premier... Maintenant mon me est faite  ce pril, et mme...
je suis votre fille, dit-elle, je l'aime...
- Et s'il prissait?
- Je prirais.
- Et tes enfants?
- Ils sont fils de l'Ocan et du danger, ils partagent la vie de
leurs parents... Notre existence est une, et ne se scinde pas.
Nous vivons tous de la mme vie, tous inscrits sur la mme page,
ports par le mme esquif, nous le savons.
- Tu l'aimes donc  ce point de le prfrer  tout?
- A tout, rpta-t-elle. Mais ne sondons point ce mystre. Tenez! 
ce cher enfant, eh! bien, c'est encore lui!
Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, elle lui
imprima de dvorants baisers sur les joues, sur les cheveux...
- Mais, s'cria le gnral, je ne saurais oublier qu'il vient de
faire jeter  la mer neuf personnes.
- Il le fallait sans doute, rpondit-elle, car il est humain et
gnreux. Il verse le moins de sang possible pour la conservation
et les intrts du petit monde qu'il protge et de la cause
sacre qu'il dfend. Parlez-lui de ce qui vous parat mal, et
vous verrez qu'il saura vous faire changer d'avis.
- Et son crime? dit le gnral comme s'il se parlait  lui-mme.
- Mais, rpliqua-t-elle avec une dignit froide, si c'tait une
vertu? si la justice des hommes n'avait pu le venger?
- Se venger soi-mme! s'cria le gnral.
- Et qu'est-ce que l'enfer, demanda-t-elle, si ce n'est une
vengeance ternelle pour quelques fautes d'un jour?
- Ah! tu es perdue. Il t'a ensorcele, pervertie. Tu
draisonnes.
- Restez ici un jour, mon pre, et si vous voulez l'couter, le
regarder, vous l'aimerez.
- Hlne, dit gravement le gnral, nous sommes  quelques lieues
de la France...
Elle tressaillit, regarda par la croise de la chambre, montra la
mer droulant ses immenses savanes d'eau verte.
- Voil mon pays, rpondit-elle en frappant sur le tapis du bout
du pied.
- Mais ne viendras-tu pas voir ta mre, ta soeur, tes frres?
- Oh! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s'il le veut
et s'il peut m'accompagner.
- Tu n'as donc plus rien, Hlne, reprit svrement le militaire,
ni pays, ni famille?...
- Je suis sa femme, rpliqua-t-elle avec un air de fiert avec un
accent plein de noblesse. - Voici, depuis sept ans, le premier
bonheur qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en saisissant
la main de son pre et l'embrassant, voici le premier reproche
que j'aie entendu.
- Et ta conscience?
- Ma conscience! mais c'est lui. En ce moment elle tressaillit
violemment. - Le voici, dit-elle. Mme dans un combat, entre tous
les pas, je reconnais son pas sur le tillac.
Et tout  coup une rougeur empourpra ses joues, fit resplendir
ses traits, briller ses yeux, et son teint devint d'un blanc
mat... Il y avait du bonheur et de l'amour dans ses muscles, dans
ses veines bleues, dans le tressaillement involontaire de toute
sa personne. Ce mouvement de sensitive mut le gnral. En effet,
un instant aprs le corsaire entra, vint s'asseoir sur un
fauteuil, s'empara de son fils an, et se mit  jouer avec lui.
Le silence rgna pendant un moment; car pendant un moment le
gnral, plong dans une rverie comparable au sentiment vaporeux
d'un rve, contempla cette lgante cabine, semblable  un nid
d'alcyons, o cette famille voguait sur l'Ocan depuis sept
annes, entre les cieux et l'onde, sur la foi d'un homme,
conduite  travers les prils de la guerre et des temptes, comme
un mnage est guid dans la vie par un chef au sein des malheurs
sociaux.... Il regardait avec admiration sa fille, image
fantastique d'une desse marine, suave de beaut, riche de
bonheur, et faisant plir tous les trsors qui l'entouraient
devant les trsors de son me, les clairs de ses yeux et
l'indescriptible posie exprime dans sa personne et autour
d'elle. Cette situation offrait une tranget qui le surprenait,
une sublimit de passion et de raisonnement qui confondait les
ide vulgaires. Les froides et troites combinaisons de la
socit mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit
toutes ces choses, et comprit aussi que sa fille n'abandonnerait
jamais une vie si large, si fconde en contrastes, remplie par un
amour si vrai; puis, si elle avait une fois got le pril sans
en tre effraye, elle ne pouvait plus revenir aux petites scnes
d'un monde mesquin et born.
- Vous gn-je? demanda le corsaire en rompant le silence et
regardant sa femme.
- Non, lui rpondit le gnral. Hlne m'a tout dit. Je vois
qu'elle est perdue pour nous...
- Non, rpliqua vivement le corsaire... Encore quelques annes,
et la prescription me permettra de revenir en France. Quand la
conscience est pure, et qu'en froissant vos lois sociales un
homme a obi...
Il se tut, en ddaignant de se justifier.
- Et comment pouvez-vous, dit le gnral en l'interrompant, ne
pas avoir des remords pour les nouveaux assassinats qui se sont
commis devant mes yeux?
- Nous n'avons pas de vivres, rpliqua tranquillement le
corsaire.
- Mais en dbarquant ces hommes sur la cte..
- Ils nous feraient couper la retraite par quelque vaisseau, et
nous n'arriverions pas au Chili.
- Avant que, de France, dit le gnral en interrompant, ils aient
prvenu l'amiraut d'Espagne...
- Mais la France peut trouver mauvais qu'un homme, encore sujet
de ses cours d'assises, se soit empar d'un brick frt par des
Bordelais. D'ailleurs n'avez-vous pas quelquefois tir, sur le
champ de bataille, plusieurs coups de canon de trop?
Le gnral, intimid par le regard du corsaire, se tut; et sa
fille le regarda d'un air qui exprimait autant de triomphe que de
mlancolie...
- Gnral, dit le corsaire d'une voix profonde, je me suis fait
une loi de ne jamais rien distraire du butin. Mais il est hors de
doute que ma part sera plus considrable que ne l'tait votre
fortune. Permettez-moi de vous la restituer en autre monnaie...
Il prit dans le tiroir du piano une masse de billets de banque,
ne compta pas les paquets, et prsenta un million au marquis.
- Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m'amuser 
regarder les passants sur la route de Bordeaux... Or,  moins que
vous ne soyez sduit par les dangers de notre vie bohmienne, par
les scnes de l'Amrique mridionale, par nos nuits des
tropiques, par nos batailles, et par le plaisir de faire
triompher le pavillon d'une jeune nation, ou le nom de Simon
Bolivar, il faut nous quitter... Une chaloupe et des hommes
dvous vous attendent. Esprons une troisime rencontre plus
compltement heureuse...
- Victor, je voudrais voir mon pre encore un moment, dit Hlne
d'un ton boudeur.
- Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous mettre face  face
avec une frgate. Soit! nous nous amuserons un peu. Nos gens
s'ennuient.
- Oh! partez, mon pre, s'cria la femme du marin. Et portez 
ma soeur,  mes frres, ... ma mre, ajouta-t-elle, ces gages de
mon souvenir.
Elle prit une poigne de pierres prcieuses, de colliers, de
bijoux, les enveloppa dans un cachemire, et les prsenta
timidement  son pre.
- Et que leur dirai-je de ta part? demanda-t-il en paraissant
frapp de l'hsitation que sa fille avait marque avant de
prononcer le mot de mre.
- Oh! pouvez-vous douter de mon me! Je fais tous les jours des
voeux pour leur bonheur.
- Hlne, reprit le vieillard en la regardant avec attention, ne
dois je plus te revoir? Ne saurai-je donc jamais  quel motif ta
fuite est due?
- Ce secret ne m'appartient pas, dit-elle d'un ton grave.
J'aurais le droit de vous l'apprendre, peut-tre ne vous le
dirais-je pas encore. J'ai souffert pendant dix ans des maux
inous...
Elle ne continua pas et tendit  son pre les cadeaux qu'elle
destinait  sa famille. Le gnral, accoutum par les vnements
de la guerre  des ides assez larges en fait de butin, accepta
les prsents offerts par sa fille, et se plut  penser que, sous
l'inspiration d'une me aussi pure, aussi leve que celle
d'Hlne, le capitaine parisien restait honnte homme en faisant
la guerre aux Espagnols. Sa passion pour les braves l'emporta.
Songeant qu'il serait ridicule de se conduire en prude, il serra
vigoureusement la main du corsaire, embrassa son Hlne, sa seule
fille avec cette effusion particulire aux soldats, et laissa
tomber une larme sur ce visage dont la fiert, dont l'expression
mle lui avaient plus d'une fois souri. Le marin, fortement mu,
lui donna ses enfants  bnir. Enfin, tous se dirent une dernire
fois adieu par un long regard qui ne fut pas dnu
d'attendrissement.
- Soyez toujours heureux! s'cria le grand-pre en s'lanant
sur le tillac.
Sur mer, un singulier spectacle attendait le gnral. Le Saint-
Ferdinand, livr aux flammes, flambait comme un immense feu de
paille. Les matelots, occups  couler le brick espagnol,
s'aperurent qu'il avait  bord un chargement de rhum, liqueur
qui abondait sur l'Othello, et trouvrent plaisant d'allumer un
grand bol de punch en pleine mer. C'tait un divertissement assez
pardonnable  des gens auxquels l'apparente monotonie de la mer
faisait saisir toutes les occasions d'animer leur vie. En
descendant du brick dans la chaloupe du Saint-Ferdinand, monte
par six vigoureux matelots, le gnral partageait
involontairement son attention entre l'incendie du Saint-
Ferdinand et sa fille appuye sur le corsaire, tous deux debout 
l'arrire de leur navire. En prsence de tant de souvenirs, en
voyant la robe blanche d'Hlne qui flottait, lgre comme une
voile de plus; en distinguant sur l'Ocan cette belle et grande
figure, assez imposante pour tout dominer, mme la mer, il
oubliait, avec l'insouciance d'un militaire, qu'il voguait sur la
tombe du brave Gomez. Au-dessus de lui, une immense colonne de
fume planait comme un nuage brun, et les rayons du soleil, le
perant  et l, y jetaient de potiques lueurs. C'tait un
second ciel, un dme sombre sous lequel brillaient des espces de
lustres, et au-dessus duquel planait l'azur inaltrable du
firmament, qui paraissait mille fois plus beau par cette phmre
opposition. Les teintes bizarres de cette fume, tantt jaune,
blonde, rouge, noire, fondues vaporeusement, couvraient le
vaisseau, qui ptillait, craquait et criait. La flamme sifflait
en mordant les cordages, et courait dans le btiment comme une
sdition populaire vole par les rues d'une ville. Le rhum
produisait des flammes bleues qui frtillaient, comme si le gnie
des mers et agit cette liqueur furibonde, de mme qu'une main
d'tudiant fait mouvoir la joyeuse flamberie d'un punch dans une
orgie. Mais le soleil, plus puissant de lumire, jaloux de cette
lueur insolente, laissait  peine voir dans ses rayons les
couleurs de cet incendie. C'tait comme un rseau, comme une
charpe qui voltigeait au milieu du torrent de ses feux.
L'Othello, saisissait, pour s'enfuir, le peu de vent qu'il
pouvait pincer dans cette direction nouvelle, et s'inclinait
tantt d'un ct, tantt de l'autre, comme un cerf-volant balanc
dans les airs. Ce beau brick courait des bordes vers le sud, et,
tantt il se drobait aux yeux du gnral, en disparaissant
derrire la colonne droite dont l'ombre se projetait
fantastiquement sur les eaux, et tantt il se montrait, en se
relevant avec grce et fuyant. Chaque fois qu'Hlne pouvait
apercevoir son pre, elle agitait son mouchoir pour le saluer
encore. Bientt le Saint-Ferdinand coula, en produisant un
bouillonnement aussitt effac par l'Ocan. Il ne resta plus
alors de toute cette scne qu'un nuage balanc par la brise.
L'Othello tait loin; la chaloupe s'approchait de terre; le
nuage s'interposa entre cette frle embarcation et le brick. La
dernire fois que le gnral aperut sa fille, ce fut  travers
une crevasse de cette fume ondoyante. Vision prophtique! Le
mouchoir blanc, la robe se dtachaient seuls sur ce fond de
bistre. Entre l'eau verte et le ciel bleu, le brick ne se voyait
mme pas. Hlne n'tait plus qu'un point imperceptible, une
ligne dlie, gracieuse, un ange dans le ciel, une ide, un
souvenir.
Aprs avoir rtabli sa fortune, le marquis mourut puis de
fatigue. Quelques mois aprs sa mort, en 1833, la marquise fut
oblige de mener Mona aux eaux des Pyrnes. La capricieuse
enfant voulut voir les beauts de ces montagnes. Elle revint aux
Eaux, et  son retour, il se passa l'horrible scne que voici.
- Mon Dieu, dit Mona, nous avons bien mal fait, ma mre, de ne
pas rester quelques jours de plus dans les montagnes! Nous y
tions bien mieux qu'ici. Avez-vous entendu les gmissements
continuels de ce maudit enfant et les bavardages de cette
malheureuse femme qui parle sans doute en patois? car je n'ai
pas compris un seul mot de ce qu'elle disait. Quelle espce de
gens nous a-t-on donns pour voisins! Cette nuit est une des
plus affreuses que j'aie passes de ma vie.
- Je n'ai rien entendu, rpondit la marquise; mais, ma chre
enfant, je vais voir l'htesse, lui demander la chambre voisine,
nous serons seules dans cet appartement, et n'aurons plus de
bruit. Comment te trouves-tu ce matin? Es-tu fatigue?
En disant ces dernires phrases, la marquise s'tait leve pour
venir prs du lit de Mona.
- Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa fille.
- Oh! laisse-moi, ma mre, rpondit Mona, tu as froid.
A ces mots la jeune fille se roula dans son oreiller par un
mouvement de bouderie, mais si gracieux, qu'il tait difficile 
une mre de s'en offenser. En ce moment, une plainte, dont
l'accent doux et prolong devait dchirer le coeur d'une femme,
retentit dans la chambre voisine.
- Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, pourquoi ne
m'as-tu pas veille? nous aurions... Un gmissement plus
profond que tous les autres interrompit la marquise, qui s'cria: 
- Il y a l quelqu'un qui se meurt! Et elle sortit vivement.
- Envoie-moi Pauline! cria Mona, je vais m'habiller.
La marquise descendit promptement et trouva l'htesse dans la
cour au milieu de quelques personnes qui paraissaient l'couter
attentivement.
- Madame, vous avez mis prs de nous une personne qui parat
souffrir beaucoup...
- Ah! ne m'en parlez pas! s'cria la matresse de l'htel, je
viens d'envoyer chercher le maire. Figurez-vous que c'est une
femme, une pauvre malheureuse qui y est arrive hier au soir, 
pied; elle vient d'Espagne, elle est sans passeport et sans
argent. Elle portait sur son dos un petit enfant qui se meurt. Je
n'ai pas pu me dispenser de la recevoir ici. Ce matin, je suis
alle moi-mme la voir; car hier, quand elle a dbarqu ici,
elle m'a fait une peine affreuse.. Pauvre petite femme! elle
tait couche avec son enfant, et tous deux se dbattaient contre
la mort.
- Madame, m'a-t-elle dit en tirant un anneau d'or de son doigt,
je ne possde plus que cela, prenez-le pour vous payer; ce sera
suffisant, je ne ferai pas long sjour ici. Pauvre petit! nous
allons mourir ensemble, qu'elle dit en regardant son enfant. Je
lui ai pris son anneau, je lui ai demand qui elle tait; mais
elle n'a jamais voulu me dire son nom.. Je viens d'envoyer
chercher le mdecin et monsieur le maire.
- Mais, s'cria la marquise, donnez-lui tous les secours qui
pourront lui tre ncessaires. Mon Dieu! peut-tre est-il encore
temps de la sauver! Je vous paierai tout ce qu'elle dpensera...
- Ah! madame, elle a l'air d'tre joliment fire, et je ne sais
pas si elle voudra.
- Je vais aller la voir...
Et aussitt la marquise monta chez l'inconnue sans penser au mal
que sa vue pouvait faire  cette femme dans un moment o on la
disait mourante, car elle tait encore en deuil. La marquise
plit  l'aspect de la mourante. Malgr les horribles souffrances
qui avaient altr la belle physionomie d'Hlne, elle reconnut
sa fille ane. A l'aspect d'une femme vtue de noir, Hlne se
dressa sur son sant, jeta un cri de terreur, et retomba
lentement sur son lit, lorsque, dans cette femme, elle retrouva
sa mre.
- Ma fille! dit madame d'Aiglemont, que vous faut-il? Pauline!... Mona!...
- Il ne me faut plus rien, rpondit Hlne d'une voix affaiblie.
J'esprais revoir mon pre; mais votre deuil m'annonce...
Elle n'acheva pas; elle serra son enfant sur son coeur comme
pour le rchauffer, le baisa au front, et lana sur sa mre un
regard o le reproche se lisait encore, quoique tempr par le
pardon. La marquise ne voulut pas voir ce reproche; elle oublia
qu'Hlne tait un enfant conu jadis dans les larmes et le
dsespoir, l'enfant du devoir, un enfant qui avait t cause de
ses plus grands malheurs; elle s'avana doucement vers sa fille
ane, en se souvenant seulement qu'Hlne la premire lui avait
fait connatre les plaisirs de la maternit. Les yeux de la mre
taient pleins de larmes; et, en embrassant sa fille, elle
s'cria: - Hlne! ma fille....
Hlne gardait le silence. Elle venait d'aspirer le dernier
soupir de son dernier enfant.
En ce moment Mona, Pauline, sa femme de chambre, l'htesse et un
mdecin entrrent. La marquise tenait la main glace de sa fille
dans les siennes, et la contemplait avec un dsespoir vrai.
Exaspre par le malheur, la veuve du marin, qui venait
d'chapper  un naufrage en ne sauvant de toute sa belle famille
qu'un enfant, dit d'une voix horrible  sa mre: - Tout ceci est
votre ouvrage! si vous eussiez t pour moi ce que...
- Mona, sortez, sortez tous! cria madame d'Aiglemont en
touffant la voix d'Hlne par les clats de la sienne.
- Par grce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas en ce
moment les tristes combats..,
- Je me tairai, rpondit Hlne en faisant un effort surnaturel.
Je suis mre, je sais que Mona ne doit pas... O est mon enfant?
Mona rentra, pousse par la curiosit.
- Ma soeur, dit cette enfant gte, le mdecin....
- Tout est inutile, reprit Hlne. Ah! pourquoi ne suis-je pas
morte  seize ans, quand je voulais me tuer! Le bonheur ne se
trouve jamais en dehors des lois... Mona... tu...
Elle mourut en penchant sa tte sur celle de son enfant, qu'elle
avait serr convulsivement.
- Ta soeur voulait sans doute te dire, Mona, reprit madame
d'Aiglemont, lorsqu'elle fut rentre dans sa chambre, o elle
fondit en larmes, que le bonheur ne se trouve jamais, pour une
fille, dans une vie romanesque, en dehors des ides reues, et,
surtout, loin de sa mre.

CHAPITRE VI LA VIEILLESSE D'UNE MERE COUPABLE
Pendant l'un des premiers jours du mois de juin 1842, une dame
d'environ cinquante ans, mais qui paraissait encore plus vieille
que ne le comportait son ge vritable, se promenait au soleil, 
l'heure de midi, le long d'une alle, dans le jardin d'un grand
htel situ rue Plumet,  Paris. Aprs avoir fait deux ou trois
fois le tour du sentier lgrement sinueux o elle restait pour
ne pas perdre de vue les fentres d'un appartement qui semblait
attirer toute son attention, elle vint s'asseoir sur un de ces
fauteuils  demi champtres qui se fabriquent avec de jeunes
branches d'arbres garnies de leur corce. De la place o se
trouvait ce sige lgant, la dame pouvait embrasser par une des
grilles d'enceinte et les boulevards intrieurs, au milieu
desquels est pos l'admirable dme des Invalides, qui lve sa
coupole d'or parmi les ttes d'un millier d'ormes, admirable
paysage, et l'aspect moins grandiose de son jardin termin par la
faade grise d'un des plus beaux htels du faubourg Saint-
Germain. L tout tait silencieux, les jardins voisins, les
boulevards, les Invalides; car, dans ce noble quartier, le jour
ne commence gure qu' midi. A moins de quelque caprice,  moins
qu'une jeune dame ne veuille monter  cheval, ou qu'un vieux
diplomate n'ait un protocole  refaire,  cette heure, valets et
matres, tout dort, ou tout se rveille.
La vieille dame si matinale tait la marquise d'Aiglemont, mre
de madame de Saint-Hreen,  qui ce bel htel appartenait. La
marquise s'en tait prive pour sa fille,  qui elle avait donn
toute sa fortune, en ne se rservant qu'une pension viagre. La
comtesse Mona de Saint-Hreen tait le dernier enfant de madame
d'Aiglemont. Pour lui faire pouser l'hritier d'une des plus
illustres maisons de France, la marquise avait tout sacrifi.
Rien n'tait plus naturel: elle avait successivement perdu deux
fils; l'un, Gustave marquis d'Aiglemont, tait mort du cholra;
l'autre, Abel, avait succomb dans l'affaire de la Macta. Gustave
laissa des enfants et une veuve. Mais l'affection assez tide que
madame d'Aiglemont avait porte  ses deux fils s'tait encore
affaiblie en passant  ses petits-enfants. Elle se comportait
poliment avec madame d'Aiglemont la jeune: mais elle s'en tenait
au sentiment superficiel que le bon got et les convenances nous
prescrivent de tmoigner  nos proches. La fortune de ses enfants
morts ayant t parfaitement rgle, elle avait rserv pour sa
chre Mona ses conomies et ses biens propres. Mona, belle et
ravissante depuis son enfance, avait toujours t pour madame
d'Aiglemont l'objet d'une de ces prdilections innes ou
involontaires chez les mres de famille; fatales sympathies qui
semblent inexplicables, ou que les observateurs savent trop bien
expliquer. La charmante figure de Mona, le son de voix de cette
fille chrie, ses manires, sa dmarche, sa physionomie, ses
gestes, tout en elle rveillait chez la marquise les motions les
plus profondes qui puissent animer, troubler ou charmer le coeur
d'une mre. Le principe de sa vie prsente, de sa vie du
lendemain, de sa vie passe, tait dans le coeur de cette jeune
femme, o elle avait jet tous ses trsors. Mona avait
heureusement survcu  quatre enfants, ses ans. Madame
d'Aiglemont avait en effet perdu, de la manire la plus
malheureuse, disaient les gens du mande, une fille charmante dont
la destine tait presque inconnue, et un petit garon, enlev 
cinq ans par une horrible catastrophe. La marquise vit sans doute
un prsage du ciel dans le respect que le sort semblait avoir
pour la fille de son coeur, et n'accordait que de faibles
souvenirs  ses enfants dj tombs selon les caprices de la
mort, et qui restaient au fond de son me, comme ces tombeaux
levs dans un champ de bataille, mais que les fleurs des champs
ont presque fait disparatre. Le monde aurait pu demander  la
marquise un compte svre de cette insouciance et de cette
prdilection; mais le monde de Paris est entran par un tel
torrent d'vnements, de modes, d'ides nouvelles, que toute la
vie de madame d'Aiglemont devait y tre en quelque sorte oublie.
Personne ne songeait  lui faire un crime d'une froideur, d'un
oubli qui n'intressait personne, tandis que sa vive tendresse
pour Mona intressait beaucoup de gens, et avait toute la
saintet d'un prjug. D'ailleurs, la marquise allait peu dans le
monde; et, pour la plupart des familles qui la connaissaient,
elle paraissait bonne, douce, pieuse, indulgente. Or, ne faut-il
pas avoir un intrt bien vif pour aller au del de ces
apparences dont se contente la socit? Puis, que ne pardonne-t-
on pas aux vieillards lorsqu'ils s'effacent comme des ombres et
ne veulent plus tre qu'un souvenir? Enfin, madame d'Aiglemont
tait un modle complaisamment cit par les enfants  leurs
pres, par les gendres  leurs belles-mres. Elle avait, avant le
temps, donn ses biens  Mona, contente du bonheur de la jeune
comtesse, et ne vivant que par elle et pour elle. Si des
vieillards prudents, des oncles chagrins, blmaient cette
conduite en disant: - Madame d'Aiglemont se repentira peut-tre
quelque jour de s'tre dessaisie de sa fortune eu faveur de sa
fille, car, si elle connat bien le coeur de madame de Saint-
Hreen, peut-elle tre aussi sre de la moralit de son gendre?
c'tait contre ces prophtes un toll gnral; et, de toutes
parts, pleuvaient des loges pour Mona.
- Il faut rendre cette justice  madame de Saint-Hreen, disait
une jeune femme, que sa mre n'a rien trouv de chang autour
d'elle. Madame d'Aiglemont est admirablement bien loge, elle a
une voiture  ses ordres, et peut aller partout dans le monde
comme auparavant....
- Except aux Italiens, rpondait tout bas un vieux parasite, un
de ces gens qui se croient en droit d'accabler leurs amis
d'pigrammes sous prtexte de faire preuve d'indpendance. La
douairire n'aime gure que la musique, en fait de choses
trangres  son enfant gt. Elle a t si bonne musicienne dans
son temps! Mais comme la loge de la comtesse est toujours
envahie par de jeunes papillons, et qu'elle y gnerait cette
petite personne, de qui l'on parle dj comme d'une grande
coquette, la pauvre mre ne va jamais aux Italiens.
- Madame de Saint-Hreen, disait une fille  marier, a pour sa
mre des soires dlicieuses, un salon o va tout Paris.
- Un salon o personne ne fait attention  la marquise, rpondait
le parasite.
- Le fait est que madame d'Aiglemont n'est jamais seule, disait
un fat en appuyant le parti des jeunes dames.
- Le matin, rpondait le vieil observateur  voix basse, le
matin, la chre Mona dort. A quatre heures, la chre Mona est
au bois. Le soir, la chre Mona va au bal ou aux Bouffes... Mais
il est vrai que madame d'Aiglemont a la ressource de voir sa
chre fille pendant qu'elle s'habille, ou durant le dner lorsque
la chre Mona dne par hasard avec sa chre mre. - Il n'y a pas
encore huit jours, monsieur, dit le parasite en prenant par le
bras un timide prcepteur, nouveau-venu dans la maison o il se
trouvait, que je vis cette pauvre mre triste et seule au coin de
son feu. - Qu'avez-vous? lui demandai-je. La marquise me regarda
en souriant, mais elle avait certes pleur. - Je pensais, me
disait-elle, qu'il est bien singulier de me trouver seule, aprs
avoir eu cinq enfants; mais cela est dans notre destine! Et
puis, je suis heureuse quand je sais que Mona s'amuse! Elle
pouvait se confier  moi, qui, jadis, ai connu son mari. C'tait
un pauvre homme, et il a t bien heureux de l'avoir pour femme;
il lui devait certes sa pairie et sa charge  la cour de Charles X.
Mais il se glisse tant d'erreurs dans les conversations du monde,
il s'y fait avec lgret des maux si profonds, que l'historien
des moeurs est oblig de sagement peser les assertions
insouciamment mises par tant d'insouciants. Enfin, peut-tre ne
doit-on jamais prononcer qui a tort ou raison de l'enfant ou de
la mre. Entre ces deux coeurs, il n'y a qu'un seul juge
possible. Ce juge est Dieu! Dieu qui, souvent, assied sa
vengeance au sein des familles, et se sert ternellement des
enfants contre les mres, des pres contre les fils, des peuples
contre les rois, des princes contre les nations, de tout contre
tout; remplaant dans le monde moral les sentiments par les
sentiments comme les jeunes feuilles poussent les vieilles au
printemps; agissant en vue d'un ordre immuable, d'un but  lui
seul connu. Sans doute, chaque chose va dans son sein, ou, mieux
encore, elle y retourne.
Ces religieuses penses, si naturelles au coeur des vieillards,
flottaient parses dans l'me de madame d'Aiglemont; elles y
taient  demi lumineuses, tantt abmes, tantt dployes
compltement, comme des fleurs tourmentes  la surface des eaux
pendant une tempte. Elle s'tait assise, lasse, affaiblie par
une longue mditation, par une de ces rveries au milieu
desquelles toute la vie se dresse, se droule aux yeux de ceux
qui pressentent la mort.
Cette femme, vieille avant le temps, et t, pour quelque pote
passant sur le boulevard, un tableau curieux. A la voir assise 
l'ombre grle d'un acacia, l'ombre d'un acacia  midi, tout le
monde et su lire une des mille choses crites sur ce visage ple
et froid, mme au milieu des chauds rayons du soleil. Sa figure
pleine d'expression reprsentait quelque chose de plus grave
encore que ne l'est une vie  son dclin, ou de plus profond
qu'une me affaisse par l'exprience. Elle tait un de ces types
qui, entre mille physionomies ddaignes parce qu'elles sont sans
caractre, vous arrtent un moment, vous font penser; comme,
entre les mille tableaux d'un Muse, vous tes fortement
impressionn, soit par la tte sublime o Murillo peignit la
douleur maternelle, soit par le visage de Batrix Cinci o le
Guide sut peindre la plus touchante innocence au fond du plus
pouvantable crime, soit par la sombre face de Philippe II o
Vlasquez a pour toujours imprim la majestueuse terreur que doit
inspirer la royaut. Certaines figures humaines sont de
despotiques images qui vous parlent, vous interrogent, qui
rpondent  vos penses secrtes, et font mme des pomes
entiers. Le visage glac de madame d'Aiglemont tait une de ces
posies terribles, une de ces faces rpandues par milliers dans
la divine Comdie de Dante Alighieri.
Pendant la rapide saison o la femme reste en fleur, les
caractres de sa beaut servent admirablement bien la
dissimulation  laquelle sa faiblesse naturelle et nos lois
sociales la condamnent. Sous le riche coloris de son visage
frais, sous le feu de ses yeux, sous le rseau gracieux de ses
traits si fins, de tant de lignes multiplies, courbes ou
droites, mais pures et parfaitement arrtes, toutes ses motions
peuvent demeurer secrtes: la rougeur alors ne rvle rien en
colorant encore des couleurs dj si vives; tous les foyers
intrieurs se mlent alors si bien  la lumire de ces yeux
flamboyants de vie, que la flamme passagre d'une souffrance n'y
apparat que comme une grce de plus. Aussi rien n'est-il si
discret qu'un jeune visage, parce que rien n'est plus immobile.
La figure d'une jeune femme a le calme, le poli, la fracheur de
la surface d'un lac. La physionomie des femmes ne commence qu'
trente ans. Jusques  cet ge le peintre ne trouve dans leurs
visages que du rose et du blanc, des sourires et des expressions
qui rptent une mme pense, pense de jeunesse et d'amour,
pense uniforme et sans profondeur; mais, dans la vieillesse,
tout chez la femme a parl, les passions se sont incrustes sur
son visage; elle a t amante, pouse, mre; les expressions
les plus violentes de la joie et de la douleur ont fini par
grimer, torturer ses traits, par s'y empreindre en mille rides,
qui toutes ont un langage; et une tte de femme devient alors
sublime d'horreur, belle de mlancolie, ou magnifique de calme;
s'il est permis de poursuivre cette trange mtaphore, le lac
dessch laisse voir alors les traces de tous les torrents qui
l'ont produit; une tte de vieille femme n'appartient plus alors
ni au monde qui, frivole, est effray d'y apercevoir la
destruction de toutes les ides d'lgance auxquelles il est
habitu ni aux artistes vulgaires qui n'y dcouvrent rien; mais
aux vrais potes,  ceux qui ont le sentiment d'un beau
indpendant de toutes les conventions sur lesquelles reposent
tant de prjugs en fait d'art et de beaut.
Quoique madame d'Aiglemont portt sur sa tte une capote  la
mode, il tait facile de voir que sa chevelure, jadis noire,
avait t blanchie par de cruelles motions mais la manire dont
elle la sparait en deux bandeaux trahissait son bon got,
rvlait les gracieuses habitudes de la femme lgante, et
dessinait parfaitement son front fltri, rid, dans la forme
duquel se retrouvaient quelques traces de son ancien clat. La
coupe de sa figure, la rgularit de ses traits donnaient une
ide, faible  la vrit, de la beaut dont elle avait d tre
orgueilleuse, mais ces indices accusaient encore mieux les
douleurs, qui avaient t assez aigus pour creuser ce visage,
pour en desscher les tempes, en rentrer les joues, en meurtrir
les paupires et les dgarnir de cils, cette grce du regard.
Tout tait silencieux en cette femme: sa dmarche et ses
mouvements avaient cette lenteur grave et recueillie qui imprime
le respect. Sa modestie, change en timidit, semblait tre le
rsultat de l'habitude, qu'elle avait prise depuis quelques
annes, de s'effacer devant sa fille; puis sa parole tait rare,
douce, comme celle de toutes les personnes forces de rflchir,
de se concentrer de vivre en elles-mmes. Cette attitude et cette
contenance inspiraient un sentiment indfinissable, qui n'tait
ni la crainte ni la compassion, mais dans lequel se fondaient
mystrieusement toutes les ides que rveillent ces diverses
affections. Enfin la nature de ses rides, la manire dont son
visage tait pliss, la pleur de son regard endolori, tout
tmoignait loquemment de ces larmes qui, dvores par le coeur,
ne tombent jamais  terre. Les malheureux accoutums  contempler
le ciel pour en appeler  lui des maux de leur vie eussent
facilement reconnu dans les yeux de cette mre les cruelles
habitudes d'une prire faite  chaque instant du jour, et les
lgers vestiges de ces meurtrissures secrtes qui finissent par
dtruire les fleurs de l'me et jusqu'au sentiment de la
maternit. Les peintres ont des couleurs pour ces portraits, mais
les ides et les paroles sont impuissantes pour les traduire
fidlement; il s'y rencontre, dans les tons du teint, dans l'air
de la figure, des phnomnes inexplicables que l'me saisit par
la vue, mais le rcit des vnements auxquels sont dus de si
terribles bouleversements de physionomie est la seule ressource
qui reste au pote pour les faire comprendre. Cette figure
annonait un orage calme et froid, un secret combat entre
l'hrosme de la douleur maternelle et l'infirmit de nos
sentiments, qui sont finis comme nous-mmes et o rien ne se
trouve d'infini. Ces souffrances sans cesse refoules avaient
produit  la longue je ne sais quoi de morbide en cette femme.
Sans doute quelques motions trop violentes avaient physiquement
altr ce coeur maternel, et quelque maladie, un anvrisme peut-
tre, menaait lentement cette femme  son insu. Les peines
vraies sont en apparence si tranquilles dans le lit profond
qu'elles se sont fait, o elles semblent dormir, mais o elles
continuent  corroder l'me comme cet pouvantable acide qui
perce le cristal! En ce moment deux larmes sillonnrent les
joues de la marquise, et elle se leva comme si quelque rflexion
plus poignante que toutes les autres l'et vivement blesse. Elle
avait sans doute jug l'avenir de Mona. Or, en prvoyant les
douleurs qui attendaient sa fille, tous les malheurs de sa propre
vie lui taient retombs sur le coeur.
La situation de cette mre sera comprise en expliquant celle de
sa fille.
Le comte de Saint-Hreen tait parti depuis environ six mois pour
accomplir une mission politique. Pendant cette absence, Mona,
qui  toutes les vanits de la petite-matresse joignait les
capricieux vouloirs de l'enfant gt, s'tait amuse, par
tourderie ou pour obir aux mille coquetteries de la femme, et
peut-tre pour en essayer le pouvoir,  jouer avec la passion
d'un homme habile, mais sans coeur, se disant ivre d'amour, de
cet amour avec lequel se combinent toutes les petites ambitions
sociales et vaniteuses du fat. Madame d'Aiglemont,  laquelle une
longue exprience avait appris  connatre la vie,  juger les
hommes,  redouter le monde, avait observ les progrs de cette
intrigue et pressentait la perte de sa fille en la voyant tombe
entre les mains d'un homme  qui rien n'tait sacr. N'y avait-il
pas pour elle quelque chose d'pouvantable  rencontrer un rou
dans l'homme que Mona coutait avec plaisir? Son enfant chrie
se trouvait donc au bord d'un abme. Elle en avait une horrible
certitude, et n'osait l'arrter, car elle tremblait devant la
comtesse. Elle savait d'avance que Mona n'couterait aucun de
ses sages avertissements; elle n'avait aucun pouvoir sur cette
me, de fer pour elle et toute moelleuse pour les autres. Sa
tendresse l'et porte  s'intresser aux malheurs d'une passion
justifie par les nobles qualits du sducteur, mais sa fille
suivait un mouvement de coquetterie; et la marquise mprisait le
comte Alfred de Vandenesse, sachant qu'il tait homme 
considrer sa lutte avec Mona comme une partie d'checs. Quoique
Alfred de Vandenesse fit horreur  cette malheureuse mre, elle
tait oblige d'ensevelir dans le pli le plus profond de son
coeur les raisons suprmes de son aversion. Elle tait intimement
lie avec le marquis de Vandenesse, pre d'Alfred, et cette
amiti, respectable aux yeux du monde, autorisait le jeune homme
 venir familirement chez madame de Saint-Hreen, pour laquelle
il feignait une passion conue ds l'enfance. D'ailleurs, en vain
madame d'Aiglemont se serait-elle dcide  jeter entre sa fille
et Alfred de Vandenesse une terrible parole qui les et spars;
elle tait certaine de n'y pas russir, malgr la puissance de
cette parole, qui l'et dshonore aux yeux de sa fille. Alfred
avait trop de corruption, Mona trop d'esprit pour croire  cette
rvlation, et la jeune vicomtesse l'et lude en la traitant de
ruse maternelle. Madame d'Aiglemont avait bti son cachot de ses
propres mains et s'y tait mure elle-mme pour y mourir en
voyant se perdre la belle vie de Mona, cette vie devenue sa
gloire, son bonheur et sa consolation, une existence pour elle
mille fois plus chre que la sienne. Horribles souffrances,
incroyables, sans langage! abmes sans fond!
Elle attendait impatiemment le lever de sa fille, et nanmoins
elle le redoutait, semblable au malheureux condamn  mort qui
voudrait en avoir fini avec la vie, et qui cependant a froid en
pensant au bourreau. La marquise avait rsolu de tenter un
dernier effort; mais elle craignait peut-tre moins d'chouer
dans sa tentative que de recevoir encore une de ces blessures si
douloureuses  son coeur qu'elles avaient puis tout son
courage. Son amour de mre en tait arriv l: aimer sa fille,
la redouter, apprhender un coup de poignard et aller au-devant.
Le sentiment maternel est si large dans les coeurs aimants
qu'avant d'arriver  l'indiffrence une mre doit mourir ou
s'appuyer sur quelque grande puissance, la religion ou l'amour.
Depuis son lever, la fatale mmoire de la marquise lui avait
retrac plusieurs de ces faits, petits en apparence, mais qui
dans la vie morale sont de grands vnements. En effet, parfois
un geste enferme tout un drame, l'accent d'une parole dchire
toute une vie, l'indiffrence d'un regard tue la plus heureuse
passion. La marquise d'Aiglemont avait malheureusement vu trop de
ces gestes, entendu trop de ces paroles, reu trop de ces regards
affreux  l'me pour que ses souvenirs pussent lui donner des
esprances. Tout lui prouvait qu'Alfred l'avait perdue dans le
coeur de sa fille, o elle restait, elle, la mre, moins comme un
plaisir que comme un devoir. Mille choses, des riens mme lui
attestaient la conduite dtestable de la comtesse envers elle,
ingratitude que la marquise regardait peut-tre comme une
punition. Elle cherchait des excuses  sa fille dans les desseins
de la Providence, afin de pouvoir encore adorer la main qui la
frappait. Pendant cette matine elle se souvint de tout, et tout
la frappa de nouveau si vivement au coeur que sa coupe, remplie
de chagrins, devait dborder si la plus lgre peine y tait
jete. Un regard froid pouvait tuer la marquise. Il est difficile
de peindre ces faits domestiques, mais quelques-uns suffiront
peut-tre  les indiquer tous. Ainsi la marquise, tant devenue
un peu sourde, n'avait jamais pu obtenir de Mona qu'elle levt
la voix pour elle; et le jour o, dans la navet de l'tre
souffrant, elle pria sa fille de rpter une phrase dont elle
n'avait rien saisi, la comtesse obit, mais avec un air de
mauvaise grce qui ne permit pas  madame d'Aiglemont de ritrer
sa modeste prire. Depuis ce jour, quand Mona racontait un
vnement ou parlait, la marquise avait soin de s'approcher
d'elle; mais souvent la comtesse paraissait ennuye de
l'infirmit qu'elle reprochait tourdiment  sa mre. Cet
exemple, pris entre mille, ne pouvait frapper que le coeur d'une
mre. Toutes ces choses eussent chapp peut-tre  un
observateur, car c'tait des nuances insensibles pour d'autres
yeux que ceux d'une femme. Ainsi madame d'Aiglemont ayant un jour
dit  sa fille que la princesse de Cadignan tait venue la voir,
Mona s'cria simplement: - Comment! elle est venue pour vous!
L'air dont ces paroles furent dites, l'accent que la comtesse y
mit peignaient par de lgres teintes un tonnement, un mpris
lgant qui ferait trouver aux coeurs toujours jeunes et tendres
de la philanthropie dans la coutume en vertu de laquelle les
sauvages tuent leurs vieillards quand ils ne peuvent plus se
tenir  la branche d'un arbre fortement secou. Madame
d'Aiglemont se leva, sourit, et alla pleurer en secret. Les gens
bien levs, et les femmes surtout, ne trahissent leurs
sentiments que par des touches imperceptibles, mais qui n'en font
pas moins deviner les vibrations de leurs coeurs  ceux qui
peuvent retrouver dans leur vie des situations analogues  celle
de cette mre meurtrie. Accable par ses souvenirs, madame
d'Aiglemont retrouva l'un de ces faits microscopiques si
piquants, si cruels, o elle n'avait jamais mieux vu qu'en ce
moment le mpris atroce cach sous des sourires. Mais ses larmes
se schrent quand elle entendit ouvrir les persiennes de la
chambre o reposait sa fille. Elle accourut en se dirigeant vers
les fentres par le sentier qui passait le long de la grille
devant laquelle elle tait nagure assise. Tout en marchant, elle
remarqua le soin particulier que le jardinier avait mis 
ratisser le sable de cette alle, assez mal tenue depuis peu de
temps. Quand madame d'Aiglemont arriva sous les fentres de sa
fille les persiennes se refermrent brusquement.
- Mona, dit-elle.
Point de rponse.
- Madame la comtesse est dans le petit salon, dit la femme de
chambre de Mona quand la marquise rentre au logis demanda si sa
fille tait leve.
Madame d'Aiglemont avait le coeur trop plein et la tte trop
fortement proccupe pour rflchir en ce moment sur des
circonstances si lgres; elle passa promptement dans le petit
salon o elle trouva la comtesse en peignoir, un bonnet
ngligemment jet sur une chevelure en dsordre, les pieds dans
ses pantoufles, ayant la clef de sa chambre dans sa ceinture, le
visage empreint de penses presque orageuses et des couleurs
animes. Elle tait assise sur un divan, et paraissait rflchir.
- Pourquoi vient-on? dit-elle d'une voix dure. Ah! c'est vous,
ma mre, reprit-elle d'un air distrait aprs s'tre interrompue
elle-mme.
- Oui, mon enfant, c'est ta mre....
L'accent avec lequel madame d'Aiglemont pronona ces paroles
peignit une effusion de coeur et une motion intime, dont il
serait difficile de donner une ide sans employer le mot de
saintet. Elle avait en effet si bien revtu le caractre sacr
d'une mre, que sa fille en fut frappe, et se tourna vers elle
par un mouvement qui exprimait  la fois le respect, l'inquitude
et le remords. La marquise ferma la porte de ce salon, o
personne ne pouvait entrer sans faire du bruit dans les pices
prcdentes. Cet loignement garantissait de toute indiscrtion.
- Ma fille, dit la marquise, il est de mon devoir de t'clairer
sur une des crises les plus importantes dans notre vie de femme,
et dans laquelle tu te trouves  ton insu peut-tre, mais dont je
viens te parler moins en mre qu'en amie. En te mariant, tu es
devenue libre de tes actions, tu n'en dois compte qu' ton mari;
mais je t'ai si peu fait sentir l'autorit maternelle (et ce fut
un tort peut-tre), que je me crois en droit de me faire couter
de toi, une fois au moins, dans la situation grave o tu dois
avoir besoin de conseils. Songe, Mona, que je t'ai marie  un
homme d'une haute capacit, de qui tu peux tre fire, que...
- Ma mre, s'cria Mona d'un air mutin et en l'interrompant, je
sais ce que vous venez me dire... Vous allez me prcher au sujet
d'Alfred....
- Vous ne devineriez pas si bien, Mona, reprit gravement la
marquise en essayant de retenir ses larmes, si vous ne sentiez
pas.
- Quoi? dit-elle d'un air presque hautain. Mais, ma mre, en
vrit.....
- Mona, s'cria madame d'Aiglemont en faisant un effort
extraordinaire, il faut que vous entendiez attentivement ce que
je dois vous dire....
- J'coute, dit la comtesse en se croisant les bras et affectant
une impertinente soumission. Permettez-moi, ma mre, dit-elle
avec un sang-froid incroyable, de sonner Pauline pour la
renvoyer.....
Elle sonna.
- Ma chre enfant, Pauline ne peut pas entendre....
- Maman, reprit la comtesse d'un air srieux, et qui aurait d
paratre extraordinaire  la mre, je dois.... Elle s'arrta, la
femme de chambre arrivait. - Pauline, allez vous-mme chez
Baudran savoir pourquoi je n'ai pas encore mon chapeau....
Elle se rassit et regarda sa mre avec attention. La marquise,
dont le coeur tait gonfl, les yeux secs, et qui ressentait
alors une de ces motions dont la douleur ne peut tre comprise
que par les mres, prit la parole pour instruire Mona du danger
qu'elle courait. Mais, soit que la comtesse se trouvt blesse
des soupons que sa mre concevait sur le fils du marquis de
Vandenesse, soit qu'elle ft en proie  l'une de ces folies
incomprhensibles dont le secret est dans l'inexprience de
toutes les jeunesses, elle profita d'une pause faite par sa mre
pour lui dire en riant d'un rire forc: - Maman, je ne te
croyais jalouse que du pre.....
A ce mot, madame d'Aiglemont ferma les yeux, baissa la tte et
poussa le plus lger de tous les soupirs. Elle jeta son regard en
l'air, comme pour obir au sentiment invincible qui nous fait
invoquer Dieu dans les grandes crises de la vie et dirigea sur sa
fille ses yeux pleins d'une majest terrible, empreints aussi
d'une profonde douleur.
- Ma fille, dit-elle d'une voix gravement altre, vous avez t
plus impitoyable envers votre mre que ne le fut l'homme offens
par elle, plus que ne le sera Dieu peut-tre.
Madame d'Aiglemont se leva; mais arrive  la porte, elle se
retourna, ne vit que de la surprise dans les yeux de sa fille,
sortit et put aller jusque dans le jardin, o ses forces
l'abandonnrent. L, ressentant au coeur de fortes douleurs, elle
tomba sur un banc. Ses yeux, qui erraient sur le sable, y
aperurent la rcente empreinte d'un pas d'homme dont les bottes
avaient laiss des marques trs-reconnaissables. Sans aucun
doute, sa fille tait perdue, elle crut comprendre alors le motif
de la commission donne  Pauline. Cette ide cruelle fut
accompagne d'une rvlation plus odieuse que ne l'tait tout le
reste. Elle supposa que le fils du marquis de Vandenesse avait
dtruit dans le coeur de Mona ce respect d par une fille  sa
mre. Sa souffrance s'accrut, elle s'vanouit insensiblement, et
demeura comme endormie. La jeune comtesse trouva que sa mre
s'tait permis de lui donner un coup de boutoir un peu sec, et
pensa que le soir une caresse ou quelques attentions feraient les
frais du raccommodement. Entendant un cri de femme dans le
jardin, elle se pencha ngligemment au moment o Pauline, qui
n'tait pas encore sortie, appelait au secours, et tenait la
marquise dans ses bras.
- N'effrayez pas ma fille, fut le dernier mot que pronona cette
mre.
Mona vit transporter sa mre, ple, inanime, respirant avec
difficult, mais agitant les bras comme si elle voulait ou lutter
ou parler. Atterre par ce spectacle, Mona suivit sa mre, aida
silencieusement  la coucher sur son lit et  la dshabiller. Sa
faute l'accabla. En ce moment suprme, elle connut sa mre, et ne
pouvait plus rien rparer. Elle voulut tre seule avec elle; et
quand il n'y eut plus personne dans la chambre, qu'elle sentit le
froid de cette main pour elle toujours caressante, elle fondit en
larmes. Rveille par ces pleurs, la marquise put encore regarder
sa chre Mona; puis, au bruit de ses sanglots, qui semblaient
vouloir briser ce sein dlicat et en dsordre, elle contempla sa
fille en souriant. Ce sourire prouvait  cette jeune parricide
que le coeur d'une mre est un abme au fond duquel se trouve
toujours un pardon. Aussitt que l'tat de la marquise fut connu,
des gens  cheval avaient t expdis pour aller chercher le
mdecin, le chirurgien et les petits-enfants de madame
d'Aiglemont. La jeune marquise et ses enfants arrivrent en mme
temps que les gens de l'art et formrent une assemble assez
imposante, silencieuse, inquite,  laquelle se mlrent les
domestiques. La jeune marquise, qui n'entendait aucun bruit, vint
frapper doucement  la porte de la chambre. A ce signal, Mona,
rveille sans doute dans sa douleur, poussa brusquement les deux
battants, jeta des yeux hagards sur cette assemble de famille et
se montra dans un dsordre qui parlait plus haut que le langage.
A l'aspect de ce remords vivant chacun resta muet. Il tait
facile d'apercevoir les pieds de la marquise raides et tendus
convulsivement sur le lit de mort. Mona s'appuya sur la porte,
regarda ses parents, et dit d'une voix creuse: - J'ai perdu ma
mre!
Paris, 1828-1842.

